Des opinions sur le Rwanda? (Désautels le dimanche)

Révision de Guy Gendron, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte selon laquelle lors de l’émission Désautels le dimanche, diffusée le 17 juin 2018 sur les ondes d’ICI Radio-Canada Première, le journaliste Janic Tremblay a contrevenu aux Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada en exprimant des opinions personnelles lors de la présentation de son reportage intitulé Au Rwanda : un long et tortueux chemin vers la démocratie.

LA PLAINTE

Une auditrice, Mme Nathalie Blaquière, a porté plainte le 18 juin 2018 contre le journaliste Janic Tremblay à qui elle reproche d’avoir exprimé des opinions personnelles et de ne pas avoir respecté son devoir d’exactitude dans la présentation de son reportage intitulé Au Rwanda : un long et tortueux chemin vers la démocratie, diffusé le 17 juin 2018 à l’émission Désautels le dimanche sur ICI Radio-Canada Première.

La plaignante cite plusieurs extraits tirés du reportage qui, selon elle, relèvent de l’opinion et trahissent le « manque de recherche et d’analyse de la part de votre journaliste ».

Par exemple, parlant de l’appui de la population rwandaise pour son président, Paul Kagame, Janic Tremblay a affirmé :

« On l’évoque avec un respect qui frôle parfois la dévotion. Cela peut se comprendre. L’homme est perçu comme un véritable héros. »

Ce passage, estime Mme Blaquière, semble « répéter la propagande » et n’est pas digne « d’un journaliste sérieux qui connaît les régimes autoritaires ».

Plus loin dans le reportage, ajoute la plaignante, Janic Tremblay disait qu’il ne fallait pas exagérer en comparant le régime du président Kagame à celui d’Idi Amin Dada, et qu’il était normal « que Paul Kagame dirige le pays d’une main de fer car il y a eu un génocide ». Elle rappelle que Reporters sans frontières a classé le Rwanda au niveau 5 (très mauvais) en ce qui concerne la liberté de presse et que le spectre du génocide de 1994 sert souvent de prétexte pour bâillonner les médias.

Mme Blaquière conclut sa plainte en affirmant que le président Kagame « n’est pas là pour empêcher un autre génocide, mais pour consolider son propre pouvoir », et elle se demande « depuis quand notre chaîne publique croit que le développement économique est miraculeux quand il est réalisé dans un tel contexte ».

Comme le prévoit la procédure, j’ai d’abord demandé au service de l’Information de répondre à la plainte.

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

Le 3 juillet 2018, M. André Dallaire du service d’Éthique journalistique, Information et affaires publiques de Radio-Canada, a répondu à la plaignante que le reportage était loin d’être « une ode au président Kagame », comme en témoigne la présentation qui en a été faite par l’animateur Michel Désautels. Je cite :

« Au cours des derniers mois, on vous a beaucoup parlé des efforts du gouvernement rwandais pour offrir de meilleurs soins de santé, électrifier le pays, développer la culture numérique et faire progresser le tourisme. Sous ces angles-là, le Rwanda est un exemple pour le reste de l’Afrique. Mais pour ce qui est de la démocratie, le pays des mille collines a encore beaucoup de chemin à faire. Tant et tellement qu’on parle souvent de ce pays-là comme d’une dictature gouvernée par une main de fer par Paul Kagame. Le portrait du Rwanda, qu’on fait depuis quelques semaines donc, n’aurait pas été complet sans se pencher sur ce volet qui est moins reluisant, et c’est ce qu’on va faire avec Janic Tremblay. »

Le reportage, poursuit la réponse de Radio-Canada, fait entendre plusieurs intervenants dont certains condamnent clairement M. Kagame, d’autres qui le critiquent de manière réservée ou encore qui en font l’éloge. « C’est en faisant entendre plusieurs points de vue que le journaliste fait son travail et aide l’auditeur à se faire une opinion », écrit André Dallaire. Il ajoute que le reportage n’a pas éludé les graves problèmes qui affectent la vie démocratique rwandaise : la répression de la critique du régime, l’arrestation de figures de l’opposition quand il ne s’agit pas de leur disparition ou de leur exécution, ou encore la piètre performance du Rwanda en matière de liberté de la presse. « C’est là le versant sombre de l’essor économique », écrit Radio-Canada, qui estime qu’en « mettant les choses en perspective, en expliquant le contexte des témoignages entendus, animateur et journaliste ont permis aux auditeurs de se faire une meilleure idée de la réalité rwandaise (…) ».

