La notion d'équilibre au temps de Trump (24/60)

Révision de Guy Gendron, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte selon laquelle l’émission 24/60, diffusée sur les ondes d’ICI RDI, fait preuve de partialité dans son analyse de l’actualité politique aux États-Unis, en faisant uniquement appel à des experts ultraconservateurs et ouvertement pro-Trump.

LA PLAINTE

Un téléspectateur, M. Touhami Rachid Raffa, a porté plainte contre l’émission 24/60, diffusée sur ICI RDI, dans un courriel daté du 25 janvier 2018. Il soutient que cette émission « ne fait appel, pour commenter et analyser la politique et l’actualité internes et internationales des États-Unis, qu’à des experts de "think tanks" ultraconservateurs et ouvertement pro-Trump ».

M. Raffa cite en exemple le commentateur David Azerrad dont les propos refléteraient « fidèlement l’idéologie de la droite conservatrice incarnée par ses patrons et donateurs de The Heritage Foundation », et Benjamin Haddad du Hudson Institute.

Il se demande s’il s’agit d’un choix délibéré, et il soutient qu’il ne cadre pas avec le mandat de l’émission 24/60 « censée être neutre politiquement ».

Comme le prévoit la procédure, j’ai d’abord demandé au service de l’Information de répondre à la plainte.

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

Le 15 février 2018, M. Ahmed Kouaou du service d’Éthique journalistique, Information et affaires publiques de Radio-Canada, a répondu au plaignant pour lui faire valoir que le choix des deux invités auxquels il fait référence « s’inscrit justement dans notre souci de diversifier les points de vue exprimés dans nos programmes ». Il écrit :

« Vous conviendrez que, en raison de notre devoir d’équité, principe fondamental de notre pratique journalistique, nous ne pouvons nous contenter des positions défavorables au président américain qui, par ailleurs, sont exprimées largement sur nos différentes plateformes. Outre la diffusion de nouvelles régulières, Radio-Canada a vocation aussi à offrir dans ses émissions une variété de commentaires et d’opinions sur des enjeux de l’heure, et ce, avec le souci permanent de présenter diverses perspectives. Il y a lieu de préciser toutefois que l’équilibre, un autre principe cardinal de notre travail, n’est pas nécessairement assuré dans la même émission ou dans le même article. Celui-ci est atteint avec le temps et se cristallise dans les multiples plateformes de Radio-Canada, qu’il convient de prendre comme un ensemble pour mieux jauger cette notion d’équilibre. »

La réponse de Radio-Canada ajoute que plusieurs autres analystes basés aux États-Unis et « aux opinions franchement opposées aux politiques de M. Trump » interviennent régulièrement dans différentes émissions. Elle donne en exemple Daniel Marien, de l’University of Central Florida, et Robert Dion de l’University of Evansville, en Indiana, des contributeurs fréquents aux émissions Désautels le dimanche et Midi info sur les ondes d’ICI Radio-Canada Première.

En ce qui concerne plus spécifiquement l’émission 24/60 mise en cause dans la plainte, M. Kouaou explique qu’on y entend régulièrement « des commentateurs résolument critiques envers le président américain », parmi lesquels on retrouve John Parisella qui reconnaît publiquement avoir participé à la campagne de Barack Obama en 2008. Radio-Canada ajoute que deux autres « habitués » de 24/60, les professeurs Charles-Philippe David et Élisabeth Vallet, « développent une rhétorique sinon critique, en tout cas pas élogieuse à l’endroit du dirigeant américain ».

En conclusion, la réponse reconnaît qu’il est ardu de trouver aux États-Unis des analystes pouvant s’exprimer en français avec aisance et de s’assurer qu’ils représentent bien une variété de points de vue.

« C’est la raison pour laquelle nous envisageons, dans un proche avenir, des actions afin de recruter de nouveaux collaborateurs américains. » - Ahmed Kouaou

LA DEMANDE DE RÉVISION

Cette réponse n’a pas satisfait M. Raffa qui, le 15 février 2018, a demandé une révision de son dossier. Il estime que Radio-Canada « dilue le sujet » en adoptant une « approche globale des émissions » alors que la plainte portait spécifiquement sur une seule d’entre elles, soit 24/60. Il ne voit donc pas la pertinence d’avoir mentionné des émissions présentées à la radio.

