Faut-il réécrire l’histoire de la saga des installations olympiques de Montréal? (Tout le monde en parlait)

Révision de Guy Gendron, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte selon laquelle les trois épisodes de Tout le monde en parlait, diffusés les 17, 18 et 24 février 2018 sur ICI RDI, étaient faux « du début à la fin » et qu’ils ont enfreint les principes d’exactitude, d’impartialité, d’équité, d’équilibre et d’intégrité des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

LA PLAINTE

Le 10 avril 2018, un participant à une série de trois émissions de Tout le monde en parlait concernant les installations olympiques de 1976 à Montréal, présentées les 17, 18 et 24 février 2018 sur ICI RDI, a porté plainte contre les « faussetés » qu’elles contenaient. M. Claude Phaneuf, membre de l’Ordre des ingénieurs du Québec, a écrit que « l’équipe de Radio-Canada démontre bien qu’elle ne connaît pas la Vraie Vérité ». Il ajoute : « Tout ce que j’ai dit lors de mon entrevue, contredisant (ces) faussetés (…) » a été passé sous silence.

La série portait sur la saga des Jeux olympiques de 1976 à Montréal, en particulier en ce qui concernait la construction des installations olympiques, un épisode que connaît bien M. Phaneuf qui se décrit comme étant « l’un des trois pionniers concepteurs du stade et du parc olympique » et, ajoute-t-il, « le seul au Québec qui ait vécu cette aventure avec M. Drapeau dès son premier jour et jusqu’à maintenant ».

Il déplore le refus de Radio-Canada, renouvelé à trois reprises, de lui remettre les bandes vidéo de l’entrevue qu’il a accordée à l’émission, « ces bandes étant essentielles pour moi », écrit-il. Enfin, il « demande correction » en ces termes :

« Je veux que Radio-Canada me donne le même temps d’antenne pour que je puisse donner la Vraie Vérité, l’autre côté de la médaille sur l’Histoire documentée du stade, et ce, sans coupures et dès maintenant. »

LA DEMANDE DE PRÉCISIONS

Le jour même de la réception de la plainte, j’ai écrit à M. Phaneuf pour lui demander de la « reformuler (…) en ciblant (ses) reproches sur des points précis se rapportant au contenu des émissions », de manière à ce qu’il soit possible de comprendre « sur quels aspects ils portent ». Je l’ai aussi informé que le Bureau de l’ombudsman n’avait pas le pouvoir de contraindre Radio-Canada à lui fournir une copie de l’entrevue qu’il a accordée à l’émission Tout le monde en parlait.

LA PLAINTE 2.0

Sept semaines plus tard, soit le 1er juin 2018, M. Phaneuf me faisait parvenir sa « réponse complète et ses annexes », soit au total plus de 80 pages de texte. Il écrit :

« Ce travail passionnant en valait la peine pour corriger 40 ans de faussetés ou de menteries sur le dos de faux responsables dans ce dossier du Parc olympique de Montréal et de son ensemble stade/mât-piscine-vélodrome, principalement sur le dos de ce grand homme que fut, quant à moi, dans son meilleur projet, M. Jean Drapeau et de ce "maudit" architecte français Roger Taillibert. »

En préambule de son analyse – presque phrase par phrase – du contenu des trois émissions, M. Phaneuf écrit encore ceci :

« Pour moi, c’est clair et concis (…) je reproche tout du début à la fin, et ce, dans les trois épisodes. »

Le plaignant répète qu’il « demande correction », soit « le même temps d’antenne pour que je puisse rétablir la Vraie Vérité (…) ».

En conclusion, il ajoute « que si ces épisodes sont partiaux, non exacts, ni équitables, ni équilibrés, ni intègres, ils ne peuvent qu’être l’objet d’une commande de la haute direction pour qu’il en soit ainsi, bizarrement à la veille des élections ». (Dans sa première lettre, M. Phaneuf avait écrit que le Parti libéral du Québec est « le seul vrai responsable de ce fiasco technique (…) et de ce gouffre financier ».)

