La traduction sous forme de sous-titres est-elle irrespectueuse des francophones? (24/60)

Révision de Guy Gendron, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte contre l’absence de traduction simultanée lors d’entrevues réalisées en anglais, comme celle présentée à l’émission 24/60, le 25 mars 2019, sur ICI RDI. La plaignante estime qu’une traduction par des sous-titres ne respecte pas le mandat de Radio-Canada auprès de son auditoire francophone.

LA PLAINTE

Le 25 mars 2019, Mme Anne Bernard a porté plainte contre la présentation, le soir même à l’émission 24/60 sur ICI RDI, d’une longue entrevue réalisée en anglais et traduite à l’aide de sous-titres. Ce genre d’événement, déplore-t-elle, se produit « de plus en plus » à Radio-Canada. La plaignante estime que cela démontre une « attitude irrespectueuse du fait français au Québec », qui est inacceptable et qui ne respecte pas la mission du « service français » de Radio-Canada. En fait, écrit-elle, l’absence de traduction simultanée « équivaut à brimer les droits de la minorité francophone au Canada et de la majorité francophone au Québec ».

Comme le veut la procédure, j’ai d’abord demandé aux responsables du RDI de répondre à la plaignante.

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DU RDI

Le 26 mars 2019, M. Pierre Champoux, directeur, Opérations numériques et relations citoyennes au service de l’Information de Radio-Canada, a répondu à Mme Bernard pour lui expliquer la procédure privilégiée en matière de traduction d’entrevues. Il écrit :

« Dans le cadre de ses émissions d’information, Radio-Canada s’efforce d’offrir une traduction simultanée dès qu’une déclaration est faite dans une langue étrangère. À la radio, ce peut être une voix hors-champ qui traduit le propos ou un animateur qui le paraphrase. À la télé, sauf rares exceptions, un interprète se charge de la traduction en temps réel lors de conférences de presse ou autres événements en direct. Mais dès que possible, nous privilégions le recours aux sous-titres. Cette façon de faire permet de préserver les nuances dans la voix de la personne qui parle et l'émotion qui en transcende parfois. Aussi, s'il est vrai que notre auditoire est majoritairement francophone, une proportion appréciable des téléspectateurs maîtrisent aussi l'anglais et apprécient pouvoir entendre l'entrevue ou la déclaration dans sa version originale. »

M. Champoux ajoute que Radio-Canada ne veut brimer les droits de personne, mais que le recours aux sous-titres « permet de mieux rendre justice à une entrevue comme celle d’Edward Snowden puisque les téléspectateurs peuvent, tout en lisant le texte en surimpression, laisser ses intonations ajouter une couleur qu’un interprète ne saurait transmettre aussi précisément ». La réponse de Radio-Canada se conclut en affirmant qu’il ne faut voir, dans le recours à la traduction écrite, « qu’une volonté d’offrir une information rigoureuse, doublée d’une expérience télévisuelle de grande qualité ».

LA DEMANDE DE RÉVISION

Le 29 mars, insatisfaite de cette réponse de Radio-Canada, Mme Bernard a demandé sa révision par l’ombudsman, car, écrit-elle, « il est important d’y voir plus clair dans ce qu’il me semble être un glissement important vers l’utilisation de plus en plus fréquente de la langue anglaise au service français de Radio-Canada ».

En une seule semaine, indique-t-elle, trois des émissions de 24/60 ont présenté un total de quatre entrevues menées en anglais : après celle avec Edward Snowden, il y a eu l’entrevue avec l’un de ses « anges gardiens », Vanessa Rodel, qui a été admise comme réfugiée au Canada, puis l’entrevue avec l’avocat canadien d’Edward Snowden, Robert Tibbo, et finalement celle avec le journaliste américain Bob Woodward. Mme Bernard ajoute :

« (…) La journaliste a (…) le devoir de mener ses entrevues en français, et c’est à l’invité, unilingue anglophone ou autre, d’être muni d’une oreillette pour entendre la traduction simultanée et nous répondre dans sa langue avec l’interprétation en simultané. Le fait que Mme Dussault puisse s’exprimer en anglais ne doit pas justifier le fait qu’elle mène des entrevues en anglais. Elle doit le faire dans la langue dans laquelle elle travaille et pour l’auditoire francophone qu’elle dessert. Elle n’est certainement pas la seule journaliste à Radio-Canada à pouvoir s’exprimer dans une deuxième langue. Pousser cette logique à bout reviendrait à dire qu’un journaliste peut mener des entrevues dans les langues qu’il parle et ce serait à l’auditoire de faire avec. Ce serait un véritable capharnaüm. »

