L'intérêt public et le salaire de Jaggi Singh (ICI Radio-Canada.ca)

Révision de Guy Gendron, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à l’effet que l’article intitulé Jaggi Singh : son salaire payé par les étudiants de l’Université Concordia, mis en ligne par ICI.Radio-Canada.ca le 23 août 2017, contenait plusieurs inexactitudes et qu’il n’était pas d’intérêt public d’y dévoiler le salaire du militant antifasciste et anarchiste.

LA PLAINTE

Le 24 août 2017, M. Jaggi Singh a porté plainte contre un article de la journaliste Cathy Senay le concernant, publié la veille sur le site ICI.Radio-Canada.ca sous le titre Jaggi Singh : son salaire payé par les étudiants de l’Université Concordia. La plainte, extrêmement concise, était la suivante :

« Votre article sur mon salaire n’est pas une nouvelle. Votre réclamation concernant mon salaire annuel est fausse : c’est environ 29 000 $ par année (pas 37 000 $). Je vous demande une correction.

Autre chose : GRIP Concordia est autonome de l’Université Concordia et notre source de revenus est une cotisation, pas "les droits de scolarité des étudiants". »

Plusieurs autres personnes ont aussi écrit au Bureau de l’ombudsman pour présenter des plaintes semblables, certaines étant plus élaborées dans leur formulation. L’un de ces plaignants a d’ailleurs demandé, comme M. Singh, une révision de son dossier, mais je ne vois pas l’utilité d’entreprendre deux démarches distinctes concernant la même affaire d’autant plus qu’il me semble aller de soi qu’il faille donner préséance à la plainte du principal intéressé, M. Singh.

Comme le prévoit la procédure, dans un premier temps, j’ai demandé au service de l’Information de Radio-Canada de répondre au plaignant.

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

Dans sa réponse datée du 25 août 2017, Radio-Canada défend l’exactitude de l’article et de la démarche journalistique suivie par la reporter, Cathy Senay. D’abord, au sujet du salaire de M. Singh, Véronique Lessard, première chef, Journalisme et Programmation à la station régionale de Québec, écrit :

« (…) Vous soutenez que le montant associé à votre salaire annuel n’est pas de 37 000 $ mais plutôt de 29 000 $. Notre journaliste fait mention de 37 000 $, certes, mais elle précise que le montant inclut le salaire annuel et les dépenses allouées. Ces informations sont disponibles dans le plus récent rapport annuel du Groupe de recherche d’intérêt public de Concordia (GRIP Concordia). Nous nous sommes appuyés sur une source solide pour rapporter une information d’intérêt public, le tout conformément à nos normes. »

Mme Lessard ajoute que la journaliste Cathy Senay a tenté de rejoindre M. Singh au bureau du GRIP (Groupe de recherche d’intérêt public du Québec, à Concordia) avant de publier son article, mais qu’un employé de l’organisme a indiqué qu’il en était absent. Mme Senay a aussi cherché à rejoindre M. Singh par l’intermédiaire du GRIP :

« Cet employé a reçu deux courriels précisant les sujets que désirait aborder notre journaliste, mais sans succès. Il revenait au GRIP de vous transférer ces courriels afin de vous donner l’opportunité de commenter, mais personne n’a donné suite à nos courriels. »

Enfin, sur la question de l’indépendance du GRIP vis-à-vis de l’Université Concordia, Radio-Canada soutient que l’article fait bien état de cette réalité puisqu’il inclut cette citation de la directrice des relations publiques de l’Université Concordia, Mme Mary-Jo Barr :

« Le groupe est indépendant et donc l’université n’est pas liée au mandat, de même qu’au travail de ce groupe. Ainsi, il serait inapproprié de commenter sa gouvernance. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

Insatisfait de cette réponse, M. Jaggi Singh a demandé au Bureau de l’ombudsman, le 28 août 2017, de revoir son dossier. D’une part, écrit-il, son salaire n’est pas digne d’intérêt. (La demande de révision étant rédigée en anglais, j’assume la responsabilité de sa traduction. Dans le cas présent, le plaignant a écrit : « My personal salary is not newsworthy. ») Il conteste aussi l’exactitude du chiffre rapporté et l’explication de Radio-Canada sur la source de cette information. Il demande qu’on lui indique quel est l’endroit dans le rapport du GRIP où l’on écrit qu’il gagne « un peu plus de 37 000 $ ».

Selon M. Singh, son salaire, incluant les frais mensuels de 80 $ qu’il peut réclamer, serait plutôt de l’ordre de 29 000 $.

