Le voile est-il un stéréotype? (La facture)

Révision de Guy Gendron, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à l’effet que l’émission La facture diffusée le 7 mars 2017 a alimenté les stéréotypes religieux en coiffant d’un voile une consommatrice au prénom arabe dans une animation graphique, manquant ainsi de respect à la communauté maghrébine en l’associant à une forme de prosélytisme religieux.

LA PLAINTE

Un auditeur, M. Pierre Lefebvre, a porté plainte, le 15 août 2017, contre une capsule intitulée Le fin mot de l’histoire sur une correspondance d’avions ratée, diffusée le 7 mars 2017 dans l’émission La facture sur ICI Radio-Canada Télé. Cette chronique, illustrée à l’aide de photographies et d’images d’animation, présentait le cas d’un couple de voyageurs, Fatima et Hakim, ayant été victime d’un problème de correspondance ratée entre deux vols lors d’une escale à Paris.

« Le hic, c’est que l’on a aussi jugé convenable d’affubler Fatima d’un voile islamique. Je vois mal comment notre société d’État qui nous met toujours et judicieusement en garde de ne pas créer d’amalgame ait pu si allègrement caricaturer tout un groupe de citoyennes. Les prénoms utilisés sont clairement d’origine arabe. Croyez-vous que l’on doive voiler les femmes arabes pour qu’elles puissent se reconnaître lorsqu’on les dépeint en image? Si c’est le cas, il y a clairement un profilage, nommez-le racial, ethnique ou religieux. » - Pierre Lefebvre

Dans un échange subséquent, M. Lefebvre a précisé sa pensée en écrivant qu’il ne verrait « aucune offense » si le personnage de Fatima illustré dans la capsule était une personne réelle qui portait effectivement le voile dans la vie courante. Cependant, dans le cas contraire, il estime que la représentation graphique utilisée par La facture a associé la communauté maghrébine à une forme de prosélytisme religieux, accentuant ainsi les stéréotypes et les préjudices dont elle est victime.

Comme le veut la procédure, j’ai d’abord demandé au service de l’Information de répondre au plaignant.

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

La responsable du service d’éthique journalistique de Radio-Canada, Mme Micheline Dahlander, a répondu au plaignant le 13 septembre 2017 en plaçant l’illustration du personnage de Fatima dans le cadre d’une meilleure représentation de la diversité culturelle de la Société. Elle écrit :

« L’initiative de la réalisatrice, en utilisant l’image d’une femme voilée, s’inscrit dans un contexte d’inclusion. Le voile fait partie de la diversité. Nous aurions pu également diffuser l’image d’une personne avec un turban, la motivation aurait été la même, soit montrer que notre société est diversifiée. »

La réponse ne précise pas si le cas rapporté dans la capsule est celui d’une personne vraiment prénommée Fatima qui, de surcroît, porterait réellement le voile. Elle laisse cependant entendre que c’est par souci de précision que l’on aurait présenté le personnage de Fatima portant le voile :

« (…) Le langage de la télévision est l’image. Un voile nous a semblé plus précis que la seule mention d’un prénom pour indiquer qu’il s’agissait d’une musulmane. » - Micheline Dahlander

Quoiqu’il en soit, Radio-Canada se défend d’avoir alimenté les stéréotypes par cette illustration. Les médias, rappelle-t-on, sont critiqués parce qu’ils ne parlent souvent des musulmans que dans le contexte de conflits, qu’il s’agisse d’attentats islamistes, de débats sur la laïcité ou sur la place des signes religieux ostentatoires dans l’espace public. Or, écrit Mme Dahlander au plaignant :

« Vous conviendrez que d’illustrer le cas d’une voyageuse, une femme voilée, aux prises avec un problème de correspondance d’avions ratée entre Paris et Copenhague est loin d’être un stéréotype, un cliché. Il ne s’agit pas du type de situation où l’on montre systématiquement une musulmane. »

En fait, explique la réponse de Radio-Canada, loin d’être une caricature des femmes d’origine musulmane, la capsule aurait plutôt le mérite de normaliser leur présence :