LA THÈSE DE CLAUDE PHANEUF

Il est difficile de synthétiser la plainte de M. Phaneuf. Il y commente à peu près chaque citation de la vingtaine d’intervenants qui apparaissent dans les trois émissions, soit pour les contredire, soit pour argumenter sur ce qu’ils auraient dû dire, soit pour leur prêter de mauvaises intentions ou proférer des insultes à leur endroit. Son texte lui permet de régler ses comptes avec ce que l’histoire a retenu de cette période. Il s’agit sans doute d’une cause qui lui est très chère, comme en atteste le fait qu’il ait consacré « plus de 8 000 heures » à alimenter son site Internet consacré à ce dossier, comme il le mentionne à plusieurs reprises.

En conséquence, plutôt que d’isoler un à un les griefs de la plainte de M. Phaneuf, j’en résume sa thèse générale puis celles s’appliquant à chacun des trois épisodes, comme s’il l’avait écrit lui-même :

La thèse générale

Le maire Jean Drapeau et la Ville de Montréal avaient la situation bien en main, un échéancier réaliste, une évaluation des coûts solide (« Avec mon équipe j’ai établi nos prévision budgétaires de 250 millions de dollars pour les installations sportives des Jeux, dont 183,16 millions de dollars pour le Parc olympique avec toute la rigueur de nos manières de faire à la Ville. ») quand, soudainement, le gouvernement du Québec a pris le contrôle du chantier sans raison valable; plus précisément, c’est « le Parti libéral du Québec (…) et sa troupe d’amis incompétents », à commencer par Bernard Lamarre/Lavalin et l’entreprise Désourdy, qui se sont « chargés » de faire en sorte que l’échéancier initial de réalisation des travaux ne soit pas respecté. La série de trois émissions n’est rien d’autre qu’une « charge à fond de train (…) sur l’œuvre merveilleuse (…) et sur le travail acharné de MM. Jean Drapeau et Roger Taillibert ».

Le premier épisode : Les Jeux qui ont failli ne pas avoir lieu

La prémisse de base de cette émission, voulant que le maire Drapeau « a été écarté pour éviter le désastre », est fausse. En fait « le désastre fut préparé par Québec ». Il est aussi faux d’affirmer que les plans du stade étaient complexes (ce sont ceux du vélodrome qui l’étaient). Le problème vient du fait qu’on a enlevé la direction des opérations aux ingénieurs français qui s’y connaissaient pour la confier à des ingénieurs québécois incompétents qui portent la responsabilité des retards, des magouilles et des dépassements de coûts. En somme, les vrais sauveurs des Jeux ne sont pas ceux que présente cet épisode (Bernard Lamarre, le gouvernement du Québec, la RIO), mais ceux qui ont agi en amont pour faire préfabriquer les pièces du stade hors chantier, soit l’équipe que dirigeait le plaignant, M. Phaneuf, à la Ville de Montréal.

Le deuxième épisode : La catastrophe financière

« Les Jeux n’auraient pas coûté un sou aux contribuables si M. Drapeau et notre équipe avaient gardé le contrôle des travaux et Québec avait réglé les relations de travail. »

Le budget de départ était réaliste et équilibré. Le choix de l’architecte Roger Taillibert se justifiait par le fait « qu’il était le seul à construire un tel chef d’œuvre d’architecture et de génie à un coût très bas ». Si le stade olympique est devenu un gouffre financier, c’est « parce que le Parti libéral du Québec de M. Robert Bourassa a introduit la corruption dans le Parc olympique (…) en tassant M. Drapeau, M. Taillibert et ma division (qui avait le mandat de surveiller les travaux) pour nous remplacer par son homme fort et ami M. Bernard Lamarre de Lavalin (…) et l’entreprise Désourdy (…) » après avoir « foutu à la porte de façon cavalière M. Taillibert, son équipe et les ingénieurs français ». Les Québécois en ont payé le prix : « deux milliards de trop ». Les dépassements de coûts n’ont pas été causés par l’inflation, car « nous l’avions prévue » dans les budgets dès le début. Après les Jeux, le gouvernement du Parti québécois a mis sur pied une commission d’enquête pour faire la lumière sur ce scandale après que M. Phaneuf ait dénoncé au bureau du premier ministre René Lévesque les « magouilles » du Parti libéral du Québec. Et si la commission Malouf a « blanchi le Parti libéral du Québec » pour plutôt blâmer le maire Jean Drapeau, c’est parce qu’ « elle a erré dans ses conclusions ». M. Phaneuf écrit :

« Cette commission Malouf avec ses fausses conclusions a servi de point de repère (…) pour ancrer dans la tête des Québécois de faux responsables de ce fiasco technique et financier, MM. Drapeau et Taillibert et une œuvre trop compliquée… pour les nôtres. »

Par la suite, pendant des années, le maire Jean Drapeau a promis de répondre au rapport Malouf, sans jamais le faire, mais « aujourd’hui je m’engage à y répondre à la place de M. Drapeau ».