LA DEMANDE DE RÉVISION

Cette réponse de Radio-Canada n’a pas satisfait Mme Blaquière qui, le 3 juillet 2018, m’a demandé de revoir le dossier.

La plaignante estime que Radio-Canada n’a pas répondu à « la question de fond », soit le fait que, selon elle, le journaliste Janic Tremblay « s’est permis d’apporter des jugements personnels, sans donner de références ». Elle dénonce surtout un passage dans lequel M. Tremblay répond à l’animateur Michel Désautels qui lui demandait de commenter les propos d’un invité très critique du président Kagame en matière de respect des droits démocratiques. M. Désautels a dit :

« À l’écouter (…) il y a là un redoutable dictateur. »

Janic Tremblay lui a ensuite répondu, écrit-elle :

« Évidemment c’est un raccourci qu’il ne faut pas prendre … il faut être prudent … les commentateurs "sérieux" comme … vous diront "à juste titre" que l’autoritarisme de Paul Kagame n’a rien à voir avec celui d’Amin Dada… Par ailleurs, il n’y a aucune preuve qui le relie directement au meurtre de journalistes ou d’opposants. »

NDLR : Les omissions représentées par des points de suspension sont celles de la plaignante.

Mme Blaquière soutient que ce n’est pas l’habitude des dictateurs de tuer directement leurs opposants et elle demande si, « quand les opposants ou journalistes sont assassinés par d’autres, cela exempte le président de ces crimes? »

Elle s’interroge aussi sur le sens qu’il faut donner à l’expression « commentateurs sérieux », et s’il visait à disqualifier l’intervenant qu’on venait d’entendre plus tôt, soit Anjan Sundaram qui, dit-elle, « a vécu cinq ans au Rwanda (et) qui a écrit pour le New York Times, le Foreign Policy, Le Monde (…) ».

Selon Mme Blaquière, l’expression « à juste titre » relève du jugement personnel de la part du journaliste Janic Tremblay.

Sur la question de savoir si Paul Kagame mérite d’être qualifié de dictateur, la plaignante déplore que Janic Tremblay ait affirmé que « c’est un raccourci qu’il ne faut pas prendre », car, dit-elle, c’est celui qu’ont pris le département d’État américain et des dizaines de rapports des Nations unies, de l’Union européenne, de Human Rights Watch, etc. pour qualifier le régime. Quant à savoir si Paul Kagame « n’a rien à voir avec Amin Dada », la plaignante affirme que Bachar Al-Assad non plus n’a rien à voir avec lui, mais qu’il n’en est pas moins un dictateur.

« Kagame est un dictateur plus moderne, écrit-elle, d’un autre genre. »

Plus loin, Mme Blaquière juge « grave » l’affirmation du journaliste Janic Tremblay selon laquelle il « faut aussi se rappeler que l’idéologie du génocide, on le dira jamais assez, existe encore » chez une partie de la population rwandaise, de sorte que ce pays aurait « besoin d’une main de fer sous certains rapports ». Elle écrit :

« C’est exactement ce que le régime utilise pour justifier ses guerres dans l’Est de la RDC et le musellement de la presse, des syndicats, d’organisations de la société civile. (…) Jamais je n’ai entendu un journaliste d’une chaîne publique dire qu’appliquer une main de fer pouvait être justifié auprès de la presse et de l’opposition. »

Enfin, je note que la plaignante ne réitère pas son reproche, qui se trouvait dans sa plainte initiale, concernant l’affirmation voulant que Paul Kagame soit « perçu comme un véritable héros » dans la population rwandaise.

