L'émission Le 15-18 accusée de partialité généralisée. Qu'en est-il de la diversité? (Le 15-18)

Révision de Guy Gendron, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à l’effet que l’émission Le 15-18 offrirait de la « propagande gauchiste ininterrompue », en particulier dans les chroniques de Marie-France Bazzo et de Simon Jodoin, qui feraient « ouvertement campagne contre le PLQ à tous les jours ».

LA PLAINTE

Un auditeur, qui se décrit comme un fidèle d’ICI Radio-Canada Première, a porté plainte le 10 avril 2017 contre l’émission Le 15-18, présentée en fin d’après-midi dans la région de Montréal. Il écrit :

« Je suis outré par la propagande gauchiste ininterrompue qui est la norme des chroniques du 15-18, en particulier Marie-France Bazzo et M. (Simon) Jodoin du magazine Voir. Avec la belle complicité de Mme (Annie) Desrochers, toujours. »

Le plaignant se fait plus spécifique en s’en prenant à l’émission diffusée le jour même. Voici comment il présente les propos qu’y aurait tenus Marie-France Bazzo :

« Mme Bazzo a aujourd’hui appelé à voter contre le PLQ purement et simplement, et à voter pour le PQ. La dame a lu mot à mot la plateforme de Jean-François Lisée dans le dossier du racisme systémique au Québec en affirmant que c’était la seule avenue possible, la seule solution, et que l’approche du gouvernement n’est qu’une manœuvre électoraliste. Sans jamais avoir été élue, Mme Bazzo fait la leçon au gouvernement et énonce ses opinions comme si elles étaient paroles d’évangile. »

M. Côté déplore le manque de diversité des opinions entendues à l’émission en évoquant l’autre chroniqueur aux actualités, Simon Jodoin, qui y est invité en alternance avec Mme Bazzo :

« Autant Mme Bazzo que M. Jodoin utilisent clairement leur chronique pour attaquer le gouvernement élu, et comme ils sont conjointement à l’antenne chaque jour, Le 15-18 fait ouvertement campagne contre le PLQ à tous les jours. Ce ne sont pas tous les auditeurs du 15-18 qui sont des petites matantes gauchistes séparatistes à vélo. C’est pourtant à cette clientèle bien spécifique que s’adresse plus de 90 % des chroniques proposées par Mme Desrochers et son équipe. Il est honteux de la part du diffuseur public de permettre à une petite clique d’amis (c’est pratiquement la même gang que celle de l’émission du matin de Mme Bazzo) de faire de la propagande antilibérale. Ce n’est pas acceptable ni éthique. »

Selon le plaignant, « Mme Desrochers (…) et son équipe ont fait le choix éditorial de varger sur le gouvernement libéral sur tous les sujets possibles à tous les jours. Ce n’est pas acceptable de la part de Radio-Canada ».

Il conclut ainsi sa plainte :

« Le public est en droit d’exiger plus de neutralité de la part d’une émission destinée à tous les Montréalais. Pour mieux représenter la société dans son ensemble, il faudrait inclure dans les discussions des gens qui ne sont pas de gauche, séparatistes, provélo. N’est-ce pas là une fonction primordiale du diffuseur public? Je suis outré comme payeur de taxes. Information et chroniques sont une chose, propagande est une toute autre chose. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

Dans sa réponse au plaignant, le 17 mai 2017, le service de l’Information réfute ces affirmations. Sous la plume de Micheline Dahlander, chef du bureau de l’Éthique journalistique, Radio-Canada soutient d’abord qu’à l’émission du 10 avril 2017, « Mme Bazzo a émis ses opinions personnelles lors de sa chronique, mais n’a nullement "appelé à voter contre le PLQ" » comme le prétend la plainte.

Ensuite, Radio-Canada explique le rôle qu’occupe Mme Bazzo dans l’émission :

« Marie-France Bazzo n’est pas une journaliste, mais bien une chroniqueuse, une sociologue, invitée à faire valoir son point de vue sur des enjeux de société. En vertu de leur strict code d’éthique, les journalistes de Radio-Canada ne peuvent émettre d’opinions sur des sujets d’actualité ou politiques. Mais puisque CBC/Radio-Canada a non seulement le mandat d’informer, mais aussi la responsabilité d’offrir une diversité de points de vue à son auditoire afin d’enrichir le débat public, plusieurs émissions de radio et de télévision font appel à des collaborateurs, des chroniqueurs extérieurs, qui ont carte blanche pour exprimer leurs opinions. L’équilibre des points de vue s’évalue sur la durée, en analysant tous les contenus diffusés sur un sujet de manière globale, et cela sur une période d’un mois, d’une année. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

