Retour sur « l'esplanade des Mosquées » ou sur « le mont du Temple »? (TJ)

Révision de Guy Gendron, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte portant sur l’utilisation du terme « esplanade des Mosquées » dans un reportage présenté au Téléjournal Midi, le 14 juillet 2017, alors que ce lieu saint de Jérusalem est aussi désigné par les juifs comme le « mont du Temple ».

LA PLAINTE

Mme Terry Spigelman a porté plainte le 18 juillet 2017 à propos d’un reportage présenté quatre jours plus tôt au Téléjournal Midi sur ICI Radio-Canada Télé, décrivant un attentat commis dans le Vieux-Jérusalem. Trois assaillants, des Arabes israéliens, y avaient tué par balles deux policiers israéliens avant d’être tués à leur tour. L’événement tragique, a expliqué le journaliste Frédéric Nicoloff, « a eu lieu sur l’esplanade des Mosquées ». Or, écrit la plaignante, « ce lieu, sacré pour les musulmans, est encore plus sacré pour les juifs. Donc, pourquoi est-ce que Radio-Canada utilise uniquement le nom musulman, soit "esplanade des Mosquées"? »

Selon elle, il faudrait plutôt parler du « mont du Temple », le nom par lequel les juifs désignent cet endroit.

« Ce n’est pas par hasard que le mur occidental (mur des Lamentations) est situé à cet endroit. Le mur et le mont du Temple sont au cœur de la religion juive puisque c’est là où était érigé le Temple de Salomon il y a 3 000 ans. Ce temple précède de 1 700 ans les mosquées situées aujourd’hui à sa place. » – Terry Spigelman

La plaignante rappelle que le précédent ombudsman de Radio-Canada, Pierre Tourangeau, s’était déjà prononcé sur cette question après qu’elle lui ait signalé le même problème dans un autre reportage.

« Le 13 janvier 2015, votre ombudsman Pierre Tourangeau disait : "(…) il serait plus prudent d’utiliser, comme on le fait à d’autres occasions, l’appellation plus neutre "esplanade des Mosquées/mont du Temple". » – Terry Spigelman

Comme le prévoit la procédure, j’ai d’abord demandé au service de l’Information de Radio-Canada de répondre à la plainte.

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

Sous la plume de Micheline Dahlander, chef du service d’éthique journalistique, Radio-Canada a répondu le 20 juillet 2017 qu’elle ne partageait pas l’interprétation de la plaignante sur le sens à donner à l’avis de l’ombudsman précédent dans sa révision intitulée Le conflit israélo-palestinien et la guerre des mots.

« (…) L’ombudsman, dans sa révision, avait souligné que : " (…) pour l’esplanade des Mosquées, l’endroit était aussi connu sous le nom de "mont du Temple", une désignation surtout utilisée par les juifs et les chrétiens. "Esplanade des Mosquées", selon certains observateurs, serait le terme utilisé par la presse française et n’aurait pas d’équivalent dans d’autres langues. J’ajoute que les musulmans désignent aussi l’endroit par les mots : Haram al-Sharif."

Il avait aussi estimé que l’usage du terme "esplanade des Mosquées" était correct. "Dans le contexte du conflit israélo-palestinien, ces différentes désignations font partie de la guerre de mots à laquelle se livrent les protagonistes. Ce phénomène a été étudié et documenté par plusieurs chercheurs. Pour éviter de faire le jeu des parties dans cette guerre de mots, il convient effectivement d’user de prudence et de tenir compte du contexte lorsqu’on utilise l’une ou l’autre désignation." » – Micheline Dahlander

Radio-Canada rappelle aussi que « tous les grands médias francophones dans le monde nomment ce lieu "esplanade des Mosquées", de sorte qu’il s’agit donc du « terme le plus communément admis dans la presse francophone, sans qu’il faille y voir une prise de position ».

Enfin, Radio-Canada invoque la notion de l’espace rédactionnel en écrivant que « particulièrement dans un article (sur le web) où l’on dispose de plus d’espace que dans un reportage télévisé pour étoffer une nouvelle, les journalistes de Radio-Canada utilisent généralement l’appellation : esplanade des Mosquées/mont du Temple ».

LA DEMANDE DE RÉVISION

La plaignante, n’étant pas satisfaite de cette réponse, a demandé au Bureau de l’ombudsman de se prononcer.