LA RÉVISION

Les règles en cause

L’étude de cette plainte réfère à deux principes contenus dans les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada, soit ceux de l’équilibre et de l’impartialité :

« Équilibre

Nous contribuons aux débats sur les enjeux qui touchent le public canadien en présentant une diversité d'opinions. Nos contenus d'information, dans tous nos médias, offrent un large éventail de sujets et de points de vue.

Lorsque nous abordons des sujets controversés, nous nous assurons que les points de vue divergents sont reflétés avec respect. Nous tenons compte de leur pertinence dans le cadre du débat et de l'ampleur du courant qu'ils représentent.

Nous nous assurons également de présenter ces points de vue dans un délai raisonnable. »

« Impartialité

Notre jugement professionnel se fonde sur des faits et sur l'expertise. Nous ne défendons pas un point de vue particulier dans les questions qui font l'objet d'un débat public. »

La façon d’interpréter les principes d’équilibre et d’impartialité est précisée dans la section des NPJ portant sur l’opinion. Trois sous-sections sont pertinentes au cas présent, soit celles sur l’expression d’opinions, sur l’analyse et sur les invités et commentateurs :

« Expression d'opinions

(…) En vertu du principe d’impartialité, un journaliste ne peut exprimer d’opinion personnelle sur des sujets controversés, sauf s’il est désigné comme chroniqueur d’opinion. »

« Analyse

Un journaliste de nouvelles ou d’affaires publiques peut présenter une analyse.

L’analyse s’appuie sur les faits, les preuves et l’expertise du journaliste et elle peut mener à tirer des conclusions.

Le but de l’analyse est d’offrir des balises à l’auditoire : ce n’est pas un moyen d’exprimer les préférences ou les opinions personnelles de son auteur. »

« Invités et commentateurs

Radio-Canada offre dans ses émissions toute une gamme de commentaires et d’opinions sur des sujets importants.

L’équilibre est atteint, avec le temps, grâce à la présentation de perspectives et de points de vue multiples qui reflètent une diversité d’opinions.

Afin que le public puisse pleinement comprendre le point de vue d’un invité ou d’un commentateur, il est important de mentionner ses liens d’association ou d’affiliation, ou encore, ses intérêts particuliers. »

Étude du grief

Il m’apparaît important de situer d’abord le reportage faisant l’objet de la plainte dans son contexte puisque l’un des enjeux est celui de l’équilibre. L’émission Désautels le dimanche a décidé cette année de consacrer une large part de sa programmation à une série de reportages portant sur le continent africain. Du mois de mars jusqu’à la fin juin 2018, la série Rêver l’Afrique a présenté pas moins de 24 segments. Sept d’entre eux avaient pour objet le Rwanda, car, comme l’indiquait le titre d’un de ces reportages, Le Rwanda fait école. Les progrès économiques et sociaux survenus après le génocide de 1994 y sont en effet remarquables : un système de santé universel qui a fait en sorte que l’espérance de vie est en hausse de 20 ans; un taux de fréquentation scolaire de 98 % chez les garçons et les filles au primaire, alors qu’il est d’à peine 20 % dans le reste du continent. Loin des nouvelles trop souvent misérabilistes présentées par les médias quand il s’agit de l’Afrique, cette série de reportages visait à dresser un portrait représentatif du dynamisme de ce continent qui devrait compter 2,5 milliards d’habitants au milieu du siècle. Plusieurs journalistes ont été mis à contribution pour produire ces reportages et entrevues : l’animateur Michel Désautels et les reporters Sylvain Desjardins, Marie-France Abastado et Janic Tremblay. Ce dernier a préparé la série de reportages sur le Rwanda. C’est à sa demande que le reportage faisant l’objet de la présente plainte a été ajouté à la liste d’abord prévue, car il estimait nécessaire d’équilibrer le portrait d’ensemble qu’il trouvait trop positif à l’endroit du régime rwandais. Il tenait à montrer le revers de la médaille, comme l’a décrit le texte de présentation de son reportage, déjà cité plus haut, mais que je répète pour la commodité de la lecture :