« Pourquoi utiliser l’image d’une femme voilée? D’abord, parce que de nombreuses musulmanes le portent au Canada, bien que d’autres font le choix contraire. Ainsi, on peut rencontrer des femmes portant le voile dans l’autobus, à l’université, dans les CPE, etc. Représenter une femme voilée ne doit pas être vu dans ce cas-ci comme l’expression d’un stéréotype, mais plutôt comme un reflet de la diversité canadienne. Et c’est d’ailleurs cette diversité culturelle que l’émission La facture a voulu célébrer par ce couple de musulmans. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

Insatisfait de cette réponse qu’il qualifie de « tendancieuse », M. Lefebvre en a appelé au Bureau de l’ombudsman. Selon lui, Radio-Canada « semble dangereusement errer » en prétextant vouloir célébrer la « diversité religieuse » canadienne avec cette capsule. Il écrit :

« L’importance de l’inclusion dans une société diversifiée et ouverte tient à la reconnaissance de l’autre dans ce qu’il EST, et non à ce qu’il pense ou croit. »

Pour illustrer davantage son argument, il imagine le cas d’une capsule portant sur un enfant allergique ayant subi un choc anaphylactique et qui s’appellerait Schlomo Bernstein. Et il se demande si l’émission La facture l’aurait montré portant des papillotes et une kippa?

« Ne trouvez-vous pas que peu importe le contexte, ces illustrations sont choquantes, stéréotypées, et constituent des clichés? Il y a fort à parier que plusieurs les considéreraient méprisantes. Ce choix, celui d’avoir encadré d’un voile le visage d’une femme au prénom à consonance arabe, ne peut que renforcer le préjugé ultime que les Maghrébines canadiennes se soumettent (ou sont soumises) à l’Islam. L’approche de La facture donne exactement l’impression que cette communauté est homogène et immuable, et cela conformément aux aprioris les plus désolants. » - Pierre Lefebvre

LA RÉVISION

Les règles en cause

Dans sa demande de révision, M. Lefebvre évoque à quelques reprises la Loi sur la radiodiffusion du Canada. L’administration de cette loi relève du CRTC, pas du Bureau de l’ombudsman dont le mandat porte sur l’application des Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada. J’ai la conviction que les deux textes sont compatibles, mais la révision de cette plainte se limitera à son examen en vertu des NPJ. Plusieurs des notions qu’on y retrouve sont ici en cause : les valeurs d’exactitude et d’équité, les exigences en matière de techniques de production et de langue, de même certains éléments de la mission de Radio-Canada concernant l’intérêt public et, bien sûr, le reflet de la diversité. Elles forment un tout et doivent donc être comprises dans leur complémentarité.

Commençons d’abord par la valeur d’exactitude :

Exactitude

« Nous recherchons la vérité sur toute question d'intérêt public. Nous déployons les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement à notre auditoire.

Les techniques de production que nous utilisons servent à présenter nos contenus d'une manière claire et accessible. »

Puisque la valeur d’exactitude évoque directement la question des techniques de production, voyons ce qu’en disent les NPJ :

Principes - Production

« En matière d'information, la forme est importante. Les techniques de production contribuent au sens de nos contenus et à leur impact. Elles permettent de capter l'attention et peuvent faciliter la compréhension. Notre utilisation des techniques de production respecte l'exactitude des faits et l'équité qu'exige la démarche journalistique. Nous devons donc faire des choix judicieux lorsque les contenus d'information sont présentés avec de la musique ou des effets visuels qui peuvent en colorer la perception ou l'impact.

Nous sommes honnêtes avec l'auditoire pour qu'il puisse bien situer les images, les sons et les propos dans le temps et dans leur contexte. Nous informons l'auditoire de l'emploi de certaines techniques, par exemple la reconstitution d'une scène, l'incorporation d'archives à des scènes d'actualité ou l'utilisation de procédés clandestins. »

Ainsi, les techniques de production doivent respecter non seulement la valeur d’exactitude, mais aussi celle d’équité. Voici comment les NPJ définissent la notion d’équité :

Équité

« Au cours de la collecte d'information et dans nos reportages, nous traitons les personnes et les organismes avec ouverture et respect.

Nous sommes conscients de leurs droits. Nous les traitons sans parti pris. »

La valeur d’équité renvoie donc aux notions d’ouverture et de respect, cette dernière étant particulièrement en cause dans la présente affaire. Il est utile de mentionner que les NPJ en parlent dans une section consacrée à la « langue ». Il s’agit donc d’un contexte particulier, mais qui, par extension, peut nous éclairer sur les objectifs des NPJ en matière de respect de la diversité :

Respect et absence de préjugés

« Nous choisissons notre vocabulaire de façon à respecter l'égalité des droits.

