Les images illustrant un reportage sur la prostitution juvénile étaient-elles « explicites »? (TJ)

Révision de Guy Gendron, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte contre le reportage sur la prostitution juvénile, présenté par la journaliste Jacaudrey Charbonneau au Téléjournal Grand Montréal du 6 février 2019, qui contiendrait un « passage vidéo explicite (…) sans préavis ni censure ».

LA PLAINTE

Un téléspectateur, M. Alain Paquette, a porté plainte le 11 février 2019 contre un reportage présenté quelques jours plus tôt, soit le 6 février, au Téléjournal Grand Montréal. Le reportage de la journaliste Jacaudrey Charbonneau portait sur la prostitution juvénile. Selon le plaignant, il contenait un « passage vidéo explicite (…) sans préavis ni censure » en heure de grande écoute. Il estime que ces images étaient « non nécessaires à la compréhension de la problématique » et qu’« en plus de choquer une partie de votre auditoire (elles) ne font qu’aggraver la situation qu’on veut dénoncer en provoquant la clientèle à risque et les jeunes vulnérables en quête d’argent facile qu’on cherche justement à protéger! ».

Comme le veut la procédure, j’ai d’abord demandé au service de l’Information de Radio-Canada de répondre au plaignant.

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

Le 27 février 2019, M. Pierre Champoux, directeur des Opérations numériques et relations citoyennes au service de l’Information, a écrit à M. Paquette pour lui dire qu’il ne partageait pas son opinion « même si nous convenons que vous y avez entièrement droit ».

Sa lettre débute par la mise en contexte de la présentation du reportage qui s’inscrivait dans le cadre de l’annonce, par le gouvernement du Québec de François Legault, d’une commission parlementaire sur la prostitution juvénile. Immédiatement après sa diffusion, l’animateur Patrice Roy recevait en entrevue Mme Lise Lavallée, whip adjointe du gouvernement Legault, et Ian Lafrenière, adjoint parlementaire de la ministre de la Sécurité publique. M. Champoux écrit :

« J’ai regardé tout ce segment du Téléjournal, à la recherche d’images choquantes et n’y ai vu que quelques passages où on pouvait apercevoir de jeunes femmes, manifestement travailleuses du sexe, en tenue relativement légère. Aucune nudité ou image osée qui puisse, selon nous, choquer un public jeune ou sensible. Tout au plus, dans le reportage de Mme Charbonneau, voit-on, pendant quelques furtives secondes, une affiche destinée à la prévention ou quelques plans de la série Fugueuse. Encore là, selon nous, rien qui ne soit approprié (sic) dans ce contexte. »

M. Champoux explique ensuite que Radio-Canada est conscient de sa responsabilité de choisir les images qu’il faut montrer ou pas, selon l’heure de diffusion des téléjournaux. Il écrit :

« Ici, les images choisies nous apparaissent non seulement appropriées mais tout à fait pertinentes pour illustrer un sujet délicat. »

Il conclut en affirmant qu’il comprend et respecte le fait que certaines personnes puissent éprouver « un malaise à voir des prostituées déambulant sur un trottoir à la recherche de clients », mais qu’il n’estime pas qu’il s’agisse « d’images déplacées dans ce contexte précis ».

LA DEMANDE DE RÉVISION

Le 4 mars 2019, M. Paquette s’est déclaré insatisfait de cette réponse par un appel téléphonique au Bureau de l’ombudsman, et il a donc demandé une révision de sa plainte.

LA RÉVISION

Les règles en cause

Pour l’étude de cette plainte, je me réfèrerai aux sections des NPJ traitant du contenu explicite et du respect de l’auditoire jeune :

« Contenu explicite

Les scènes contenant de la violence, de la nudité et de la sexualité ne sont jamais présentées sans raison valable. Elles peuvent être justifiées lorsqu’elles sont importantes pour la compréhension du monde dans lequel on vit. Nous les présentons si c’est dans l’intérêt public, mais sans exploitation indue, voyeurisme ou sensationnalisme, et sans banalisation, encouragement ou glorification.

Nous traitons les scènes pénibles avec discrétion et retenue, sans les prolonger indûment.

La distribution d’un contenu numérique audio ou vidéo pouvant heurter la sensibilité de l’auditoire suit les mêmes principes sur toutes les plateformes.

Nous nous efforçons de prévenir l’auditoire avant la diffusion de ce contenu y compris, si cela est possible, quand il est présenté sur une plateforme extérieure. »

« Respect de l'auditoire jeune - Heure critique de diffusion

À titre de titulaire d’une licence de radiodiffuseur, nos obligations comprennent l’engagement de ne pas diffuser, avant l’heure critique de 21 h, des émissions contenant des scènes de violence ou sexuellement explicites, ou traitant de sujets réservés à un public averti.

