Radio-Canada a-t-elle fait de la « propagande de guerre »? (ICI Radio-Canada.ca)

Révision de Guy Gendron, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte selon laquelle l’article du journaliste Christian Latreille, intitulé Conflit en Syrie : Trump n’a pas de plan, publié le 12 avril 2018 sur ICI Radio-Canada.ca, n’a pas respecté les principes d’exactitude et d’impartialité des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

LA PLAINTE

Le 16 avril 2018, Mme Julie Lévesque a porté plainte contre un texte web de Christian Latreille, le correspondant de la télévision de Radio-Canada à Washington, publié le 12 avril sur ICI Radio-Canada.ca sous le titre Conflit en Syrie : Trump n’a pas de plan. Selon elle, l’article ne respecte pas les principes d’exactitude et d’impartialité des Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada, non plus que certains éléments de la mission du diffuseur public, notamment ceux l’invitant à « servir l’intérêt public » et à « agir de façon responsable ».

La plainte conteste l’exactitude d’un passage de l’article selon lequel « depuis la dernière attaque des États-Unis sur la Syrie, il y a 12 mois, le président Assad a utilisé à au moins trois reprises des armes chimiques sans riposte américaine ». Selon Mme Lévesque, ce ne sont que des allégations qu’aucune enquête n’a démontrées.

La plaignante estime qu’en déplorant « l’absence totale de stratégie en Syrie » du président américain Donald Trump, Christian Latreille donne l’impression que les États-Unis devraient « occuper le terrain », ce qui revient, selon elle, à « empêcher le gouvernement syrien d’occuper son territoire, comme si cette stratégie était légale ». Elle rappelle que « toute intervention militaire sans mandat du Conseil de sécurité de l’ONU est illégale et constitue une guerre d’agression, le crime suprême en droit international ».

Selon Mme Lévesque, « en laissant entendre que les États-Unis devraient mener une guerre illégale en Syrie, Christian Latreille désinforme le public et contribue à l’incompréhension d’un enjeu d’intérêt public de taille », il fait « de la propagande de guerre », agissant ainsi de manière irresponsable, et sans respect pour les principes d’exactitude et d’impartialité inscrits dans les NPJ de Radio-Canada.

En conclusion, la plaignante demande que le journaliste Christian Latreille corrige ses erreurs, qu’il soit réprimandé et relevé de ses fonctions de correspondant à Washington.

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

Le 11 mai 2018, Radio-Canada a répondu à la plaignante sous la plume de M. Ahmed Kouaou du service d’Éthique journalistique, Information et affaires publiques. D’entrée de jeu, il a reconnu que la chronique de Christian Latreille contenait une inexactitude. Il écrit :

« Si le régime syrien est effectivement accusé d’avoir mené des attaques chimiques, rien ne nous permet d’affirmer qu’il en est l’auteur tant qu’aucune enquête indépendante ne l’a établi. C’est connu, dans le conflit syrien se joue une intense bataille de propagande dans laquelle le gouvernement et ses adversaires s’accusent mutuellement. La vigilance est d’autant plus recommandée dans le traitement de ce sujet. »

En conséquence, Radio-Canada a modifié le texte de l’article pour écrire : « Depuis la dernière attaque des États-Unis en Syrie, il y a 12 mois, le président Assad est accusé d’avoir utilisé à au moins trois reprises des armes chimiques, sans que cela n’entraîne une riposte américaine », alors que le texte original affirmait que « (…) le président Assad a utilisé à au moins trois reprises des armes chimiques (…) ». M. Kouaou ajoute que, par souci de transparence, Radio-Canada a inséré une « mise au point » dans le texte de l’article « afin d’informer nos lecteurs de la correction effectuée ». Le texte de cette mise au point reconnaît qu’une phrase de l’article original était « inexacte ».