Par ailleurs, nous choisissons nos expressions de manière à respecter l'égalité des sexes, et nous privilégions les formes inclusives sans toutefois tomber dans la lourdeur excessive.

Nous sommes conscients de notre influence sur la perception de l'auditoire à l'égard des groupes minoritaires ou vulnérables. En règle générale, nous ne mentionnons pas l'origine nationale ou ethnique, la couleur, l'appartenance religieuse, les caractéristiques ou déficiences physiques, la maladie mentale, l'orientation sexuelle ou l'âge d'une personne, sauf lorsque cela est important pour la compréhension du sujet ou lorsque cette personne est recherchée et que ses caractéristiques personnelles facilitent son identification.

Nous évitons l'emploi de généralisations et de stéréotypes, de même que toutes images ou tous propos dégradants, offensants ou susceptibles d'alimenter les préjugés ou d'exposer des personnes à la haine ou au mépris. Nous sommes particulièrement prudents et précis lorsqu'il est question de criminalité.

Lorsque nous devons faire référence aux groupes minoritaires, nous choisissons le vocabulaire avec soin, en tenant compte de l'évolution de la langue. »

La question de la diversité se retrouve aussi en toutes lettres dans le préambule des NPJ où l’on décrit la mission de Radio-Canada. Deux de ces éléments de la mission sont ici utiles : celui de « servir l’intérêt public » et celui de « refléter la diversité » :

Servir l'intérêt public

« Notre mission est d'informer, de révéler, de contribuer à la compréhension d'enjeux d'intérêt public et d'encourager la participation des Canadiens à notre société libre et démocratique. »

Refléter la diversité

« Nous tenons à refléter fidèlement l'éventail des expériences et des points de vue des Canadiens. Nos informations doivent être pertinentes aux yeux des citoyens, quelles que soient leurs origines, perspectives et croyances, tout en étant conformes à nos valeurs. (…) »

Introduction

L’émission La facture diffuse régulièrement une capsule intitulée Le fin mot de l’histoire. Elle consiste à présenter un problème courant de consommation sous la forme d’une courte animation mettant en scène des personnages fictifs. Les situations qu’on y décrit peuvent être inspirées de cas survenus réellement à des consommateurs qui ont par la suite contacté l’équipe de La facture pour connaître leurs recours; elles peuvent découler de simples questions provenant du public ou encore d’événements liés à l’actualité. Les détails de l’histoire sont souvent inventés et les personnages animés qui les incarnent ne représentent pas des personnes réelles bien qu’ils servent à illustrer un problème concret. Les visages utilisés dans les animations proviennent d’une banque de photographies à laquelle Radio-Canada est abonnée : ce ne sont donc pas celles de personnes dont on décrit les problèmes de consommation.

Dans le cas de la capsule Le fin mot de l’histoire sur une correspondance d’avions ratée, le couple aurait pu être composé tout aussi bien de « Marie » et de « Pierre » que de « Fatima » et « Hakim ». Les conjoints fictifs partaient de Montréal en direction de Copenhague. Ils ne se rendaient pas dans un pays arabe ou musulman. Il n’y avait donc aucun motif éditorial de leur donner des prénoms d’origine arabe ou de coiffer Fatima d’un voile.

En choisissant de le faire, l’équipe de La facture a-t-elle usé de stéréotypes? A-t-elle caricaturé les femmes d’origine maghrébine en les présentant comme soumises aux hommes ou à Allah? A-t-elle donné l’impression que cette communauté est homogène et immuable, alimentant du même coup les préjugés dont elle est victime? Voilà les questions que pose M. Lefebvre dans sa plainte.

