Quand des questions sont perçues comme des affirmations (24/60)

Révision de Guy Gendron, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à l’encontre de l’animatrice Anne-Marie Dussault qui, lors de l’émission 24/60 diffusée à ICI RDI le 25 septembre 2017, aurait fait montre de partialité dans ses échanges avec le journaliste Jean-Philippe Robillard.

LA PLAINTE

Le 26 septembre 2017, M. Normand Cusson a porté plainte contre l’animatrice Anne-Marie Dussault, lui reprochant le manque d’impartialité dont elle aurait fait preuve lors de l’édition du 25 septembre 2017 de son émission 24/60 sur les ondes d’ICI RDI. Le journaliste Jean-Philippe Robillard venait y présenter certains extraits de son enquête sur les groupes d’extrême droite au Québec, qui allait faire l’objet d’un reportage plus tard ce soir-là au Téléjournal. Le plaignant écrit :

« Dans le cadre de ces 10 minutes, on a montré entre autres deux extraits de gens ordinaires, pas des leaders ni des porte-paroles, qui disaient sans véhémence leur désarroi devant la société actuelle et leur attirance pour ces groupes qui formulent leurs craintes. Le spectateur que je suis trouvait plutôt émouvantes ces confessions faites en toute confiance par des gens ordinaires. On n’entend pas souvent ces voix, probablement les mêmes que celles qui ont élu Trump aux USA. Une dame prenait même le soin de préciser qu’elle n’était pas raciste pour autant mais qu’elle sent son pays envahi.

Mme Dussault, elle, n’a pas été émue mais plutôt choquée. Après un premier extrait, elle s’est exclamée : "Mais c’est de la paranoïa!" Après un deuxième, elle est revenue avec : "Ah, l’islamophobie!" Les deux fois, son soupir d’incrédulité alliait superbement condescendance et exaspération contenue.

Dans n’importe quel contexte journalistique, un jugement aussi coupant à partir de 20 secondes de témoignages d’inconnus serait à dénoncer. Ici, on peut trouver l’affaire d’autant plus grave qu’on parle d’un sujet très sensible encore peu exploré. Avoir une idée toute faite, si vite, et commenter sur le ton compassé de quelqu’un qui ne veut pas en entendre plus, c’est proprement irresponsable. »

Comme le veut la procédure, j’ai demandé au service de l’Information de Radio-Canada de répondre à la plainte.

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

Le 26 octobre 2017, le service d’Éthique journalistique de Radio-Canada a répondu au plaignant sous la plume de M. André Dallaire. Il a d’abord rappelé les faits :

« Après avoir entendu une militante de Storm Alliance exprimer sa crainte que des vagues d’immigration irrégulière comme celle des semaines précédentes finissent par noyer la culture québécoise, l’animatrice s’adresse au journaliste : "Mon Dieu, on fait de la paranoïa un peu là-dedans, non?"

Un peu plus tard, Mme Dussault ajoute :

"Alors, Storm Alliance, anti-islam radical, difficile de dire qu’ils ne sont pas xénophobes d’une certaine manière, non?" »

Selon la réponse de Radio-Canada, ces deux questions de l’animatrice « faisaient écho à des préoccupations abordées dans le reportage, c’est-à-dire la peur de perdre son identité culturelle à cause des immigrants et l’exploitation de cette peur à des fins politiques sous couvert de combattre l’islam radical ».

Radio-Canada estime qu’en s’exprimant ainsi, Mme Dussault a bien joué son « rôle » :

« Le rôle de l’animatrice d’une émission d’actualités, surtout si elle travaille dans le service public, c’est d’éclairer, d’expliquer les faits, de donner le contexte d’un événement, d’une déclaration, d’une politique, de faire état des réactions que la nouvelle suscite, d’en faire voir les conséquences, qu’elles soient positives ou négatives, bref, de dire les choses comme elles sont. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

Cette réponse n’a pas satisfait M. Cusson. Le 2 novembre 2017, il a demandé au Bureau de l’ombudsman d’intervenir, car l’explication fournie par M. Dallaire n’a pas réussi, écrit-il, « à effacer l’inconfort dont je faisais part dans ma lettre initiale ».

