Il faut clairement traduire (Le national, RDI économie)

Révision de Guy Gendron, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos de l’absence de traduction en français d’extraits sonores en anglais dans des reportages et lors de la transmission de certains événements diffusés en direct sur ICI RDI.

LA PLAINTE

Le 11 janvier 2017, Mme Marie-France Arsenault a porté plainte au sujet de l’absence de traduction en français de portions d’entrevues présentées à ICI RDI. Elle évoquait un reportage présenté le jour même à l’émission Le national, mais en spécifiant qu’il ne s’agissait pas d’un cas unique où « les journalistes nous font écouter une personne interviewée en anglais, sans traduire en français le contenu de cette interview ». La plaignante estime cette situation inéquitable, car, dit-elle, ce problème ne se produit jamais sur les chaînes d’information de langue anglaise où « toute interview réalisée en français est traduite en anglais ».

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

Le 7 février 2017, le service de l’Information de Radio-Canada répondait à cette plainte en expliquant que sa politique était de traduire ou de paraphraser les paroles prononcées dans une autre langue que le français en ondes.

« C’est un engagement auquel nous n’avons aucune intention de nous soustraire », ajoutait la réponse, prenant le soin de préciser que « des événements hors de notre contrôle peuvent parfois survenir et bousculer notre offre de traduction. »

En ce qui concerne l’objet de la plainte, soit l’émission Le national du 11 janvier 2017, écrit Radio-Canada à propos du premier reportage présenté lors de ce bulletin d’information, les extraits sonores d’un migrant clandestin, de son avocat et du président américain, Donald Trump, étaient bel et bien « tous accompagnés d’un texte en surimpression visuelle qui défilait en français », de sorte que « les téléspectateurs qui ne comprennent pas l’anglais ont pu saisir ce que disaient ces interlocuteurs anglophones ».

LA DEMANDE DE RÉVISION

Quelques heures après la réception de la réponse du service de l’Information, Mme Arsenault constatait que l’émission RDI économie diffusait un point de presse où plusieurs ministres fédéraux annonçaient un programme d’aide à l’avionneur Bombardier, mais sans traduction simultanée en français. Elle dit avoir alors vérifié ce qu’il en était à Newsworld, le service de nouvelles continues du pendant anglophone de Radio-Canada, la CBC, où « un traducteur était affecté à la tâche de traduire simultanément en anglais tous les propos tenus en français ». Mme Arsenault m’a donc demandé, à la fois en réponse à sa première plainte, mais aussi en fonction de ce nouvel incident, « d’examiner attentivement la différence de traitement de l’information à Radio-Canada, notamment en matière de traduction simultanée de la nouvelle (…) » selon que la langue officielle du téléspectateur soit l’anglais ou le français.

LA RÉVISION

Introduction

Cette révision ne portera pas uniquement sur les deux incidents rapportés par la plaignante, et qu’elle présente elle-même comme des illustrations d’un problème plus systémique. Je vais d’abord rappeler quelles sont les obligations du service de l’Information de Radio-Canada en la matière, puis examiner comment il s’en acquitte à partir d’observations récentes. Je vais enfin étudier l’aspect « différence de traitement » entre les réseaux français et anglais qu’évoque Mme Arsenault.

Les règles en cause

ICI RDI est une chaîne d’information continue de langue française. Ses artisans sont tenus de respecter les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada qui leur imposent certaines responsabilités, dont celle de servir l’intérêt public. Cela est au cœur de la mission de Radio-Canada, et voici en quels termes les NPJ le présentent :

Servir l'intérêt public

« Notre mission est d'informer, de révéler, de contribuer à la compréhension d'enjeux d'intérêt public et d'encourager la participation des Canadiens à notre société libre et démocratique. »

Il va de soi que la mission de « contribuer à la compréhension d’enjeux d’intérêt public » implique d’être d’abord compris par le public à qui l’on s’adresse, en l’occurrence de langue française.

