La météo de l'Ontario est-elle problématique? (RDI matin)

Révision de Guy Gendron, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte portant sur les bulletins météorologiques dans l’émission RDI matin, et plus particulièrement sur la présentation des prévisions pour les villes situées en Ontario.

LA PLAINTE

Le 22 janvier 2018, M. Paul-François Sylvestre a porté plainte concernant le bulletin météorologique présenté le jour même à l’émission RDI matin. Il écrit :

« Ce matin, vers 8 h 15, RDI matin a présenté un bulletin détaillé de la météo pour le Québec et les provinces maritimes. L’Ontario a encore une fois été omis, l’Ouest canadien aussi. Les Franco-Ontariens ont le même fuseau horaire que les Québécois et méritent d’être informés en même temps. Cette situation se produit régulièrement. Je l’ai dénoncé auprès de RDI matin à plusieurs reprises, mais on n’a pas donné suite à mes courriels, sauf un accusé de réception automatique. J’ai posé une question et on n’a pas répondu.

J’exige que vous interveniez pour rappeler à RDI matin que son émission est nationale et que sa couverture doit être nationale. »

Comme le veut la procédure, j’ai d’abord demandé aux responsables de l’émission concernée de répondre au plaignant.

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

Radio-Canada a répondu le 9 février 2018 par un long courriel provenant de M. Ahmed Kouaou du service d’Éthique journalistique, Information et affaires publiques.

Il y affirme que le bulletin météorologique, dont se plaint M. Sylvestre, a bel et bien parlé de l’Ontario, dès le début, lorsque « la présentatrice a expliqué qu’un gros système dépressionnaire provenant des États-Unis se faisait déjà sentir dans le sud de l’Ontario où la pluie commençait à tomber ». Il cite un extrait de la présentation faite en ondes par Mme Marilou Lamontagne :

« Alors, il y a des avertissements de pluie verglaçante. Ça part du sud de l’Ontario et c’est tout le sud du Québec, jusqu’en Beauce, qui est sous avertissement. »

Lorsqu’elle prononçait ces paroles, poursuit M. Kouaou, les téléspectateurs pouvaient voir à l’écran une carte montrant notamment tout le sud de l’Ontario recouvert en rouge, indiquant ainsi les zones d’avertissement de pluie verglaçante.

Cependant, reconnaît Radio-Canada, il est vrai qu’à la fin du bulletin météorologique, lors de la présentation des tableaux indiquant les prévisions de température sur trois jours, ceux de l’Ontario et des provinces de l’Ouest n’ont pas été montrés. Cette omission ne s’est cependant pas reproduite dans les bulletins subséquents, soutient Radio-Canada, qui ajoute cette explication :

« (…) Après vérification, nous avons compris que ces provinces (de l’Ouest) étaient absentes du bulletin de 8 h 15, non pas en raison du seul décalage horaire, mais parce que les conditions météorologiques qui y prévalaient étaient normales, comparées à celles du reste du pays. Du "calme plat", pour reprendre l’expression de la présentatrice. Comme vous le savez, les prévisions météo ne sont pas présentées de façon identique chaque jour. Dans plusieurs cas, une ville ou une région peut être nommée une journée et pas une autre, en fonction du portrait météorologique du jour. » - Ahmed Kouaou

Radio-Canada ajoute que le commentaire du plaignant a été entendu et que la façon de présenter la météo est revue régulièrement afin de « tenir compte des attentes des populations que nous desservons ».

En conclusion, la réponse de M. Kouaou rappelle que Radio-Canada présente son information sur différentes plateformes, y compris les prévisions météorologiques, et que l’Ontario dispose de quatre sections distinctes sur le site Internet : une pour la région de Toronto, une autre pour le nord de la province, une troisième pour Windsor et une quatrième pour la région d’Ottawa.

« Cela, nous en convenons, ne dispense pas RDI de son devoir d’assurer une couverture équilibrée à travers le pays, que ce soit en matière de nouvelles ou de météo. » - Ahmed Kouaou

LA DEMANDE DE RÉVISION

M. Sylvestre a manifesté son mécontentement envers cette réponse par une succession de courriels dénonçant la politique des « deux poids deux mesures » adoptée par Radio-Canada dans la présentation des bulletins météorologiques. Il dit avoir aussi écrit directement à RDI matin quelques jours après sa plainte initiale sans obtenir de réponse à ses messages, un comportement qui fait montre, selon lui, de « désinvolture ».

J’ai finalement eu une longue discussion téléphonique avec M. Sylvestre pour savoir s’il voulait ou non saisir l’ombudsman de sa plainte. Il s’est montré hésitant parce que, dit-il, ses expériences passées lui ont fait perdre confiance en l’institution. Je dois mentionner ici qu’il s’agit de la 26e plainte officielle de M. Sylvestre ayant transité par le Bureau de l’ombudsman depuis 2007; que pour quatre d’entre elles, dont deux portaient sur la présentation de la météo, il a demandé à l’ombudsman de faire enquête; et que dans tous les cas ses plaintes ont été jugées non justifiées.