Le troisième et dernier épisode : La tour de Jean Drapeau

« Le mât et le toit rétractable auraient pu être construits pour les Jeux, mais le plan des gens du gouvernement du Québec voulait que M. Drapeau ne réussisse pas son Parc des sports. »

L’émission fait entendre Victor Goldbloom (ex-ministre libéral responsable de la Régie des installations olympiques) selon qui « c’est pour avoir son monument, et plus spécifiquement la tour du stade olympique, que M. Drapeau est allé chercher les Jeux olympiques ». Cela est faux. Il ne l’a fait que pour « donner des installations de sport à la jeunesse de Montréal au lieu de la laisser traîner dans la rue »; pour « profiter des revenus des Jeux »; et pour « remplir son engagement envers nos Expos d’un stade digne des ligues majeures des États-Unis, et ce GRATIS pour les Montréalais ».

Tout le monde en parlait a montré des images de Jean Drapeau annonçant, le 12 novembre 1964, le projet d’une « tour Montréal-Paris » plus haute que la tour Eiffel, qui devait être réalisée dans le cadre d’Expo 67, mais qui ne verra jamais le jour. Ce projet n’a aucun rapport et « je demande à Radio-Canada de s’excuser publiquement d’associer la tour Paris-Montréal au mât du stade ». Le maire Drapeau n’a jamais demandé à son architecte d’avoir un mât, ce que « M. Taillibert m’a confirmé de vive voix (…) ce 4 mai 2018 (…) ». Il lui a seulement dit qu’il voulait un toit mobile pour satisfaire « nos Expos ».L’épisode rapporte que pendant la construction du stade, un scandale a éclaté concernant Roger Taillibert, lorsque le journal La Presse a révélé que Jean Drapeau se serait engagé à l’embaucher en échange de l’appui des délégués français à la candidature de Montréal lors du choix de la ville hôte pour les Jeux olympiques. Rappeler cette affaire, « c’est de l’acharnement pour détruire un homme, M. Drapeau et son projet. (…) Vous vous trompez de cible (…) : le Parti libéral du Québec et sa RIO que vous défendez à tort dans vos trois épisodes en cette année d’élections, ce qui m’en dit beaucoup ».

Victor Goldbloom « fabule » quand il affirme que Jean Drapeau avait rencontré M.Taillibert six mois avant l’annonce de la tenue des jeux à Montréal (mai 1970). Ils s’étaient en fait rencontrés une seule fois, à l’occasion de l’Expo 67 « parce qu’il (Roger Taillibert) avait obtenu le mandat de la France de construire le stade du Parc des Princes » (qui a fortement inspiré le stade montréalais). L’émission évoque les réserves qu’exprimaient plusieurs ministres du gouvernement Lévesque quant au parachèvement ou non du mât et du toit du stade. Plutôt que ce « non-sens », « Radio-Canada aurait dû affirmer » ceci : « L’ensemble stade-mât/toit rétractable-piscines-vélodrome forme un tout architectural exceptionnel où tous les éléments se complètent, sont en harmonie avec l’œuvre et sont essentiels à sa stabilité. »

Sur la question du parachèvement du mât et du toit rétractable, le gouvernement aurait dû respecter les droits d’auteur du concepteur de l’œuvre, lui demander ses plans et devis (« qui dorment dans un tiroir ») et les appliquer à la lettre pour « construire enfin le toit tel que conçu une fois pour toutes », plutôt que de faire appel à des ingénieurs québécois « qui n’ont rien à foutre dans des projets qu’ils ne maîtrisent pas ». Cela aurait évité qu’on en soit au cinquième toit. En fait, « Radio-Canada doit conclure : "Le toit aurait dû être construit avec le cahier des charges (plans et devis) de M. Taillibert, et non avec des documents de nos bricoleurs incompétents de ce type de toit." »

Ceux qui affirment que le stade olympique n’est pas adapté au baseball « parlent à travers leur chapeau », car, en fait, « j’ai conçu le stade olympique à partir de la géométrie du terrain de baseball ».

RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

Le 5 juillet 2018, Radio-Canada a répondu au plaignant par la plume de M. André Dallaire du service d’Éthique journalistique, Information et affaires publiques. Il écrit :

« Nous retenons de votre plainte que rien ne trouve grâce à vos yeux et à vos oreilles; nous vous citons : "Je reproche tout du début à la fin, et ce, dans les trois épisodes." Vous avancez qu’à l’exception de vous-même, Roger Taillibert et Jean Drapeau, la plupart des témoins directs qui s’expriment dans la série y disent des faussetés (…). »

Plutôt que de répondre aux différentes objections soulevées par le plaignant, Radio-Canada s’en tient à une description générale du travail accompli dans les trois épisodes :

« L’équipe de production de Tout le monde en parlait s’est donnée pour tâche de faire un rappel compréhensif des faits saillants, des moments charnière, des relations de travail difficiles, des bons coups et des échecs qui ont jalonné cette saga de l’édification du stade, de son mât devenu une tour et de ses toits passés et à venir. Une saga étalée sur près de cinquante ans et résumée en quelque 60 minutes. Pour ce faire, les journalistes, de même que l’équipe de production qui ont travaillé à la série, ont utilisé une méthode éprouvée, ils se sont appuyés sur des documents d’époque, ils ont interrogé un nombre appréciable de témoins et acteurs des événements, dont vous. »

Radio-Canada rappelle à M. Phaneuf que des extraits de son entrevue apparaissent dans la série « à au moins sept occasions », bien qu’il considère que ce ne sont pas les plus pertinents qui ont été retenus. M. Dallaire écrit à ce sujet :

« Au Canada, les médias ont l’entière liberté de choisir les sujets dont ils traitent ainsi que l’angle et la manière d’en traiter. Nos Normes et pratiques journalistiques réaffirment ces notions fondamentales. La direction éditoriale de Tout le monde en parlait était donc libre de choisir l’angle par lequel le sujet allait être abordé, libre également d’en articuler le récit en retenant de la masse d’information et d’entrevues accumulées ce qui lui apparaissait le plus pertinent pour offrir un exposé clair et concis de cette histoire. »

En ce qui concerne les allégations sur le manque d’impartialité de la journaliste-animatrice Solveig Miller, Radio-Canada écrit :

« Les auditeurs et téléspectateurs reçoivent et perçoivent nos émissions d’information à travers le prisme de leurs propres valeurs, opinions et sensibilités et cela est tout à fait normal. Lorsqu’ils ont une opinion très tranchée d’un sujet, il leur arrive qu’ils considèrent la couverture journalistique comme étant très hostile à leur point de vue. Ce phénomène est appelé l’effet du média hostile. Il est largement documenté dans les facultés de journalisme et de communication. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

Cette réponse de Radio-Canada – qu’il qualifie de farfelue – n’a pas satisfait M. Phaneuf qui, le 26 juillet 2018, a demandé au Bureau de l’ombudsman de revoir son dossier. Il déplore que « des événements cruciaux de cette saga ont été ignorés » dans la série de trois épisodes, alors qu’ils sont abondamment commentés « dans mes textes écrits et en ligne depuis cinq à sept ans ».

Le plaignant s’objecte à un extrait de la réponse de Radio-Canada dans lequel il est écrit qu’il considère que « la plupart des témoins directs qui s’expriment dans la série y disent des faussetés ». Il affirme :

« Un fait, un événement ou une affirmation est exact, équitable, équilibré, impartial et intègre ou non. Ce n’est pas l’affaire du combien est pour ou combien est contre. (…) Des témoins de ces épisodes disent faux certaines fois, plusieurs ne connaissent pas les dessous de l’Histoire, moi oui, je l’ai vécue direct dedans. »

En conclusion, il renouvelle sa position selon laquelle « tout dans ces trois épisodes est soit carrément faux, ou soit carrément en contradiction de la Vraie Histoire de ces faits (…) ».