Le plaignant estime que même si l’on admettait la pertinence de publier son salaire, la journaliste aurait dû s’abstenir de le faire tant qu’elle n’avait pas obtenu la confirmation du montant exact.

« Il n’y avait ni urgence ni intérêt public de publier l’information sans m’avoir donné la chance de la confirmer », écrit-il.

M. Singh rejette l’argument de Radio-Canada voulant qu’il était de la responsabilité du GRIP de lui transférer les courriels de Cathy Senay. Selon lui, la journaliste aurait dû le contacter directement comme plusieurs autres médias ont réussi à le faire.

« J’ai vérifié mes courriels et mes comptes de médias sociaux (Facebook et Twitter), et jamais Cathy Senay, celle qui a écrit l’article original, n’a tenté de me contacter personnellement. S’il vous plaît, corrigez l’information de votre reportage. Vous donnez au public qui a accès à votre article en ligne une fausse impression de mon salaire en exagérant la somme d’argent que je gagne annuellement. » - Jaggi Singh

En ce qui concerne la relation entre le GRIP et l’Université Concordia, le plaignant estime que l’article a erré en écrivant que le GRIP « est financé à même les droits de scolarité des étudiants ». Selon M. Singh, cela est faux et devrait aussi être corrigé.

« GRIP Concordia, comme il est clairement indiqué sur notre site web, reçoit une cotisation de la part des étudiants de l’Université Concordia, et nous sommes indépendants à la fois de l’université et des associations étudiantes. Votre article donne l’impression, en tentant de citer l’association étudiante (Concordia Student Union) et l’université qu’ils ont une responsabilité directe sur le GRIP ou sur moi, ce qui n’est pas le cas. » - Jaggi Singh

Une fois de plus, le plaignant demande que les erreurs factuelles de l’article soient corrigées, et il conclut son message ainsi :

« Je maintiens ma position de départ voulant que la révélation (inexacte) du salaire et du lieu de travail d’un individu ayant participé à une manifestation n’est d’aucun intérêt (« simply not newsworthy ») et qu’il s’agit de mauvais journalisme en regard du mandat de Radio-Canada. »

LA RÉVISION

Les règles en cause

L’examen de cette plainte nécessite de faire appel à plusieurs notions inscrites dans les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada, en premier lieu la valeur d’exactitude de l’information :

Exactitude

« Nous recherchons la vérité sur toute question d'intérêt public. Nous déployons les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement à notre auditoire. (…) »

Une autre section des NPJ vient compléter l’interprétation de cette clause en balisant le comportement approprié en cas d’inexactitude :

Agir de façon responsable

« Nous sommes conscients des conséquences de notre travail journalistique et de notre devoir d'honnêteté auprès des auditoires. Nous n'hésitons pas à corriger une erreur, si nécessaire, ni à effectuer un suivi lorsqu'une situation évolue de façon importante. (…) »

La plainte porte aussi sur la notion d’intérêt public, au centre du mandat de Radio-Canada en matière d’information. Les NPJ y font référence dans deux sections distinctes :

Servir l'intérêt public

« Notre mission est d'informer, de révéler, de contribuer à la compréhension d'enjeux d'intérêt public et d'encourager la participation des Canadiens à notre société libre et démocratique. »

Préserver notre indépendance

« Nous sommes indépendants des lobbies et des pouvoirs politiques et économiques. Nous défendons la liberté d'expression et la liberté de la presse, garantes d'une société libre et démocratique.

L'intérêt public guide toutes nos décisions. »

Introduction

L’article dont il est question dans cette plainte s’inscrit dans le contexte des manifestations qui s’étaient tenues à Québec quelques jours auparavant, soit le dimanche 20 août 2017. Pour mémoire, des militants d’un groupe appelé La Meute – que plusieurs observateurs décrivent comme « ultranationaliste » – avaient prévu marcher devant l’Assemblée nationale à Québec pour exiger un contrôle plus sévère de l’immigration. Un groupe de contre-manifestants, l’Action citoyenne contre la discrimination, a organisé une marche parallèle pour dénoncer ce qu’il estime être un discours raciste et xénophobe. D’autres manifestants, dont plusieurs se sont distingués par le port de masques et de cagoules, ont tenté de bloquer le passage des membres de La Meute et provoqué des heurts violents avec les policiers, qui ont d’ailleurs déclaré cet attroupement illégal. Lors de ces incidents, Jaggi Singh fut arrêté puis relâché. (Le 30 août 2017, on l’a formellement accusé d’entrave au travail des policiers et de supposition de personne.)

