L'importance de bien présenter les invités, selon le contexte (TJ)

Révision de Guy Gendron, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman d’une plainte selon laquelle la manière de présenter l’organisme Éduc’alcool lorsque son directeur général M. Hubert Sacy est interviewé en ondes ne respecte pas le principe d’exactitude des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

LA PLAINTE

Le 26 avril 2018, M. Paul Martin, a porté plainte contre le Téléjournal Grand Montréal pour la façon dont on y a présenté à plusieurs reprises le directeur général d’Éduc’alcool, M. Hubert Sacy. Il écrit :

« Contrairement à la croyance populaire, Éduc’alcool n’est pas un organisme gouvernemental. Il s’agit d’un OSBL qui a été fondé et est contrôlé et financé par des producteurs et vendeurs d’alcool, dont la SAQ. Éduc’alcool est donc en conflit d’intérêts, réel ou apparent, lorsqu’il se prononce sur toute question touchant, directement ou indirectement, la consommation d’alcool. »

En conséquence, M. Martin « exige que ce conflit d’intérêts soit divulgué avant ou en cours d’entrevue pour permettre aux auditeurs de (…) prendre avec un grain de sel les affirmations et recommandations d’Éduc’alcool, compte tenu des intérêts commerciaux des producteurs et vendeurs d’alcool qui la contrôlent et qui financent ses opérations, y compris le paiement des salaires de ceux (…) qui parlent en son nom ».

Dans un message subséquent, le plaignant affirme que les membres de l’auditoire ont « le droit de connaître cette information fondamentale » pour se faire « une opinion juste et éclairée ». Il écrit :

« En ne divulguant pas ce conflit d’intérêts, réel ou apparent, Radio-Canada se trouve (…) à contribuer à perpétuer la fausse croyance populaire qu’Éduc’alcool est un organisme gouvernemental qui aurait comme mission la santé publique et l’intérêt public, alors qu’en réalité il s’agit d’un OSBL contrôlé et financé par des sociétés commerciales qui ont comme mission première de vendre de l’alcool. »

Enfin, le plaignant soutient avoir écrit à plusieurs reprises à Radio-Canada pour signaler cette situation, mais que ses remarques ont été ignorées.

Comme le veut la procédure, j’ai d’abord transmis la plainte aux responsables du service de l’Information pour qu’ils y répondent.

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

Radio-Canada a répondu au plaignant le 24 mai 2018, sous la plume de M. Ahmed Kouaou du service d’Éthique journalistique, Information et affaires publiques. Il écrit :

« Sur son site Internet, Éduc’alcool se présente comme "un organisme indépendant et sans but lucratif", qui "regroupe des institutions parapubliques, des associations de l’industrie des boissons alcooliques et des personnes de la société civile provenant de divers milieux (santé publique, universités, journalisme)". Même s’il apparaît clairement que l’industrie des boissons alcoolisées est représentée dans cet organisme, cela n’est pas une raison suffisante de douter de son indépendance. L’implication d’acteurs majeurs dans des actions de prévention, comme c’est le cas dans le tabac et le jeu de hasard, est connue et n’est pas forcément synonyme de prise de contrôle. Pour en arriver à cette conclusion et soutenir qu’Éduc’alcool est sous l’emprise des producteurs d’alcool, il faut se fonder sur des faits vérifiés, irréfutables, fruits d’une enquête journalistique rigoureuse. Or, nous n’avons pas fait cette démarche et nous ne disposons pas d’informations fiables selon lesquelles Éduc’alcool "est contrôlé et financé par des producteurs et vendeurs d’alcool". Par conséquent, nous ne sommes pas d’avis que M. Sacy se place en conflit d’intérêts quand il parle de consommation d’alcool. La mission même de l’organisme qu’il dirige est "d’informer les Québécois en matière de consommation d’alcool de manière à susciter chez eux un comportement modéré et réfléchi et d’intervenir pour agir sur les contextes de consommation" ».