LA RÉVISION

Les règles en cause

L’étude de cette plainte réfère à plusieurs principes contenus dans les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada, soit ceux de l’exactitude, de l’équité, de l’équilibre et de l’impartialité :

« Exactitude

Nous recherchons la vérité sur toutes les questions d’intérêt public. Nous déployons les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement à notre auditoire.

Les techniques de production que nous utilisons servent à présenter nos contenus d’une manière claire et accessible. »

« Équité

Au cours de la collecte d’information et dans nos reportages, nous traitons les personnes et les organismes avec ouverture et respect.

Nous sommes conscients de leurs droits. Nous les traitons sans parti pris. »

« Équilibre

Nous contribuons aux débats sur les enjeux qui touchent le public canadien en présentant une diversité d’opinions. Nos contenus d’information, dans tous nos médias, offrent un large éventail de sujets et de points de vue.

Lorsque nous abordons des sujets controversés, nous nous assurons que les points de vue divergents sont exprimés de manière respectueuse. Nous tenons compte de leur pertinence dans le cadre du débat et de l’ampleur du courant qu’ils représentent.

Nous nous assurons également de présenter ces points de vue dans un délai raisonnable. »

« Impartialité

Notre jugement professionnel se fonde sur des faits et sur l’expertise. Nous ne défendons pas un point de vue particulier dans les questions qui font l’objet d’un débat public. »

Enfin, une autre notion des NPJ s’applique ici, celle du mandat donné à Radio-Canada d’agir de façon responsable :

« Agir de façon responsable

Nous sommes conscients de la portée de notre travail et de notre devoir d’honnêteté auprès des auditoires. Nous n’hésitons pas à corriger une erreur, si nécessaire, ni à effectuer un suivi lorsqu’une situation évolue de façon importante. Nous ne plagions pas.

Le Bureau de l’ombudsman examine nos pratiques à la lumière des normes établies par les présentes politiques. Nous offrons ouvertement au public les moyens d’évaluer notre performance et de nous demander des comptes, notamment en partageant avec lui les éléments de mesure que nous employons pour évaluer la qualité de notre travail.

Nous gérons nos ressources de façon responsable. Nous visons l’excellence et le respect des meilleures pratiques dans nos actions. »

Étude du grief

La révision de cette plainte représente un défi considérable. Aux yeux de M. Phaneuf, « les trois émissions sont fausses et trompeuses du début à la fin », car elles n’ont offert au public qu’un seul côté de la médaille, sans tenir compte des avis qu’il a exprimés en entrevue à l’émission, qui « ont été complètement ignorés ».

Sur cette dernière question, il m’est impossible de lui donner raison, puisque M. Phaneuf apparaît en tout à dix reprises dans cette série et, qui plus est, dans chacun des épisodes : trois fois dans le premier, trois fois dans le deuxième et quatre fois dans le dernier, ce qui lui a permis d’exprimer sa défense du concept original, des bonnes intentions du maire Drapeau, du choix de Roger Taillibert comme architecte, du mauvais contrôle du chantier après en avoir retiré le contrôle à la Ville, de la nécessité de respecter l’intégralité de l’œuvre dans le parachèvement du toit. Il est donc évident que son avis n’a pas été « complètement ignoré ». Qu’il l’affirme néanmoins à plusieurs reprises témoigne sans doute de sa volonté de faire valoir ce qu’il estime être la « Vraie Vérité » aux yeux de « l’Histoire ». Cela est compréhensible compte tenu de la place privilégiée qu’il y a occupée. Rappelons comment il la décrit lui-même : il se présente comme « un des concepteurs du stade » dont Roger Taillibert aurait complété « l’avant-projet (…) à partir de mes croquis de 1971 »; c’est d’ailleurs lui qui aurait recommandé l’embauche de l’architecte français au maire Jean Drapeau; c’est lui qui aurait aussi établi l’échéancier des travaux avec M. Taillibert en 1971; quant aux plans d’architecture pour la construction, « ils ont été faits par ma division »; de plus, c’est « mon équipe » qui a établi le budget des travaux dont le coût était estimé à 250 millions de dollars pour toutes les nouvelles installations olympiques, dont la moitié pour l’ensemble stade-piscine-mât; c’est également son équipe qui accordait les contrats et surveillait le chantier jusqu’à ce que le gouvernement du Québec en prenne le contrôle « le Vendredi saint mortel du 12 avril 1974 »; ce sont enfin les membres de son équipe qui ont été « les vrais sauveurs » des Jeux pour avoir fait en sorte que les pièces du stade soient préfabriquées à l’extérieur du chantier.