Cette explication n’a pas satisfait M. Côté qui, le jour même de sa réception, a demandé au Bureau de l’ombudsman d’intervenir. Déplorant le « penchant séparato-gauchiste qui sévit à Radio-Canada » et « le biais personnel de la dame qui a traité la plainte », M. Côté y va de plusieurs affirmations sur le manque d’impartialité de l’émission animée par Annie Desrochers :

« Il est indéniable que la majorité des chroniqueurs du 15-18 sont de gauche »; « jamais aucune des chroniques de (Marie-France Bazzo et Simon Jodoin) ne défend des idées de droite ou même de centre »; « surtout, à chaque chronique de cette petite clique de chroniqueurs, l’animatrice acquiesce et en rajoute », de sorte que, écrit-il, « il est impossible de prétendre que la diversité des points de vue est atteinte au 15-18, pas avec la brochette de chroniqueurs actuelle, pas avec une animatrice aussi biaisée ».

Alors que, dans sa réponse, Radio-Canada soutenait qu’à aucun moment la chroniqueuse Marie-France Bazzo n’avait appelé à voter pour le PQ (Parti québécois), le plaignant insiste que c’était bien là le sens de ses propos, le 10 avril 2017. Il écrit :

« Si reprendre pratiquement mot pour mot le discours de Jean-François Lisée, ses accusations de la journée, ce n’est pas clairement demander à voter pour le PQ, alors vous ne suivez pas l’actualité. Écoutez les trois chroniques (hebdomadaires) de Mme Bazzo pendant un mois, elle reprend le discours de (M.) Lisée et attaque le PLQ dans l’écrasante majorité. Même en parlant de résilience concernant les inondations, elle a trouvé le moyen d’attaquer le PLQ. »

M. Côté se présente comme un « auditeur captif de Radio-Canada » puisqu’il dit trouver la publicité « ennuyante » sur les autres chaînes et leur français « atroce ». Or, affirme-t-il, « en tant que payeur de taxe (sic) en plein centre de l’échiquier politique (…) je ne peux accepter de voir un abus aussi flagrant de fonds publics à Radio-Canada à des fins de propagande. (…) La majorité des Montréalais votent pour les libéraux et ont une voiture, mais à écouter Le 15-18, nous serions tous des cyclistes séparatistes votant pour Projet Montréal ».

LA RÉVISION

Les règles en cause

L’étude de cette plainte exige de faire appel à plusieurs éléments du guide déontologique de Radio-Canada en matière d’information, soit les Normes et pratiques journalistiques (NPJ). Dans l’introduction de ce guide, la mission du diffuseur public est définie en ces termes :

Servir l'intérêt public

« Notre mission est d'informer, de révéler, de contribuer à la compréhension d'enjeux d'intérêt public et d'encourager la participation des Canadiens à notre société libre et démocratique. »

Refléter la diversité

« Nous tenons à refléter fidèlement l'éventail des expériences et des points de vue des Canadiens. Nos informations doivent être pertinentes aux yeux des citoyens, quelles que soient leurs origines, perspectives et croyances, tout en étant conformes à nos valeurs.

Nous nous engageons à refléter les diversités régionales et culturelles du pays et à favoriser le respect et la compréhension entre les régions. »

Préserver notre indépendance

« Nous sommes indépendants des lobbies et des pouvoirs politiques et économiques. Nous défendons la liberté d'expression et la liberté de la presse, garantes d'une société libre et démocratique.

L'intérêt public guide toutes nos décisions. »

Si ce mandat s’applique de manière générale à Radio-Canada, il est important de préciser que les NPJ n’ont pas une portée identique dans toutes les émissions du diffuseur public. Cela se conçoit aisément et, je dirais même, de manière intuitive : les auditeurs ou téléspectateurs ne s’attendent pas à un niveau de rigueur, de vérification ou de retenue dans les propos équivalents selon qu’il s’agisse d’une émission relevant du service de l’Information, comme le Téléjournal et Enquête, ou alors d’une émission de variétés ou d’un talk-show, même lorsqu’on y aborde des sujets reliés à l’actualité. C’est pourquoi les NPJ en définissent ainsi la portée :