LES ÉCHANGES SUBSÉQUENTS

Insatisfait de cette réponse, M. Martin a écrit à plusieurs reprises à son auteur, Ahmed Kouaou, en lui proposant des éléments supplémentaires d’information concernant la structure d’Éduc’alcool et ses sources de financement. Il soutient que les membres du conseil d’administration de l’OSBL (organisme sans but lucratif) sont nommés par les cinq membres fondateurs de l’organisme, qu’ils « sont tous des producteurs ou des vendeurs d’alcool », et que ce sont eux qui en financent les opérations au moyen de contributions ou de cotisations. Il invite donc Radio-Canada, à la lumière de ces explications additionnelles, à « rendre une toute autre décision sur la question ».

M. Martin ajoute qu’un conflit d’intérêts peut être « simplement apparent ou potentiel », et qu’il exige néanmoins sa divulgation sans pour autant nécessiter une enquête journalistique pour démontrer qu’il est « réel ».

Le 1er juin 2018, au nom du service d’Éthique journalistique de Radio-Canada, Ahmed Kouaou a répondu au plaignant que « les éléments d’information que vous portez à notre connaissance méritent d’être examinés ». Il s’engage en conséquence à les transmettre « aux responsables concernés pour faire le suivi qu’ils jugeront approprié ». Pour le reste, écrit-il, « je n’ai pas d’autre décision à prendre ».

LA DEMANDE DE RÉVISION

Le 4 juillet 2018, après avoir réclamé une nouvelle fois, en vain, une réponse différente de la part de Radio-Canada, M. Martin s’est adressé au Bureau de l’ombudsman pour lui demander de faire enquête et de se prononcer sur cette affaire.

Il fait valoir que « la croyance populaire est à l’effet qu’Éduc’alcool est un organisme gouvernemental ayant comme mission la protection de la santé publique et agissant donc dans l’intérêt public, ce qui n’est évidemment pas le cas ». Selon lui, ne pas divulguer ce conflit d’intérêts réel, potentiel ou apparent a « comme effet pervers de perpétuer cette fausse croyance populaire ».

LA RÉVISION

Les règles en cause

L’étude de cette plainte réfère à l’un des principes contenus dans les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada, soit celui de l’exactitude :

« Exactitude

Nous recherchons la vérité sur toutes les questions d’intérêt public. Nous déployons les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement à notre auditoire.

Les techniques de production que nous utilisons servent à présenter nos contenus d’une manière claire et accessible. »

Ce principe trouve plus loin son application dans deux sections ayant trait à la présentation d’invités ou à l’identification de participants à une entrevue :

« Opinion / Invités et commentateurs

Radio-Canada offre dans ses émissions toute une gamme de commentaires et d’opinions sur des sujets importants.

L’équilibre est atteint, avec le temps, grâce à la présentation de perspectives et de points de vue multiples qui reflètent une diversité d’opinions.

Afin que le public puisse pleinement comprendre le point de vue d’un invité ou d’un commentateur, il est important de mentionner ses liens d’association ou d’affiliation, ou encore, ses intérêts particuliers. »

« Entrevues / Identité des participants à l'entrevue

Nous faisons preuve de transparence et présentons honnêtement les intervenants et leurs propos. Nous mettons tout en œuvre pour dévoiler l’identité des intervenants et donner le contexte et les explications nécessaires qui permettent à l’auditoire de juger de la pertinence et de la crédibilité de leurs propos. Cependant, il peut arriver, exceptionnellement et pour des motifs sérieux, que nous en arrivions à taire ces informations en totalité ou en partie. Le cas échéant, nous expliquons la situation à l’auditoire sans révéler les informations qui doivent demeurer secrètes. »

Étude du grief

Je ne crois pas qu’il soit nécessaire de faire une longue enquête journalistique sur Éduc’alcool pour comprendre que l’organisme est financé entièrement par l’industrie de l’alcool. La section de son site web portant sur « la gouvernance » explique clairement que le budget de l’OSBL « provient des cotisations versées par ses membres institutionnels : les agents promotionnels, les distillateurs, les cidriculteurs, les producteurs de vin et les vignerons ». On précise que les cotisations « sont fonction des ventes d’alcool faites par chacun d’entre eux ». La Société des alcools du Québec (SAQ) est aussi l’un des membres institutionnels d’Éduc’alcool. Le site web de la SAQ en revendique même la paternité, en écrivant qu’en 1989 « la SAQ crée, en collaboration avec les membres de l’industrie des boissons alcooliques, Éduc’alcool afin de promouvoir la consommation responsable d’alcool ».

