L’indice de refroidissement éolien : nul besoin de réinventer le thermomètre (Radio-Canada.ca)

Révision de Guy Gendron, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman d’une plainte contre l’utilisation « disproportionnée » de l’indice de refroidissement éolien dans plusieurs nouvelles publiées par Radio-Canada.ca.

LA PLAINTE

Le 21 janvier 2019, M. Daniel Paquet, un citoyen de Regina en Saskatchewan, a porté plainte contre ce qu’il qualifie d’ « utilisation disproportionnée » de l’indice de refroidissement éolien dans plusieurs textes de Radio-Canada se trouvant en ligne. Il en énumère cinq, parus entre le 18 et le 21 janvier 2019. Il écrit :

« Ayant travaillé à l’extérieur l’hiver, je suis bien au fait des effets combinés du vent et de la température. L’indice de refroidissement éolien n’est pas inutile, au contraire, mais il ne remplace pas l’énoncé de la température en Celsius et des vents en kilomètres/heure. Lorsqu’il ne m’est présenté qu’un indice de refroidissement, aussi dramatique soit-il, cela ne me permet pas de comprendre quelle est la "température" réelle. »

Selon lui, cela contrevient donc au principe de l’exactitude des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada qui demandent aux journalistes de déployer les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement.

Comme le veut la procédure, j’ai d’abord demandé au service de l’Information de Radio-Canada de répondre au plaignant.

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

Le 31 janvier 2019, M. Pierre Champoux, directeur des Opérations numériques et relations citoyennes du service de l’Information, a écrit à M. Paquet pour lui dire qu’il avait « manifestement raison ». C’est pourquoi, écrit-il, « nous ferons donc les corrections qui s’imposent, en toute transparence, dans chacun des (cinq) articles ».

M. Champoux ajoute qu’« un rappel s’impose, à l’évidence », et que Radio-Canada veillera « à ce que l’information soit bien communiquée parmi les Radio-Canadiens, où qu’ils soient basés au pays, en vue d’un usage dosé et, surtout, plus juste de cette notion d’indice de refroidissement éolien ».

LA DEMANDE DE RÉVISION

Cette réponse n’a pas satisfait M. Paquet qui, le 25 février 2019, m’a demandé de réviser le dossier. Il écrit :

« Malheureusement, malgré le bien-fondé de mes griefs, ce dont vous conveniez, il semble que rien n’a changé dans l’utilisation disproportionnée (de l’indice de refroidissement) éolien dans les nouvelles publiées par Radio-Canada. »

Cette fois, il soumet à l’appui de sa plainte une dizaine de textes de nouvelles parus « au cours du dernier mois, donc après l’envoi de ma plainte (…) car aucun de ceux-ci ne comporte de température, mais tous donnent le refroidissement éolien ».

Quant aux corrections apportées aux cinq textes soumis dans la plainte initiale, M. Paquet écrit :

« Vous devinez bien que ma plainte n’avait pas comme premier objet de faire changer les nouvelles publiées. On parle de météo ici, personne ne relira ces nouvelles. Ma plainte visait à corriger la fâcheuse habitude d’abuser du refroidissement éolien. »

Le pire exemple de cet abus se trouve dans un article qui décrit l’impact du froid sur les piles d’appareils électroniques en utilisant l’indice de refroidissement éolien alors que ce dernier ne s’applique pas aux objets. De plus, le texte présente l’indice de refroidissement éolien en Celsius. Selon M. Paquet, « le constat est patent ». À plusieurs reprises depuis 2011, rappelle-t-il, le Bureau de l'ombudsman de Radio-Canada a eu à se prononcer sur la question, donnant chaque fois raison aux plaignants. M. Paquet écrit :

« Je considère la capacité de Radio-Canada de correctement traiter un sujet aussi facile que la météo comme un indicateur de la capacité à traiter tous les sujets en respectant les Normes et pratiques journalistiques. En conséquence, je demande à l’ombudsman de se pencher sur l’utilisation disproportionnée du refroidissement éolien, mais aussi sur la capacité de Radio-Canada à mettre en œuvre ses propres règles. »

LA RÉVISION

Les règles en cause

Pour l’étude de cette plainte, je me réfèrerai à la section des Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada qui porte sur l’exactitude :

« Exactitude

Nous recherchons la vérité sur toutes les questions d’intérêt public. Nous déployons les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement à notre auditoire.

Les techniques de production que nous utilisons servent à présenter nos contenus d’une manière claire et accessible. »

Je vais aussi évoquer la section des NPJ qui traite de la correction des erreurs :

« Corrections et clarifications

Nous mettons tout en œuvre afin d’éviter les erreurs à l’antenne et dans nos contenus en ligne. Dans le respect des principes d’exactitude, d’intégrité et d’équité, nous corrigeons une erreur importante lorsque nous établissons qu’elle a été commise. Cela est essentiel pour maintenir notre crédibilité auprès des Canadiens. Si une mise au point est nécessaire, nous la faisons dans les meilleurs délais et en tenant compte de la portée de l’erreur diffusée. (...) »

Étude du grief

Mise en contexte

Le 19 janvier, presque tout le Canada s’est retrouvé sous une masse d’air arctique, ce qui a donné lieu à la présentation d’une série de reportages sur le sujet. Par exemple, l’article intitulé Des températures glaciales un peu partout au pays, dont voici la transcription des trois premières phrases :

« Un froid extrême s'abat sur une bonne partie du pays et sévira jusqu'à lundi. Les autorités ont lancé un appel à la vigilance en raison des risques pour la santé de la population.

