Le choix d'un « spécialiste » des groupes d'extrême droite contesté (L'heure du monde)

Révision de Guy Gendron, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte portant sur la décision du journaliste Claude Brunet de faire appel au professeur Xavier Camus dans le cadre d’un reportage sur le groupe d’extrême droite Atalante au Québec. Le reportage a été diffusé le 21 décembre 2017 à l’émission L’heure du monde sur ICI Radio-Canada Première.

LA PLAINTE

M. François Doyon a porté plainte le 31 décembre 2017 contre un reportage du journaliste Claude Brunet, diffusé à l’émission L’heure du monde sur ICI Radio-Canada Première, le 21 décembre 2017. Il lui reproche d’avoir déclaré « que le blogueur Xavier Camus est un "spécialiste des groupes d’extrême droite au Québec" ». Selon le plaignant, cette étiquette dénote « le grave manque de rigueur de Claude Brunet », car, dit-il, Xavier Camus est « plutôt un militant aux méthodes fort douteuses ».

Le reste de la plainte étale sur plusieurs pages les griefs du plaignant à l’endroit de Xavier Camus qu’il accuse d’avoir fait, dans son blogue, le « procès par association » de l’écrivaine polémiste Djemila Benhabib en tentant d’établir un lien entre elle et le groupe La Meute.

Après avoir énuméré les « propos fallacieux (…) relayés par Xavier Camus » dans certains billets se retrouvant sur son blogue, M. Doyon soutient qu’ils ne correspondent pas à ceux de « quelqu’un qui mérite le titre de spécialiste ». Sans avoir mentionné un seul autre aspect du reportage diffusé à Radio-Canada qui lui semblerait inexact ou inéquitable, le plaignant « déplore le manque flagrant de rigueur journalistique du reportage de Claude Brunet et demande à Radio-Canada de faire enquête ».

Comme le veut la procédure, j’ai d’abord demandé au service de l’Information de répondre à la plainte.

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

Le 19 janvier 2018, M. Ahmed Kouaou du service d’Éthique journalistique, Information et Affaires publiques, a écrit au plaignant que Radio-Canada n’avait pas « à se prononcer, comme vous le suggérez, sur les écrits de Xavier Camus publiés dans d’autres médias ».

De plus, Radio-Canada soutient que jamais, dans son reportage radio, le journaliste Claude Brunet n’a présenté Xavier Camus comme un « spécialiste de l’extrême droite au Québec ». Il l’a plutôt décrit comme « un professeur de philosophie au cégep, qui suit à la trace les groupes d’extrême droite au Québec ».

Cependant, explique M. Kouaou, il est vrai que le site web de l’émission L’heure du monde, présentant un lien vers le reportage, contient cette mention que récuse le plaignant, soit celle de « spécialiste de l’extrême droite au Québec ». Radio-Canada écrit :

« Est-elle fautive? Le statut de spécialiste de l’extrême droite est-il réservé aux seuls chercheurs qui ont à leur actif des études académiques sur le sujet ou peut-il inclure, par exemple, des journalistes et des blogueurs qui y ont consacré plusieurs reportages et articles? En somme, comment et à partir de quel moment peut-on accéder au rang de spécialiste dans telle ou telle discipline? Nous n’avons pas de réponses à ces questions et dans un souci d’exactitude, celui de s’en tenir aux seuls faits, nous avons modifié la présentation de M. Camus sur le site web de l’émission. On peut y lire désormais qu’il "est professeur de philosophie et suit à la trace les groupes d’extrême droite au Québec". Ce qui est justifié d’un point de vue factuel, car M. Camus a publié plusieurs articles sur la question, que ce soit sur son blogue ou sur Ricochet et HuffPost Québec. » - Ahmed Kouaou

Cette réponse n’a pas satisfait M. Doyon qui, le 23 janvier 2018, a demandé à l’ombudsman d’en faire la révision.

LA DEMANDE DE RÉVISION

Le plaignant prend acte de la modification apportée à la présentation du reportage sur le site web de l’émission L’heure du monde. Cependant, il persiste à trouver « inacceptable qu’un de vos journalistes se réfère à un simple blogueur, par ailleurs très contesté quant à ses méthodes d’analyse, alors qu’il existe au Québec des spécialistes universitaires de l’extrême droite tout à fait compétents. Le public de Radio-Canada s’attend à de plus hauts standards de rigueur et de compétence ».

LA RÉVISION

Introduction

Il y a un contexte à cette plainte, et je ne peux l’ignorer. Elle a d’abord pris la forme d’un message intitulé Lettre ouverte à Radio-Canada : Xavier Camus n’est pas un spécialiste de l’extrême droite, mis en ligne sur le compte Facebook d’un groupe où interviennent principalement les trois signataires de la lettre ouverte : le plaignant, François Doyon, enseignant de philosophie dans un cégep; Annie-Ève Collin, elle aussi professeure de philosophie au collégial; et Marco Leclerc, décrit comme un « érudit (qui) possède de solides connaissances en histoire ainsi qu’en religion ». Cette lettre ouverte est reprise presque mot à mot dans la plainte présentée à Radio-Canada sous la seule signature de M. Doyon. Il est utile de mentionner que la page Facebook en question présente surtout des textes pourfendeurs de la « gauche », du « multiculturalisme » et du « fanatisme religieux », particulièrement « musulman », et de ceux qui dénoncent « l’islamophobie ».

