Une opinion sur le Bloc québécois? (Midi info)

Révision de Guy Gendron, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte selon laquelle lors de l’émission Midi info, diffusée le 9 mars 2018 sur les ondes d’ICI Radio-Canada Première, l’animateur Michel C. Auger et la journaliste Martine Biron auraient manqué d’impartialité en manifestant leur approbation envers des propos offensants, tenus par le chroniqueur Paul Wells à l’endroit du Bloc québécois.

LA PLAINTE

Un auditeur, M. Bernard Dupuis, a porté plainte le 10 mars 2018 contre l’animateur de Midi info, Michel C. Auger, et la journaliste Martine Biron. Il leur reproche d’avoir manqué à leur devoir d’impartialité, le 9 mars 2018, lorsqu’ils ont manifesté leur accord avec une affirmation du chroniqueur du magazine Maclean’s, Paul Wells, à l’endroit du Bloc québécois.

Selon l’interprétation du plaignant, M. Wells aurait déclaré « que le parti était ridicule ». Il dit comprendre que le chroniqueur « venant de l’extérieur du Québec » ait un « préjugé très défavorable relativement au nationalisme québécois », mais il se demande si les règles d’éthique journalistique de Radio-Canada s’appliquant à Michel C. Auger et Martine Biron n’interdisent pas « de tels jugements de valeur relativement à quelque parti politique du Canada ».

Selon M. Dupuis, « ce n’est pas le rôle des journalistes de (…) juger du ridicule ou non des débats politiques au Canada ». Il écrit :

« Porter des jugements de valeur n’est-il pas de tout temps à Radio-Canada dévolu aux commentateurs et non aux journalistes? Sinon, ceux-ci viennent de perdre toute intégrité et toute crédibilité. »

Comme le prévoit la procédure, j’ai d’abord demandé au service de l’Information de répondre à la plainte.

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

Le 5 avril 2018, M. Ahmed Kouaou du service d’Éthique journalistique, Information et affaires publiques de Radio-Canada, a répondu au plaignant que Paul Wells n’avait pas qualifié le Bloc québécois de « parti ridicule ». Il écrit au sujet de M. Wells :

« Il a plutôt relevé le caractère ridicule de la situation dans laquelle se trouve cette formation politique, dont le caucus a perdu 70 % des députés, qui contestent le leadership de Martine Ouellet. Ce faisant, M. Wells n’a pas porté de "jugement de valeur" sur le parti fédéral, mais il a commenté un événement politique en sa qualité de chroniqueur invité justement à faire part de ses observations. En abondant dans le même sens que M. Wells, Martine Biron a également agi comme analyste, une fonction qui est différente de celle du journaliste. »

Pour ce qui est de Michel C. Auger, « force est de reconnaître qu’il n’a pas formulé de commentaire », écrit Radio-Canada.

La réponse se termine par un rappel sur la nature même de l’émission Midi info qui est d’offrir « un espace dans lequel l’actualité est commentée, décortiquée et analysée », en conformité avec le mandat du diffuseur public de contribuer à l’explication et à la compréhension de la société.

LA DEMANDE DE RÉVISION

Cette réponse de Radio-Canada n’a pas satisfait M. Dupuis qui, le 12 avril 2018, m’a demandé de réviser son dossier pour deux principales raisons. En premier lieu, il déplore que l’on justifie les propos de Paul Wells en expliquant qu’il ne faisait que relever « le caractère ridicule de la situation », pas qu’il qualifiait le Bloc québécois de ridicule. Il écrit :

« Vous conviendrez que de qualifier la "situation" de ridicule et d’appliquer ce jugement au parti lui-même, il n’y a qu’un pas. »

Ensuite, le plaignant rejette la partie de la réponse concernant la nature particulière de l’émission Midi info, disant trouver qu’on y pratique le commentaire et l’analyse selon le principe du « deux poids, deux mesures ». Ainsi, écrit-il en guise d’exemples récents, « le Parti conservateur ontarien et le premier ministre canadien ne sont pas qualifiés aussi sévèrement que le Bloc québécois ».

LA RÉVISION

Les règles en cause

L’étude de cette plainte réfère à deux valeurs contenues dans les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada, soit celles de l’équilibre et de l’impartialité :

« Équilibre

Nous contribuons aux débats sur les enjeux qui touchent le public canadien en présentant une diversité d'opinions. Nos contenus d'information, dans tous nos médias, offrent un large éventail de sujets et de points de vue.

Lorsque nous abordons des sujets controversés, nous nous assurons que les points de vue divergents sont exprimés de manière respectueuse. Nous tenons compte de leur pertinence dans le cadre du débat et de l'ampleur du courant qu'ils représentent.

Nous nous assurons également de présenter ces points de vue dans un délai raisonnable. »

« Impartialité

Notre jugement professionnel se fonde sur des faits et sur l'expertise. Nous ne défendons pas un point de vue particulier dans les questions qui font l'objet d'un débat public. »

La façon d’interpréter les valeurs d’équilibre et d’impartialité est précisée dans la section des NPJ portant sur la question de l’opinion. Trois sous-sections sont pertinentes au cas présent, soit celles sur l’expression d’opinions, sur l’analyse et sur les invités et commentateurs :

« Expression d'opinions

Nos émissions et nos diverses plateformes favorisent l’expression de perspectives ou de points de vue particuliers. Ce type de contenu enrichit le débat public sur les sujets de l’heure et en améliore la compréhension.