LA RÉVISION

L’inconfort dont parle M. Cusson se rapporte à quelques courtes phrases prononcées par Anne-Marie Dussault lors de son entrevue avec Jean-Philippe Robillard. Selon lui, elles contenaient des affirmations manquant d’impartialité, exprimant une opinion personnelle irrespectueuse des gens ou des groupes dont elle parlait, et faisaient preuve de condescendance à leur égard.

Les règles en cause

L’étude de ces reproches nécessite de se rapporter à plusieurs notions des Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada, soit celle de « servir l’intérêt public » et les valeurs d’équilibre et d’impartialité. Voici les définitions qu’en donnent les NPJ :

Servir l'intérêt public

« Notre mission est d'informer, de révéler, de contribuer à la compréhension d'enjeux d'intérêt public et d'encourager la participation des Canadiens à notre société libre et démocratique. »

Équilibre

« Nous contribuons aux débats sur les enjeux qui touchent le public canadien en présentant une diversité d'opinions. Nos contenus d'information, dans tous nos médias, offrent un large éventail de sujets et de points de vue.

Lorsque nous abordons des sujets controversés, nous nous assurons que les points de vue divergents sont reflétés avec respect. Nous tenons compte de leur pertinence dans le cadre du débat et de l'ampleur du courant qu'ils représentent.
Nous nous assurons également de présenter ces points de vue dans un délai raisonnable. »

Impartialité

« Notre jugement professionnel se fonde sur des faits et sur l'expertise. Nous ne défendons pas un point de vue particulier dans les questions qui font l'objet d'un débat public. »

Étude du grief

La plainte de M. Cusson est intéressante, car elle illustre à quel point les questions posées par un animateur peuvent être interprétées comme étant des affirmations. Selon le plaignant, Anne-Marie Dussault se serait exclamée : « Mais c’est de la paranoïa! », puis « Ah, l’islamophobie! ».

Les faits sont différents. Examinons-les dans leur contexte.

Le journaliste Jean-Philippe Robillard venait de présenter deux courts extraits d’entrevue avec des militantes du groupe Storm Alliance. La première, à laquelle fait référence M. Cusson dans sa plainte, mettait en scène une coiffeuse qui affirmait qu’elle n’appréciait pas qu’on la qualifie de raciste parce que, disait-elle, « c’est pas une question de race, pas du tout. Ça serait des bons Blancs américains qui traverseraient, pis qui feraient la même chose, j’aurais autant de misère ». La deuxième dame allait plus loin que de dénoncer l’arrivée irrégulière de demandeurs d’asile comme celle d’un grand nombre d’Haïtiens, l’été dernier, en provenance des États-Unis. Elle exprimait une inquiétude exacerbée devant le phénomène plus général de l’immigration, en affirmant qu’au Québec, « on est en train de se noyer dans plein d’autres cultures. Pis, même, les Québécois, on va tout perdre, là. On va être quoi? On va être assimilés ».

Au retour de cet extrait, comme si elle en avait le souffle coupé, Anne-Marie Dussault eut cette simple réaction de consternation : « Mon Dieu. » Jean-Philippe Robillard dut reprendre la parole pour qualifier les propos qu’on venait d’entendre en les présentant ainsi : « Beaucoup d’inquiétude par rapport à l’autre », le terme « l’autre » désignant l’étranger, l’immigrant, le réfugié. C’est alors que l’animatrice lui demanda :

« Il y a de la paranoïa là-dedans, non? »

Elle posait une question. Il ne s’agissait pas d’une affirmation comme le suggère M. Cusson. Sans doute, cependant, on se trouve devant une interrogation qui ne prend pas la forme d’une question ouverte du genre :

« De quel type d’inquiétude parle-t-on ici? »

La question d’Anne-Marie Dussault orientait plutôt la réponse dans un axe précis, à savoir si le niveau d’inquiétude exprimée par la militante de Storm Alliance est si élevé qu’on pourrait le qualifier de paranoïaque.