Il est exact que l’histoire n’a pas été tendre à l’endroit du maire Jean Drapeau, de l’administration municipale de Montréal et de l’architecte Roger Taillibert. La commission d’enquête présidée par le juge de la Cour supérieure du Québec, Albert Malouf, mise sur pied par le gouvernement du Parti québécois peu de temps après sa prise du pouvoir, a conclu que le maire Drapeau « doit assumer un rôle prépondérant » dans ce qui s’est produit; elle a déploré « le choix d’un concept inédit, gigantesque, grandiose et complexe pour les principales installations du Parc olympique et le maintien par la suite de l’intégrité absolue de l’œuvre »; elle a critiqué le choix de l’architecte Roger Taillibert; elle a enfin dénoncé la Ville de Montréal pour les « carences administratives graves en matière d’organisation, de planification, d’estimation, de surveillance et de contrôle » du projet.

Considérant le rôle que revendique M. Phaneuf dans toutes ces étapes, on le comprend de vouloir contester les conclusions de ce rapport auquel il s’engage « aujourd’hui… d’y répondre » en lieu et place de Jean Drapeau, qui avait promis de le faire jusqu’à son décès en 1999. Sauf que le rapport remonte à juin 1980, il y a donc près de 40 ans, et qu’il faisait suite à deux ans d’enquête, dont huit mois d’audiences publiques. Le Bureau de l’ombudsman de Radio-Canada n’a pas les moyens d’une commission d’enquête. Il ne peut réassigner les témoins pour en arriver à une conclusion différente. C’est pourtant ce que demande M. Phaneuf quand il commente la portion du deuxième épisode traitant justement de la Commission d’enquête sur le coût de la 21e olympiade. Il rapporte d’abord les propos de l’animatrice :

« (Solveig Miller) Le rapport Malouf pointe du doigt Jean Drapeau : c’est lui le principal responsable du désastre financier. (…) Le juge Malouf le blâme aussi pour le choix de son architecte Roger Taillibert (…). »

Selon M. Phaneuf, cela fait partie des faussetés véhiculées « du début à la fin » par la série de reportages. Il écrit :

« Radio-Canada est dans le champ ici. M. Drapeau n’avait rien à foutre de la gestion du chantier. (…) Quant au choix des architectes, Radio-Canada ne connaît rien des vraies choses. »

Or, Solveig Miller n’avait pas présenté son opinion personnelle ou celle de Radio-Canada : elle faisait état, de manière factuelle, des conclusions du rapport Malouf. Soutenir que « Radio-Canada est dans le champ » en ne faisant que résumer les grandes lignes du rapport, c’est réclamer que l’émission endosse une seule version des faits, celle de M. Phaneuf, bien qu’elle ne soit pas conforme, il l’admet lui-même, à celle qui est communément acceptée comme en ont témoigné les autres intervenants.

Or, M. Phaneuf a des mots très durs pour toutes les autres personnes qui ont participé à cette série, aucune ne trouvant grâce à ses yeux, sauf lorsqu’on entend, par le biais des archives, le maire Jean Drapeau ou l’architecte Roger Taillibert. Même l’opinion de celui qui était considéré comme le « bras droit de Jean Drapeau », Lucien Saulnier, ancien président du comité exécutif de la Communauté urbaine de Montréal, est disqualifiée pour cause d’incompétence, M. Phaneuf écrivant : « M. Saulnier ne connaissait rien des projets olympiques… alors son avis, je l’ignore. »

À certaines occasions, le plaignant réclame que Radio-Canada prenne position en faveur de son point de vue sur une question encore d’actualité – celle du remplacement du toit du stade - lorsqu’il avance que « Radio-Canada doit conclure : "Le toit aurait dû être construit avec le cahier des charges (plans et devis) de M. Taillibert, et non avec des documents de nos bricoleurs incompétents de ce type de toit." »; ailleurs, il déplore que l’émission n’ait pas encensé l’œuvre dont il revendique une partie de la paternité quand il écrit que « Radio-Canada aurait dû affirmer … (que) … l’ensemble stade/mât-toit rétractable-piscines-vélodrome forme un tout architectural exceptionnel où tous les éléments se complètent, sont en harmonie avec l’œuvre et sont essentiels à sa stabilité ».