Ensuite, M. Raffa conteste l’explication sur le « prétendu équilibre d’opinions » qui met sur le même pied des « experts (…) sur place, à Montréal » avec d’autres « experts postés aux États-Unis ». Il écrit :

« La vision des événements et de la politique intérieure et étrangère des États-Unis s’en trouve biaisée à 24/60 du fait du recours régulier à des experts de droite, ce qui me paraît inacceptable dans une émission d’affaires publiques de grande écoute. Il en ressort que, " vu de Washington" – comme le répète l’animatrice de 24/60 – les conceptions pourtant réductrices de la droite se trouvent privilégiées, d’autres voix américaines étant occultées bien qu’elles existent. Elles demeurent ignorées par l’émission 24/60 et pareille tendance est fort regrettable et peu respectueuse envers les téléspectateurs croyant encore en l’absence de biais politique au sein de la société d’État. »

LA RÉVISION

Les règles en cause

L’étude de cette plainte réfère à deux valeurs contenues dans les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada, soit celles de l’équilibre et de l’impartialité :

« Équilibre

Nous contribuons aux débats sur les enjeux qui touchent le public canadien en présentant une diversité d'opinions. Nos contenus d'information, dans tous nos médias, offrent un large éventail de sujets et de points de vue.

Lorsque nous abordons des sujets controversés, nous nous assurons que les points de vue divergents sont reflétés avec respect. Nous tenons compte de leur pertinence dans le cadre du débat et de l'ampleur du courant qu'ils représentent.

Nous nous assurons également de présenter ces points de vue dans un délai raisonnable.

Impartialité

Notre jugement professionnel se fonde sur des faits et sur l'expertise. Nous ne défendons pas un point de vue particulier dans les questions qui font l'objet d'un débat public. »

Étude du grief

La plainte de M. Raffa est parvenue à mon bureau le 25 janvier 2018, soit deux jours après que l’émission 24/60 ait reçu comme invité M. David Azerrad, chercheur à la Heritage Foundation, un groupe de réflexion américain défendant des idées conservatrices. Il était appelé à y commenter la première année au pouvoir du président américain Donald Trump. Sans montrer d’enthousiasme envers « le personnage qui continue à déranger », a-t-il dit, M. Azerrad eut tout de même plusieurs mots favorables pour ses réalisations, en particulier la déréglementation et la réforme de la fiscalité. « L’économie va très bien », affirma-t-il, en mentionnant la performance des marchés boursiers et la baisse du taux de chômage sous la barre des 4 %. Par contre, il reconnut les difficultés du président Trump à travailler avec le Congrès américain sur les dossiers dont il avait pourtant fait sa priorité : la construction d’un mur le long de la frontière avec le Mexique et la réforme de l’Obamacare.

Clairement, M. Azerrad défend une position idéologique de droite favorable aux républicains, comme cela est son droit. Il n’a aucune prétention à être un analyste impartial de la situation. Les téléspectateurs en ont d’ailleurs été avisés d’entrée de jeu par l’animatrice Anne-Marie Dussault. Ce n’est pas faire preuve de « biais politique » que d’inviter à une émission une personne qui défend un point de vue particulier, quel qu’il soit. La valeur d’impartialité des NPJ demande que Radio-Canada et son personnel ne défendent pas un point de vue particulier, mais cela n’engage pas les invités auxquels on fait appel, justement, pour qu’ils expriment leur opinion.

Le plaignant déplore aussi la présence d’un autre analyste occasionnellement invité par l’émission 24/60 pour y commenter l’actualité américaine, soit Benjamin Haddad. À ma connaissance, sa seule intervention à l’émission depuis le début de l’année 2018 remonte au 9 février. Il est chercheur au Hudson Institute, un autre organisme américain de réflexion résolument conservateur, mais j’estime que cela n’en fait pas pour autant un porte-voix du président Trump. Qu’on en juge par ses propos du 9 février :

« Trump n’arrive pas à contrôler le récit de sa présidence. Il est constamment acculé à des polémiques, parfois sur la Russie, parfois sur les gens autour de lui, et ça donne une impression généralisée d’incompétence. »

De plus, lors de cette intervention à 24/60, M. Haddad ne s’y trouvait pas seul. Il était jumelé avec John Parisella, une personnalité publique bien connue au Québec, longtemps liée au Parti libéral québécois, et qui ne cache pas son appui militant en faveur du parti démocrate américain. En soi, la présence des deux hommes assurait un équilibre des positions.