Il est vrai que la paranoïa est, au sens strict, une forme de maladie mentale caractérisée par un sentiment de persécution irrationnel. Cependant, le terme est aussi utilisé dans le langage courant pour décrire une « grande méfiance » qui n’a rien de pathologique. La peur de voir les « Québécois » « tout perdre » et être « assimilés » par « plein d’autres cultures » peut-elle être une forme de « grande méfiance »? La question ne me paraît pas déraisonnable ni contrevenir aux NPJ de Radio-Canada.

Je note que le journaliste Jean-Philippe Robillard a tout de même semblé décontenancé par la question et qu’il ne s’est pas engagé dans cette avenue l’invitant à qualifier la position de la dernière militante de Storm Alliance que l’on venait d’entendre. Le téléspectateur peut donc n’avoir retenu que le terme « paranoïaque » contenu dans la question. Cette perception ne rend pas pour autant son utilisation inacceptable dans les circonstances.

Deuxième élément de sa plainte, M. Cusson reproche à Anne-Marie Dussault d’être « revenue avec : "Ah, l’islamophobie!" ».

Encore une fois, examinons les faits dans leur contexte. Le journaliste Jean-Philippe Robillard a présenté deux autres extraits d’entrevues avec, dans l’ordre, Sylvain Brouillette, porte-parole de La Meute, et Dave Tregget, président et fondateur de Storm Alliance. Les deux hommes y parlaient de l’implication active de leur groupe à l’approche des élections québécoises de l’automne 2018. Le premier, M. Brouillette, affirmait que La Meute prépare une « plateforme électorale » dont il refuse encore de commenter le contenu. Pour sa part, M. Tregget indiquait que Storm Alliance souhaite encourager les citoyens partageant ses idées à s’exprimer davantage. Il dit :

« Nous, on va s’impliquer de plus en plus au fur et à mesure que la campagne de 2018 va s’en venir. On veut vraiment avoir un impact sur les citoyens, pas pour leur dire pour qui voter, mais pour les conscientiser à faire leur devoir de citoyen de s’impliquer plus. »

Au retour de cet extrait, Anne-Marie Dussault dit :

« Alors, Storm Alliance, anti-islam radical. C’est difficile de dire qu’ils ne sont pas xénophobes d’une certaine manière, non? »

Je note que le terme retenu par M. Cusson dans sa plainte, soit le mot « islamophobie », n’a en fait jamais été prononcé. L’animatrice a d’abord dit « anti-islam radical », une expression qui, à l’évidence, décrit un large consensus dans la société québécoise, puisqu’il n’y a pas un seul parti politique ou groupe organisé qui se déclare en faveur de « l’islam radical ». Donc, dire d’une organisation qu’elle s’oppose à l’islam radical ne peut être perçu comme une insulte à son endroit. C’est même plutôt la norme sociale acceptée. Pourquoi Mme Dussault aurait-elle donc énoncé une telle évidence?

Il me semble que ce qu’elle voulait dire par là, c’est que Storm Alliance, lorsque des observateurs décrivent l’organisation comme étant d’extrême droite, anti-immigration ou anti-islam, réplique en se présentant sous une identité plus consensuelle, en se définissant elle-même comme « anti-islam radical », une étiquette qui agirait comme couverture inoffensive. C’est donc au deuxième degré qu’il faudrait comprendre cette phrase dans la bouche d’Anne-Marie Dussault, ce qui permet de mieux saisir la question qu’elle pose ensuite à Jean-Philippe Robillard :

« C’est difficile de dire qu’ils ne sont pas xénophobes d’une certaine manière, non? »

Dans le langage parlé, en situation d’improvisation comme à l’émission 24/60 qui se déroule en direct, il peut arriver qu’une cheville logique soit escamotée. C’est ce qui me semble être le cas ici de sorte que ma compréhension de la question d’Anne-Marie Dussault prend cette autre forme :

« Storm Alliance prétend qu’elle ne s’oppose qu’à l’islam radical, mais est-ce qu’au fond ce ne serait pas plutôt des xénophobes? »

On a établi que M. Cusson a fait une erreur en estimant que Mme Dussault a parlé d’ « islamophobie ». Une émission en direct passe rapidement, de sorte qu’il peut arriver que deux termes se télescopent pour en former un nouveau dans notre souvenir. Je ne peux donc rejeter sa plainte sous ce seul prétexte qui relève de la faute technique.