« Si l’ombudsman confirme que "mont du Temple" est la désignation utilisée par les juifs et les chrétiens, utiliser systématiquement "esplanade des Mosquées" relève du parti pris. » – Terry Spigelman

Plus loin, elle écrit :

« Ne trouvez-vous pas illogique de dire que c’est le "lieu saint du judaïsme, du christianisme et de l’islam", mais d’utiliser seulement le nom musulman? Je souligne que vous nommez vous-même le judaïsme en premier. Pourquoi Radio-Canada ne suit pas la recommandation de son ombudsman? On parle ici d’ajouter trois petits mots – mont du Temple – pas tout un paragraphe. » – Terry Spigelman

La plaignante soutient aussi qu’il est « inexact » de prétendre, comme le fait Radio-Canada dans sa réponse, que ses journalistes emploient généralement l’appellation « esplanade des Mosquées » dans les textes publiés sur le web. « Radio-Canada utilise l’expression "mont du Temple" très rarement aussi bien à la télé que sur l’Internet », écrit-elle, ce qui confirme, à son avis, « un parti pris » en faveur des musulmans.

Enfin, Mme Spigelman conteste la justification utilisée par Radio-Canada à l’effet que le terme « esplanade des Mosquées » s’est imposé dans la presse francophone mondiale. Elle écrit :

« Mais est-ce que le Québec est encore une colonie française? Devons-nous suivre ce que disent les autres médias francophones même si votre propre ombudsman a bel et bien jugé qu’ "(…) il serait plus prudent d’utiliser, comme on le fait à d’autres occasions, l’appellation plus neutre "esplanade des Mosquées/mont du Temple" »? – Terry Spigelman

LA RÉVISION

Introduction

Je tiens d’abord à rappeler un grand principe en matière de communication : le vocabulaire est une affaire de conventions. Son utilité – sa raison d’être – est de permettre de se faire comprendre. Or, les mots ne sont pas univoques. Leur sens varie selon le contexte et l’auditoire à qui l’on s’adresse : cela peut fluctuer d’une région à l’autre en fonction des circonstances sociales ou historiques, des expériences personnelles ou collectives, des différences dans le niveau d’éducation et, bien sûr, selon la langue d’usage. C’est pourquoi une simple traduction « mot à mot » ne parvient souvent pas à transmettre le sens des expressions d’une langue à une autre.

Ma seconde remarque de nature générale porte sur les limites de l’exercice actuel : une simple révision de l’ombudsman de Radio-Canada ne peut prétendre régler un conflit millénaire comme celui de la coexistence des trois principales religions monothéistes qui revendiquent la ville de Jérusalem comme lieu saint. Le mandat de l’ombudsman porte sur l’application des Normes et pratiques journalistiques (NPJ), soit le guide de déontologie du diffuseur public en matière d’information. Évidemment, les NPJ ne contiennent aucune référence au « mont du Temple » ou à « l’esplanade des Mosquées ». Il faut donc chercher dans les grands principes des NPJ les éléments permettant de répondre à la plainte.

Les règles en cause

Trois des valeurs des NPJ seront utiles dans l’étude de cette plainte : celles de l’exactitude, de l’équilibre et de l’impartialité. Voici comment elles se définissent :

Exactitude

« Nous recherchons la vérité sur toute question d'intérêt public. Nous déployons les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement à notre auditoire.

Les techniques de production que nous utilisons servent à présenter nos contenus d'une manière claire et accessible. »

Équilibre

« Nous contribuons aux débats sur les enjeux qui touchent le public canadien en présentant une diversité d'opinions. Nos contenus d'information, dans tous nos médias, offrent un large éventail de sujets et de points de vue.

Lorsque nous abordons des sujets controversés, nous nous assurons que les points de vue divergents sont reflétés avec respect. Nous tenons compte de leur pertinence dans le cadre du débat et de l'ampleur du courant qu'ils représentent.

Nous nous assurons également de présenter ces points de vue dans un délai raisonnable. »

Impartialité

« Notre jugement professionnel se fonde sur des faits et sur l'expertise. Nous ne défendons pas un point de vue particulier dans les questions qui font l'objet d'un débat public. »

En plus des NPJ, les journalistes sont appelés à utiliser des outils conçus à l’interne pour faciliter leur travail. Quelques-uns sont pertinents à l’affaire qui nous occupe ici, soit le glossaire sur le Moyen-Orient, approuvé par la direction de l’Information, et les fiches thématiques du service linguistique de Radio-Canada. Je les analyserai plus loin, car l’étude de cette plainte m’a permis de constater leur manque de cohérence et même d’y déceler des inexactitudes.