Mme Bernard a tenu ensuite à faire une comparaison entre les deux réseaux de CBC/Radio-Canada, en prenant pour exemple la journaliste Rosemary Barton, coprésentatrice du National. La plaignante écrit :

« Mme Dussault a des homologues à CBC qui parlent français comme Rosemary Barton (…) qui ne s’exprime jamais dans une autre langue qu’en anglais sur les ondes de CBC et pour l’auditoire qu’elle dessert. Pourquoi nous, comme Québécois ou francophones au Canada, devrions subir un tel traitement qui peut apparaître discriminatoire envers la minorité francophone en Amérique du Nord? »

LA RÉVISION

Les règles en cause

Les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada ne contiennent aucune disposition précise quant à la langue de diffusion des entrevues. On en comprend que cela doit aller de soi, les chaînes relevant des Services français, comme c’est le cas du RDI, s’adressant à un auditoire francophone. Les sections des NPJ traitant de la langue visent plutôt à en assurer la qualité et la précision :

« Langue / Qualité et précision

Radio-Canada est un modèle linguistique pour le public. Le bon usage et la précision des mots soutiennent un journalisme de qualité. La langue utilisée doit être simple, claire et concrète. (…) »

La question de la clarté est aussi évoquée dans le premier des cinq principes fondateurs des NPJ, celui de l’exactitude :

« Exactitude

Nous recherchons la vérité sur toutes les questions d’intérêt public. Nous déployons les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement à notre auditoire.

Les techniques de production que nous utilisons servent à présenter nos contenus d’une manière claire et accessible. »

Étude du grief

Il existe trois techniques de production pour présenter à un auditoire francophone une longue entrevue avec un invité parlant une autre langue : faire appel à la traduction simultanée; la traduire à l’aide de sous-titres; ou encore superposer une voix hors-champ, celle d’un journaliste ou d’un comédien qui lit le texte de la traduction réalisée après coup. Chacune de ces techniques a ses avantages et ses inconvénients. Leur utilisation est généralement dictée par les circonstances dans le but, on l’espère, de rendre l’information la plus claire et la plus accessible possible, comme le demandent les NPJ.

Lors d’événements qui se produisent en direct, il va de soi que la traduction simultanée est la seule option envisageable. Cependant, et malgré le talent des interprètes, cette technique n’assure pas la meilleure traduction possible puisqu’elle est réalisée dans l’urgence. L’interprète doit en effet à la fois écouter et parler, ce qui est, convenons-en, un exercice exigeant. Souvent, le débit en souffre et des éléments du message sont évacués dans la précipitation. Aussi, l’auditeur se voit privé d’une série d’informations cruciales reliées au ton du discours, à la vigueur du propos, aux intonations qui peuvent exprimer ou trahir les pensées profondes de la personne qui parle. Car au-delà des mots d’un discours, il y a cette couche plus subtile qui en révèle le sens, et que la traduction simultanée n’arrive jamais à transmettre.

C’est la raison pour laquelle le service de l’Information de Radio-Canada privilégie une autre méthode lorsque le temps le lui permet : traduire les propos de l’invité en sous-titres tout en conservant l’intégralité de la voix dans sa langue originale. La plainte de Mme Bernard remet en question cette manière de faire, qu’elle qualifie d’ « attitude irrespectueuse » et qui brimerait les droits de la minorité francophone.

Établissons d’abord une chose : le français écrit n’est pas moins français que celui sous forme orale. La question qui se pose ensuite n’est pas de déterminer laquelle des deux méthodes est la plus efficace pour livrer l’information de manière « claire et accessible », mais de voir si celle choisie par le RDI répond aux exigences des NPJ de Radio-Canada en matière de clarté et d’accessibilité.