Selon le plaignant, la croyance populaire est à l’effet qu’Éduc’alcool est un « organisme gouvernemental ayant comme mission la protection de la santé publique et agissant donc dans l’intérêt public, ce qui n’est évidemment pas le cas ». Malheureusement, je n’ai aucun moyen de juger de l’état de la croyance populaire concernant ce qu’est ou n’est pas Éduc’alcool. Je me limiterai à examiner les paroles et les actions de Radio-Canada dans ce dossier pour me prononcer sur leur respect des NPJ.

Les interventions récentes d’Hubert Sacy à Radio-Canada

J’ai répertorié une demi-douzaine d’apparitions du directeur général d’Éduc’alcool à l’antenne de Radio-Canada au cours de la dernière année. Dans la plupart des cas, on le présente simplement par son titre, « directeur général d’Éduc’alcool », sans autre précision. Dans un reportage au Téléjournal du 29 juillet 2017, la journaliste Kim Vermette a parlé de « l’organisme de prévention », en référence à Éduc’alcool. Puis, lors d’une entrevue avec M. Sacy au Téléjournal Grand Montréal, le 8 août 2017, l’animateur Maxence Bilodeau l’a décrit comme un « organisme voué à la prévention de la consommation d’alcool ». Or, cela est inexact. Éduc’alcool ne cherche pas à prévenir la consommation d’alcool, mais à prévenir la consommation excessive d’alcool. On pourrait même arguer qu’Éduc’alcool a pour objectif de favoriser la consommation d’alcool en la rendant plus socialement acceptable par la « promotion de la culture de la dégustation au détriment de la culture de l’ivresse », phrase tirée de l’énoncé de la « mission » de l’organisme. Plus loin, le site d’Éduc’alcool affirme que les adhérents à l’organisation « ont à cœur la promotion de la consommation modérée d’alcool ».

Cela ne fait pas d’Éduc’alcool un lobby de l’industrie de l’alcool, loin de là, comme je l’évoquerai plus loin. Cependant, il faut tout de même admettre que l’organisme a non seulement un lien financier avec cette industrie, mais qu’elle partage avec elle une « culture » de l’acceptabilité sociale de l’alcool. Le fait qu’on ait pu dire de l’organisation qu’elle est vouée à la prévention de la consommation d’alcool témoigne d’une incompréhension à ce sujet.

Cette incompréhension s’est-elle aussi manifestée dans le contenu des interventions de M. Sacy à l’antenne de Radio-Canada? Je crains que oui, indirectement.

Le contenu des interventions d’Hubert Sacy à Radio-Canada

C’est tout à son honneur, M. Sacy a été et est toujours un critique virulent de certaines pratiques de l’industrie des boissons alcoolisées. En juillet 2017, soit bien avant la mort tragique d’une adolescente à Laval, intoxiquée après avoir consommé un produit sucré à forte teneur en alcool appelé FCKDUP qui promettait de « passer de zéro à party en quelques gorgées », le directeur général d’Éduc’alcool était intervenu publiquement pour dénoncer les stratégies de marketing de ces boissons sucrées alcoolisées qui « visent de manière extrêmement claire les jeunes », des campagnes qu’il jugeait « à la frange de la légalité ». Lors d’une autre de ses interventions au Téléjournal le 21 octobre 2017, cinq mois avant le décès de la jeune fille, il affirmait dans un reportage d’Ève Couture :

« C’est malheureux si l’on doit attendre qu’il y ait des victimes, jeunes, qui se rendent jusqu’à l’article de la mort avant qu’il y ait des mesures de prises. »

À d’autres occasions, M. Sacy a blâmé le gouvernement québécois pour son laxisme à faire respecter la loi sur la conduite en état d’ébriété et son refus de rendre obligatoires des cours destinés aux serveurs de bars et de restaurants, afin de les aider à éviter la consommation excessive de leurs clients, comme cela se fait dans d’autres provinces canadiennes. Toutes ces interventions étaient clairement conformes à la mission sociale d’Éduc’alcool.