Il a tout de même décidé de me demander de réviser sa plainte en la formulant verbalement ainsi : il déplore que la présentatrice météo se tienne toujours à la gauche de l’écran, cachant systématiquement la portion ontarienne de la carte. De plus, il conteste l’ordre de présentation des tableaux des prévisions météorologiques sur trois jours. Selon lui, il est injuste d’offrir d’abord les prévisions de la région de Montréal. Il propose que l’on alterne les résultats en commençant parfois dans l’est du pays, parfois dans l’ouest. Lorsque le temps manque pour présenter les prévisions pour l’ensemble du pays, il faudrait, selon lui, n’en offrir aucune. « Tout le monde ou personne », résume-t-il.

LA RÉVISION

Les règles en cause

La plainte de M. Sylvestre a ceci de particulier qu’elle ne s’appuie pas sur les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada comme telles, mais sur l’énoncé des principes – ou des valeurs – que l’on retrouve dans leur préambule. La mission de Radio-Canada y est ainsi définie :

« Nous sommes le service public national de nouvelles et d'information des Canadiens. Nous sommes enracinés dans toutes les régions du pays et notre regard se porte sur l'ensemble du Canada, de même que sur le monde. Nous nous assurons d'offrir une perspective canadienne sur l'actualité internationale.

Nos informations sont accessibles en tout temps, et les Canadiens y accèdent comme il leur convient, au moyen d'une gamme de médias en constante évolution.

Servir l'intérêt public

Notre mission est d'informer, de révéler, de contribuer à la compréhension d'enjeux d'intérêt public et d'encourager la participation des Canadiens à notre société libre et démocratique. »

Étude du grief

Je vais d’abord examiner l’objet initial de la plainte, soit le bulletin météorologique du 22 janvier 2018 à l’émission RDI matin. Je me pencherai ensuite sur une série d’autres bulletins météorologiques que j’ai étudiés pour mieux apprécier les remarques du plaignant, ce qui me permettra enfin de me prononcer sur les reproches plus généraux formulés par M. Sylvestre quant à la manière de présenter les cartes et les prévisions météorologiques.

Le bulletin du 22 janvier 2018

Ce jour-là, des conditions météorologiques extrêmes s’apprêtaient à frapper tout l’est du continent après avoir déversé de grandes quantités de neige dans l’Ouest américain. Le bulletin météorologique de l’émission RDI matin s’ouvrit avec des images captées en direct à l’aéroport d’Ottawa, où l’on voyait tomber les premiers flocons annonciateurs de la tempête à venir. La présentatrice Marilou Lamontagne montra une carte représentant toute l’Amérique du Nord, sur laquelle on pouvait voir l’ampleur du système qui, dit-elle, « est très costaud, c’est très sérieux. Déjà sur son passage, il a laissé jusqu’à 30 centimètres de neige, notamment en Utah, au Colorado, et là, il y a plusieurs avertissements de blizzard. Donc, tout ça s’en vient chez nous. Il y a déjà de la pluie qui a commencé à tomber dans le sud de l’Ontario, mais l’action va surtout commencer en milieu d’après-midi ».

Mme Lamontagne passa ensuite à une deuxième carte sur laquelle les provinces de l’Ontario, du Québec et des Maritimes étaient couvertes de taches de différentes couleurs pour désigner, en bleu, les zones d’alertes de neige abondante, en rose, les avertissements de pluie verglaçante et, en blanc, les veilles de tempête hivernale. Ces trois zones de couleurs couvraient une partie de l’Ontario où l’on pouvait voir les noms des villes de Sudbury, Toronto et Ottawa, alors que les noms de seulement deux villes du Québec y apparaissaient.

La troisième carte, animée, montra tout le nord-est du continent où l’on pouvait voir les noms des villes ontariennes de Hearst, Sudbury, Toronto et Windsor.

On comprendra que la description de l’évolution de ce cocktail météo fait de neige, de pluie et de verglas occupa beaucoup de temps à cause de sa complexité, de sorte que Mme Lamontagne dut passer très rapidement sur les tableaux des prévisions de température qui clôturent toujours les bulletins météorologiques. Elle en présenta six, sans même s’attarder à donner à haute voix une seule de ces températures, puis elle mit fin à son bulletin avant de montrer ses trois derniers tableaux, celui de l’Ontario, celui des Prairies et celui de la côte ouest canadienne.

Je conçois la déception de M. Sylvestre devant l’absence du tableau indiquant les températures en Ontario, mais son irritation me semble disproportionnée dans les circonstances. L’information essentielle, ce matin-là, n’était pas de savoir s’il allait faire moins 2 ou moins 10 degrés deux jours plus tard. L’important était d’aviser la population de l’approche d’un système météorologique étendu et complexe qui allait rendre les conditions routières extrêmement périlleuses, d’où les nombreux avertissements, veilles et alertes lancées par Environnement Canada. J’ai la conviction que, dans ces circonstances, le bulletin météorologique a bien rempli la mission de « servir l’intérêt public », prévue dans les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

Comme je l’ai décrit plus tôt, l’Ontario n’a pas été négligé dans cette description, bien au contraire, puisque la province se trouvait au centre de la tempête annoncée. Il est sans doute regrettable qu’il ait fallu rogner sur la présentation des tableaux des prévisions des températures dans l’Ouest canadien, mais, en information, il faut parfois faire des choix et prioriser la nouvelle quand et où elle se produit.