Le lendemain des manifestations, le lundi 21 août, le maire de Québec, Régis Labeaume, a publiquement pointé du doigt Jaggi Singh, le désignant comme le leader des militants ayant fait usage de violence : « Il faut absolument condamner le comportement tellement crétin des casseurs et des provocateurs de la bande de Jaggi Singh pour qui la violence est un moyen d’expression légitime. » En entrevue avec Michel C. Auger sur les ondes de Radio-Canada, questionné sur la légitimité de recourir à des gestes violents pour contrer les groupes comme La Meute, Jaggi Singh répondit que cela était justifié : « Oui, il ne faut pas cacher ça, et moi je suis prêt à assumer ça. Ce n’est pas une chose que je fais personnellement, mais il faut assumer ça. »

Étude du grief

C’est donc dans ce contexte que la journaliste Cathy Senay entreprit de s’intéresser à ce personnage controversé, désigné publiquement comme le principal fauteur de troubles par le maire de Québec. Jaggi Singh se présente lui-même comme un « militant antifasciste et anarchiste », mais que fait-il dans la vie en dehors de participer à des manifestations parfois marquées par la violence? Au nom de qui parle-t-il? Son employeur cautionne-t-il ses actions publiques?

Je considère que ces questions sont légitimes et d’intérêt public. Par ses gestes et ses déclarations pleinement assumées, M. Singh est devenu un personnage d’intérêt. Il n’est pas un simple citoyen exerçant sa liberté d’expression; il est le porte-étendard d’une cause, ce qui le met sous le feu des projecteurs des médias. Sa plainte soulève tout de même des interrogations : jusqu’où cette recherche pouvait-elle se rendre, et a-t-elle été effectuée de manière rigoureuse?

Je vais commencer par examiner l’exactitude de plusieurs faits que conteste le plaignant :

  1. Qui finance son salaire?

L’article de Cathy Senay affirmait dans le titre que « son salaire (est) payé par les étudiants de l’Université Concordia » puis, dans sa première phrase, qu’il « est financé à même les droits de scolarité des étudiants ». Pour sa part, Jaggi Singh écrit que « notre source de revenus est une cotisation, pas "les droits de scolarité" ».

Le fait qu’il s’agisse d’une cotisation des étudiants n’enlève rien au fait que cette cotisation est prélevée à même les droits de scolarité, comme cela est écrit en toutes lettres sur le site Internet du GRIP :

« Depuis 2007, touTEs les étudiantEs du premier cycle de Concordia sont automatiquement membres du GRIP Concordia grâce aux frais de 0,39 $ par crédit inclus dans leurs droits de scolarité. Depuis la session d’automne 2010, touTEs les étudiantEs du 2e cycle sont aussi automatiquement membres du GRIP Concordia grâce aux frais de 0,50 $ par étudiantEs par session inclus dans les droits de scolarité. »

Il était donc exact d’écrire que le salaire de Jaggi Singh est financé à même les droits de scolarité de l’Université Concordia d’autant plus qu’il s’agit à toutes fins utiles de la seule source de revenus du GRIP Concordia. Cette interprétation est en outre conforme à la définition qui se trouve dans le lexique du site linguistique de Radio-Canada pour qui les « droits de scolarité » comprennent l’ensemble de ce qui est réclamé aux étudiants. Cela inclut les frais afférents, frais d’association, dons, cotisations, frais de services, assurances diverses, etc.

  1. Le montant du salaire

L’article écrit que « c’est un peu plus de 37 000 $ que reçoit annuellement le militant Jaggi Singh, si l’on inclut le salaire et les dépenses allouées » alors que dans sa plainte, M. Singh affirme que cette information « concernant mon salaire est fausse : c’est environ 29 000 $ par année (pas 37 000 $) ».

D’abord, le plaignant a tort lorsqu’il laisse entendre que l’article a chiffré son salaire à 37 000 $ : ce montant y est plutôt présenté comme le total de son « salaire » et des « dépenses allouées ».