Étude du grief

Lors de la présentation du reportage en cause dans cette affaire, Catherine Gauthier, animatrice du Téléjournal Midi du 14 juillet 2017, a affirmé que la mort de deux policiers puis de leurs trois assaillants « sur l’esplanade des Mosquées » constituait « l’un des incidents les plus graves à survenir ces dernières années dans ce secteur ».

Le terme « esplanade des Mosquées » a ensuite été utilisé à deux reprises dans le récit de Frédéric Nicoloff, sans qu’il y soit fait mention du « mont du Temple ». Je vais étudier chacun de ces emplois, car, comme le soulignait mon prédécesseur au poste d’ombudsman Pierre Tourangeau dans sa révision de la plainte précédente de Mme Spigelman portant sur la même question, « pour éviter de faire le jeu des parties dans cette guerre de mots, il convient effectivement d’user de prudence et de tenir compte du contexte lorsqu’on utilise l’une ou l’autre désignation ».

1. Le contexte

Dans un premier temps, j’examinerai le contexte dans lequel le terme « esplanade des Mosquées » a été employé par Frédéric Nicoloff.

D’abord, à 40 secondes du début de son reportage, le journaliste dit:

« Cette attaque a eu lieu sur l’esplanade des Mosquées où se trouve la mosquée Al-Aqsa, le troisième lieu saint de l’islam, alors qu’en contrebas, le mur des Lamentations est le lieu le plus sacré du judaïsme. »

Puis, un peu plus tard, il affirme :

« Le premier ministre Benyamin Nétanyahou a décidé de fermer l’esplanade des Mosquées pour des raisons de sécurité. »

Cette deuxième occurrence du terme « esplanade des Mosquées » est particulièrement éclairante, car il apparaît évident qu’elle est appropriée dans le contexte. Clairement, on comprend que ce qui a été bloqué est l’accès aux installations actuelles du site, soit une esplanade où vont prier des musulmans car des mosquées s’y trouvent.

De plus, j’estime que le téléspectateur écoutant le reportage de Frédéric Nicoloff aura d’autant mieux saisi l’information que, quelques secondes plus tôt, le journaliste avait clairement décrit la physionomie des lieux : en haut, l’esplanade des Mosquées « où se trouve la mosquée Al-Aqsa, troisième lieu saint de l’islam, alors qu’en contrebas, le mur des Lamentations est le lieu le plus sacré du judaïsme ».

Cette description, fidèle à la réalité, ne fait pas abstraction de « l’histoire juive de ce lieu », un reproche que formulait Mme Spigelman dans sa plainte. Il me semble au contraire que la méthode employée par Frédéric Nicholoff pour décrire le site de la tragédie qui venait de s’y dérouler est exemplaire dans les circonstances. Elle permet en effet à un auditoire peu familier avec ce conflit de mieux comprendre les faits que si le journaliste s’était limité à dire : « Cette attaque a eu lieu sur l’esplanade des Mosquées qui est le mont du Temple pour les juifs… Le premier ministre Benyamin Nétanyahou a décidé de fermer l’endroit pour des raisons de sécurité. »

Je considère donc que la description des lieux faite par Frédéric Nicoloff a respecté la règle d’exactitude des NPJ.

Cela étant, tout comme mon prédécesseur Pierre Tourangeau, j’estime nécessaire, lorsque l’on parle des tensions se produisant à cet endroit hautement symbolique, de rappeler qu’il s’agit d’un lieu saint revendiqué à la fois par les musulmans et les juifs. Il ne s’agit pas ici de faire une concession à l’une ou l’autre partie, mais plutôt de bien décrire le contexte de ce conflit aux racines religieuses profondément ancrées dans l’histoire de ce site qui en est la ligne de fracture. Cette information est essentielle à la compréhension des événements qui y surviennent. Les moyens pour effectuer ce rappel peuvent varier. L’importance de la « clarté » dans la présentation de l’information, dont parle la règle de l’exactitude des NPJ, ne devrait pas résulter en l’adoption d’une formule figée et automatique. La formulation utilisée par Frédéric Nicoloff était appropriée dans les circonstances. On pourrait aussi simplement dire que le site est le troisième lieu saint de l’islam et le premier pour les juifs. À d’autres occasions, on dira que les juifs le désignent plutôt comme le « mont du Temple ». L’essentiel se trouve moins dans le choix des mots que dans la compréhension qu’ils induisent chez l’auditeur.

