« Tous les terroristes sont-ils musulmans? » Et l'article de RCI a-t-il tout dit? (RCInet.ca)

Révision de Guy Gendron, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à l’effet que le dossier Islam : vrai ou faux?, publié le 31 janvier 2017 sur le site web de RCI, aurait manipulé les chiffres en citant de manière partielle une étude d’Europol sur les attaques terroristes survenues sur le territoire européen en 2015.

LA PLAINTE

M. Simon St-Onge Drouin a porté plainte le 15 février 2017 contre un dossier publié deux semaines plus tôt sur le site web de RCI (Radio Canada International), intitulé Islam : vrai ou faux?, car il estime qu’on y fait de la « désinformation ». Il en veut pour preuve la section Tous les terroristes sont musulmans? Faux, où, écrit-il, « il est mentionné que seulement 17 attaques terroristes sur un total de 211 proviennent de groupes islamistes radicaux ». Or, déplore-t-il, l’article omet de préciser que, de ce nombre, « 103 attaques survenues en Angleterre (50 % !) ne sont pas classifiées ». Selon lui, « ces 103 attaques ne servent donc qu’à diminuer l’impact relatif des attaques attribuées aux groupes islamistes radicaux dans votre article ».

Cela constitue à ses yeux « de la manipulation de chiffres aux fins de servir le propos ».

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

Dans sa réponse à la plainte, le 20 février 2017, M. Soleïman Mellali, rédacteur en chef web de RCI, explique que l’article ne portait pas sur l’impact relatif des attaques attribuées aux groupes islamistes radicaux par rapport à ceux d’autres groupes, mais qu’il visait à répondre « à l’affirmation souvent colportée par manque d’informations : « Tous les terroristes sont musulmans. » Le texte de l’article, écrit-il, s’est donc « centré sur cette affirmation erronée » en donnant « explicitement un exemple ».

Je vais ici reproduire en entier la partie de l’article apportant la réponse à cette question, ce qui permettra au lecteur d’apprécier sa brièveté. Elle tient en effet en deux phrases :

« Si le récent cas de l’attentat terroriste de Québec est une claire démonstration du fait que tous les terroristes ne sont pas musulmans, d’autres chiffres nous permettent également d’arriver à cette conclusion. Prenons par exemple ceux concernant l’Union européenne et compilés par Europol (ou European Police Office) : ils nous apprennent, par exemple, que parmi les 211 attaques terroristes qui ont été planifiées (réussies et ratées) en 2015 au sein de l’Union européenne, 65 provenaient de groupes séparatistes, 17 de groupes islamistes radicaux et 13 de groupes d’extrême gauche (voir Annexe 1, page 44, du rapport disponible en anglais ici pour l’ensemble des chiffres) ».

La réponse de Radio-Canada souligne que l’article offre un lien vers l’étude citée « de manière à ce que les lecteurs puissent avoir un tableau complet de la situation ». Cela, écrit M. Mellali, « démontre que notre intention est loin de cacher quelque information que ce soit, de manipuler les chiffres et donc de désinformer (…) ». Il ajoute que même si l’on attribuait aux groupes islamistes la totalité des 103 attaques non classées survenues en Angleterre, « la validité de notre réponse ne serait pas remise en cause », soit qu’il est faux de dire ou de penser que « tous les terroristes sont musulmans (…) ».

LA DEMANDE DE RÉVISION

Insatisfait de cette réponse, M. St-Onge Drouin m’a écrit le 16 mai 2017 pour me demander d’intervenir, car il continue à estimer que l’article contient « une information objectivement fausse ». Cette « manipulation », écrit-il, provient du fait qu’ « il est mentionné que seulement 17 attaques terroristes sur un total de 211 proviennent de groupes islamistes radicaux » en oubliant de dire que pour près de la moitié de ces attaques, soit toutes celles survenues en Angleterre, on ne dispose d’aucune donnée sur le nombre d’entre elles qui seraient liées au mouvement islamiste. Cela a pour effet, reprend-il, de « diminuer l’impact relatif des attaques attribuées aux groupes islamistes radicaux ».

Afin d’illustrer davantage son reproche, M. St-Onge Drouin mentionne qu’en lisant le rapport d’Europol, il a découvert qu’en 2015, sur les 151 personnes décédées lors d’attaques terroristes en Europe, 150 avaient été victimes d’islamistes radicaux. Cette proportion élevée, supérieure à 99 %, donne à son avis une toute autre image de la menace islamiste que celle véhiculée par l’article de RCI rapportant « une information erronée qui tend à minimiser l’impact du terrorisme djihadiste en Europe (…) ».

LA RÉVISION

Les règles en cause

Cette plainte porte essentiellement sur l’interprétation de deux des valeurs sur lesquelles reposent les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada, soit celles de l’exactitude et de l’impartialité.

Exactitude

« Nous recherchons la vérité sur toute question d'intérêt public. Nous déployons les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement à notre auditoire.