Ensuite, il est important de noter que la plainte ne fait aucune mention du contenu du reportage de Claude Brunet. Elle ne conteste aucun des propos qui y sont tenus par Xavier Camus. Elle ne déplore aucune inexactitude sur les faits qu’on y rapporte, n’y signale aucun manque d’objectivité ou d’impartialité. Dans sa première version de la plainte, M. Doyon reprochait à Radio-Canada d’avoir présenté Xavier Camus, dans un résumé du reportage sur le web, comme un « spécialiste des groupes d’extrême droite au Québec ». Même si cette description a été retirée, le plaignant conteste maintenant le simple fait que le reportage lui ait donné la parole. À son avis, cela lui accorde une crédibilité qu’il ne mérite pas.

Les règles en cause

Malgré la simplicité apparente de cette plainte, elle met en cause plusieurs règles et valeurs contenues dans les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada : d’abord, les valeurs d’exactitude, d’équilibre et d’impartialité; ensuite, les éléments de la mission de Radio-Canada l’invitant à « préserver (son) indépendance » et à « agir de façon responsable »; enfin, la règle concernant « l’identité des participants à une entrevue » :

Exactitude

« Nous recherchons la vérité sur toute question d'intérêt public. Nous déployons les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement à notre auditoire.

Les techniques de production que nous utilisons servent à présenter nos contenus d'une manière claire et accessible. »

Équilibre

« Nous contribuons aux débats sur les enjeux qui touchent le public canadien en présentant une diversité d'opinions. Nos contenus d'information, dans tous nos médias, offrent un large éventail de sujets et de points de vue.

Lorsque nous abordons des sujets controversés, nous nous assurons que les points de vue divergents sont reflétés avec respect. Nous tenons compte de leur pertinence dans le cadre du débat et de l'ampleur du courant qu'ils représentent.

Nous nous assurons également de présenter ces points de vue dans un délai raisonnable. »

Impartialité

« Notre jugement professionnel se fonde sur des faits et sur l'expertise. Nous ne défendons pas un point de vue particulier dans les questions qui font l'objet d'un débat public. »

Préserver notre indépendance

« Nous sommes indépendants des lobbies et des pouvoirs politiques et économiques. Nous défendons la liberté d'expression et la liberté de la presse, garantes d'une société libre et démocratique.

L'intérêt public guide toutes nos décisions. »

Agir de façon responsable

« Nous sommes conscients des conséquences de notre travail journalistique et de notre devoir d'honnêteté auprès des auditoires. Nous n'hésitons pas à corriger une erreur, si nécessaire, ni à effectuer un suivi lorsqu'une situation évolue de façon importante. (…) »

Identité des participants à l'entrevue

« Nous faisons preuve de transparence et présentons honnêtement les intervenants et leurs propos. Nous mettons tout en œuvre pour dévoiler l'identité des intervenants et donner le contexte et les explications nécessaires qui permettent à l'auditoire de juger de la pertinence et de la crédibilité de leurs propos. Cependant, il peut arriver, exceptionnellement et pour des motifs sérieux, que nous en arrivions à taire ces informations en totalité ou en partie. Le cas échéant, nous expliquons la situation à l'auditoire sans révéler les informations qui doivent demeurer secrètes. »

Étude du grief

D’abord, la question de l’utilisation du terme « spécialiste » sur le site web de l’émission L’heure du monde me semble réglée. Ce n’est pas le journaliste Claude Brunet qui en est l’auteur, mais un rédacteur qui y a sans doute trouvé un moyen concis de présenter le principal intervenant du reportage dans le résumé qu’il en a fait sur le web. Plutôt que de défendre l’exactitude du terme, Radio-Canada a choisi de le retirer pour s’en tenir à une description plus factuelle de Xavier Camus, calquée sur celle utilisée par Claude Brunet dans son reportage, écrivant qu’il est « professeur de philosophie et suit à la trace les groupes d’extrême droite au Québec ». La correction a été effectuée après la réception de la plainte en toute bonne foi, comme les NPJ le préconisent. Je n’ai donc pas à me prononcer sur l’exactitude de ce mot, faute de participants à ce débat.

Ensuite, et c’est la question que pose le plaignant en demandant cette révision, Claude Brunet était-il justifié de donner la parole à Xavier Camus dans le cadre de son reportage? Précisons d’abord que le reportage ne portait pas sur « les mouvements d’extrême droite au Québec », mais qu’il se concentrait sur l’un d’entre eux, soit le groupe Atalante Québec, présenté en introduction comme « néofasciste ». Il décrivait Atalante comme un « groupe suprématiste blanc », aux idées xénophobes proches de celles des mouvements fascistes européens et néonazis.