Radio-Canada soutient aussi que la chronique de Christian Latreille avait tout de même « fait preuve de prudence » sur la question de la responsabilité du gouvernement Assad dans l’utilisation d’armes chimiques, comme en fait foi cette phrase située au début de l’article, où il rappelait que « d’autres images d’enfants victimes du chlore présumément lancé par le régime syrien ont été diffusées (…) ». Aux yeux de Radio-Canada, « il est permis donc de penser que l’imprécision désormais corrigée est à mettre sur le compte de l’inadvertance plutôt que d’un parti pris ».

En ce qui concerne la deuxième partie de la plainte, celle où Mme Lévesque parle de « propagande de guerre », Radio-Canada affirme que la chronique « portait essentiellement sur l’impulsivité du président américain doublée de ses tergiversations dans le dossier syrien (…) », et que « le journaliste a tenté de nous expliquer que l’absence de stratégie claire et à long terme à la Maison-Blanche « a permis aux Russes et aux Iraniens d’occuper tout le terrain ».

« Est-il utile de préciser qu’il est question ici du terrain diplomatique et géostratégique en non pas du sol syrien comme tel », écrit M. Kouaou au nom de Radio-Canada. L’article ne visait donc qu’à parler de la perte, par les États-Unis, de leur « influence traditionnelle dans la région », au profit de Moscou et de Téhéran, une perte attribuable à « l’improvisation et l’ambivalence américaine » dans le dossier syrien. Pour Radio-Canada, il s’agit là d’une analyse « qu’il est naturellement légitime de critiquer », mais qui ne doit pas être déformée. M. Kouaou écrit :

« En effet, conclure que notre correspondant prônait "une présence militaire (américaine) illégale en Syrie" est une conclusion hâtive que nous réfutons, une perception que nous ne partageons pas. (…) Nous sommes désolés que la lecture de la chronique ait pu laisser chez vous cette impression et nous vous invitons à ne pas y voir autre chose qu’une tentative d’un chroniqueur d’aider à la compréhension d’enjeux complexes. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

Après s’être d’abord déclarée satisfaite de la réponse de Radio-Canada, Mme Lévesque s’est ravisée le 10 juillet 2018, en demandant au Bureau de l’ombudsman de revoir le dossier. Sa requête concerne principalement la deuxième partie de la plainte initiale, Radio-Canada ayant reconnu le premier grief et ayant déjà corrigé le texte de l’article sur l’aspect de la responsabilité du gouvernement syrien dans l’utilisation d’armes chimiques. La plaignante note tout de même que la correction apportée n’est pas complète puisqu’une autre phrase problématique n’a pas été modifiée, celle parlant de « la décision, en 2013, de l’ex-président Obama de ne pas répliquer aux attaques chimiques du régime Assad (…) ». Encore une fois, dit Mme Lévesque, le texte accrédite la thèse de la responsabilité du régime syrien, alors qu’elle n’est pas démontrée.

(Pendant la rédaction de la présente révision, Radio-Canada a reconnu cette autre inexactitude. En conséquence, le texte de l’article a été à nouveau modifié de sorte que la phrase se lit désormais ainsi : « Depuis la décision, en 2013, de l’ex-président Obama de ne pas répliquer aux attaques chimiques attribuées au régime Assad, les Américains sont devenus un joueur négligeable dans cette guerre qui a fait au moins 300 000 morts. »)

Pour l’essentiel, la plaignante conteste l’interprétation fournie par Radio-Canada dans sa réponse, selon laquelle l’article ne préconisait pas une intervention américaine armée en Syrie, mais faisait plutôt référence à une action sur le « terrain diplomatique ». Or, écrit-elle, « le texte de Christian Latreille porte entièrement sur des interventions militaires et il n’y est nullement question de diplomatie ». Elle relève les termes employés dans la chronique : « bombardements », « missiles », « attaques », « guerre », « des termes qui n’ont rien à voir avec la diplomatie et tout à voir avec les interventions militaires », écrit-elle. Dans ce contexte, poursuit-elle, les mots « réplique », « intervenir », « confrontation » et « riposte » « ne font aucunement référence à des gestes diplomatiques », mais ils évoquent clairement des gestes de « confrontation armée et de riposte militaire, donc de guerre et non de diplomatie ». D’ailleurs, rappelle-t-elle, les mots « diplomatie » ou « négociation » n’apparaissent nulle part dans l’article.