Les techniques de production que nous utilisons servent à présenter nos contenus d'une manière claire et accessible. »

Impartialité

« Notre jugement professionnel se fonde sur des faits et sur l'expertise. Nous ne défendons pas un point de vue particulier dans les questions qui font l'objet d'un débat public. »

Introduction

Le dossier Islam : vrai ou faux? a été mis en ligne le 31 janvier 2017, soit immédiatement après l’attaque à la grande mosquée de Québec. Considérée comme le pire acte d’islamophobie survenu en Occident depuis des décennies, cette tuerie a déclenché un vaste débat public. C’est précisément dans le but de contribuer à ce débat que le dossier Islam : vrai ou faux? s’est présenté en ces termes :

« Deux jours après l’attaque terroriste qui a fait 6 morts et 5 blessés à la grande mosquée de Québec, nous revenons sur quelques mythes et fausses informations souvent véhiculés au sujet de l’islam. Deuxième religion du monde après le christianisme, l’islam demeure cependant largement méconnu et on constate aisément via les réseaux sociaux la prolifération de fausses informations et idées reçues qui alimentent l’islamophobie et les divisions. Voici donc quelques questions auxquelles RCI a déjà répondu dans le cadre de dossiers en profondeur et que nous compilons aujourd’hui dans C pas vrai! »

Ce Vrai ou faux? ne prétend pas être un dossier de fond. Il prend plutôt la forme d’une « question-réponse », occupant parfois moins d’une dizaine de lignes. On y répond aux cinq questions suivantes : « Arabe, musulman, c’est pareil? »; « Les Arabes sont tous musulmans? »; « Le djihad, c’est du terrorisme? »; « Le Canada est envahi par les musulmans? »; et, finalement, la question faisant l’objet de la présente plainte : « Tous les terroristes sont musulmans? ».

Cette question est particulièrement appropriée, car elle porte sur des paroles prononcées à plusieurs reprises sur la place publique. À preuve, le Conseil de presse du Québec a rendu deux décisions, l’une en juin 2015, l’autre en décembre 2016 – soit un mois avant la publication du dossier sur RCI – impliquant la station CHOI 98,1 FM (Radio X) où l’on a affirmé en ondes que « si tous les musulmans ne sont pas terroristes… tous les terroristes sont musulmans ».

Étude du grief

Voilà donc la question à laquelle le Vrai ou faux? a tenté de répondre : « Tous les terroristes sont musulmans? »

Elle est légitime et d’actualité. En tout état de cause, le choix de la question relève de la prérogative éditoriale de Radio-Canada qui découle de la liberté de presse, reconnue par l’article 2 de la Charte canadienne des droits et libertés.

En guise de réponse à cette question, il aurait suffi de citer quelques cas de terrorisme ou de tueries de masse dont les auteurs n’ont pas été motivés par l’idéologie islamiste. Certains noms viennent immédiatement en tête : Alexandre Bissonnette (Québec, 2017), Justin Bourque (Moncton, 2014), Richard Henry Bain (Montréal, 2012), Kimveer Gill (Montréal, 2006), James Roszko (Mayerthorpe, Alberta, 2005). CQFD. (Ce qu’il fallait démontrer.)

Les auteurs de l’article auraient aussi pu utiliser des statistiques canadiennes ou américaines. Ils ont plutôt choisi de présenter « par exemple », la plus récente étude européenne. J’estime qu’il s’agit d’un choix logique, car on peut raisonnablement croire que si l’on s’était plutôt limité aux cas de terrorisme survenus aux États-Unis, certains auraient reproché à Radio-Canada d’ignorer les multiples attentats islamistes survenus récemment en Europe, plus nombreux qu’en sol américain. Rappelons que l’année 2015 a été marquée par l’attentat contre le magazine Charlie Hebdo et celui au Bataclan, à Paris.

Pour répondre à la question posée, les auteurs de l’article auraient aussi pu se limiter à dire du rapport d’Europol qu’il identifie plusieurs types d’actes terroristes survenus en Europe en 2015 : en plus de la source djihadiste, il rapporte des cas attribuables à des groupes ethno-nationalistes ou séparatistes, et d’autres encore à la gauche anarchiste ou à l’extrême droite. Cela aurait suffi à rejeter la proposition voulant que tous les terroristes soient musulmans.

L’article de RCInet.ca a plutôt choisi d’offrir « par exemple » quelques chiffres tirés du rapport d’Europol. Le plaignant estime que leur présentation était incomplète et trompeuse. Considérant mes remarques précédentes, tout chiffre devrait normalement être de prime abord une précision s’ajoutant à ce qui est nécessaire pour infirmer la proposition à l’étude, soit que « tous les terroristes sont musulmans ».

Rappelons en quels termes ces chiffres furent présentés. L’article dit que « parmi les 211 attaques terroristes qui ont été planifiées (réussies ou ratées) en 2015 au sein de l’Union européenne, 65 provenaient de groupes séparatistes, 17 de groupes islamistes radicaux et 13 de groupes d’extrême gauche (voir Annexe 1, page 44, du rapport disponible en anglais ici pour l’ensemble des chiffres) ».