Étude du grief

J’ai rencontré l’équipe éditoriale de La facture pour comprendre ce qui l’a motivée à présenter les protagonistes de cette capsule sous les traits d’un couple d’origine arabe de confession musulmane. C’est l’animateur de l’émission, François Sanche, qui en revendique l’idée. Elle lui est venue après qu’on lui ait rapporté que La facture était l’une des émissions de Radio-Canada les plus écoutées par les néo-Canadiens. Nouvellement arrivés dans un pays dont ils ne comprennent pas tous les codes, victimes comme tous les autres consommateurs des magouilles de plusieurs commerçants peu scrupuleux, et doublement victimes du fait qu’ils ne connaissent souvent pas leurs recours ou qu’ils hésitent à faire valoir leurs droits, les nouveaux arrivants trouvent dans une émission comme La facture un outil de compréhension de leur société d’adoption, ce qui facilite leur intégration. Mais s’y reconnaissent-ils pour autant? C’est la question que s’est posée M. Sanche et c’est la raison pour laquelle il a proposé que, dans des capsules Le fin mot de l’histoire, l’on montre de temps à autre des protagonistes qui reflètent la diversité que l’on retrouve dans la société. En clair, il s’agit d’un moyen de sortir du modèle selon lequel le consommateur québécois ou canadien serait toujours illustré par des personnages de type caucasien. Il suffit d’aller dans la rue pour constater que la situation actuelle est beaucoup plus diversifiée. Si l’on s’entend sur la nécessité de mieux refléter cette réalité dans les émissions d’information de Radio-Canada, comment alors comprendre qu’un téléspectateur se soit offusqué de cette capsule?

M. Lefebvre ne s’oppose pas à ce qu’on ait choisi les personnages de Fatima et Hakim. Selon lui, leurs prénoms d’origine arabe et l’apparence de leur visage auraient été suffisants pour que le téléspectateur comprenne qu’il s’agit de gens provenant du Maghreb, ce à quoi il ne se serait pas objecté. De plus, il n’aurait rien vu de mal à ce que le personnage de Fatima soit représenté avec un voile s’il s’était agi d’une personne réelle portant le voile dans la vie courante. Il en a contre l’association que cette capsule présente, selon lui, entre les trois éléments suivants : être une citoyenne d’origine maghrébine; porter le voile; être « soumise à l’Islam ». Cela, croit-il, relève du stéréotype.

Il est indéniable que le port du voile est un sujet controversé. On a vu au cours des dernières années des gens que tout semblait jusque-là rapprocher adopter des positions diamétralement opposées sur la question. Ce fut le cas en particulier dans les organisations féministes, de même que chez les indépendantistes québécois ou dans la mouvance progressiste. Le voile – ce bout de tissu – a déchiré des alliances, des partis politiques et des amitiés sans que l’on parvienne à résoudre le différend, car le débat qu’il suscite semble heurter des valeurs profondément ancrées chez certains et susciter des émotions qui échappent aux arguments rationnels.

On comprendra facilement qu’il n’appartient pas à l’ombudsman de régler ce débat de société. Il doit se prononcer sur le respect – ou non – du code déontologique de Radio-Canada en matière d’information, soit les NPJ, dans les contenus présentés par le diffuseur public.

Pour ce qui est donc de la présente plainte, j’estime que puisqu’il est maintenant devenu courant de voir des femmes musulmanes coiffées d’un voile, je ne peux me rendre aux arguments du plaignant voulant que cela relève du stéréotype d’avoir présenté le personnage de Fatima en portant un. Cette représentation est fidèle à la réalité actuelle. Sans doute pas à celle de toutes les femmes d’origine arabe ou de confession musulmane, mais tout de même à celle d’une proportion importante d’entre elles.

M. Lefebvre se dit favorable aux principes d’inclusion et d’une meilleure représentation de la diversité. Cependant, son interprétation de ce que cela implique a des limites. Pour lui, il faut reconnaître l’ « autre » dans ce qu’il « EST, et non à ce qu’il pense ou croit ».

Je ne peux absolument pas souscrire à cette interprétation qui contrevient clairement à la mission de Radio-Canada et aux NPJ. Comme diffuseur public, Radio-Canada doit « refléter fidèlement l’éventail des expériences et des points de vue des Canadiens », dit la section Refléter la diversité; Radio-Canada est aussi tenue à offrir une information équilibrée, une notion que les NPJ décrivent ainsi :

« Nous contribuons aux débats sur les enjeux qui touchent le public canadien en présentant une diversité d’opinions. Nos contenus d’information, dans tous nos médias, offrent un large éventail de sujets et de points de vue. »

Ainsi, ce que les gens pensent doit être rapporté, montré, expliqué, même s’ils sont l’« autre », et peut-être même surtout lorsqu’ils sont un « autre » que l’on connaît mal. Il en va de même pour ce qu’ils croient, car j’estime que l’on ne peut pas le dissocier arbitrairement – pour tous et en toutes circonstances – de ce qu’ils sont. Cela fait partie du « large éventail » de points de vue qui cohabitent dans la société.