LA RÉVISION

Les règles en cause

L’étude de cette plainte réfère à deux principes contenus dans les NPJ de Radio-Canada, soit ceux de l’exactitude et de l’impartialité :

« Exactitude

Nous recherchons la vérité sur toutes les questions d’intérêt public. Nous déployons les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement à notre auditoire.

Les techniques de production que nous utilisons servent à présenter nos contenus d’une manière claire et accessible. »

« Impartialité

Notre jugement professionnel se fonde sur des faits et sur l’expertise. Nous ne défendons pas un point de vue particulier dans les questions qui font l’objet d’un débat public. »

Enfin, la plainte évoque l’un des aspects de la mission de Radio-Canada, telle que définie dans les NPJ, soit celui d’agir de façon responsable :

« Agir de façon responsable

Nous sommes conscients de la portée de notre travail et de notre devoir d’honnêteté auprès des auditoires. Nous n’hésitons pas à corriger une erreur, si nécessaire, ni à effectuer un suivi lorsqu’une situation évolue de façon importante. Nous ne plagions pas. (…) »

Étude du grief

Sur le premier aspect de la plainte, celui concernant la responsabilité du gouvernement Assad dans les attaques chimiques rapportées pendant la guerre civile en Syrie, Radio-Canada a reconnu à deux reprises l’inexactitude du texte original et l’a modifié en conséquence. Le caractère incomplet de la première correction avait échappé non seulement à Radio-Canada, mais également à la plaignante elle-même, avant qu’elle ne se ravise après plus d’un mois. Chaque inexactitude est toujours regrettable et les NPJ de Radio-Canada invitent le diffuseur public à apporter des correctifs le plus rapidement possible dès qu’il prend connaissance de leur existence. Bien qu’il ait été préférable d’effectuer toutes les modifications nécessaires à la première occasion, il est vraisemblable, dans le cas présent, que Radio-Canada a simplement corrigé la section précisément identifiée dans la plainte, en oubliant de s’assurer de la concordance du reste de l’article. Il me semble donc que, sur cette question, les NPJ ont été respectées, du moins dans leur esprit.

La deuxième partie de la plainte porte sur ce que Mme Lévesque qualifie de « propagande de guerre », une accusation que récuse Radio-Canada en arguant que le journaliste Christian Latreille a simplement cherché à expliquer le recul diplomatique et géostratégique des États-Unis causé par l’absence de stratégie claire de la Maison-Blanche dans le dossier syrien. La plaignante appuie sa conclusion sur une énumération des termes utilisés – tous à connotation guerrière – et en déduit donc une intention, celle de promouvoir une action militaire américaine en Syrie qui contreviendrait, dit-elle, aux lois internationales.

Les personnes intéressées par cette question pourront se faire leur propre opinion en lisant la version la plus récente de l’article.

Pour ma part, j’estime qu’il est légitime de ne percevoir que l’angle militaire de ce texte qui regorge en effet de termes guerriers. La première phrase apparaissant au-dessus de la signature de Christian Latreille autorise cette interprétation :

« L’impulsivité est mauvaise conseillère en politique et encore plus en affaires militaires. »

De plus, les mots « diplomatie », « négociation », « ONU » ou « Conseil de sécurité » sont totalement absents de l’article. Au mieux, on y trouve une référence à deux concepts reliés à la diplomatie, soit ceux de « communauté internationale » et de « zone d’influence ».