Les autres bulletins météorologiques

J’ai écouté au total une dizaine de bulletins météorologiques présentés à RDI matin en janvier et février. Dans tous les cas, la présentatrice, qu’il s’agisse de Marilou Lamontagne ou de Suzanne Gariepy, a montré les tableaux de prévisions météorologiques du premier jusqu’au dernier, soit celui de la côte ouest. J’ai aussi constaté qu’à deux reprises, le bulletin météorologique s’est ouvert par la description des conditions climatiques en Colombie-Britannique et en Alberta, car on y rapportait des alertes de tempête hivernale ou de froid extrême. Un autre bulletin a d’abord traité des inondations en Australie, un autre encore de la vague de froid à Paris, puis un autre a consacré une minute à parler des températures en Corée du Sud où les Jeux olympiques allaient s’ouvrir.

Cela montre que les bulletins météorologiques ne sont pas menés selon un scénario fixe prédéterminé, pas plus que les bulletins de nouvelles. Ils doivent s’adapter aux circonstances et s’ajuster en conséquence. Mon examen m'amène à conclure qu'il est faux de prétendre que les conditions météorologiques prévalant à Montréal y sont privilégiées et celles de l’Ontario négligées. Je n’estime donc pas devoir me rendre à la demande du plaignant qui « exige » que j’intervienne « pour rappeler à RDI matin que son émission est nationale et que sa couverture doit être nationale ».

Les reproches plus généraux du plaignant

Il est vrai que la présentatrice du bulletin météorologique, toujours cadrée à la gauche de l’écran, se trouve parfois à cacher l’Ontario lorsque l’on montre derrière elle la carte de tout l’est du Canada. Je conçois que cela puisse causer une certaine frustration, mais lorsque cela survient, c’est seulement sur l’une des nombreuses cartes utilisées et pour une courte période de temps. J’estime qu’il ne faut pas y voir une intention malveillante, mais le résultat d’une convention liée à l’aménagement du studio et au cadrage. D’ailleurs, j’ai remarqué que la présentatrice cache aussi parfois l’Abitibi lorsque la carte est celle du Québec, ou qu’elle se trouve devant les provinces de l’Ouest sur une carte du Canada. En un mot, la présentatrice doit bien se trouver quelque part et, la terre étant ronde, elle cachera toujours quelque chose.

Cela dit, mon examen d’une dizaine de bulletins météorologiques m’a permis de constater une différence dans l’utilisation des cartes entre, d’une part, Marilou Lamontagne et, d’autre part, Suzanne Gariepy. Cette dernière me semble employer davantage une carte plus large du Canada, de sorte que la portion ontarienne, là où vivent plus d’un demi-million de francophones, risque moins d’être obstruée.

Ayant moi-même habité de nombreuses années dans plusieurs villes à l’extérieur du Québec, je suis sensible à la réalité des Franco-Canadiens. Je connais les frustrations liées à la perception de « québécocentrisme », pour ne pas dire de « montréalocentrisme » des émissions nationales de Radio-Canada. Les réalités démographiques sont têtues, et il faut apprendre à composer avec elles. Cet apprentissage doit cependant être mutuel.

Les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada rappellent en effet dans leur préambule que la mission du service public national exige que son « regard se porte sur l’ensemble du Canada ». Pas plus que l’on souhaiterait que, dans un bulletin diffusé à la grandeur du pays, on entende un lecteur de nouvelles parler de « notre » politique provinciale, adoptant ainsi une posture territorialement définie de laquelle les francophones vivant à l’extérieur du Québec pourraient à bon droit se sentir exclus, pas plus il serait raisonnable de s’attendre à ce que Radio-Canada fasse totalement abstraction de la répartition de son auditoire dans la présentation de ses bulletins météorologiques. Ainsi, il me semble aller de soi que le premier tableau donne les prévisions pour la région de Montréal, des Laurentides et de l’Estrie et que les suivants couvrent le reste du Québec, puis les Maritimes, avant de présenter ceux pour l’Ontario, les Prairies et l’Ouest canadien. Cette convention est en vigueur depuis fort longtemps à Radio-Canada et les téléspectateurs s’y sont sans doute habitués. Une rotation aléatoire des tableaux risquerait de provoquer plus de confusion que de satisfaction. Leur présentation par un balayage d’ouest en est ferait primer la géographie sur les réalités démographiques et ne servirait pas l’intérêt public.

Conclusion

Les bulletins météorologiques présentés à l’émission RDI matin sur les ondes d’ICI RDI respectent les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada, bien qu’il puisse y avoir place à l’amélioration de certaines méthodes afin d’éliminer des irritants inutiles chez des téléspectateurs ontariens.

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