Or, l’émission Tout le monde en parlait n’est ni une émission de critique architecturale, ni un tribunal de l’histoire, ni une commission d’enquête.

La formule de Tout le monde en parlait

La formule de l’émission Tout le monde en parlait consiste à revisiter des événements historiques à travers le regard rétrospectif de ceux qui en ont été les protagonistes. C’est leur interprétation croisée, leurs différentes perspectives sur le passé, la liberté de parole et, parfois, d’autocritique que leur permet le passage du temps, qui font la richesse de ces documents.

Pour réaliser sa série sur l’affaire olympique, l’équipe de Tout le monde en parlait a fait appel à près d’une vingtaine d’intervenants, parmi lesquels on retrouve d’anciens ministres libéraux comme péquistes, des architectes, ingénieurs et journalistes, certains par le biais des archives de Radio-Canada, mais aussi plusieurs ayant accepté de témoigner spécifiquement pour ces reportages, dont M. Phaneuf. Dans tous les cas, il a fallu choisir au montage de courts extraits qui ne rendent sans doute pas justice à tout ce qu’ils ont dit sur le sujet. Pour chacun d’entre eux, il est sans doute possible que leurs souvenirs se soient embrouillés ici et là, qu’une date ait été confondue avec une autre, qu’un propos attribué à quelqu’un ait été déformé par le mécanisme complexe de la construction de la mémoire. Cela n’en invalide pas pour autant leur contribution.

On me permettra d’ajouter ici une note personnelle : à titre de journaliste, j’ai participé à plusieurs émissions de Tout le monde en parlait dès la première année de sa mise en ondes, en 2006. Par la suite, j’en ai été l’animateur de 2010 jusqu’à 2014. Je suis cependant convaincu que cela n’a aucunement influencé mon jugement dans le traitement de cette plainte, sinon pour m’avoir incité, par prudence, à lui accorder plus de temps et d’espace que je ne l'aurais fait autrement.

Autres considérations

M. Phaneuf demande, à titre de « correction », que Radio-Canada lui donne « le même temps d’antenne (que les trois épisodes diffusés) pour que je puisse donner la Vraie Vérité, l’autre côté de la médaille sur l’Histoire documentée du stade, et ce, sans coupures et dès maintenant ». Même si j’estimais que la demande est fondée – ce qui n’est pas le cas – il me serait impossible d’imposer à Radio-Canada une telle mesure, puisque l’ombudsman est indépendant du service de l’Information.

M. Phaneuf estime qu’il est de son « devoir » de rétablir « la Vraie Vérité », de répondre devant l’histoire « à la place de M. Drapeau ». Comme il le mentionne lui-même, il a consacré plus de 8 000 heures à cette tâche sur le web, mais il ne peut exiger de Radio-Canada ou de son ombudsman qu’ils prennent parti en sa faveur dans cette entreprise en faisant abstraction de tout ce que les autres acteurs de cette époque en ont retenu.

Conclusion

Les trois épisodes de Tout le monde en parlait, diffusés les 17, 18 et 24 février 2018 à l’antenne d’ICI RDI, ont offert un large éventail de points de vue sur les débats entourant la construction des installations olympiques de 1976 à Montréal, dans le respect des principes établis par les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada. La recherche s’est appuyée sur les témoignages de nombreux acteurs et témoins de l’époque, y compris celui du plaignant, M. Claude Phaneuf, dont les propos ont été présentés avec respect. L’émission aurait manqué à ses devoirs d’équité, d’équilibre et d’impartialité en prenant position en faveur d’une lecture de l’histoire de cette période que le plaignant reconnaît ne pas être conforme à celle généralement admise.

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