« Au cours des derniers mois, on vous a beaucoup parlé des efforts du gouvernement rwandais pour offrir de meilleurs soins de santé, électrifier le pays, développer la culture numérique et faire progresser le tourisme. Sous ces divers angles, le Rwanda est un exemple pour le reste de l’Afrique. Mais pour ce qui est de la démocratie, le pays des mille collines a encore beaucoup de chemin à faire. Tant et tellement qu’on en parle souvent comme d’une dictature gouvernée de main de fer par Paul Kagame. Le portrait du Rwanda n’aurait pas été complet sans que nous examinions aussi ce volet moins reluisant (…). »

Voilà donc que, paradoxalement, ce reportage cherchant à montrer le côté sombre du régime rwandais se fait reprocher de manquer d’équilibre parce que Janic Tremblay a pris soin de ne pas conclure de manière absolue que Paul Kagame est un « dictateur ». Selon la plaignante, certaines des nuances que le journaliste a apportées sur cette question relèvent de l’opinion personnelle.

Le manque de références

Le premier grief de la plainte est que Janic Tremblay « s’est permis d’apporter des jugements personnels, sans donner de références » lorsqu’il a dit : « les commentateurs "sérieux" comme … vous diront "à juste titre" que l’autoritarisme de Paul Kagame n’a rien à voir avec celui d’Amin Dada… »

La plaignante a ici enlevé le nom et le titre de la source que citait le journaliste, en l’occurrence « l’écrivain Boubacar Boris Diop », pour les remplacer par des points de suspension et ensuite déplorer le fait que le journaliste n’avait pas donné de référence. Ce grief n’est donc évidemment pas retenu.

La responsabilité personnelle de Paul Kagame dans les assassinats politiques

La plaignante reproche à Janic Tremblay d’avoir affirmé au sujet de Paul Kagame qu’il « n’y a aucune preuve qui le relie directement au meurtre de journalistes ou d’opposants ». Elle écrit que ce n’est pas l’habitude des dictateurs de tuer directement leurs opposants, et elle demande si, « quand les opposants ou journalistes sont assassinés par d’autres, cela exempte le président de ces crimes? »

Or, l’histoire récente nous a montré qu’il y a des dictateurs que l’on a pu relier directement à l’assassinat de leurs opposants, soit par des mots d’ordre lancés en public, soit par des directives à leurs subalternes. L’affirmation de Janic Tremblay me semble pertinente, à ce titre. Je ne peux donc pas conclure, comme le fait la plaignante, qu’il s’agissait d’une tentative de disculper de tout blâme Paul Kagame, du seul fait que personne ne l’a vu « tuer directement » ses opposants. Il faut aussi tenir compte du reste du reportage.

Je note en particulier que Janic Tremblay a soulevé une grande quantité de faits troublants en faisant état de la persécution de plusieurs opposants politiques au Rwanda, entre autres de Victoire Ingabire Umuhoza, condamnée à 15 ans de prison après avoir tenté de se présenter à l’élection présidentielle de 2010; puis de Diane Rwigara, une candidate indépendante à l’élection présidentielle de 2017, elle aussi passible de 15 ans de prison; et finalement d’André Rwisereka, vice-président du Parti vert, retrouvé mort en 2010.

Le reportage a également cité Ida Sawyer, directrice pour l’Afrique de Human Rights Watch, selon qui « les Rwandais qui ont osé faire entendre leur voix ou remettre en cause le statu quo ont été arrêtés, victimes de disparition ou tués, les médias indépendants muselés ». Plus loin, rapportant l’issue de la dernière élection présidentielle lors de laquelle Paul Kagame a obtenu 98,8 % des voix, Janic Tremblay a parlé d’un « score non seulement improbable, mais impossible sans manipulation des résultats ». Il a aussi mentionné que le Rwanda est l’un des pires pays pour la liberté de presse selon le classement de Reporters sans frontières, qui le place au 156e rang sur 180.

Tous ces faits exposés dans le reportage de Janic Tremblay me semblent incompatibles avec une volonté d’exempter le président Kagame de toute responsabilité pour le piteux état de la démocratie au Rwanda et pour le traitement réservé à ses opposants.