La question ne parlait pas d’islamophobie mais de xénophobie : est-ce plus acceptable?

La xénophobie est une forme d’hostilité ou de peur envers les étrangers ou certains groupes de personnes étrangères à notre communauté, qu’elle soit nationale, culturelle, ethnique ou religieuse. Ce sentiment de rejet est moins marqué que dans le racisme qui implique une haine de l’autre fondée sur la conviction de la supériorité du groupe auquel on appartient. La xénophobie est plutôt alimentée par une crainte de l’inconnu, la peur de perdre son identité propre.

Ce sont bien ces sentiments qu’exprimaient les deux militantes de Storm Alliance au début du segment de l’émission 24/60 portant sur la montée des mouvements d’extrême droite au Québec. Considérant que le leader de Storm Alliance, Dave Tregget, est un ancien membre des Soldats d’Odin, un groupe de type milice ouvertement anti-immigration, j’estime qu’il n’était pas déraisonnable qu’Anne-Marie Dussault essaie, par sa question, de briser le vernis de modération dont M. Tregget tentait de recouvrir son organisation. On venait de l’entendre tenir des propos somme toute vertueux, tout le monde étant en faveur du « devoir citoyen » et de la participation du plus grand nombre d’électeurs dans le processus politique. Mais au-delà de l’opération d’adoucissement de son discours et de son image, Storm Alliance ne s’alimente-t-elle pas de la xénophobie? C’est le sens que je donne à la question de l’animatrice et j’estime qu’elle était tout à fait appropriée dans les circonstances.

Je n’émettrais qu’une seule réserve qui a trait aux choix des étiquettes pour qualifier des gens plutôt que leurs idées. Il me semble plus respectueux d’éviter de juger les personnes en les réduisant à certains éléments de leurs pensées ou sentiments. Une personne peut dire une fausseté sans être menteuse pour autant. Dire qu’elle est menteuse, c’est juger ses intentions comme malveillantes. Il en va de même pour les questions concernant l’immigration, le vivre-ensemble ou le port des signes religieux dans l’espace public qui soulèvent des inquiétudes et des débats au Québec comme ailleurs.

La réponse de Radio-Canada à la présente plainte mentionne que le respect des faits exige « de dire les choses comme elles sont ». Cependant, la mission de Radio-Canada est non seulement de rapporter les débats de société, mais aussi de les éclairer de manière équilibrée, dans le respect des points de vue divergents. Un groupe propage des idées xénophobes, alimente la méfiance et l’intolérance? Il faut le dire, écouter et en parler pour le comprendre. Mais en qualifiant de xénophobes ceux qui adhèrent à ce discours, on court le risque de ne pas servir au mieux l’intérêt public en disqualifiant non seulement ces préoccupations, mais ceux qui les portent. Je ne prétends pas que c’est ce qu’a fait Anne-Marie Dussault de manière délibérée, son utilisation du mot « xénophobe » se situant dans le contexte d’une question posée, de surcroît, dans une émission en direct avec tout ce que cela implique d’improvisation. Néanmoins, je ne peux que souhaiter que le débat sur ces questions – un débat qui gagnera certainement en intensité au cours des prochains mois à l’approche des élections générales au Québec – ira au-delà des étiquettes afin de permettre un véritable échange sur les idées, les perceptions et les solutions.

Conclusion

Lors de son entrevue avec le journaliste Jean-Philippe Robillard, à l’émission 24/60 du 25 septembre 2017 sur les ondes d’ICI RDI, l’animatrice Anne-Marie Dussault n’a pas enfreint les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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