Lorsque nous diffusons des émissions, des segments d’émissions ou des contenus numériques qui présentent une opinion ou un point de vue unique, nous veillons à offrir une diversité de perspectives sur le sujet à l’échelle du réseau ou de la plateforme concernée, et ce, dans un délai opportun.

Quand nous choisissons de présenter un point de vue particulier :

  • Il doit être clairement identifié;
  • Il ne doit pas déformer d’autres points de vue.

En vertu du principe d’impartialité, un journaliste ne peut exprimer d’opinion personnelle sur des sujets controversés, sauf s’il est désigné comme chroniqueur d’opinion. »

« Analyse

Un journaliste de nouvelles ou d’affaires publiques peut présenter une analyse.

L’analyse s’appuie sur les faits, les preuves et l’expertise du journaliste et elle peut mener à tirer des conclusions.

Le but de l’analyse est d’offrir des balises à l’auditoire : ce n’est pas un moyen d’exprimer les préférences ou les opinions personnelles de son auteur. »

« Invités et commentateurs

Radio-Canada offre dans ses émissions toute une gamme de commentaires et d’opinions sur des sujets importants.

L’équilibre est atteint, avec le temps, grâce à la présentation de perspectives et de points de vue multiples qui reflètent une diversité d’opinions.

Afin que le public puisse pleinement comprendre le point de vue d’un invité ou d’un commentateur, il est important de mentionner ses liens d’association ou d’affiliation, ou encore, ses intérêts particuliers. »

Étude du grief

Je vais étudier la plainte en examinant, dans un premier temps, les propos tenus par le chroniqueur Paul Wells; ensuite ceux des deux employés de Radio-Canada que sont l’animateur Michel C. Auger et l’analyste politique Martine Biron; enfin en regardant comment l’émission Midi info a respecté ou non son mandat dans cette affaire.

Les propos de Paul Wells

Paul Wells n’est pas un journaliste de Radio-Canada. Il est chroniqueur politique au magazine Maclean’s où il couvre la politique canadienne depuis de nombreuses années. Il est l’un des chroniqueurs invités qui participent régulièrement à l’émission Midi info, dans la section appelée « Grand angle » où plusieurs sujets de l’actualité politique québécoise et canadienne sont analysés et commentés. Le 9 mars 2018, trois questions y furent discutées : la décision par Washington d’exempter le Canada de ses tarifs sur l’acier et l’aluminium; la crise autour de la direction du Bloc québécois; et le conflit opposant l’Alberta et la Colombie-Britannique concernant l’élargissement d’un oléoduc. À l’évidence, ces trois sujets ont une forte composante « canadienne », même celui sur le Bloc québécois puisqu’il s’agit d’un parti représenté uniquement au Parlement d’Ottawa.

De fait, la question que l’animateur Michel C. Auger a posée à Paul Wells l’invitait à parler de la vision canadienne sur cette affaire. Je cite :

« Paul, est-ce qu’il y a beaucoup de monde au Canada anglais qui suit ça, d’une part, et est-ce qu’ils comprennent ce qui se passe? »

M. Wells a répondu en donnant son opinion, ce qui est tout à fait conforme aux politiques de Radio-Canada et la raison pour laquelle il était invité à l’émission. Il a d’abord rappelé que la leader du Bloc québécois, Martine Ouellet, venait de perdre l’appui de 70 % de sa députation, qu’elle siégeait dans « la mauvaise capitale » (à Québec plutôt qu’à Ottawa), mais que cela ne remettait pas en doute la légitimité de cette formation politique. Selon lui, cette question est réglée « depuis plusieurs années » et elle le demeurera « tant et aussi longtemps qu’il y aura des électeurs pour envoyer des bloquistes à Ottawa ». Pour Paul Wells, le problème du Bloc québécois n’en est pas un de légitimité, mais plutôt de sérieux :

« Si ils seront toujours là, ils seront parfois un peu ridicules comme aujourd’hui. »

La phrase à la grammaire imparfaite laisse songeur sur sa signification. Elle spécule sur l’avenir du parti, donnant à penser que s’il survit à la crise actuelle, il continuera à s’exposer, « parfois », « comme aujourd’hui », au « ridicule ». La phrase ne dit pas que le parti est ridicule, mais que la situation dans laquelle il se trouve aujourd’hui l’expose au ridicule, et que Paul Wells croit que cela se reproduira encore parfois dans l’avenir. Il s’agit d’un jugement de valeur, d’une prédiction, d’une opinion, que l’on peut partager ou pas, que l’on soit fédéraliste ou indépendantiste d’ailleurs. Il se trouve en effet de nombreux partisans de l’indépendance du Québec qui sont du même avis que Paul Wells sur le ridicule de la situation actuelle au Bloc québécois, et qui l’ont exprimé publiquement au cours des dernières semaines.