Le plaignant soutient que le fait de montrer Fatima avec un voile équivaut à « caricaturer » un groupe de citoyennes. Caricaturer est un terme qui a ici un sens péjoratif, celui de ridiculiser, de rendre grotesque, de déformer la réalité. Or, dans la capsule de La facture, Fatima représente une consommatrice victime de mauvaises circonstances, qui a subi un tort, et qui se demande quels sont ses recours. Elle n’a pas un problème typique d’immigrante, d’Arabe ou de musulmane. Ce qui lui arrive pourrait arriver à n’importe qui. Elle est comme tout le monde, l’une d’entre « nous », l’amie, la voisine, la collègue. Elle n’est pas l’« autre » bien qu’elle porte un voile. Je n’arrive donc pas à comprendre de quelle façon cela serait préjudiciable à l’ensemble des Maghrébines, qu’elles portent le voile ou non. Pour qu’il en soit ainsi, il faudrait que la simple vue d’un voile provoque chez les téléspectateurs un tel sentiment de dégoût, ou que cette coiffe rende celles qui la portent tellement risibles, qu’il faille, pour prémunir ces femmes de l’opprobre, cacher leur présence gênante. En somme que, pour leur bien, Radio-Canada voile le voile dont elles sont « affublées », car il s’agirait d’une image « choquante » ou même « méprisante » en société. Il y a sans doute certaines personnes chez qui le voile suscite ces sentiments, mais je n’ose imaginer un monde où l’on serait régi par de tels interdits qui m’apparaissent en outre incompatibles avec les NPJ, car ils équivaudraient à une forme de censure.

M. Lefebvre me demande si je crois « que l’on doive voiler les femmes arabes pour qu’elles puissent se reconnaître lorsqu’on les dépeint en image ». Sans doute pas puisque, dans les faits, certaines le portent et d’autres non. C’est justement pourquoi il serait tout aussi inacceptable que l’on « doive » voiler leur voile. Dans un cas comme dans l’autre, les notions d’« équilibre » et de « reflet de la diversité » demandent des réponses plus nuancées.

Il reste encore une question à éclaircir à propos de cette plainte. Dans sa réponse, Radio-Canada a déclaré que c’est par souci de « précision » que l’on avait choisi de faire porter le voile à Fatima. Or, comme on l’a vu, Fatima est un personnage inventé. On voulait donc précisément montrer une musulmane croyante qui, de surcroît, portait le voile alors que toutes les musulmanes croyantes n’en portent pas un. Comme on l’a vu plus haut, une section des NPJ (celle sur la « langue ») stipule qu’« en règle générale, nous ne mentionnons pas l’origine nationale ou ethnique, la couleur, l’appartenance religieuse (…) d’une personne, sauf lorsque cela est important pour la compréhension du sujet ou lorsque cette personne est recherchée et que ses caractéristiques personnelles facilitent son identification ». Pourtant, dans la capsule qui fait l’objet de cette plainte, l’appartenance religieuse des personnages n’était pas importante pour la compréhension du sujet.

Il n’y a cependant ni contradiction ni infraction aux NPJ, car il est évident que cette disposition a un but très précis : éviter d’alimenter les préjugés, particulièrement dans la couverture des faits divers. Quel est en effet la pertinence de dire que la police a arrêté « un Noir » ou « un musulman » pour vitesse excessive? Dirait-on que les policiers ont arrêté « un Blanc » ou « un chrétien » pour meurtre, une infraction pourtant beaucoup plus grave? S’il faut combattre « l’emploi de généralisations et de stéréotypes, de même que toutes images ou tous propos dégradants, offensants ou susceptibles d’alimenter les préjugés ou d’exposer des personnes à la haine ou au mépris », cela ne signifie pas pour autant qu’il faille gommer la représentation des différences d’origine nationale ou ethnique, de couleur ou d’appartenance religieuse. Au contraire, la représentation de la réalité objective d’une société pluraliste contribue à réduire les préjugés.

Conclusion

La capsule intitulée Le fin mot de l’histoire sur une correspondance d’avions ratée, diffusée le 7 mars 2017 dans l’émission La facture sur ICI Radio-Canada Télé, est conforme aux Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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