L'indice de refroidissement éolien oscillera autour de -30 à Montréal et Québec, de -35 sur la Côte-Nord, de -40 au Saguenay–Lac-Saint-Jean, et de -47 en Abitibi-Témiscamingue.

Un froid glacial s’abat également sur l’Ontario, le Manitoba et la Saskatchewan, où l’indice de refroidissement éolien descendra jusqu’à -50. »

Ce long article ne mentionnait à aucun endroit les températures réelles attendues, jusqu’à l’ajout d’une « mise au point », à la suite de la plainte de M. Paquet. On peut maintenant y lire ceci :

« Mise au point

Il aurait fallu dire aussi que les températures pour le 19 janvier, selon les prévisions météorologiques, allaient être de -14 degrés Celsius à Montréal, -15 à Québec, -12 à Sept-Îles, -17 à Saguenay et de -26 à Rouyn-Noranda. »

Un autre article affirmait que « la température descendra à -40 avec le facteur de refroidissement éolien », alors que le facteur éolien n’est pas une température. La température est une donnée mesurée par un thermomètre, une mesure qui n’est pas influencée par le vent. Même avec des vents de 200 km/h, le thermomètre indiquera toujours -15 °C lorsqu’il fait -15 °C. L’indice de refroidissement éolien, « inventé » par Environnement Canada au début des années 2000, vise à représenter la sensation de froid sur la peau nue exposée au froid et au vent par un nombre s’apparentant à la température.

À l’évidence, il existe une confusion sur ce qu’est l’indice de refroidissement éolien et sur son usage approprié. Pourtant, les employés de Radio-Canada n’ont pas l’excuse d’ignorer ce dont il s’agit puisque le site linguistique de Radio-Canada est très clair sur la question. Voici ce qu’il en dit :

« Indice de refroidissement éolien (n.m.); indice de refroidissement du vent (n.m.); refroidissement éolien (n.m.); facteur éolien (n.m.)

Anglais : wind chill index; chill factor; wind chill factor

Indice qui détermine l'inconfort relatif résultant d'une combinaison particulière de la température de l'air et de la vitesse du vent, et qui est exprimé par la perte de chaleur du corps en watts par mètres carrés (de peau).

Nota :

Outre les termes indice de refroidissement éolien, indice de refroidissement du vent, refroidissement éolien et facteur éolien, on peut également employer sensation de froid dans certains contextes.

Toutefois, la Direction de l'information de Radio-Canada ne recommande pas l'emploi de l'expression "température ressentie", bien qu'elle soit courante, afin d'éviter toute confusion avec la température réelle.

Par ailleurs, il est important de noter que l'indice de refroidissement éolien ne s'applique qu'aux êtres humains, et non aux objets, et qu'il ne concerne que la peau exposée. On ne peut pas dire, par exemple, qu'une voiture ne démarre pas en raison du facteur éolien élevé.

Enfin, on ne doit jamais indiquer "degré Celsius (°C)" après le nombre indiquant le refroidissement éolien, car il s'agit d'un indice indiquant une sensation de froid et non une température réelle.

Exemples :

On annonce -10 °C et un refroidissement éolien de -25 à -35 (et non "de -25 à -35 °C").

Il fait -10 °C et le facteur éolien est de -20 (et non "la température ressentie est de -20 °C").

En général, le risque de brûlures causées par le vent et de gelures est plus élevé lorsque l'indice de refroidissement éolien est inférieur à -27 (et non "la température ressentie est inférieure à -27 °C").

Puisque l'indice de refroidissement éolien ne constitue pas une température réelle, mais qu'il représente la sensation de froid sur la peau, on l'indique sans le symbole de degré. »

Analyse du grief

Comme le mentionne M. Paquet, le Bureau de l'ombudsman de Radio-Canada a déjà eu à déplorer la mauvaise utilisation de l’indice de refroidissement éolien sans que cela n’empêche, malheureusement, la répétition fréquente de ce type d’erreur. On serait porté à évoquer le mythe de Sisyphe condamné éternellement à rouler un rocher vers le haut d’une colline escarpée, pour l’en voir redescendre avant qu’il n’ait atteint le sommet. On pourrait aussi comparer la situation au ménage : toujours à recommencer.