La mission de Radio-Canada invite aussi les membres de son personnel à « agir de façon responsable », un appel tout à fait pertinent dans le cas présent et dont les deux composantes – celle des coûts et celle de la qualité du service – doivent être prises en compte :

Agir de façon responsable

« (…) Nous gérons nos ressources de façon responsable. Nous visons l'excellence et le respect des meilleures pratiques dans notre action journalistique. »

Enfin, les NPJ énoncent plusieurs valeurs, au premier rang desquelles on retrouve l’exactitude. Il est instructif d’en examiner la définition tout en ayant à l’esprit que le français est souvent la seule langue comprise par certains téléspectateurs :

Exactitude

« Nous recherchons la vérité sur toute question d'intérêt public. Nous déployons les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement à notre auditoire.

Les techniques de production que nous utilisons servent à présenter nos contenus d'une manière claire et accessible. »

Bien que le mandat de l’ombudsman porte sur l’application des NPJ, il faut reconnaître que les NPJ existent et interagissent dans un contexte plus large balisé par l’ensemble des politiques institutionnelles de Radio-Canada. L’une d’elles porte sur « nos responsabilités en matière de langues officielles » dans les « activités de programmation ». Voici en quels termes on les décrit :

« Les activités de programmation de CBC/Radio-Canada sont assujetties à la Loi sur la radiodiffusion, qui contient un certain nombre de dispositions relatives au traitement des communautés de langue officielle. À titre de politique, la Loi sur la radiodiffusion stipule que :

"le système canadien de radiodiffusion, composé d’éléments publics, privés et communautaires, utilise des fréquences qui sont du domaine public et offre, par sa programmation essentiellement en français et en anglais, un service public essentiel pour le maintien et la valorisation de l’identité nationale et de la souveraineté culturelle"; et que "les radiodiffusions de langues française et anglaise, malgré certains points communs, diffèrent quant à leurs conditions d’exploitation et, éventuellement, quant à leurs besoins";

Elle exige de la programmation de CBC/Radio-Canada :

De contribuer activement à l’expression culturelle et à l’échange des diverses formes qu’elle peut prendre; d’être offerte en français et en anglais, de manière à refléter la situation et les besoins particuliers des deux collectivités de langue officielle, y compris ceux des minorités de l’une ou l’autre langue; de chercher à être de qualité équivalente en français et en anglais; (…) »

L’application de ces règles

Je vais maintenant examiner l’application de ces règles selon les circonstances qui surviennent dans la couverture de l’actualité. Il me semble en effet utile de les moduler de manière différente selon qu’il s’agisse d’un reportage de type « nouvelles » ou « affaires publiques », ou alors de la couverture en direct d’un événement.

Dans des reportages de type « nouvelles » ou « affaires publiques »

Les reportages de type « nouvelles » ou « affaires publiques » contiennent des segments de narration présentés par un journaliste, généralement entrecoupés de brefs extraits d’entrevues ou de déclarations d’acteurs ou de témoins d’un événement. Il s’agit d’un tout réfléchi, scénarisé et assemblé dans lequel on retrouve aussi – à la télévision – des éléments d’information additionnels qui prennent la forme de « surimpressions », soit un texte écrit, le plus souvent situé au bas de l’écran. On peut y présenter des renseignements sur le lieu, sur l’identité des intervenants ou leur titre. Lorsqu’ils s’expriment dans une autre langue que le français, la traduction de leurs propos peut également y apparaître. Dans la forme radiophonique du reportage, mais aussi parfois à la télévision, les extraits sonores dans une autre langue sont traduits en français oralement par une voix en superposition. Il peut s’agir de celle du journaliste auteur du reportage, de la voix d’un comédien ou encore d’un collègue journaliste. La décision quant à la manière de traduire les extraits d’entrevue dépend de plusieurs facteurs : la durée de l’extrait sonore, la fréquence, la rapidité du débit, la nécessité de préserver ou non l’émotion de l’intervenant, la valeur historique de la déclaration, etc. Le moyen utilisé relève de la prérogative éditoriale de Radio-Canada.

Dans des couvertures en direct

Par définition, la couverture en direct d’événements d’actualité laisse moins de possibilités quant aux moyens de présenter une traduction française des propos tenus dans une autre langue. On doit faire appel à un spécialiste de l’interprétation simultanée ou, à défaut, couper court à la diffusion de l’événement. Seules des circonstances exceptionnelles relevant par exemple de la sécurité publique, pourraient justifier de mettre en ondes – sans interprétation simultanée française – un point de presse ou une déclaration faite en anglais, comme je l’avais mentionné dans une révision précédente, le 13 mai 2016.