De plus, certaines émissions et certains bulletins de nouvelles ou contenus en ligne ne sont pas réservés à un public adulte, mais ils comportent tout de même des scènes ou des descriptions qui ne conviennent pas aux jeunes enfants. Nous diffusons une mise en garde à l’auditoire avant la diffusion d’émissions, de scènes ou d’autre matériel qui ne conviennent pas aux jeunes enfants. »

Étude du grief

Mise en contexte

Le jour de la diffusion du reportage en cause dans cette plainte, le gouvernement du Québec a annoncé la création d’un comité d’étude chargé de mesurer l’ampleur du phénomène de la prostitution juvénile afin de mieux la combattre. La deuxième portion du Téléjournal Grand Montréal, celle débutant à 18 h 30, a consacré 10 minutes à cette question qui était manifestement d’intérêt public. L’émission a d’abord présenté le reportage de la journaliste Jacaudrey Charbonneau, puis l’animateur Patrice Roy a mené une entrevue avec deux députés gouvernementaux venus expliquer l’objectif recherché.

Analyse du grief

La plainte porte sur les images choisies pour illustrer le reportage d’une durée de 2 minutes 30 secondes. Certaines de ces images avaient aussi servi lors de la présentation d’une rapide mise en contexte de ce segment, en ouverture de cette portion du bulletin. Elles montrent des jeunes femmes déambulant sur le trottoir, la nuit, portant généralement des jeans et un manteau puisque les images semblent avoir été tournées par temps froid. Dans un cas, une femme est penchée à la fenêtre d’une voiture, apparemment en conversation avec le conducteur du véhicule. Plusieurs des images sont des gros plans ne montrant que le bas du corps de ces femmes, de manière à ne pas permettre de les identifier. À une seule occasion, on peut voir les jambes nues d’une jeune femme qui porte une mini-jupe. Le reportage présente aussi un assemblage d’images du centre-ville de Montréal tournées de nuit, montrant des voitures qui circulent, la devanture d’un salon de massage et celle d’un hôtel. Toutes ces scènes proviennent de la banque d’archives de Radio-Canada, dans laquelle les journalistes peuvent puiser pour illustrer le phénomène de la prostitution. On pourrait les qualifier de génériques, à deux exceptions près.

D'abord celle est présentée dans la première portion du reportage, pendant à peine deux secondes, entre deux extraits d’entrevue avec Mme Tanya Brunelle de la maison de jeunes Kekpart, à Longueuil, un lieu dédié aux jeunes de 12 à 17 ans. Dans le premier extrait, l’intervenante sociale dit évaluer à une centaine le nombre de jeunes femmes actuellement exploitées sexuellement sur le territoire de Longueuil par une trentaine de proxénètes. Dans le second extrait, elle parle de l’habilité des proxénètes à manipuler des jeunes filles souffrant de carences affectives. L’image présentée à l’écran entre les deux extraits est celle d’une affiche produite par le service de police de Longueuil, installée dans les locaux de la Maison Kekpart pour sensibiliser les jeunes aux risques de se laisser entraîner vers la prostitution. On y voit deux jeunes femmes en sous-vêtements, placées de chaque côté d’un homme âgé à l’apparence négligée, qui tient des cartes à la main. La légende de l’affiche est la suivante : « C’est ça ta partie de poker extrême? » Au bas de l’affiche se trouve le numéro de téléphone d’Info-azimut, soit le service permettant de contacter anonymement le service de police de Longueuil. J’estime que l’image n’est pas choquante par son caractère sexuel : d’une part les jeunes femmes qu’on y présente ne sont pas plus dévêtues que celles qui sont exposées sur les vitrines de grands magasins vendant des maillots de bain ou de la lingerie féminine. D’autre part, la scène ne glorifie pas la prostitution, bien au contraire. Elle a plutôt l’effet de mettre en évidence le caractère glauque de cette pratique. De plus, il s’agit d’un message suffisamment d’intérêt public pour que la police de Longueuil juge bon de produire cette affiche et de l’installer dans un centre pour jeunes de la ville. Sa présentation dans le reportage est donc tout à fait justifiée.

Plus loin, le reportage a aussi présenté quelques extraits de la série télévisée Fugueuse. Cette populaire série dramatique diffusée par le réseau TVA en 2018 portait justement sur le phénomène de la prostitution juvénile. La séquence choisie s’ouvre sur une scène de moins de deux secondes montrant deux jeunes femmes en sous-vêtements qui se trémoussent devant un jeune homme, tandis que l’une d’elle déclare : « Je l’aime ce gars-là. » Puis, on nous montre deux femmes d’âge mûr qui regardent cette scène sur un ordinateur, scandalisées par ce qu’elles viennent de voir et d’entendre. La narration de la journaliste Jacaudrey Charbonneau intervient alors :

« La série Fugueuse a d’ailleurs levé le voile non seulement sur la manière d’agir des proxénètes, mais aussi sur le bourbier dans lequel ces jeunes filles s’enlisent. »

À ce moment, une autre scène de la série télévisée montre des jeunes paraissant intoxiqués en train de faire la fête sur un plancher de danse, tandis qu’on présente un nouvel extrait d’entrevue avec Mme Tanya Brunelle; elle affirme que des jeunes filles de bonnes familles peuvent aussi « tomber dans cette spirale infernale ». Si la première image de cette séquence peut choquer certaines personnes parce qu’elle révèle une partie du fessier d’une jeune comédienne, je ne peux souscrire à l’interprétation du plaignant qui parle de « vidéo explicite ». L’image est de très courte durée. Elle ne présente ni nudité ni acte sexuel. On a tôt fait de comprendre le contexte qui en justifie la présence, d’autant plus que la série Fugueuse a permis à beaucoup de citoyens de prendre conscience de l’ampleur du phénomène de l’exploitation sexuelle d’adolescentes.