Portée

« Les NPJ s'appliquent au personnel des nouvelles, des actualités et des affaires publiques ainsi qu'aux contenus d'information produits, diffusés et mis en ligne par ces équipes. (…)

Lorsqu'ils abordent des enjeux d'actualité, particulièrement lorsqu'il y a controverse, les émissions et contenus d'intérêt général ainsi que le personnel qui les produit pour tous nos médias doivent respecter les valeurs d'équilibre et d'équité, telles qu'elles sont exprimées dans les NPJ. C'est également ce que prévoit la Politique des programmes de Radio-Canada. (…) »

L’émission faisant l’objet de la présente plainte, Le 15-18, est justement une émission d’intérêt général de type magazine. Elle ne relève pas du service de l’Information, mais plutôt de la programmation Radio générale. Cela signifie que l’émission Le 15-18 est tenue, et encore seulement sur les questions d’actualité faisant l’objet de controverse, de respecter deux des cinq valeurs définies dans les NPJ, soit celles de l’équité et de l’équilibre :

Équité

« Au cours de la collecte d'information et dans nos reportages, nous traitons les personnes et les organismes avec ouverture et respect.

Nous sommes conscients de leurs droits. Nous les traitons sans parti pris. »

Équilibre

« Nous contribuons aux débats sur les enjeux qui touchent le public canadien en présentant une diversité d'opinions. Nos contenus d'information, dans tous nos médias, offrent un large éventail de sujets et de points de vue.

Lorsque nous abordons des sujets controversés, nous nous assurons que les points de vue divergents sont reflétés avec respect. Nous tenons compte de leur pertinence dans le cadre du débat et de l'ampleur du courant qu'ils représentent.

Nous nous assurons également de présenter ces points de vue dans un délai raisonnable. »

Il découle de ce qui précède que l’une des valeurs centrales des NPJ en matière d’information, celle de l’impartialité, ne s’applique pas aux émissions d’intérêt général. Il est important de le noter, puisque cette notion est un des principaux éléments de la plainte.

Introduction

Il est très difficile d’étudier ce genre de plainte portant sur la perception d’un auditeur ou d’un téléspectateur. Chaque être humain saisit la réalité à partir de sa propre expérience, de sa sensibilité, de ses valeurs, mais aussi de ses préjugés et de ses biais idéologiques dont il n’est pas toujours conscient. On peut sincèrement ressentir une émotion, être choqué ou amusé par des propos qui vont pourtant provoquer une réaction totalement inverse chez une autre personne, sans que l’une ou l’autre n’ait pour autant tort ou raison. C’est ainsi que pour certains, tel animateur ou journaliste est de droite ou de gauche, libéral ou péquiste, fédéraliste ou indépendantiste, pro ou antimusulman, nationaliste ou « multiculturaliste », etc., alors que la réalité peut être toute autre. Généralement, les étiquettes sont réservées aux personnes que l’on soupçonne de ne pas partager notre propre vision du monde. Ceux que l’on considère être « de notre bord » sont tout simplement « corrects », voire « impartiaux ».

Le Bureau de l’ombudsman reçoit régulièrement des reproches de cette nature. Il arrive même que certains journalistes et animateurs se fassent accuser un jour de quelque chose et le lendemain de son contraire. Habituellement, ces jugements reposent sur une perception diffuse et vague qui ne résiste pas au premier test auquel je les soumets en demandant à leurs auteurs d’offrir des exemples concrets les appuyant. Dans la plupart des cas, les plaignants n’arrivent pas à identifier des paroles ou des situations précises justifiant leur perception d’un biais. À l’inverse, la plainte de M. Côté se fonde sur quelques chroniques identifiables par leurs thèmes et leur auteure, soit Marie-France Bazzo.

Il y est aussi question de Simon Jodoin, mais de manière imprécise, sans cibler une chronique particulière ou un thème de chronique qui ferait problème au-delà du reproche général, soit celui d’énoncer « constamment (ses) opinions », de ne pas défendre « des idées de droite ou même de centre » et d’ « attaquer le gouvernement élu ».

Il en va de même à l’endroit de l’animatrice Annie Desrochers. Aucun des blâmes ne se fonde sur des paroles précises qu’elle aurait prononcées ou ne prétend qu’elle aurait dit une chose inexacte. « À chaque chronique », écrit M. Côté, « l’animatrice acquiesce et en rajoute ». Elle est « biaisée », dit-il, sans offrir d’exemple concret. Le plaignant affirme que c’est aussi le cas de « la dame qui a traité la plainte », soit Micheline Dahlander du bureau de l’Éthique journalistique au service de l’Information, sans qu’il n’explique ce qui lui permet d’arriver à une telle conclusion.