Analyse de cas récents

Il m’est bien sûr impossible de faire une analyse systématique de l’ensemble des contenus d’information présentés à la télévision et à la radio de Radio-Canada. Cependant, plusieurs exemples glanés au cours des deux derniers mois suffisent à me convaincre de l’existence d’un problème réel quant au respect des engagements et des obligations du diffuseur public envers son auditoire de langue française. En voici quelques-uns :

Le 15 décembre 2016, ICI RDI a présenté le point de presse de Marc Emery, cet activiste militant en faveur de la vente libre du cannabis, qui annonçait l’ouverture de plusieurs commerces à Montréal. L’événement diffusé vers 10 h 15 s’est déroulé uniquement en anglais, et le discours du militant – d’une durée de plus de 2 minutes – a tout de même été présenté intégralement sans traduction simultanée.

Le lendemain, 16 décembre, les premiers ministres Justin Trudeau et Philippe Couillard participaient à un événement conjoint à l’Université de Montréal pour annoncer l’attribution de fonds destinés à la réfection d’édifices d’enseignement post-secondaire. ICI RDI a diffusé les discours des deux hommes. Comme il fallait s’y attendre, le premier ministre canadien a parsemé le sien de quelques passages en anglais, l’un d’une durée de 30 secondes, le second de 43 secondes. Encore une fois, il n’y avait aucune interprétation simultanée.

Ces deux incidents ont fait l’objet d’une plainte d’un téléspectateur à qui le service de l’Information a répondu en invoquant des circonstances exceptionnelles. Dans le premier cas, l’équipe de production aurait négligé d’aviser au préalable l’interprète qui était en pause; dans le deuxième, l’interprète aurait été victime d’un accident en se rendant au travail et l’équipe de production n’aurait pas suivi la procédure convenue, soit interrompre brièvement la transmission de la déclaration du premier ministre Trudeau lorsqu’il parlait en anglais en revenant à l’animateur en studio.

Le 7 février 2017, peu après 18 h 30, ICI RDI a diffusé le point de presse de plusieurs ministres fédéraux venus annoncer le plan d’aide à l’avionneur Bombardier, sans aucune interprétation simultanée bien que le principal responsable du dossier, le ministre de l’Innovation Navdeep Singh Bains, ne parle pas le français. Les téléspectateurs ont ainsi eu droit à de multiples passages en langue anglaise; l’un de 9 secondes de la part du maître de cérémonie; un de 18 secondes de la ministre du Patrimoine, Mélanie Joly; un autre de 44 secondes du ministre Bains avant que l’animateur d’RDI économie, Gérald Fillion, intervienne par ces mots :

« M. Bains, vous l’aurez compris, va faire son discours essentiellement en anglais. »

M. Fillion s’est alors tourné vers son invité en studio, Michel Nadeau, pour analyser l’annonce que les téléspectateurs n’avaient pas encore eu l’occasion d’entendre. Plusieurs minutes plus tard, ICI RDI retourna à la conférence de presse au moment où Alain Bellemare, le PDG de Bombardier, prenait la parole. Or, l’essentiel de sa déclaration s’est fait en anglais, de sorte que les téléspectateurs l’ont écouté parler en anglais pendant 56 secondes avant que Gérald Fillion ne reprenne la parole.

Ce nouvel accroc aux devoirs et responsabilités de Radio-Canada en matière de langue fut le résultat d’un enchaînement de circonstances, d’erreurs et de malchances. Il était 17 h11 quand le gouvernement canadien a convoqué les médias pour cette annonce qui allait survenir à peine un peu plus d’une heure plus tard. Il est concevable qu’on ait choisi de convoquer les médias après la fermeture des marchés pour éviter la spéculation sur le titre de l’entreprise cotée en bourse. Or, l’interprète avait quitté le travail à la fin de son quart régulier – à 17 heures – et l’équipe de production n’arrivait pas à le joindre pour lui demander de revenir au bureau. Radio-Canada a l’habitude de faire appel à une entreprise extérieure pour obtenir les services d’un interprète lorsque le sien n’est pas disponible. Les bureaux de l’entreprise étaient fermés et on est tombé sur une boîte vocale. Peu avant 18 heures, l’équipe de production apprit que l’annonce principale serait faite par le ministre Bains, mais que ce dernier parlerait aussi en français. Or, c’est à peine s’il prononça une demi-douzaine de mots dans la langue de Molière (« Je vous remercie d’être ici ce soir. ») avant de poursuivre en anglais.