La journaliste Jacaudrey Charbonneau m’a expliqué qu’elle a dû insister pour inclure cet extrait de la série Fugueuse qui lui paraissait doublement important : parce que l’émission a contribué à sensibiliser des centaines de milliers de Québécois à la problématique de la prostitution juvénile; et parce que la déclaration de la jeune comédienne ‒ « je l’aime ce gars-là » ‒ illustre bien le lien de dépendance affective qui peut unir une adolescente à son proxénète. La pertinence de cette séquence ne me semble pas faire de doute. Je n’y vois ni sensationnalisme ni volonté de glorifier la prostitution.

Cela ne signifie pas que le plaignant à tort d’avoir été choqué. Les seuils de tolérance devant la violence, la misère humaine ou les questions reliées à la sexualité varient d’un individu à l’autre. Le Bureau de l’ombudsman reçoit régulièrement des plaintes de ce type. Alors, comment et où tracer la ligne permettant de discerner ce qui peut être montré de ce qui ne peut l’être? Faut-il viser le plus bas commun dénominateur, c’est-à-dire ne présenter que ce qui ne choquera absolument personne? À l’évidence non, car cela empêcherait Radio-Canada de remplir sa mission qui consiste, nous rappellent les NPJ, à « présenter la réalité telle qu’elle est ».

Nous le savons tous, il arrive que la réalité ne soit pas jolie. Elle peut même être déplaisante, mais c’est en la montrant que les médias jouent leur rôle le plus noble, celui d'être un miroir qui renvoie à la société son image, lui permettant d’en prendre conscience et d’adopter les mesures qui s’imposent pour améliorer les choses. Les NPJ précisent que lorsque la description de la réalité exige de présenter des « scènes pénibles », il faut le faire « avec discrétion et retenue ». Or, mon examen du reportage de Jacaudrey Charbonneau ne me convainc pas qu’on y trouve des « scènes pénibles », sinon pour ce qui est de la situation de ces jeunes femmes que l’on voit dans des images somme toute banales, marchant sur le trottoir alors qu’elles seraient, nous dit-on, à la recherche de clients de passage. La prostitution d’adolescentes poussées à vendre leur corps par des proxénètes qui les exploitent à leur profit, cela est choquant; pas les images en soit qui, à mon avis, ne répondent pas à la définition de « contenu explicite ». On n’y voit jamais d’acte sexuel rémunéré, ce qui est le propre de la prostitution. Cette activité est plutôt décrite de manière implicite par des images qui évoquent la sollicitation qui est le prélude à l’acte sexuel rémunéré.

Cela dit, même la présentation de scènes sexuellement explicites n’est pas entièrement interdite par les NPJ qui prévoient qu’elles ne doivent « jamais (être) présentées sans raison valable ». Cela signifie qu’elles peuvent être diffusées à certaines conditions, soit lorsqu’elles servent l’intérêt public, et qu’elles « sont importantes pour la compréhension du monde dans lequel on vit ». Les NPJ demandent aussi que leur présentation se fasse « sans exploitation indue, voyeurisme ou sensationnalisme, et sans banalisation, encouragement ou glorification ». Il est enfin demandé de prévenir l’auditoire « lorsqu’il est nécessaire d’avoir recours à des contenus explicites qui risquent de choquer ».

Comme je l’ai mentionné plus haut, je n’estime pas que le reportage ait présenté du contenu explicite puisqu’on n’y trouvait aucune image de nudité ou de sexualité. En conséquence, il n’y avait pas nécessité de prévenir l’auditoire, ni de « censurer » les images. Je considère aussi que même une personne qui aurait été choquée par leur contenu pourrait admettre que ces scènes s’y trouvaient pour aider à la compréhension d’un problème de société réel qu’elles n’ont pas cherché à banaliser, encourager ou glorifier. M. Paquette a dit qu’il n’a pas écouté le reportage jusqu’à la fin, car il était trop choqué par son début. L’examen complet du reportage et des entrevues qui ont suivi me convainc que l’ensemble du segment a dressé un portrait si négatif de la prostitution juvénile qu’il n’a pu « aggraver la situation » en poussant des jeunes vulnérables à se lancer dans ce type d’activité, comme le redoute le plaignant.

Conclusion

Le reportage de la journaliste Jacaudrey Charbonneau sur la prostitution juvénile, présenté le 6 févier 2019 au Téléjournal Grand Montréal, n’a pas enfreint les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

_____________________________

Révision en format pdf.

Pour me joindre : ombudsman@radio-canada.ca

Twitter : @ombudsmanrc