Étude du grief

J’ai écouté attentivement les deux semaines de l’émission Le 15-18 qui ont précédé la plainte de M. Côté, en particulier les chroniques de Mme Bazzo et de M. Jodoin qui sont présentées en alternance du lundi au vendredi aux environs de 16 h 22. J’ai aussi écouté certaines autres de leurs chroniques des mois précédents, en plus de celle du 11 mai 2017, pendant laquelle Mme Bazzo a parlé des inondations qui ont frappé plusieurs régions de l’Est du pays, car il en est question dans la demande de révision du plaignant. Je l’ai fait bien que cette chronique ait été diffusée après la plainte initiale et qu’elle n’ait donc pu faire l’objet d’une réponse du service de l’Information. Je m’en suis toutefois entretenu avec Sébastien Perron, le rédacteur en chef du Grand-Montréal à la Radio qui supervise Le 15-18.

Je vais d’abord étudier les faits rapportés dans la plainte, puis d’autres qui me semblent pertinents, pour ensuite examiner les conclusions qu’en tire M. Côté, et finalement commenter l’applicabilité des NPJ dans cette affaire.

Les faits rapportés dans la plainte

Le plaignant a raison : il serait inapproprié pour un chroniqueur de faire « ouvertement campagne » contre un parti politique ou de « reprendre mot à mot » le programme d’un autre. Les différentes émissions de Radio-Canada peuvent inviter des militants ou des politiciens pour accomplir cette tâche. Les chroniqueurs sont choisis – et payés – pour jeter un regard expert ou à tout le moins personnel sur la société, pas pour y faire du militantisme partisan.

Cependant, M. Côté a tort de reprocher à des chroniqueurs de donner leurs opinions. Le mandat de Radio-Canada, rappelons-le, est de « refléter fidèlement l’éventail des expériences et des points de vue des Canadiens ». Comme l’a mentionné la réponse au plaignant, il est exact que les journalistes du diffuseur public doivent éviter de donner leurs opinions personnelles, mais il en va autrement des chroniqueurs. Ils sont là exactement pour cela! Tout de même, il y a une différence entre exprimer des opinions personnelles et défendre l’orthodoxie d’une formation politique.

Reconnaissons néanmoins que, par définition, les opinions personnelles de quelque chroniqueur que ce soit, lorsqu’elles portent sur un sujet d’actualité controversé, vont inévitablement se rapprocher de la position défendue à ce moment-là par l’un ou l’autre parti politique. Cela ne signifie pas pour autant qu’il se fasse le propagandiste de ce parti. Ainsi, sur une autre question à un autre moment, ses opinions pourront coïncider avec celles d’une autre formation politique.

Ces considérations générales étant faites, venons-en précisément à la chronique de Marie-France Bazzo du 10 avril 2017. Je note d’abord que l’animatrice régulière, Annie Desrochers, était remplacée ce jour-là par Maxime Coutié. La chronique portait sur l’intention annoncée par le gouvernement québécois de tenir une consultation publique au sujet du « racisme systémique » au Québec. Voilà un sujet sur lequel il était tout à fait approprié que Marie-France Bazzo – une sociologue de formation – jette son regard. Comme le disait Radio-Canada, c’est la raison pour laquelle elle a été engagée comme chroniqueuse : faire valoir son point de vue sur des enjeux marquant l’actualité, soit offrir une analyse sociologique des grands événements et des petits travers de la société.

D’entrée de jeu, Mme Bazzo établit d’ailleurs l’objectif de sa chronique en posant la question suivante :

« Y a-t-il du racisme systémique (sous-entendu « au Québec »)… comme aux États-Unis? »

Elle y répond aussitôt :

« Je ne crois pas. Ça n’engage que moi, mais je ne crois pas. »

Certains auditeurs auront pu comprendre que pour Mme Bazzo il n’y aurait du racisme systémique que s’il se manifestait « comme aux États-Unis ». Je crois plutôt qu’elle voulait établir que le racisme systémique est un problème bien documenté aux États-Unis, mais qu’elle n’en a pas vu la démonstration au Québec. Elle reconnaît clairement qu’il s’agit d’un avis personnel « qui n’engage que moi ». On aurait sans doute pu préférer un avis appuyé sur la recherche sociologique, car cette discipline s’est penchée sur la question et la réponse qu’elle offre est peut-être plus nuancée. On ne peut cependant pas reprocher à Mme Bazzo d’avoir tenté de cacher derrière un paravent expert son opinion personnelle, admise volontiers comme telle.