Le plaignant a raison de dire que cette présentation des chiffres donne une fausse impression du portrait global. Je ne dis pas que les chiffres sont faux ou qu’ils conduisent à une conclusion erronée : ils démontrent en effet que tous les terroristes ne sont pas musulmans, ce qui était le sujet de cette vérification des faits. Cependant, le lecteur qui en prendra connaissance sans remonter à la source, pourra raisonnablement en conclure que le terrorisme islamique n’a même pas représenté 10 % des actes terroristes (17 sur 211) survenus ou déjoués en Europe. Or, il y a 107 de ces actes terroristes pour lesquels on ignore les motivations de leurs auteurs. Quatre en France et, plus significativement, tous les cas survenus en Grande-Bretagne, soit 103. C’est une information que les autorités de Grande-Bretagne refusent de partager, de sorte qu’il est impossible de mesurer l’ampleur globale du phénomène islamiste en Europe. Dans ces circonstances, il aurait été préférable d’utiliser une autre formule pour rendre compte des résultats de l’étude, tout en respectant les impératifs de brièveté des réponses que s’étaient donnés les auteurs de l’article.

Ainsi, il aurait été plus approprié d’écrire que « parmi les 104 attaques terroristes qui ont été planifiées (réussies ou ratées) en 2015 au sein de l’Union européenne et pour lesquelles on connaît les motivations de leurs auteurs, 65 provenaient de groupes séparatistes, 17 de groupes islamistes radicaux et 13 de groupes d’extrême gauche (voir Annexe 1, page 44, du rapport disponible en anglais ici pour l’ensemble des chiffres) ».

Cela dit, je n’endosse pas pour autant les caractérisations les plus graves du plaignant envers l’article. D’abord, il est exagéré d’affirmer, comme il le fait, que le texte déclare que « seulement 17 » des attentats terroristes survenus en Europe sont d’origine islamiste. Il n’y a pas de « seulement » dans l’article. Les chiffres y sont présentés de manière neutre, sans qualificatif, bien que, comme je l’ai exprimé plus haut, ils laissent au lecteur une impression qui n’est pas exacte quant à l’importance relative des différents types de terrorisme.

Dans sa réponse au plaignant, Soleïman Mellali soutient avec raison que ce n’était pas là l’objectif de l’article. Soit. Il n’en demeure pas moins que telle peut en avoir été la conséquence.

M. St-Onge Drouin y voit une « manipulation des chiffres », une « information erronée » qu’il élève au rang de la « désinformation ». Bien qu’il affirme dans sa demande de révision du dossier qu’il ne met « pas en doute les bonnes intentions » des auteurs de l’article, il leur prête ainsi pourtant un dessein malhonnête. Il conteste leur impartialité en soutenant qu’ils ont joué avec les chiffres dans le but de donner une fausse perception de la réalité.

Or, que les attentats attribuables aux islamistes représentent 8 % des cas répertoriés en Europe (17 sur 211) ou 16 % des cas pour lesquels on connaît le motif des auteurs (17 sur 104), cela importe finalement assez peu dans l’évaluation du portait global. Clairement, tous les terroristes ne sont pas musulmans. Je dirais même que dans un cas comme dans l’autre l’immense majorité des terroristes ne sont pas musulmans. La différence entre les deux versions ne justifie pas que l’on utilise des qualificatifs aussi sévères que ceux employés par le plaignant.

De plus, comme le rappelle la réponse de Soleïman Mellali, l’article contenait un lien vers le rapport complet d’Europol. Ce n’est pas là un comportement symptomatique des adeptes de la désinformation. Le lien a d’ailleurs permis au plaignant de prendre connaissance de l’étude. Il a raison de dire qu’elle révèle qu’en 2015 les attentats d’origine islamiste ont causé 150 des 151 décès attribuables à des attaques terroristes en Europe. Cent quarante-huit d’entre eux sont attribuables à deux événements survenus à Paris, celui de Charlie Hebdo en janvier, et celui du Bataclan en novembre qui, à lui seul, a coûté la vie à 130 personnes. Ce sont des chiffres horribles, sans doute, mais aussi exceptionnels. L’année précédente, en 2014, on avait rapporté non pas 17, mais une seule attaque provenant d’un groupe islamiste en Europe continentale. En tout état de cause, la question dans l’article de RCI ne portait pas sur le nombre de victimes d’attaques terroristes reliées aux groupes islamistes radicaux, mais sur l’affirmation : « Tous les terroristes sont musulmans. » Ce n’est clairement pas le cas.

Conclusion

Bien qu’il aurait été souhaitable qu’il offre une présentation différente des chiffres de l’étude d’Europol sur les attentats terroristes survenus en Europe en 2015, l’article intitulé L’islam : vrai ou faux?, publié sur le site web de RCI ,le 31 janvier 2017, respecte les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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Version pdf de la révision.

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