Le reportage d’une durée d’un peu plus de 5 minutes présentait, outre la narration du journaliste Claude Brunet, une série d’extraits sonores captés lors de manifestations publiques des membres d’Atalante Québec et de concerts du groupe musical ultranationaliste portant le nom de Légitime Violence, dont le chanteur, Raphaël Lévesque, est décrit comme étroitement lié à Atalante Québec. Un seul intervenant commente les faits rapportés par Claude Brunet dans le reportage : Xavier Camus, qui est présenté en ces termes :

« Un professeur de philosophie au cégep, qui suit à la trace les groupes d’extrême droite au Québec. Le groupe Atalante le préoccupe particulièrement. »

Cela est exact. M. Camus a écrit abondamment sur la question et, comme l’indique la présentation de Claude Brunet, il le fait dans la perspective d’un chercheur qui est particulièrement « préoccupé » par la montée du groupe Atalante et ses idées xénophobes inspirées des mouvements fascistes et néonazis. Cette préoccupation est tout à fait légitime dans une société démocratique et pluraliste comme la nôtre. Je n’y vois pas un signe de partisanerie. Tout comme il faudrait une dose suspecte de relativisme moral pour être « neutre » sur des questions comme le terrorisme, le trafic d’êtres humains ou la pédophilie, j’estime que des mouvements légitimant la violence, le racisme et le fascisme nazi ne peuvent être observés avec un détachement académique absolu.

Le plaignant affirme que Xavier Camus devrait être présenté comme un « militant ». Il offre comme preuve de ce militantisme quelques extraits d’articles dans lesquels M. Camus aurait évoqué des liens entre l’écrivaine polémiste Djemila Benhabib et le groupe La Meute. Ces liens, quelle que soit leur nature, ne sont pas l’objet de la présente plainte, car ils n’ont jamais été abordés dans le reportage de Claude Brunet. Encore une fois, les interventions de Xavier Camus ont uniquement porté sur le groupe Atalante.

Il est indéniable que cet enseignant porte un regard critique sur ce groupuscule, les idées qu’il préconise et les moyens qu’il emploie. Il semble d’ailleurs qu’Atalante Québec le lui rende bien si l’on en juge par sa campagne d’affichage menée dans la région de Montréal à la fin janvier 2018. Un des écriteaux lançait cette invitation :

« Démasquons les ennemis de la nation. »

Cinq de ces « ennemis » y sont identifiés par leur nom et leur photographie sur laquelle est inscrit un qualificatif : Valérie Plante, « traîtresse »; Gabriel Nadeau-Dubois, « traître »; Xavier Camus, « traître »; Guy A. Lepage, « traître »; et enfin Amir Khadir, « parasite ». Des militants d’Atalante Québec ont aussi présenté sur les réseaux sociaux des photographies d’eux, portant leur « uniforme » paramilitaire marqué d’un sigle rappelant le symbole SS allemand, posant à côté d’une banderole clamant « Xavier Camus = traître ».

Je ne doute pas que Xavier Camus se situe à gauche du spectre politique. Le site Ricochet, auquel il contribue, le présente d’ailleurs ainsi :

« Un analyste d’actualité politique (qui) s’intéresse aux débats gauche-droite dans une perspective progressiste. Ses champs d’intérêt sont plus spécifiquement le racisme, l’antiféminisme, l’austérité néolibérale et l’essor de l’extrême droite. »

Plusieurs de ses textes montrent qu’il a un regard critique sur le populisme identitaire, une conception philosophique qui va au-delà des lignes partisanes et dont on peut retrouver des défenseurs dans tous les partis représentés à l’Assemblée nationale. Le fait que cette position ne convienne pas à M. Doyon et aux autres signataires de la « lettre ouverte à Radio-Canada » ne permet pas de disqualifier Xavier Camus comme analyste du groupe Atalante dont il suit le parcours depuis sa fondation, il y a un peu plus d’un an. Peu de « spécialistes » ont sa connaissance des ramifications secrètes de cette nébuleuse d’extrême droite, ce que le groupe semble reconnaître lui-même en lui faisant la « faveur » d’une campagne de dénigrement.

Je note enfin qu’en conclusion du reportage de Claude Brunet, il a été fait mention qu’aucun représentant d’Atalante Québec n’avait accepté d’être interviewé. C’est leur droit absolu dans une société libre et démocratique.

Conclusion

Le reportage du journaliste Claude Brunet au sujet du groupe d'extrême droite Atalante, présenté le 21 décembre 2017 à l’émission L’heure du monde sur les ondes d’ICI Radio-Canada Première, a respecté les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada. L’enseignant Xavier Camus y a été présenté de manière transparente et honnête, comme le demandent les Normes et pratiques journalistiques. Le choix de faire appel à lui pour parler du groupe Atalante Québec se justifie pleinement par ses connaissances approfondies de cette organisation, et par le principe de la liberté de presse que Radio-Canada a le mandat de défendre.

Quant à la description de son invité Xavier Camus en tant que « spécialiste des groupes d’extrême droite au Québec » dans un texte de présentation du reportage sur le site web de l’émission L’heure du monde, je ne peux me prononcer sur son exactitude considérant le fait que Radio-Canada l’a retirée plutôt que d’engager un débat sur la question.

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