Ayant ainsi évacué en deux phrases sa question de départ, Mme Bazzo procéda ensuite à une analyse beaucoup plus politique que sociologique de la décision du gouvernement de lancer une étude sur le racisme systémique, s’en prenant parfois avec vigueur au gouvernement de Philippe Couillard. Ainsi, elle estime qu’il :

« (…) Jette sciemment de l’huile sur le feu, sachant très bien que ce genre de débat sur le racisme systémique risque d’évacuer les nuances, risque de dégénérer. Il instrumentalise une situation qui n’est justement pas systémique, et il connaît très bien, par ailleurs, l’échéancier électoral. Parce que je pense que M. Couillard est motivé par les échéances des élections. Il est en train d’utiliser une situation précaire, des individus sincères qui voient du racisme systémique et le vivent, il est en train de créer un objet de wedge politic, de politique de l’affrontement. Il partage, il ne faut jamais l’oublier, la vision multiculturaliste de Justin Trudeau. Il y adhère vraiment. C’est une vision qui entraîne, selon moi, de la ghettoïsation basée sur les différences de races, de sexes, de religions. (…) Le PLQ est tellement allergique à l’idée même d’une nation québécoise, même dans le Canada – une nation québécoise dans le Canada – qu’il joue la carte multiculturelle en niant tout ce qui parle d’un sentiment national. »

Mme Bazzo offre ensuite la solution qui, à son avis, serait la plus « pressante », « raisonnable », « constructive » et « positive », soit l’intégration des immigrants à l’emploi, la reconnaissance des formations et la francisation.

« Ça ne prend pas un psychodrame pour trouver que c’est ça la réponse. Le PQ a eu ces propositions extrêmement censées sur le sujet. Or, M. Couillard ne veut même pas les recevoir puisque son objectif, c’est de montrer que le PQ fait partie du problème, et ultimement de jouer l’élection de 2018 là-dessus. C’est un problème vraiment instrumentalisé et ça crée des problèmes collatéraux qui ne sont pas très, très responsables. »

À la lecture de ces propos, on peut comprendre que le plaignant estime qu’ils soient à la fois anti-PLQ (Parti libéral du Québec) et pro-PQ. M. Côté conviendra toutefois que la chroniqueuse n’a pas pour autant « appelé à voter contre le PLQ ». Pour rappel, il ne devrait normalement pas y avoir d’élections générales au Québec avant l’an prochain. D’ici là, le gouvernement – comme tous les gouvernements à quelque période que ce soit de leur mandat – peut légitimement être l’objet de reproches, même sévères. Il s’agit là d’un des rôles des médias, de jeter un regard critique sur la société, les institutions qui la composent et ses dirigeants.

Selon le plaignant, cette fonction devrait être réservée aux élus. Il écrit :

« Sans jamais avoir été élue, Mme Bazzo fait la leçon au gouvernement et énonce ses opinions (…). »

Je suis en total désaccord. Dans une société démocratique où existe la liberté de parole et de presse, l’opinion et la critique ne peuvent être restreintes aux seuls députés et ministres.

La deuxième chronique de Mme Bazzo, à laquelle fait allusion M. Côté dans sa demande de révision, portait sur les inondations du printemps 2017. Diffusée le 11 mai, elle se présente comme un hommage aux victimes de cette catastrophe naturelle et à leur résilience. La chroniqueuse y jette un regard sociologique sur ce que les inondations ont permis de révéler. Elle signale en particulier les élans de solidarité de milliers de bénévoles. Elle salue aussi le renoncement à l’exploitation partisane de la situation par tous les politiciens de tous les ordres de gouvernements. « C’est le meilleur de l’humain qui s’exprime ici », a commenté Mme Bazzo. Après avoir cité en exemple le leader du PQ, Pascal Bérubé, et le ministre de la Sécurité publique, Martin Coiteux, elle signale une seule exception à ce comportement exemplaire en notant « la résistance du pitbull, la réplique cheap, pas nécessaire, déplacée du ministre Gaétan Barrette ». Pour mémoire, il avait réagi aux félicitations du PQ envers le gouvernement Couillard en écrivant un message sur le réseau social Twitter, disant y voir la reconnaissance par le PQ du « très grand avantage d’être au Canada, pays de solidarité ». Ce gazouillis a inspiré à Mme Bazzo ce commentaire :