2. Le parti pris du terme « esplanade des Mosquées »

Dans sa plainte, Mme Spigelman demande « pourquoi est-ce que Radio-Canada utilise uniquement le nom musulman, soit "esplanade des Mosquées" »?

Je ne partage pas son avis, pour deux raisons. D’abord, parce que les musulmans appellent l’endroit plutôt al-Haram as-Sarïf , une expression arabe qui se traduit par « Noble sanctuaire ». Si l’on voulait donner les deux versions « religieuses » de cet endroit, il faudrait dire que les musulmans le nomment le Noble sanctuaire et les juifs le mont du Temple (soit Har Habait en hébreu).

Il me semble que la désignation principalement utilisée par la presse francophone, celle d’esplanade des Mosquées, est en fait un terme plus neutre et descriptif, car il s’agit en effet d’une esplanade (un mot qui signifie un grand espace dégagé et plat); et on y trouve deux mosquées (en plus d’autres édifices musulmans, comme le sanctuaire du dôme du Rocher, des minarets et des madrasas).

Je comprends de la remarque de la plaignante qu’elle estime que la présence du mot « mosquées » donne une connotation musulmane à cet endroit, mais il ne s’agit pas pour autant de la preuve d’un parti pris en faveur d’une religion aux dépens d’une autre. Le Temple a été détruit en l’an 70 de notre ère par l’empereur Titus lors de la prise de Jérusalem par les Romains qui, à l’époque, étaient polythéistes. Cet événement a donc précédé de plusieurs siècles la fondation de la religion musulmane. Le dôme du Rocher, surmonté par son immense coupole dorée, y fut achevé en l’an 691 après la conquête arabe de Jérusalem. Les mosquées Al-Aqsa et Al-Bouraq se sont ajoutées plus tard. Encore aujourd’hui, malgré l’occupation israélienne de Jérusalem-Est, l’endroit est sous la juridiction de la Jordanie; il est géré par le Waqf, soit l’administration des biens musulmans; et l’État hébreu interdit toujours aux juifs d’y faire la prière. La dimension musulmane de l’endroit n’est pas le résultat d’un parti pris, mais la conséquence d’événements historiques millénaires.

La deuxième raison pour laquelle je rejette l’affirmation voulant que « Radio-Canada utilise seulement le nom musulman, soit "esplanade des Mosquées" », tient au fait que cela est faux. J’ai examiné plusieurs des reportages publiés ou diffusés par Radio-Canada, et sauf de très rares exceptions, ils mentionnent que l’endroit est aussi appelé le mont du Temple par les juifs. Il arrive cependant que, sur son site web d’information, Radio-Canada publie intégralement des textes de nouvelles provenant d’agences de presse étrangères. Certains peuvent omettre l’utilisation du terme « mont du Temple », mais quelques cas isolés ne permettent pas d’en faire une règle générale.

3. Le précède

Plus tôt, j’ai traité des deux occurrences du terme « esplanade des Mosquées » dans le reportage de Frédéric Nicoloff et j’ai conclu qu’elles respectaient les règles d’exactitude, d’équilibre et d’impartialité des NPJ. J’avais omis d’examiner la toute première utilisation de l’expression, soit lors de la présentation du reportage par l’animatrice Catherine Gauthier.

La principale qualité d’une introduction – que l’on appelle souvent « le lead » ou « l’amorce » d’un reportage – est de synthétiser la nouvelle de manière claire et concise. Or, la nouvelle du jour ne portait pas sur la revendication du lieu par deux religions, mais sur les affrontements violents qui venaient de s’y produire. Il était donc tout à fait approprié et conforme à l’exactitude de dire que « trois assaillants ont tué par balles deux policiers israéliens dans la vieille ville de Jérusalem avant d’être pourchassés et tués sur l’esplanade des Mosquées ». Le rappel à l’effet que l’endroit est aussi revendiqué par les juifs – pour qui il s’agit du mont du Temple – trouvait davantage sa place naturelle dans le reportage lui-même.

J’ai la conviction que mon prédécesseur, Pierre Tourangeau, n’a jamais cru qu’il faille parler de « mont du Temple » à chaque fois que l’on emploie le terme « esplanade des Mosquées », encore moins que l’on utilise systématiquement la contraction artificielle « esplanade des Mosquées/mont du Temple ». En plus d’être inélégante, une telle formule alourdirait indûment la livraison du texte et, selon les circonstances, elle risquerait de nuire à sa compréhension. Il s’agirait à mon avis d’un mauvais compromis.

