Une erreur dans un tableau sur la variation des pourcentages qui n'est pas à moitié pardonnée (Les Ex)

Révision de Guy Gendron, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à l’effet que, lors de l’émission Les Ex du 17 mai 2017, un tableau illustrant les résultats d’un sondage sur les intentions de vote au Québec contenait une faute importante dans la présentation des variations observées depuis l’enquête précédente et que l’émission doit être condamnée fermement pour son erreur.

LA PLAINTE

Un téléspectateur, M. Joseph Campbell, a écrit le 31 mai 2017 pour dénoncer une erreur qui s’est glissée dans un tableau présenté deux semaines plus tôt, soit le 17 mai 2017, lors de l’émission Les Ex, diffusée à ICI RDI (Réseau de l’Information). Ce tableau rapportait les résultats d’un sondage sur les intentions de vote au Québec. On y indiquait non seulement le pourcentage d’appui à chacun des principaux partis politiques, mais aussi les variations observées depuis l’enquête précédente.

« Or, dit le plaignant, les variations étaient indiquées en pourcentage alors qu’elles auraient dû l’être en points de pourcentage. »

Il explique la différence en donnant cet exemple :

« Lorsqu’un parti passe de 30 % d’appui à 39 % d’appui, la hausse est de neuf points de pourcentage et non pas de 9 %. Si la hausse était de 9 %, le parti serait passé de 30 % à 32,7 %. »

M. Campbell admet que « cela peut sembler technique » mais il estime, d’une part, que « la différence est énorme (…) du point de vue statistique » et que, d’autre part, c’est une erreur qui se répète trop souvent à l’antenne de Radio-Canada. C’est pourquoi il m’écrit :

« Je vous enjoins de bien faire comprendre la différence entre ces deux notions statistiques à l’ensemble du personnel de la Société en condamnant fermement l’émission (Les Ex) pour son erreur. »

Comme le prévoit la procédure, j’ai d’abord demandé au service de l’Information de répondre à la plainte.

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

Dans sa réponse au plaignant, datée du 19 juin 2017, le service de l’Information a reconnu son erreur. « Il se trouve que vous avez raison », écrit André Dallaire du bureau de traitement des plaintes. Il ajoute :

« L’erreur de transcription des données, survenue lors de la confection des tableaux infographiques, est d’autant plus fâcheuse que l’animateur de l’émission, de bonne foi en direct, a répercuté l’erreur en faisant la lecture orale alors que les tableaux s’affichaient à l’écran. »

Si l’admission de la faute est inconditionnelle, Radio-Canada ajoute cependant que, plus tard dans la journée du 17 mai 2017, son site Internet a mis en ligne un texte du chef de bureau à l’Assemblée nationale, Sébastien Bovet, qui a évité de la répéter.

M. Dallaire conclut sa réponse ainsi :

« Nous regrettons évidemment cette erreur. Soyez assuré que nous avons attiré l’attention de l’équipe concernée sur la nécessité de porter une attention particulière dans le traitement graphique de ce type de données. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

Près de trois mois plus tard, le plaignant s’est déclaré insatisfait de cette réponse qui, écrit-il, « admet du bout des lèvres que le service de transcription graphique a erré et que les responsables en cause ont été informés d’être plus vigilants ». Ce genre d’intervention, poursuit-il, est insuffisant pour assurer le respect de la valeur d’exactitude des Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada.

M. Campbell en veut pour preuve deux autres erreurs qu’il dit avoir repérées dans des tableaux présentés au mois d’août, l’un à l’émission Les Ex, l’autre au Téléjournal de fin de soirée.

« Autant d’erreurs, écrit-il, m’amènent à penser qu’on tourne les coins ronds à Radio-Canada. » - Joseph Campbell

LA RÉVISION

Les règles en cause

L’étude de cette plainte fait appel à deux notions de base contenues dans les NPJ de Radio-Canada, au premier chef, la valeur d’exactitude :

Exactitude

« Nous recherchons la vérité sur toute question d'intérêt public. Nous déployons les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement à notre auditoire.

Les techniques de production que nous utilisons servent à présenter nos contenus d'une manière claire et accessible. »

L’examen de la plainte demande aussi de tenir compte d’une des notions inscrites dans la mission de Radio-Canada, soit celle d’agir de façon responsable :

Agir de façon responsable

« Nous sommes conscients des conséquences de notre travail journalistique et de notre devoir d'honnêteté auprès des auditoires. Nous n'hésitons pas à corriger une erreur, si nécessaire, ni à effectuer un suivi lorsqu'une situation évolue de façon importante. (…) »

Étude du grief

Il ne fait aucun doute que la plainte de M. Campbell est fondée. La réponse de Radio-Canada était claire sur cette question. Contrairement à ce qu’affirme le plaignant, cette admission n’a pas été faite « du bout des lèvres ». Elle s’y trouve en toutes lettres, sans détour ou faux-fuyant. Même que Radio-Canada en rajoute en précisant que l’erreur a été aggravée du fait que l’animateur l’a répétée lorsqu’il a lu les données du tableau à haute voix.