Mais s’agit-il pour autant d’un appel à la guerre ou d’une « propagande de guerre », comme le prétend la plaignante, et faut-il y voir l’expression d’une opinion personnelle du journaliste démontrant son manque d’impartialité? Y défend-il un « point de vue particulier » sur cette question? J’estime que ce n’est pas le cas comme le démontrent plusieurs extraits de l’article dans lesquels le journaliste parle des conséquences qu’une nouvelle intervention militaire américaine pourrait avoir :

« Les risques d’escalade sont énormes dans cette poudrière qu’est la Syrie. Les Russes ont été très clairs hier : il y aura réplique si Washington s’en mêle. »

« La présence des troupes du président Vladimir Poutine complique une éventuelle intervention américaine. Personne ne souhaite voir ces deux puissances nucléaires s’affronter. »

« Attaque ou pas, il n’y a pas vraiment d’options gagnantes pour les États-Unis. »

Cette dernière phrase, par laquelle Christian Latreille a conclu son article, confirme qu’il ne prend pas position pour une option ou une autre, puisqu’aucune, dit-il, n’est vraiment gagnante. Elle suivait une énumération des différents avis qui s’opposent sur cette question :

« Certains avancent que viser des cibles stratégiques du régime Assad (…) pourrait donner des résultats. »

« D’autres croient au contraire que les Américains devraient rester tranquilles et laisser les Français et les Britanniques faire le travail. »

« Donald Trump voudra-t-il à son tour porter le bonnet d’âne s’il décide de ne pas attaquer? »

Cette question est le fil conducteur de l’article parce que Donald Trump a critiqué à plusieurs reprises son prédécesseur, Barack Obama, pour ne pas avoir donné suite à l’ultimatum qu’il avait lancé en 2012 au régime du président Assad à propos de l’utilisation d’armes chimiques, la fameuse « ligne rouge » à ne pas traverser. Le président Trump y avait vu un signe de faiblesse, de sorte que dès sa première année en poste, en 2017, il avait ordonné l’attaque – par 59 missiles Tomahawk – d’un aérodrome militaire syrien soupçonné d’avoir été utilisé pour mener une mission de bombardement à coups d’armes chimiques. Or, voilà qu’une année plus tard, le 12 avril 2018, Donald Trump venait de publier un autre micro message sur la plateforme Twitter évoquant une nouvelle frappe contre la Syrie après la diffusion d’images montrant des enfants syriens victimes de ce qui semblait être une attaque au chlore. C’est l’éventualité d’une telle escalade qui a conduit Christian Latreille à écrire son analyse le jour même. L’analyse a décrit « l’absence totale de stratégie des États-Unis en Syrie », la « timide approche américaine » dans ce dossier, le risque de « l’humiliation (…) aux yeux de la communauté internationale » pour un président « qui déteste perdre ».

Rien de tout cela ne me semble relever de la propagande de guerre ou faire preuve d’un manque d’impartialité.

En terminant, je note avec satisfaction que les deux modifications apportées à l’article original ont bien été signalées aux lecteurs par une explication se trouvant dans un encadré placé au milieu du texte. Cependant, il faudrait en rendre compte aussi dans l’entête de l’article, là où apparaît la date de sa publication et celle de sa dernière mise à jour. Or, on y indique que l’article a été mis à jour le 12 avril 2018 à 13 h 31, ce qui n’est pas exact, la dernière modification ayant été faite à la fin juillet 2018.

Une dernière remarque, enfin, concernant la demande que m’a adressée la plaignante de réprimander Christian Latreille et de le relever de ses fonctions de correspondant à Washington. Même si j’avais conclu que le journaliste a enfreint les NPJ, ce qui n’est pas le cas, je n’aurais pas pu prendre des mesures disciplinaires à son endroit, ni même en recommander. Le Bureau de l’ombudsman est en effet indépendant du service de l’Information, et cette indépendance est incompatible avec l’adoption de sanctions qui sont régies dans le cadre de la relation patron-employé.

Conclusion

Dans sa version initiale, l’article du journaliste Christian Latreille intitulé Conflit en Syrie : Trump n’a pas de plan, publié le 12 avril 2018 sur ICI Radio-Canada.ca, contenait des inexactitudes qui ont cependant été corrigées après que la plaignante les ait signalées, en conformité avec les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada. Pour le reste, le texte était conforme à ces normes.

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Révision en version pdf.

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