Les jugements personnels du journaliste

Mme Blaquière estime que Janic Tremblay a émis des opinions personnelles en affirmant que les commentateurs « sérieux » diront « à juste titre » que l’autoritarisme de Paul Kagame « n’a rien à voir avec celui d’Amin Dada… ». Il aurait aussi émis une opinion personnelle en déclarant que qualifier Paul Kagame de dictateur est « un raccourci qu’il ne faut pas prendre ».

Les commentateurs « sérieux » :

Le fait de dire d’un intervenant dans un reportage qu’il est un commentateur « sérieux » vise bien sûr à accorder de la crédibilité à ses propos, mais je ne peux accepter la conclusion de la plaignante voulant que cette remarque ait eu pour objectif de décrédibiliser l’un des autres témoignages présentés dans le reportage, en l’occurrence celui du journaliste Anjan Sundaram. Ses deux interventions ‒ la première d’une durée d’une minute 30 secondes, la deuxième d’une minute 26 secondes ‒ ont été présentées de manière respectueuse. Il est, de fait, le seul des six intervenants entendus dans le reportage à y avoir pris la parole à deux reprises, et celui à qui le reporter a accordé le plus de temps d’antenne, soit un total de deux minutes 56 secondes. Enfin, Janic Tremblay a conclu son reportage en reprenant à son compte une de ses recommandations. Rien de tout cela n’est compatible avec une volonté de remettre en question son « sérieux ».

« À juste titre » :

Évidemment, lorsqu’un journaliste affirme que quelqu’un a dit quelque chose « à juste titre », il se trouve à cautionner le contenu de la déclaration. Est-ce qu’il exprime alors une opinion personnelle? Cela dépend du contexte. Il peut parfois s’agir d’une simple validation des faits. Dans le cas présent, Janic Tremblay a affirmé que « les commentateurs sérieux, comme l’écrivain Boubacar Boris Diop, vous diront à juste titre que l’autoritarisme de Paul Kagame n’a rien à voir avec celui d’Idi Amin Dada en Ouganda ou de Mobutu Sese Seko au Zaïre, devenu aujourd’hui la République démocratique du Congo ».

J’estime que, dans ce contexte, l’expression « à juste titre » n’est pas une opinion. Rappelons qu’Idi Amin Dada a été l’un des dictateurs africains les plus sanguinaires du siècle dernier. On lui attribue 300 000 morts en Ouganda dans les années 1970. Quant à Mobutu Sese Seko, il occupe sans doute l’une des premières positions au palmarès des kleptocrates du continent africain, ayant pillé son pays sans vergogne pour plus de six milliards de dollars. En affirmant que son invité Boubacar Boris Diop a raison de dire que l’autoritarisme de Paul Kagame n’a rien de comparable à celui d’Idi Amin Dada ou de Mobutu Sese Seko, Janic Tremblay constate une évidence, il n’émet pas une opinion.

« Dictateur : un raccourci qu’il ne faut pas prendre » :

On l’a vu, Janic Tremblay a cherché à apporter des nuances aux étiquettes servant à décrire Paul Kagame. S’il n’hésite pas à parler d’autoritarisme, il appelle à la prudence sur l’emploi du terme « dictateur ». Il le fait en citant une de ses sources, l’écrivain Boubacar Boris Diop, qui affirme que les dérives que l’on peut reprocher à Paul Kagame sont sans commune mesure avec celles commises par Idi Amin Dada ou par Mobutu Sese Seko. Il faut reconnaître qu’il y a en effet des degrés dans l’échelle de l’autoritarisme ou dans les comportements dictatoriaux, et que l’appréciation de ce qui constitue la frontière entre les deux peut varier d’un observateur à l’autre. L’histoire nous enseigne aussi que cette frontière n’est pas statique, qu’elle a souvent tendance à glisser de l’autoritarisme vers la dictature lorsque des dirigeants s’accrochent au pouvoir pendant de nombreuses années. Il me semble que le portait d’ensemble tracé par le journaliste Janic Tremblay permet de saisir cette notion, entre autres grâce aux propos du journaliste Anjan Sundaram à qui le reportage donne le mot de la fin pour demander à la communauté internationale d’exiger que le Rwanda améliore son bilan démocratique.