4. La notion d’espace rédactionnel

Dans sa réponse à la plaignante, Radio-Canada a invoqué la notion d’espace rédactionnel pour justifier l’absence occasionnelle du terme « mont du Temple » en écrivant qu’il peut arriver que, « dans un court compte rendu, le journaliste utilise le terme le plus communément admis dans la presse francophone, sans qu’il faille y voir une prise de position ».

Cela avait conduit la plaignante à faire deux remarques dans sa demande de révision. D’abord, écrit-elle, « on parle ici d’ajouter trois petits mots – mont du Temple – pas tout un paragraphe ». Ensuite, à propos de l’affirmation voulant que tous les grands médias francophones dans le monde nomment ce lieu « esplanade des Mosquées », elle demande : « Mais est-ce que le Québec est encore une colonie française? »

Sur la question du manque d’espace, il semble évident que cette contrainte ne peut être invoquée lorsqu’il s’agit d’un texte rédigé par Radio-Canada et publié sur son site web. Il en va cependant autrement pour un bulletin d’urgence – un flash info qui tient en une ou deux lignes – ou une brève dépêche qui ne contient souvent qu’un ou deux courts paragraphes et pour lesquels on s’attend généralement à ce qu’ils soient suivis d’un texte plus étoffé lorsque des informations supplémentaires sur la nouvelle seront disponibles.

En ce qui concerne les reportages radio ou télé, je partage l’avis de la plaignante à l’effet que le manque de temps ne devrait pas être une excuse, mais seulement lorsque la nouvelle porte sur un événement qui est la conséquence de la dispute israélo-palestinienne ou juive-musulmane entourant ce lieu symbolique de part et d’autre. Encore une fois, il ne s’agit pas de faire une concession à l’une ou l’autre partie, mais plutôt de situer les événements dans leur contexte politico-religieux. Mme Spigelman a raison : cela peut se faire avec une économie de mots lorsque nécessaire. Un bon exemple en est le texte qui a été présenté au Téléjournal de fin de soirée, le 14 juillet 2017, en lieu et place du reportage de Frédéric Nicoloff pour lequel, justement, il n’y avait plus d’espace. J’en cite un extrait :

« Trois Arabes israéliens ont abattu deux policiers israéliens près de l’esplanade des Mosquées, le troisième lieu saint de l’islam. L’endroit est aussi appelé le mont du Temple par les juifs et se trouve tout près du mur des Lamentations, le lieu le plus sacré du judaïsme (…). »

Enfin, je ne partage pas l’avis de la plaignante à l’effet que l’utilisation par Radio-Canada du terme « esplanade des Mosquées » serait le reflet d’une mentalité de colonisé. Comme je l’ai expliqué en introduction de révision, le vocabulaire est une affaire de convention dont la principale raison d’être est de permettre de se faire comprendre. J’ignore qui est le premier « responsable » de l’utilisation du terme, mais « esplanade des Mosquées » s’est imposé avec le temps, sans doute en partie parce qu’il s’agit d’une excellente description de l’endroit qu’il désigne plutôt que d’une traduction de l’expression arabe (al-Haram as-Sarïf/Noble sanctuaire) ou de celle en hébreu (Har Habait/mont du Temple). En ce sens, le terme « esplanade des Mosquées » est non seulement correct, il est même plus neutre en terme politico-religieux. C’est un fait qu’« esplanade des Mosquées » n’a pas d’équivalent dans la langue anglaise – où les médias utilisent principalement le terme « Temple Mount ». Chaque langue possède son propre génie. Certains mots ou expressions parviennent mieux à décrire la réalité dans une langue que dans une autre. Ce n’est pas être colonisé que de privilégier une expression qui s’avère un meilleur outil pour se faire comprendre que la traduction littérale d’un terme d’une autre langue.

Cela me conduit d’ailleurs à examiner les outils linguistiques mis à la disposition du personnel journalistique de Radio-Canada sur la question soulevée par la présente plainte. Il y en a deux : le glossaire sur le Moyen-Orient de la direction de l’Information de Radio-Canada, et le site linguistique de Radio-Canada.

5. Des outils contradictoires

Pour l’examen de cette plainte, j’ai rencontré le journaliste Frédéric Nicoloff qui est affecté à la narration des reportages internationaux à la radio et à la télévision de Radio-Canada. Il m’a dit qu’à sa connaissance, il n’y avait pas de directive claire sur l’utilisation des termes « esplanade des Mosquées » ou « mont du Temple ». On aurait peine à lui donner tort.