« Comme si c’était le moment de faire de la petite politique, comme si c’est de ça dont on avait besoin. »

Je ne partage pas l’opinion du plaignant, à l’effet que la chroniqueuse a alors « trouvé le moyen d’attaquer le PLQ ». Sa critique s’est limitée au seul ministre Barrette. De surcroît, elle me semble tout à fait en concordance avec les avis et commentaires exprimés dans l’ensemble des médias, tous spectres politiques confondus. On ne saurait donc imputer à cette remarque une volonté d’influencer le vote contre le PLQ ou en faveur du PQ.

En résumé, les deux exemples précis évoqués par le plaignant ne constituent pas, comme il le prétend, un appel partisan aux électeurs à agir d’une manière ou d’une autre. Sans doute, dans le premier cas, on observe une critique très sévère du PLQ sur la question identitaire et un hommage aux propositions du PQ en la matière, Mme Bazzo ayant pris le soin de préciser qu’il s’agissait d’une affaire d’opinion personnelle. En ce sens, il semble que ce soit moins la chroniqueuse-sociologue qui parlait que la citoyenne. Cependant, cette situation ne relève pas en soi des NPJ de Radio-Canada, qui reconnaissent aux chroniqueurs le droit d’exprimer leur opinion. Le cas présent porte davantage sur l’application de la règle de la diversité, qui exige de jeter un regard plus large sur la programmation.

Les faits non rapportés dans la plainte

À l’écoute de nombreuses autres chroniques de Mme Bazzo, il appert que toutes les positions du PQ ne trouvent pas grâce à ses yeux, qu’elle peut être aussi critique des idées défendues par cette formation politique ou encore avoir des bons mots pour celles d’autres partis. Le plaignant m’a prié de me forger une opinion en écoutant un large éventail de ses chroniques. Il me permettra donc d’en rapporter quelques exemples qui vont dans le sens contraire de son avis.

Ainsi, le 27 mars 2017, Marie-France Bazzo chroniquait sur l’annonce du lancement en politique active de Gabriel Nadeau-Dubois sous l’étendard du parti QS (Québec solidaire). Elle en parla comme d’un « départ canon », se réjouissant en particulier de son intention de mettre la question de l’éducation publique au centre de son engagement politique. Elle estimait que l’arrivée du jeune leader charismatique risquait de gruger le PQ sur sa gauche et de le pousser à se déplacer au centre droit « sur le terrain de la CAQ (Coalition avenir Québec) ».

Deux jours plus tard, le 29 mars, commentant le budget présenté la veille par le gouvernement Couillard, Marie-France Bazzo saluait l’augmentation de 4 % des sommes consacrées à l’éducation, de même que celles dédiées au domaine de la santé :

« Soyons bons joueurs. On peut dire : "Ouf, un peu de répit." Il faut applaudir les investissements en éducation et en santé puisque c’est là qu’il y avait urgence d’agir. »

Le 1 mai, Marie-France Bazzo consacrait une partie de sa chronique à commenter le rapport de Paul St-Pierre-Plamondon invitant le PQ à se réinventer de manière à attirer la jeune génération.

« Ça reste quand même un réel défi », dit-elle, d’ouvrir ce parti à la diversité.

« La première des questions que je me suis posées, c’est : est-ce qu’il n’est pas trop tard quand on parle de la diversité, quand on parle des communautés (culturelles)? Les dommages de la charte des valeurs auprès des minorités ont été vraiment énormes. Il y a un clivage, (…) l’image du PQ a été vraiment entachée, connotée.

L’autre question, c’est : de combien de temps le PQ dispose-t-il pour changer d’image, pour changer de cap? C’est un parti qui voit une partie de son électorat s’éroder, aller vers QS, aller vers la CAQ. Donc le temps est quand même compté au PQ. Pourquoi les minorités iraient-elles vers le PQ qui se présente comme le PLQ, un peu moins corporatiste, un petit peu plus progressiste? (…) Quel est le projet du PQ? Ce n’est pas la clarté la plus limpide en ce moment. »

Voilà pour ce qui est de Marie-France Bazzo.