Quoiqu’il en soit, il ne s’agit pas ici de se prononcer sur l’exactitude du propos, mais d’en préciser la portée puisque la plainte reproche principalement à Michel C. Auger et à Martine Biron de l’avoir ensuite endossé, exprimant ainsi leur opinion.

Les propos de Michel C. Auger et Martine Biron

Voyons maintenant si les deux employés de Radio-Canada ont appuyé l’opinion du chroniqueur. Dès que Paul Wells a lancé la dernière phrase de sa réponse (« si ils seront toujours là, ils seront parfois un peu ridicules comme aujourd’hui »), on entend l’animateur Michel C. Auger intervenir en disant « ouais » pour être aussitôt interrompu par sa collègue Martine Biron qui ajoute : « Ouais, exactement, et il y en a de moins en moins. »

Encore là, la signification de cette phrase n’est pas très claire. Elle donne cependant à penser que Mme Biron, analyste politique sur la colline Parlementaire à Québec, fait référence à la baisse des appuis populaires en faveur du Bloc québécois, de sorte qu’il y aurait de moins en moins « d’électeurs pour envoyer des bloquistes à Ottawa », comme le mentionnait plus tôt M. Wells. On voit mal comment le « il y en a de moins en moins » pourrait se référer à la dernière phrase de Paul Wells et en particulier à l’adjectif « ridicule ». Si c’était le cas, qu’il y avait « de moins en moins » de « ridicule », cela irait dans le sens inverse des intentions que le plaignant prête à l’intervention de Martine Biron.

Or, qu’il y ait de « moins en moins » d’appuis populaires pour le Bloc québécois ne relève pas de l’opinion comme en fait foi le plus récent sondage dévoilé par le quotidien Le Devoir, le 12 mars 2018, sous le titre Sondage : creux historique pour le Bloc québécois.

J’en conclus donc que Martine Biron n’a ni endossé ni désavoué les propos de Paul Wells qui ont déplu au plaignant.

Quant au « ouais » exprimé par Michel C. Auger, j’estime qu’il est exagéré d’y voir une approbation des propos que vient de tenir Paul Wells. L’animateur est alors pressé par le temps, il s’apprête à donner la parole à Martine Biron pour parler de la situation au Bloc québécois, et il sait qu’un troisième sujet doit encore être abordé avant la fin de l’émission. Il commence d’ailleurs sa question en disant « rapidement, Martine… ». Ici, le « ouais » est comme un « OK » ou un « bien » ou un « d’accord » lancés pour marquer la fin d’une réponse et passer vite à la suite des choses, sans qu’il signifie pour autant une approbation de ce qui vient d’être dit.

Le mandat de Midi info

Comme le mentionne Radio-Canada dans sa réponse au plaignant, le mandat de l’émission Midi info est de commenter l’actualité, de la décortiquer et de l’analyser. Cela fait aussi partie du mandat de Radio-Canada. Il s’agit d’un complément à sa mission de rapporter les faits bruts. Cependant, les valeurs d’équilibre et d’impartialité doivent être respectées. Dans sa plainte, M. Dupuis affirme que l’émission pratique plutôt la politique des « deux poids, deux mesures » et il cite deux exemples récents impliquant d’autres partis politiques qui « ne sont pas qualifiés aussi sévèrement que le Bloc québécois ». L’un a trait à la récente course à la direction du Parti conservateur ontarien, l’autre au voyage en Inde du premier ministre Justin Trudeau.

Ces exemples sont intéressants, car ces deux sujets ont été abordés lors du segment « Grand angle » à l’émission Midi info, trois semaines avant que n’éclate la crise au Bloc québécois. Cela s’est produit le 23 février 2018. Sur la visite de M. Trudeau en Inde, on peut entendre les chroniqueurs Paul Wells et Michel David dire tour à tour qu’il s’agit d’un « fiasco », d’une « catastrophe » ou d’une situation « ridicule ».

Ensuite, à propos de la décision de l’ancien chef du Parti conservateur ontarien de se représenter à sa propre succession, l’animateur Michel C. Auger demande à ces mêmes invités s’ils croient que le scénario a été écrit par Shakespeare (le tragédien) ou Machiavel (le manipulateur), ce qui les amène tous à éclater de rire et à proposer plutôt Quentin Tarantino, le réalisateur du film hyperviolent Kill Bill, ce qui provoque de nouveau la rigolade.

Aussi, le 5 mars 2018, dans le même segment de l’émission, les commentateurs Lise Bissonnette et Yves Boisvert se sont esclaffés en parlant de la visite du premier ministre Justin Trudeau en Inde, se moquant de ses multiples tenues.

Il est donc faux de prétendre que Midi info ciblerait un seul parti politique, le Bloc québécois, tout en épargnant les autres de la critique ou des railleries qui sont fréquentes à cette émission.

Conclusion

Les propos et le comportement de l’animateur Michel C. Auger et de l’analyste politique Martine Biron, lors de l’émission Midi info du 9 mars 2018 sur ICI Radio-Canada Première, ont respecté les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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Révision en version pdf.

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