Pour le bénéfice des lecteurs de cette révision, je me permets de citer un extrait des paroles prononcées en ondes par l’animateur Michel Viens :

« Si des élections s’étaient tenues le 11 ou le 12 mai dernier, la Coalition avenir Québec (CAQ) aurait obtenu 32 % d’appui. C’est une hausse de 9 % par rapport au sondage du mois de mars. »

Voyons maintenant les faits : au mois de mars, la CAQ disposait de l’appui de 23 % des électeurs. En passant de 23 % à 32 % de la faveur populaire, ce parti a connu une hausse de 9 points de pourcentage, pas de 9 %. Passer de 23 à 32, cela représente plutôt une hausse de 40 %. S’il s’était agi d’une hausse de 9 %, elle aurait permis à la CAQ de voir les intentions de vote en sa faveur monter de 23 % à 25 % (23 X 1,09 = 25,07), pas de 23 % à 32 %. Voilà pourquoi il aurait fallu dire (et écrire sur le tableau) que la hausse était de 9 points de pourcentage plutôt que de « 9 % ».

Comme le reconnaît le plaignant, cela peut sembler technique à des yeux profanes. Il est d’ailleurs fort possible que la plupart d’entre eux auront compris, lorsqu’on a dit que la CAQ avait monté de 9 %, qu’elle avait en fait accru son appui de 9 points de pourcentage.

M. Campbell n’est pas satisfait de l’admission de la faute et il me demande de « prendre les choses en main afin de rappeler à l’ordre plus formellement les mis en cause » et même de « condamner fermement l’émission » pour son erreur. Son insistance m’inspire plusieurs réflexions. D’abord sur le privilège de Radio-Canada d’avoir des auditeurs et téléspectateurs autant alertes qu’informés, qui exigent tous les jours de leur diffuseur public qu’il soit à la hauteur des plus hauts standards de qualité en matière d’information. Ensuite sur le fait que l’information est l’œuvre d’êtres humains qui sont, par définition, imparfaits. Cela signifie qu’ils peuvent commettre des erreurs, d’autant plus lorsqu’ils doivent traiter de sujets nuancés et complexes avec lesquels ils ne sont pas familiers, et le faire le plus souvent dans l’urgence du moment.

Comme le prévoit l’énoncé de mission de Radio-Canada qui se trouve en introduction des NPJ, il est important de reconnaître ses erreurs et de les corriger rapidement lorsque nécessaire. Dans le cas présent, Radio-Canada a reconnu sa faute par écrit, le 19 juin 2017, mais comment « corriger » une erreur commise dans une émission diffusée en direct plusieurs semaines auparavant? Si l’erreur avait été signalée immédiatement à l’équipe, sans doute qu’une mise au point aurait pu être présentée en ondes le lendemain. Cependant, la plainte est arrivée deux semaines plus tard, ce qui enlevait de la pertinence à une correction dans l’émission.

La réponse écrite de Radio-Canada assure cependant le plaignant que l’équipe concernée a été informée de « la nécessité de porter une attention particulière dans le traitement de ce type de données ». J’estime que c’était la chose à faire pour éviter autant que possible la répétition de pareille faute. On doit cependant reconnaître que des dizaines de personnes relevant de différentes émissions sont appelées quotidiennement à commander, fabriquer ou présenter des tableaux, et qu’il serait futile de croire qu’on puisse décréter qu’à partir de maintenant, elles ne pourront jamais plus commettre une erreur. Il en va de même des fautes d’orthographe ou de l’emploi d’anglicismes. Il s’agit d’une bataille qui ne sera jamais gagnée une fois pour toute, mais qu’il faut continuer de mener dans un esprit positif d’amélioration continue. C’est pourquoi la vigilance des auditeurs et téléspectateurs de Radio-Canada est utile et appréciée.

Je continue à croire, comme je l’ai mentionné à plusieurs reprises dans le passé, qu’il serait opportun que Radio-Canada reconnaisse de manière plus transparente les erreurs qu’elle estime avoir commises en ondes. Dans la mesure où elles ont été publiques, il me semble approprié que leur admission le soit aussi, par exemple en les consignant dans la section « Mises au point » sur le site web de Radio-Canada. Cela pourrait contribuer à convaincre les plaignants du sérieux accordé à leurs griefs et, ainsi, apaiser leur désir de persister dans leurs démarches même après avoir obtenu gain de cause.

Conclusion

La présentation d’un tableau rapportant les résultats d’un sondage sur les intentions de vote au Québec, lors de l’émission Les Ex du 17 mai 2017, contenait une erreur dans la présentation des variations observées depuis l’enquête précédente, ce qui n’est pas conforme à la valeur d’exactitude des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada. Cette faute a été rapidement admise par Radio-Canada, sans réserve, et l’équipe impliquée a été avisée de l’importance d’éviter la répétition de cette erreur, ce qui était une mesure appropriée dans les circonstances. La présente révision, puisqu’elle est publique, donnera un plus large écho à cette plainte, ce qui aurait pu être aussi bien accompli par la reconnaissance de l’erreur dans la section « Mises au point » sur le site web ICI Radio-Canada.ca.

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Révision en format pdf.

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