Mme Blaquière reproche à Janic Tremblay de ne pas avoir pris fermement position en qualifiant Paul Kagame de « dictateur », alors même qu’une bonne partie des personnes qu’il avait rencontrées dans le cadre de son reportage rejetaient ce terme. Cependant, s’il l’avait fait, il se serait sans doute fait reprocher par d’autres d’exprimer en cela une opinion personnelle. C’est le genre de dilemme auquel ce type de plainte expose les journalistes, en exigeant d’eux qu’ils adoptent le vocabulaire et les étiquettes qui expriment un point de vue tranché. En cela, je ne doute pas de la sincérité de la plaignante pour qui Paul Kagame est « un dictateur plus moderne », mais tout de même un dictateur. Je l’invite cependant à accepter que cet avis n’est pas une vérité absolue en l’absence d’un outil de mesure universellement reconnu permettant de déterminer qui est un dictateur et qui ne l’est pas.

L’utilité d’une main de fer

Dernier élément de cette plainte, Mme Blaquière juge « grave » l’affirmation du journaliste Janic Tremblay selon laquelle il « faut aussi se rappeler que l’idéologie du génocide, on le dira jamais assez, existe encore » chez une partie de la population rwandaise, de sorte que ce pays aurait « besoin d’une main de fer sous certains rapports ».

La première partie de cette affirmation me semble crédible. Il y a moins de 25 ans, près de 800 000 Rwandais ont été massacrés dans une folie meurtrière qui a sans doute laissé des traces encore perceptibles aujourd’hui. Le désir de vengeance est un phénomène trop universellement humain pour avoir épargné un pays tout entier en à peine une génération. Fallait-il pour autant que le journaliste soutienne que le Rwanda a « besoin d’une main de fer sous certains rapports »?

La formulation apparaît choquante si on l’interprète comme une justification du musellement de la presse, de l’opposition, des syndicats et des organisations de la société civile, comme le fait la plaignante. Cette phrase me semble en effet prêter le flanc à cette interprétation, donnant l’impression que Janic Tremblay exprime par là une opinion personnelle totalement relativiste concernant le respect des droits démocratiques fondamentaux. Toutefois, lorsqu’on écoute la suite du reportage, on comprend qu’il cherchait en fait à mettre la table pour l’élément qui allait suivre, soit l’extrait d’une entrevue réalisée par l’animateur Michel Désautels avec l’économiste béninois Lionel Zinsou, puis un autre avec un économiste rwandais, Ted Kaberuka, selon qui l’atteinte de la « démocratie à l’occidentale » n’est pas la première des priorités dans ce pays et en Afrique en général, les besoins liés à la survie et au bien-être de base des populations étant plus urgents.

Il y a là un débat intéressant sur la hiérarchisation des droits fondamentaux, ou sur le néocolonialisme occidental qui chercherait à imposer sa propre définition des vertus démocratiques à des sociétés moins privilégiées. Cependant, sur cette question controversée qui interpelle les valeurs partagées par les démocraties libérales, la formulation utilisée dans le reportage, voulant que le Rwanda ait « besoin d’une main de fer », sans l’attribuer directement à quelqu’un d’autre, pouvait légitimement donner l’impression que Janic Tremblay émettait une opinion personnelle, ce qui contrevient aux NPJ. La plainte est donc fondée en partie, bien que le contexte général du reportage, y compris son existence même, démontrent un grand souci d’équilibre dans un dossier complexe qui appelle à la nuance. Cet équilibre s’est manifesté par la présentation de différents points de vue, tous traités avec respect.

Conclusion

Le reportage du journaliste Janic Tremblay, intitulé Au Rwanda : un long et tortueux chemin vers la démocratie, diffusé le 17 juin 2018 à l’émission Désautels le dimanche sur ICI Radio-Canada Première, a fait une entorse aux Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada par une phrase qui pouvait être interprétée comme une opinion personnelle. Cependant, le portrait d’ensemble du reportage a respecté la valeur d’équilibre des Normes et pratiques journalistiques.

___________________________

Révision en format pdf.

Pour me joindre : ombudsman@radio-canada.ca

Twitter : @ombudsmanrc