La notion d’équilibre

Le plaignant conteste la réponse de Radio-Canada en ce qui concerne la notion d’équilibre. Cette réponse faisait état de deux autres analystes américains intervenant régulièrement sur les ondes de Radio-Canada pour y commenter l’actualité politique aux États-Unis, soit Daniel Marien, de l’University of Central Florida, et Robert Dion de l’University of Evansville, en Indiana, puis des professeurs montréalais Charles-Philippe David et Élisabeth Vallet.

M. Raffa a rejeté cette explication en affirmant que les deux premiers étaient invités dans des émissions de la chaîne radio ICI Radio-Canada Première et que les deux autres ne se trouvaient pas aux États-Unis, ce qui les disqualifierait tous d’être considérés comme des contrepoids de messieurs Azerrad et Haddad à l’émission 24/60. Cet argument ne résiste pas à l’analyse.

La notion d’équilibre des NPJ engage Radio-Canada à présenter une diversité d’opinions et de points de vue « dans tous nos médias » et « dans un délai raisonnable ». Il va de soi que cette diversité ne peut s’exprimer à chaque moment, ce qui exigerait que dès qu’un invité émet une opinion, il doive s’en trouver un autre pour le contredire. De la même manière, l’équilibre n’exige pas qu’à chaque fois qu’un avis est exprimé dans une émission, celle-ci soit obligée d’accorder ensuite un droit de réplique aux défenseurs de la position adverse. L’équilibre, dont parlent les NPJ, est une valeur qui engage Radio-Canada dans son ensemble et qui s’apprécie sur toutes ses plateformes. De plus, les idées n’ont pas d’adresse postale, de sorte que je ne peux accepter de classer les commentateurs et analystes en fonction de leur lieu de résidence afin de les considérer ou non dans mon évaluation de la notion d’équilibre.

Je note enfin que l’émission 24/60 fait souvent appel, dans son « carnet américain » généralement présenté en fin d’émission les vendredis, aux deux correspondants de Radio-Canada en poste à Washington, soit Christian Latreille et Yanik Dumont Baron. L’émission invite aussi parfois d’autres intervenants américains, comme ce fut le cas avec Daniel Marien après la fusillade de la mi-février dans une école de Floride.

La notion d’impartialité

Les NPJ invitent Radio-Canada et son personnel à faire preuve d’impartialité, c’est-à-dire à ne pas défendre un point de vue particulier sur une question d’intérêt public. Je crois que le plaignant admettra que le fait de recevoir le défenseur d’un point de vue « X » ne signifie pas que Radio-Canada endosse sa position. Cette personne est invitée afin de permettre aux auditeurs et téléspectateurs d’être mieux informés.

L’idéal le plus noble de l'information est d’aider les citoyens à comprendre le monde dans lequel ils vivent. Pour cela, il faut les exposer à l’ensemble des faits et des opinions qui ont cours dans la société, y compris aux idées qu’ils ne partagent pas. Sinon, comment serait-il possible de se faire une opinion éclairée? C’est là où un diffuseur public, comme Radio-Canada, doit se distinguer, en offrant « un large éventail de points de vue » et une « diversité d’opinions », comme l’invitent à le faire les NPJ. Cela lui permet de combattre la tendance la plus regrettable dont nous sommes témoins depuis quelques années avec la fragmentation de l’audience en marchés restreints et l’avènement des médias sociaux, soit le cycle de l’enfermement des individus dans un couloir idéologique de plus en plus étroit. Ce phénomène, que l’on voit à l’œuvre dans de nombreux pays, forme des citoyens myopes, alimente les fractures sociales, met en péril la cohésion et la stabilité des sociétés démocratiques.

La montée en force du populisme de droite aux États-Unis est un phénomène complexe que le monde entier observe avec un mélange de fascination et d’appréhension. Radio-Canada ne peut être soupçonnée de l’alimenter puisque le diffuseur public diffuse uniquement au Canada et en langue française. Cependant, elle a la responsabilité d’aider les citoyens à le comprendre, et ce n’est pas en bannissant des ondes les voix qui y sont associées, de près ou de loin, qu'elle y parviendra.

Conclusion

L’émission 24/60, diffusée sur ICI RDI, n’enfreint pas les valeurs d’impartialité et d’équilibre en ayant occasionnellement recours à des analystes politiques américains associés à des groupes de réflexion conservateurs.

___________________________

Révision en version pdf.

Pour me joindre : ombudsman@radio-canada.ca

Twitter : @ombudsmanrc