Le plaignant pose une question intéressante lorsqu’il s’interroge sur la capacité de Radio-Canada d’appliquer ses normes déontologiques aux questions importantes alors que le diffuseur public n’arrive pas à les mettre en pratique pour les petites choses. Je suis cependant d’avis que la difficulté est plutôt inversement proportionnelle à l’importance de l’enjeu, et que cela tient aussi à la nature très décentralisée de Radio-Canada. En effet, des centaines d’animateurs, journalistes et rédacteurs à travers le pays peuvent être appelés un jour ou l’autre à écrire un texte, faire un reportage ou mentionner en ondes le temps qu’il fait. Plusieurs d’entre eux relèvent d’une autorité éditoriale autonome, celle de l’émission pour laquelle ils travaillent ou de leur station régionale. À Radio-Canada, toutes les affirmations faites en ondes et tous les textes produits ne sont pas vérifiés et approuvés par une autorité unique centralisée, sorte de Big Brother omniscient qui imposerait sa volonté partout et tout le temps. À cela s’ajoute un autre problème : c’est aux jeunes journalistes, aux « petits nouveaux », que l’on confie souvent les reportages sur les sujets déconsidérés comme les vagues de froid… au milieu de l’hiver. Ils sont les plus susceptibles de ne pas être familiers avec la terminologie appropriée.

Par contre, un tout petit nombre de journalistes aura à couvrir des enjeux complexes comme le Brexit, les jugements de la Cour suprême ou la crise au Venezuela, et ce sont généralement les plus expérimentés. Dans tous les cas, il y a un risque de commettre des erreurs, mais ce risque est démultiplié sur des questions en apparence plus anodines, traitées par un plus grand nombre d’employés.

Cela dit, il n’est pas question d’excuser le service de l’Information pour son incapacité apparente à sensibiliser les personnes clés dans l’organisation à cet enjeu qui revient avec la régularité de la saison froide, année après année. Au moment où tous les Canadiens font poser leurs pneus d’hiver, prend-on vraiment la peine d’appeler à la vigilance les chefs de pupitres, les réviseurs, les rédacteurs en chef et autres responsables du contenu éditorial? Est-ce qu’on les invite à passer le message à leurs équipes pour les éduquer sur la différence entre la température et l’indice de refroidissement éolien?

J’estime que c’est ce que demande le principe d’exactitude des NPJ lorsqu’il parle de la nécessité de déployer « les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement à notre auditoire », car il est évident que la partie « compréhension » est ici déficiente chez plusieurs.

Il suffit pour s’en convaincre de consulter l’article intitulé Voici pourquoi vos appareils fonctionnent mal quand il fait froid, publié le 31 janvier 2019, et qui, au moment où j’écris ces lignes, s’ouvre toujours par ces mots : « - 42°C avec le refroidissement éolien », ce qui est un non-sens, particulièrement ironique pour un article qui a la prétention de faire de la vulgarisation scientifique.

Les NPJ parlent aussi de la responsabilité de Radio-Canada de « mettre tout en œuvre afin d’éviter les erreurs à l’antenne et dans nos contenus en ligne ». À en juger par les résultats sur la question du refroidissement éolien, cela n’a pas été fait. Comme le démontre l’exemple cité plus haut, tous les articles soumis par M. Paquet à l’appui de sa demande de révision n’ont pas été corrigés. Or, les NPJ affirment que « nous n’hésitons pas à corriger une erreur » et que « cela est essentiel pour maintenir notre crédibilité auprès des Canadiens ». Je demande donc au service de l’Information de revoir tous les articles soumis par le plaignant pour y apporter les correctifs qui s’imposent, même si M. Paquet soutient que ce n’est pas le but qu’il recherchait.

Cela dit, j’aimerais ajouter un mot sur l’utilité – car il y en a une – de l’indice de refroidissement éolien. Il se trouve des situations où de grands froids se conjuguent avec des vents forts ou violents, de sorte qu’il faut en alerter la population, car cela pose des risques de sécurité publique importants. Dans certains cas, il peut s’agir d’une question de vie ou de mort. Voilà pourquoi, le vendredi 18 janvier 2019, Environnement Canada a émis une alerte météo à 15 h 38 pour la Saskatchewan, la province où habite le plaignant. On m’en a procuré le texte, en anglais : il ne contient aucune prévision de température, seulement l’indice de refroidissement éolien évalué entre -40 et -45. L’alerte contient quelques mises en garde : que des engelures peuvent survenir sur la peau découverte en à peine quelques minutes; que si l’on prend la voiture, il est important d’avoir une trousse d’urgence, des câbles pour une recharge de la batterie et des couvertures supplémentaires; et qu’il faut éviter de laisser sortir les animaux domestiques.

L’utilité de l’indice de refroidissement éolien réside donc dans son caractère dramatique, mais c’est aussi là son piège. Il faut éviter de l’employer à toutes les sauces pour rendre la météo plus sensationnelle. Ces constats ont été faits à plusieurs reprises précédemment. Nul besoin pour moi de réinventer le thermomètre. Je vais donc citer, en conclusion, mot à mot, celle de mon prédécesseur Pierre Tourangeau, dans sa révision du 19 février 2015, intitulée : Météo : des faits s’il vous plaît. Pas du vent! :

Conclusion

« La présentation au public de l’indice de refroidissement éolien dans les segments météo de Radio-Canada enfreint souvent et régulièrement la valeur d’exactitude des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada. »

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Révision en format pdf.

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