D’où vient ce montant? Dans sa réponse à la plainte de Jaggi Singh, Radio-Canada indique que « ces informations sont disponibles dans le plus récent rapport annuel du Groupe de recherche d’intérêt public de Concordia (GRIP Concordia). » Or, ce n’est pas le cas. Le dernier rapport annuel de l’organisme (disponible seulement en anglais), celui de l’année fiscale 2015-2016, ne révèle pas le salaire individuel des trois employés permanents qui y travaillent. Il indique plutôt à la page 30 que les salaires et les contributions obligatoires de l’employeur qui y sont associées, de même que les dépenses liées à leur programme de santé, ont représenté un montant total de 111 578 $. La journaliste Cathy Senay confirme que c’est en divisant ce montant par trois (le nombre d’employés permanents) qu’elle est arrivée à 37 192 $, soit « un peu plus de 37 000 $ ». Son article disait qu’il s’agit du salaire « et des dépenses allouées », sans doute le résultat de sa traduction de ce qui est décrit, dans le rapport financier comme le « Total Permanent Staff Expenses » et qui correspond plutôt, selon ma compréhension de l’affaire, aux salaires et contributions de l’employeur aux avantages sociaux de ses employés permanents.

Une moyenne a donc été présentée comme étant le montant individuel accordé à Jaggi Singh, sans autre corroboration. Cathy Senay admet d’ailleurs qu’elle n’a pas cherché à en vérifier l’exactitude puisque, dit-elle, il ne s’agissait pas de l’angle qu’elle poursuivait pour son article. Peut-être lui aurait-elle posé la question si elle avait réussi à rejoindre Jaggi Singh lors de ses appels au GRIP Concordia ou si ses courriels envoyés au GRIP lui avaient été transmis et avaient permis d’échanger avec lui, mais cela n’a pas été le cas.

J’ai eu accès aux nombreux courriels qu’elle a échangé avec le GRIP, l’association étudiante de Concordia et la direction de l’université, les 22 et 23 août 2017. Il n’y est jamais fait mention du montant du salaire de Jaggi Singh. Elle cherchait plutôt à savoir si son employeur, l’association étudiante et l’université endossent ses prises de position et ses gestes. L’article démontre que ses démarches ont été vaines. La seule réponse digne de mention fut celle de la directrice des relations publiques de l’Université Concordia, Mary-Jo Barr, à l’effet qu’elle ne pouvait commenter la gouvernance du GRIP puisqu’il est indépendant de l’université.

C’est ainsi que, faute de mieux, la question du salaire de Jaggi Singh est devenue l’élément central de l’article. Il comportait deux aspects : son origine et son montant. D’une part, Cathy Senay avait confirmé sa provenance en s’assurant que M. Singh était toujours à l’emploi du GRIP Concordia. Par contre, en ce qui concerne le montant du salaire, les circonstances auraient dû être une raison supplémentaire de présenter le chiffre de 37 000 $ pour ce qu’il est vraiment – une moyenne – ou alors il aurait fallu redoubler d’efforts, comme le demande la valeur d’exactitude des NPJ, pour en obtenir la confirmation auprès du principal intéressé. Or, le militant soutient n’avoir reçu aucun courriel directement de la journaliste ni aucun message de sa part sur les médias sociaux comme Facebook ou Twitter. Le fait qu’aucun des courriels envoyés au GRIP Concordia ne cherche à demander la confirmation du montant du salaire de Jaggi Singh montre que tous les efforts nécessaires n’ont pas été apportés à vérifier l’exactitude de l’information alléguée, soit celle de quantifier le salaire du plaignant.

Pour ma part, il m’est impossible de confirmer le montant du salaire de Jaggi Singh sur la base des informations qui étaient disponibles à la journaliste. Elle ne le connaissait pas non plus. Le chiffre de 37 000 $ n’est qu’une moyenne qui ne tient pas compte de la possibilité qu’il existe un écart de rémunération plus ou moins important entre les trois employés permanents du groupe. La valeur d’exactitude des NPJ n’est pas bien servie par un tel raccourci.

Ainsi donc, en l’absence d’une confirmation du salaire de M. Singh, il aurait mieux valu écrire qu’il est l’un des trois coordonnateurs de l’organisme et que la moyenne de leur rémunération totale avoisine les 37 000 $ annuellement. Cela aurait été à la fois conforme à la vérité – c’est-à-dire au mode de calcul utilisé par la journaliste pour arriver à ce chiffre – et cela aurait évité à Radio-Canada le reproche d’avoir publié une information confidentielle (ce qu’elle n’était pas puisque la journaliste n’y a pas eu accès) sans avoir auparavant tenté de la confirmer auprès du principal intéressé.