Le cas présent porte sur de longues entrevues réalisées avec des invités de prestige dans le cadre d’une émission d’affaires publiques quotidienne. C’est le genre de contenu destiné à un public connaisseur, féru d’information, une émission qui nécessite que l’on prenne le temps de s’asseoir devant le téléviseur, à la différence, par exemple, d’un bulletin de nouvelles télévisées que l’on peut à l’occasion « écouter » tout en vaquant à d’autres occupations. Je considère donc que le téléspectateur intéressé par une longue entrevue avec Edward Snowden ou Bob Woodward prend le temps de s’installer devant son téléviseur; et puisqu’il s’intéresse au contenu, j’estime qu’il est bien servi par une traduction à l’aide de sous-titres, sinon mieux que par une traduction simultanée. Cela nécessite évidemment que l’entrevue ne soit pas menée en direct, comme dans les exemples faisant l’objet de la plainte. Ainsi, la traduction est plus soignée et plus exacte que si elle était improvisée; elle permet au téléspectateur d’interpréter le ton de l’invité; celui qui comprend la langue anglaise y trouvera des subtilités que la traduction écrite ne peut jamais rendre parfaitement; celui qui ne maîtrise pas bien l’anglais pourra y voir une occasion d’améliorer sa connaissance de la langue qui, après tout, n’est pas une « langue étrangère », mais bien celle parlée par la majorité des habitants du continent que l’on habite.

Il est indéniable que le sous-titrage n’a pas que des avantages : les personnes malvoyantes et celles n’ayant pas les connaissances de base en lecture n’y trouvent pas toujours leur compte. Mon bureau reçoit à l’occasion des plaintes de téléspectateurs – particulièrement chez les plus âgés – qui trouvent que la police de caractères des sous-titres est trop petite. Sachant l’effort soutenu de lecture qu’impose aux téléspectateurs la présentation de longues entrevues sous-titrées, j’invite la direction du RDI à envisager la possibilité, dans ces situations, de faire une exception à la règle générale, et d’éliminer la bande défilante des nouvelles brèves, de manière à permettre de montrer les sous-titres en plus gros caractères. Il se peut cependant que la licence d’exploitation du RDI le lui interdise. Dans ce cas, RDI pourrait envisager une solution alternative.

Je mentionnais plus haut qu’une troisième technique permet de présenter une entrevue menée dans une autre langue que le français. Elle consiste à traduire les propos de l’invité, puis à demander à un journaliste ou à un comédien de lire cette traduction qui sera ensuite superposée à la bande son originale. Cette technique de doublage est exigeante techniquement. Elle prend du temps et elle coûte cher, ce qui explique qu’elle est peu utilisée en information quotidienne. On la retrouve surtout dans des émissions de type documentaire qui disposent de budgets et d’échéances de production plus appropriés à son usage. Cette méthode a aussi l’inconvénient associé à la traduction simultanée, celui de priver le téléspectateur de tout ce que la voix de l’invité peut porter d’informations sous-jacentes.

Pour sa part, la plaignante recommande que toutes les entrevues en anglais soient menées avec l’assistance d’interprètes, permettant au journaliste de poser ses questions en français. La traduction anglaise des questions serait transmise à l’invité par l’intermédiaire d’une oreillette, et ses réponses seraient à leur tour traduites en simultané. C’est une manière de faire qui n’est pas impossible à réaliser, mais qui implique des coûts importants et, surtout, une lourdeur technique généralement incompatible avec le rythme effréné de l’information quotidienne. Encore une fois, cette méthode aurait aussi l’inconvénient de priver les téléspectateurs de la possibilité d’apprécier le ton de l’invité, sans compter que la qualité de la traduction simultanée ne peut jamais égaler celle d’une traduction faite après coup.

Au final, j’estime que les trois méthodes décrites plus haut répondent aux exigences des NPJ de Radio-Canada. Puisqu’elles ont chacune leurs avantages et leurs inconvénients, aucune ne fera jamais l’unanimité. Il est même possible que le RDI se serait attiré davantage de plaintes s’il avait présenté les entrevues avec Edward Snowden et Bob Woodward en utilisant la traduction simultanée.

Enfin, j’aimerais rassurer la plaignante qui dit voir dans la diffusion de telles entrevues au RDI une tentative de Radio-Canada « de nous angliciser ». J’estime au contraire qu’en ouvrant des fenêtres sur le monde, Radio-Canada démontre sa pertinence et fait en sorte de réduire la tentation de citoyens francophones de se rendre sur des sites d’information étrangers – et de langue anglaise – pour trouver ce qu’ils recherchent.

Conclusion

La présentation par l’émission 24/60 sur ICI RDI d’entrevues avec des intervenants anglophones dont les propos sont traduits à l’aide de sous-titres respecte les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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