Deux autres interventions de M. Sacy me laissent cependant songeur. Lors de la première, le 8 août 2017, il était invité au Téléjournal Grand Montréal pour commenter la décision du gouvernement fédéral de mener des consultations sur un projet visant à réduire de .08 à .05 le taux limite légal d’alcool dans le sang pour les conducteurs automobiles. C’est à cette occasion où il a été faussement présenté comme porte-parole d’un « organisme voué à la prévention de la consommation d’alcool ». Or, la position qu’il a défendue lors de cette entrevue était défavorable à la réduction de la limite légale d’alcool. En fait, il l’a qualifiée de « mesure inutile », bien que plusieurs autres provinces canadiennes l’aient adoptée, de même que 21 pays européens, dont la France, soit pour leurs conducteurs novices, soit pour tous. Je ne suis pas un expert de ces questions, et les réserves qu’il a exprimées sont peut-être tout à fait justifiées, mais je dois reconnaître que les doutes soulevés par le plaignant dans la présente affaire me semblent fondés : sachant que l’organisme qu’il représente est entièrement financé par l’industrie des boissons alcoolisées, il y avait ici, à tout le moins, une apparence de conflit d’intérêts dont aurait dû être informé le public. Peut-être que la position de M. Sacy n’a aucunement été influencée par cette situation, peut-être qu’il en est intimement convaincu, mais l’information me semble néanmoins nécessaire pour bien saisir le contexte de l’opinion qu’il exprime. C’est ce que demandent les NPJ de Radio-Canada quand elles disent qu’il est « important de mentionner (les) liens d’association ou d’affiliation » des invités, afin que « le public puisse pleinement comprendre (son) point de vue », ou encore que l’on « permette à l’auditoire de juger de la pertinence et de la crédibilité de leurs propos ».

Plus récemment, le 13 avril 2018, M. Sacy était invité au Téléjournal Grand Montréal pour commenter les résultats d’une vaste étude médicale publiée par la revue scientifique The Lancet, qui recommandait de réduire à un verre par jour la limite de la consommation d’alcool à faible risque pour les adultes. La directive actuelle, préconisée par le Centre canadien de lutte contre l’alcoolisme et les toxicomanies et que défend Éduc’alcool, est de deux verres par jour pour les femmes et de trois verres par jour pour les hommes, avec des plafonds hebdomadaires respectifs de 10 et 15 verres standard. Lors de cette entrevue, M. Sacy a soulevé plusieurs doutes sur la méthodologie de l’étude britannique et soutenu qu’une seule recherche ne pouvait invalider toutes les autres, puis que le vrai problème n’était pas la limite fixée, mais le fait qu’une trop grande proportion de Québécois ne respectent pas les recommandations actuelles. Encore sur cette question, et peu importe le bien-fondé de l’avis exprimé par M. Sacy, il aurait été pertinent que le public sache qu’Éduc’alcool est financé par une cotisation prélevée sur les ventes d’alcool.

Enfin, j’estime que la mention de ce lien n’est pas nécessairement une chose négative. Par exemple, lorsque l’organisme dénonce les pratiques de certains acteurs de cette industrie, le fait de savoir qu’Éduc’alcool est financé par cette même industrie pourrait ajouter davantage de poids à sa condamnation. On comprendra que l’intention, ici, n’est pas de discréditer Éduc’alcool qui, depuis bientôt 30 ans, a sans doute grandement contribué à sensibiliser le public aux risques d’une consommation excessive d’alcool. Certaines des publications de l’organisme, comme une récente étude sur les liens entre la consommation d’alcool, même modérée, et certains types de cancer, attestent de sa volonté d’exercer sa mission sociale avec sérieux. Néanmoins, ses liens avec le commerce des boissons alcoolisées sont réels, comme en témoigne son slogan : « la modération a bien meilleur goût », emprunté à un ancien message publicitaire de la SAQ (en fait, Éduc’alcool a acheté le slogan de la SAQ pour un montant symbolique de un dollar).

Conclusion

La plainte de M. Paul Martin est fondée. En certaines circonstances, Radio-Canada n’a pas respecté ses Normes et pratiques journalistiques en omettant une information pertinente quant à l’organisme Éduc’alcool ou en le présentant de manière inexacte. Selon le sujet de l’entrevue et son contexte, les liens financiers de l’OSBL avec l’industrie des boissons alcoolisées devraient être signalés aux auditeurs ou téléspectateurs.

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