Le glossaire sur le Moyen-Orient est présenté comme une adaptation française du Middle East Glossary de la CBC, qui a ensuite été « augmenté et approuvé par la direction de l’Information de Radio-Canada ». Il ne comprend aucune fiche signalétique portant spécifiquement sur la désignation de « l’esplanade des Mosquées » ou du « mont du Temple ». Cependant, on y trouve deux références indirectes, l’une dans la fiche sur le « mur occidental », l’autre dans celle sur le « Vieux-Jérusalem » :

« Mur occidental (n.m.)

Traduction de Western Wall, connu en français comme le mur des Lamentations. Dans le Vieux-Jérusalem, selon la tradition, c’est ce qui reste du mur ouest du temple d’Hérode. Cette construction fut détruite par les Romains en l’an 70. C’est aujourd’hui un mur de 500 mètres de longueur qui soutient l’immense esplanade du mont du Temple, principal lieu saint du judaïsme. L’endroit est aussi sacré pour les musulmans. C’est le troisième lieu saint de l’Islam sunnite après La Mecque et Médine. Sur cette esplanade qui domine le mur des Lamentations sont construits les deux mosquées Al-Aqsa et le dôme du Rocher. »

« Vieux-Jérusalem (n.m.)

L’ancienne ville fortifiée fait partie de Jérusalem-Est. On y trouve des sites religieux historiques importants pour le judaïsme, l’islam et le christianisme. Ce que les juifs appellent le mont du Temple correspond à Haram al-Sharif, ou le noble sanctuaire, pour les musulmans. Il abrite la coupole du Rocher. Au pied du flanc ouest du mont du Temple se trouve le mur occidental, également connu comme le mur des Lamentations, l’un des plus importants sites sacrés du judaïsme. »

Enfin, le site linguistique de Radio-Canada ne possède aucune fiche signalétique concernant le « mont du Temple » ou son appellation anglaise « Temple Mount ». Par contre, on y trouve une fiche intitulée « esplanade des Mosquées » :

« Esplanade des Mosquées (n.f.)

Lieu saint situé à Jérusalem. Nota : Le générique esplanade s’écrit tout en minuscule. Le spécifique Mosquées prend une majuscule initiale.

Exemple : Le dôme du Rocher se trouve sur l’esplanade des Mosquées. »

Je note que le personnel du site linguistique de Radio-Canada fait un effort particulier et louable pour s’adapter à l’actualité. Ainsi, il a pris l’habitude de mettre en vedette sur sa page d’accueil les termes qui sont au cœur de l’information à tout moment de l’année. En juillet, la fiche sur l’esplanade des Mosquées s’est ainsi retrouvée dans la section « dans l’actualité ».

Il me semble évident que les directives ou suggestions contenues dans ces deux sources sont confuses, incomplètes et contradictoires. L’une préconise l’usage du terme « esplanade des Mosquées », l’autre n’en fait même pas mention mais parle de l’« esplanade du mont du Temple ».

Le glossaire du Moyen-Orient contient aussi plusieurs inexactitudes. Je me limiterai à noter celles qui concernent la présente plainte : le dôme du Rocher n’est pas une mosquée, mais plutôt un sanctuaire. La deuxième mosquée se trouvant sur l’esplanade des Mosquées porte le nom de mosquée Al-Bouraq. Par ailleurs, je crois qu’il est insuffisant de dire que le mur des Lamentations est « l’un des plus importants sites sacrés du judaïsme ». Comme la plaignante l’affirme, et comme Frédéric Nicoloff l’a dit dans son reportage, j’estime qu’il serait approprié d’être plus précis et d’écrire qu’il s’agit du lieu « le plus sacré du judaïsme » ou encore du principal lieu saint pour les juifs.

On aura compris de tout ce qui précède que je privilégie l’usage général de l’appellation « esplanade des Mosquées » et qu’il serait souhaitable que la fiche du site linguistique contienne une note précisant que ce lieu est aussi appelé le mont du Temple par les juifs. La fiche devrait également offrir un renvoi au glossaire sur le Moyen-Orient que l’on aura auparavant pris soin de revoir et de clarifier afin de donner sa cohérence à l’ensemble.

Conclusion

Le reportage de Frédéric Nicoloff, présenté le 14 juillet 2017 au Téléjournal Midi sur les ondes d’ICI Radio-Canada Télé, respectait les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada en vigueur. Cependant, les directives de Radio-Canada concernant la désignation de l’esplanade des Mosquées, un site aussi appelé mont du Temple par les juifs, sont confuses et contradictoires, et elles mériteraient d’être revues.

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