Je vais passer rapidement sur les chroniques de Simon Jodoin, le rédacteur en chef du périodique culturel Voir, que le plaignant accuse aussi de s’en prendre « tous les jours » au PLQ et de faire de la « propagande gauchiste ». Cette vision ne correspond pas à mon analyse de ces chroniques qui jettent un regard « anthropologique » sur les événements de l’actualité, avec un intérêt marqué pour ceux touchant les médias. J’y ai vu bien peu d’opinions politiques partisanes et, plus généralement, une grande ouverture d’esprit. À ce chapitre, je signale en particulier sa chronique fort nuancée du 6 décembre 2016 dans laquelle il s’est porté à la défense du chroniqueur Richard Martineau – pourtant un grand pourfendeur des « gauchistes » – dans la cause qui l’opposait au journal Ricochet.

Les conclusions tirées de ces faits

M. Côté a conclu de l’écoute de l’émission Le 15-18 qu’on y offre de la « propagande gauchiste ininterrompue » et qu’on y fait « ouvertement campagne contre le PLQ à tous les jours ». Pourtant les exemples cités plus haut montrent que les analyses de Mme Bazzo savent faire preuve de nuances, malgré son style assuré et parfois combatif. On ne peut donc prétendre qu’elle défend systématiquement la politique du PQ bien que, sur certaines questions, leurs positions puissent coïncider.

Dans le cas du chroniqueur Simon Jodoin, je n’ai rien pu trouver qui puisse justifier le blâme que lui adresse le plaignant indiquant un parti pris politique quelconque.

Pour ce qui est de l’animatrice du 15-18, Annie Desrochers, à qui M. Côté reproche le fait qu’elle « acquiesce et en rajoute », on conviendra que la nature de ce grief semble relever davantage de la forme que du contenu. J’ajouterais qu’il est dans la nature des choses qu’un animateur ne joue pas le contradicteur avec ses chroniqueurs qui sont, après tout, des membres de l’équipe. À la limite, il pourrait presque les laisser présenter leurs billets sans intervenir. On ne se trouve pas dans la même situation lorsque l’on reçoit des acteurs de l’actualité. L’animateur doit alors souvent relancer, recadrer, voire contredire son invité en jouant l’avocat du diable pour aller au-delà des réponses toutes faites. L’animatrice Annie Desrochers excelle à maintenir un climat décontracté et convivial avec ses collaborateurs et je n’y vois rien qui contrevienne à l’esprit ou à la lettre des NPJ.

Ces cas individuels ayant été analysés, j’aimerais maintenant aborder la question plus large soulevée par le plaignant et qui a trait à la diversité des points de vue dans l’émission Le 15-18. Selon M. Côté, « plus de 90 % des chroniques proposées par Mme Desrochers et son équipe » s’adresseraient à « des petites matantes gauchistes séparatistes à vélo ». En tout respect, je me dois d’abord de déplorer le ton sexiste de cette remarque qui me semble inappropriée. Néanmoins, la question mérite une réponse.

Comme son nom l’indique, Le 15-18 est une émission diffusée de 15 h à 18 h, soit 180 minutes par jour, du lundi au vendredi. Les chroniques de Marie-France Bazzo et Simon Jodoin y occupent environ huit minutes quotidiennement, soit moins que le temps accordé tous les jours à Yves Desautels, à la circulation, à Jean-Patrick Balleux aux sports, à Mélanye Boissonnault à la culture ou à Ève Christian à la météo. Je ne crois pas que l’on ait une seule fois remis en question l’impartialité en matière politique d’aucun d’entre eux. L’analyse politique est plutôt confiée à un journaliste d’expérience, Michel C. Auger, à propos de qui j’ai eu à me prononcer sur une (seule) plainte. On lui reprochait d’avoir été trop critique lors d’une entrevue avec le chef du PQ, Jean-François Lisée, et non trop complaisant. Parmi les autres collaborateurs réguliers, on retrouve Gérald Fillion à l’économie, un thème central du débat gauche-droite. À ma connaissance, personne ne l’a jamais accusé de professer des idées anticapitalistes. Le 15-18 présente aussi une chronique quotidienne sur l’actualité américaine avec Stéphan Bureau, et reçoit régulièrement la juge à la retraite Suzanne Coupal pour parler d’affaires judiciaires. Il s’agit de deux personnalités de grande probité dont les fonctions ne les amènent pas normalement sur le terrain de la politique québécoise.