  1. La relation entre le GRIP, l’association étudiante et l’Université Concordia

Dans sa plainte, Jaggi Singh soutient que le GRIP Concordia « est indépendant à la fois de l’université et des associations étudiantes » alors que, selon lui, l’article « donne l’impression, en tentant de citer l’association étudiante et l’université, qu’ils ont une responsabilité directe sur le GRIP ou sur moi, ce qui n’est pas le cas ». Radio-Canada avait répondu à cet aspect de la plainte que « notre texte reflète cette réalité » (de l’indépendance du GRIP) puisqu’on y cite la directrice des relations publiques de l’Université Concordia, Mary-Jo Barr, tenant ces propos :

« Le groupe est indépendant et donc l’Université n’est pas liée au mandat, de même qu’au travail du groupe. Ainsi, il serait inapproprié de commenter sa gouvernance. »

Si je comprends bien le plaignant, le simple fait d’avoir mentionné dans le reportage que l’on avait demandé à l’association étudiante et à l’Université Concordia de commenter son comportement public aurait induit les lecteurs en erreur, leur donnant faussement l’impression que l’association et l’université avaient un lien avec le GRIP Concordia. M. Singh a raison de dire que l’organisme est indépendant puisqu’il dispose de sa propre structure de gestion et d’un conseil d’administration sans attache avec l’université ou l’association étudiante. Il est cependant inexact de prétendre pour autant qu’il n’y a aucun lien, à tout le moins moral, entre les trois entités.

On l’a vu, l’université perçoit à même les droits de scolarité les cotisations des étudiants qu’elle verse par la suite au GRIP, ce qui représentait en 2015-2016 la somme de 233 965 $, soit plus de 90 % du budget du groupe. L’université prélève cette somme parce que l’association étudiante qui finançait directement le GRIP depuis 1981 a tenu un référendum en 1989 qui « a déterminé que le GRIP aurait droit à un prélèvement sur les frais de scolarité payés par les étudiants », selon ce que l’on retrouve dans la section « L’histoire du GRIP » sur le site web de l’organisme. Il y a là un lien historique et financier indéniable, de sorte qu’il n’était pas déraisonnable que la journaliste Cathy Senay demande à l’association étudiante et à l’université ce qu’ils pensent du comportement public de Jaggi Singh, l’un des employés du GRIP Concordia.

Passons maintenant à la question de l’intérêt public de ces informations.

J’ai mentionné plus haut que le comportement public de M. Singh et ses déclarations dans les médias ont fait de lui un personnage d’intérêt, qu’il s’est lui-même jeté sous le feu des projecteurs. Il était donc légitime et d’intérêt public de chercher à en apprendre davantage sur le personnage.

En particulier, il était pertinent et d’intérêt public de révéler qu’il travaille pour un organisme, le GRIP Concordia, qui a pour mission « de soutenir la mobilisation citoyenne », qui favorise le « militantisme » en organisant « des manifestations » par l’intermédiaire de « groupes de travail » dont certains s’affichent comme « anarchistes » ou « radicaux ». De plus, cette information est librement disponible sur le site web du groupe, ce qui lui enlève tout caractère confidentiel.

Il était aussi pertinent et d’intérêt public de mentionner que le GRIP Concordia est financé à partir de cotisations prélevées sur les droits de scolarité des étudiants de l’Université Concordia. En conséquence, je considère qu’il était aussi raisonnable et d’intérêt public de demander à l’association étudiante et à l’Université Concordia de se prononcer sur les actions et les déclarations publiques de M. Singh, en particulier celles concernant la légitimité de la violence comme moyen d’expression.

Fallait-il pour autant révéler son salaire? Je n’ai aucun doute qu’en apprenant que M. Singh est payé à partir des droits de scolarité des étudiants de l’Université Concordia, plusieurs citoyens – en premier lieu un grand nombre d’étudiants pour qui les frais de scolarité grèvent une grande partie de leurs maigres revenus – se seraient interrogés sur la taille de son salaire. Cependant, l’intérêt du public est-il synonyme d’intérêt public?

Aucun test infaillible ne permet de départager ce qui est d’intérêt public de ce qui ne l’est pas. Ce qui est acceptable pour quelqu’un peut ne pas l’être pour un autre. S’il fallait se limiter à ce qui fait l’unanimité, la liberté et la diversité de l’information en souffriraient grandement. La prudence est donc de mise en la matière et il me semble que l’évaluation de la notion d’intérêt public d’une information doit porter sur son rapport – sa connexité – avec le sujet qui est l’objet du regard journalistique. J’ajouterais que la défense de la liberté de presse exige d’inverser le fardeau de la preuve dans l’application de ce test. Ainsi, en s’interrogeant sur l’intérêt public d’une information, il faut se demander s’il était déraisonnable que le journaliste ait estimé qu’elle méritait d’être rapportée considérant l’angle de traitement qu’il avait choisi pour aborder son sujet. Le test ne peut pas être celui du bon goût, ni celui du plus bas dénominateur commun.

Il est généralement admis que le salaire d’un individu est une information personnelle. Il y a cependant de nombreuses exceptions : les médias rapportent régulièrement les salaires d’artistes, d’athlètes professionnels, de dirigeants d’entreprises ou de diverses organisations, par exemple les universités. Il ne s’agit pas uniquement de cas où l’argent public est en jeu. La pratique la plus courante est cependant de parler de ces questions par catégories d’emplois, en utilisant des moyennes, par exemple pour les médecins généralistes ou spécialistes, les professeurs, les policiers, etc.

Dans le cas de l’article faisant l’objet de la plainte, était-il déraisonnable de parler de l’origine de son salaire (« les étudiants de Concordia »)? Je ne le crois pas, parce qu’il provient d’une clientèle à revenus généralement modestes et qui, pour une bonne part, ignorait sans doute qu’elle se trouvait à le payer. Était-il déraisonnable de donner l’ordre de grandeur de son salaire? Je ne le crois pas non plus. D’ailleurs cette information témoigne du fait que M. Singh en retire des revenus modestes, en conformité avec les principes qu’il défend.

Par contre, je n’aurais pas vu l’intérêt public de dévoiler le salaire exact de M. Singh si la journaliste y avait eu accès, par exemple à la suite d’une indiscrétion d’un collègue ou en trouvant par quelque moyen les renseignements personnels et confidentiels contenus sur sa fiche de paie ou sa déclaration de revenus. Le montant précis n’aurait apporté rien de plus à l’appréciation générale du dossier et sa divulgation aurait pu être considérée comme une atteinte à la vie privée de M. Singh. L’article a pourtant voulu donner l’impression que la journaliste détenait cette information alors qu’elle n’avait fait qu’une estimation approximative du coût de revient de son salaire pour son employeur, basée sur une simple moyenne, mais sans le mentionner. N’ayant jamais été en possession de renseignements personnels et confidentiels, Cathy Senay n’a donc pas pu dévoiler de tels renseignements.

Il reste une dernière question à examiner, celle relevant d’une des notions inscrites dans la mission de Radio-Canada, en introduction des NPJ, soit le devoir d’ « agir de façon responsable ». On y lit que « nous n’hésitons pas à corriger une erreur, si nécessaire, ni à effectuer un suivi lorsqu’une situation évolue de façon importante ».

Il me semble que dès la réception de la plainte de Jaggi Singh contestant le montant de son salaire rapporté dans l’article, Radio-Canada aurait dû faire preuve de transparence en admettant qu’il s’agissait à tout le moins d’une erreur par omission. Il aurait donc fallu apporter une modification à l’article pour expliquer que le chiffre, 37 000 $, était la moyenne des revenus annuels des trois coordonnateurs du GRIP Concordia, sans attendre pour cela que l’affaire fasse l’objet d’une révision de l’ombudsman. Aurait-il aussi fallu ajouter que le principal intéressé contestait ce chiffre et proposait plutôt celui de 29 000 $? Je comprends que le service de l’Information de Radio-Canada ait hésité à le faire, car il aurait alors publié une information personnelle dont celui qui la lui procurait contestait au même moment par voie de plainte à l’ombudsman l’à-propos de la divulguer. Et pour ajouter aux paradoxes de cette affaire, Jaggi Singh a accepté, en portant plainte à l’ombudsman, que son contenu devienne public, de sorte qu’il se trouve à y révéler un renseignement personnel que sa démarche visait à contester qu’il soit d’intérêt public …

Conclusion

L’article de la journaliste Cathy Senay, Jaggi Singh : son salaire payé par les étudiants de l’Université Concordia, mis en ligne par ICI.Radio-Canada.ca le 23 août 2017, était d’intérêt public. De plus, on n’y a pas dévoilé de renseignements personnels confidentiels puisque la journaliste n’en a jamais eu en sa possession. Cependant, la valeur d’exactitude et la notion d’agir de façon responsable, des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada, n’ont pas été bien servies par la décision de présenter comme avéré ce qui était, en fait, une simple estimation du salaire de M. Singh, et par le refus de le reconnaître à la première occasion.

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