On a donc peine à voir comment « plus de 90 % » du contenu de l’émission serait de tendance « gauchiste séparatiste ».

Clairement, M. Côté est irrité d’entendre à l’occasion des points de vue critiques envers les décisions ou les politiques du gouvernement québécois actuel et il y perçoit un biais idéologique de gauche ou indépendantiste. Or, je l’invite à se remémorer le débat récent sur l’augmentation de la rémunération des dirigeants de Bombardier. Marie-France Bazzo a eu, dans une de ses chroniques, des mots très sévères envers la position du gouvernement Couillard sur cette question, mais les reproches les plus aiguisés sont probablement venus dans d’autres médias de gens que l’on ne peut qualifier de « gauchistes à vélo », par exemple Michel Nadeau, ancien dirigeant de la Caisse de dépôt et placement du Québec, Alain Dubuc, Richard Martineau ou Éric Duhaime.

Enfin, concernant le reproche fait par le plaignant à l’émission et à ses chroniqueurs d’être trop orientés vers les adeptes du vélo ou les habitants du Plateau Mont-Royal, j’inviterais M. Coté à réécouter la chronique de Marie-France Bazzo du 5 avril 2017. Il pourra y entendre Mmes Bazzo et Desrochers s’amuser aux dépens des résidents du Plateau qu’elles n’habitent d’ailleurs ni l’une ni l’autre. Le prétexte en était le dévoilement du bilan routier du Québec montrant une forte augmentation (40 %) du nombre de piétons tués en 2016. La chroniqueuse en profita pour décerner « une mention spéciale aux piétons du Plateau Mont-Royal qui se croient vraiment inatteignables » alors que l’animatrice Annie Desrochers renchérissait par une remarque sarcastique : « Comme dans un champ. » Ce n’était pas encore assez pour Marie-France Bazzo qui la reprit : « Non, (pas comme dans un champ)… chez-eux, sûrs de leur bon droit. »

L’applicabilité des NPJ

Comme on l’a mentionné plus tôt, les NPJ ne s’appliquent pas intégralement aux émissions de la programmation générale, comme Le 15-18. Ainsi, l’une des valeurs centrales des NPJ en matière d’information, celle de l’impartialité, ne s’impose pas dans le cas présent. Les chroniqueurs peuvent y exprimer des opinions personnelles. Il est important de le rappeler, puisque cette notion est un des principaux éléments de la plainte.

Par contre, il est vrai que le mandat du diffuseur public est de refléter la diversité des points de vue et des opinions. Cela ne signifie toutefois pas que pour chaque idée exprimée sur une question, il faille lui en opposer une autre qui en soit le contraire. Si l’on avait demandé à Marie-France Bazzo de présenter et défendre les positions du PQ, il aurait en effet fallu trouver d’autres personnes pour lui donner le change, en particulier à droite de l’échiquier où se trouvent à la fois le PLQ et la CAQ. Or, le mandat de Mme Bazzo et de M. Jodoin est d’offrir un regard original, sociologique et anthropologique, sur l’actualité. De plus, ce ne sont pas les seuls points de vue exprimés lors de cette émission qui diffuse aussi des bulletins de nouvelles à chaque demi-heure. C’est sans compter la contribution des autres chroniqueurs ou des journalistes attitrés au 15-18, soit Danny Braün, Dominic Brassard et Francis Labbé. De surcroît, l’émission présente régulièrement des entrevues avec des experts ou des acteurs de l’actualité dont, lorsque le contexte le justifie, des députés de différentes formations politiques, y compris du PLQ.

L’objectif de refléter la diversité ne saurait s’accompagner d’une camisole de force imposant une forme de droit de réplique ou d’égalité de temps d’antenne à chaque fois que l’on énoncerait une critique du parti au pouvoir, quel qu’il soit. Il s’agirait alors d’une mesure arbitraire de fausse équivalence qui constituerait une menace à l’indépendance du diffuseur public et à la liberté de presse.

Cela dit, la plainte de M. Côté est sans doute un rappel de l’importance d’offrir un « large éventail » d’opinions et de points de vue. S’agissant d’une émission comme Le 15-18 couvrant le Grand-Montréal, une région socialement et culturellement très hétérogène, cette notion d’équilibre prend toute son importance.

Conclusion

L’émission Le 15-18, présentée à l’antenne d’ICI Radio-Canada Première, n’a pas contrevenu aux règles des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada s’appliquant à la programmation générale.

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