Il est tout à fait compréhensible que cette annonce de l’aide fédérale à Bombardier – réclamée et attendue depuis plus d’un an – était d’un grand intérêt, en particulier pour l’émission RDI économie. Le résultat dont les téléspectateurs ont pu être les témoins est toutefois une belle illustration des risques de diffuser un événement en direct sans la présence d’un interprète alors que l’on sait pertinemment qu’une portion significative se déroulera en anglais. Cet incident soulève aussi des doutes sur la capacité du RDI de remplir sa mission d’une chaîne d’information continue de langue française en dehors des heures régulières de bureau, de 9 h à 17 h. J’y reviendrai plus bas, mais j’ajouterais que les horaires de travail de l’interprète ne sont pas le seul facteur en cause comme l’a démontré un autre exemple survenu deux jours plus tard.

Le 9 février 2017, il était 16 h 09, lorsqu’à ICI RDI le journaliste Daniel Thibeault est intervenu pour parler des rumeurs circulant à Ottawa à l’effet que l’ancienne gouverneure de l’Alaska, Sarah Palin, pourrait être nommée par le président Donald Trump au poste d’ambassadrice des États-Unis au Canada. M. Thibeault a alors présenté un extrait d’entrevue avec le député néodémocrate Nathan Cullen d’une durée de 24 secondes, en anglais, sans aucune traduction écrite au bas de l’écran ou interprétation simultanée en français, et sans que lui ou l’animateur ne la traduisent ensuite au bénéfice des téléspectateurs.

Quelques jours plus tard, la réalisatrice-coordonnatrice du module Information continue, Nathalie Demers, envoya à toutes les équipes de production un rappel de la politique à suivre. Il y est écrit en toutes lettres :

« Si nous n’avons pas d’interprète à l’horaire ou si l’interprète ne répond pas à nos appels, nous ne pouvons aller en ondes avec un extrait ou une captation en anglais. » Elle y ajoutait, avant de faire appel à la vigilance de chacun, que « si nous avons des problèmes de supers et que nous ne pouvons mettre la traduction écrite, nous devons annuler l’extrait s’il n’y a pas d’interprète ».

Dans le dernier cas, je le rappelle, il était à peine 16 h 09.

Étude du grief

La plainte de Mme Arsenault portait initialement en partie sur l’émission Le national, présentée sur les ondes d’ICI RDI le 11 janvier 2017. Elle déplorait que « les journalistes nous font écouter une personne interviewée en anglais sans traduire en français le contenu de cette interview ». La réponse de Radio-Canada affirmait que la plainte n’était pas fondée puisque les extraits sonores du premier reportage de ce bulletin d’une heure étaient bel et bien « tous accompagnés d’un texte en surimpression visuelle qui défilait en français », de sorte que « les téléspectateurs qui ne comprennent pas l’anglais ont pu saisir ce que disaient ces interlocuteurs anglophones ». Or, la situation est beaucoup plus complexe que cela, pour quatre raisons.

1. L’émission Le national est diffusée à 18 heures, heure du Québec. Il s’agit de la province canadienne où l’on retrouve le plus large pourcentage de la population unilingue francophone. Pour beaucoup, 18 heures, c’est aussi l’heure où l’on prépare le repas du soir tout en « écoutant » la télévision, sans nécessairement la « regarder ». C’est dire que les conditions d’écoute de ce bulletin d’informations peuvent être différentes de celles du Téléjournal de fin de soirée où l’on imagine les téléspectateurs bien installés devant leur téléviseur, ce qui leur permet de lire les traductions au bas de l’écran. Cette différence devrait être prise en compte dans l’utilisation de longs extraits dans une autre langue que le français et aussi dans leur fréquence.

2. Toutefois, l’émission Le national présentée sur ICI RDI possède un mandat particulier, celui d’offrir un tour d’horizon de l’actualité de l’ensemble des régions canadiennes. Elle privilégie les reportages venant de l’Ontario, de l’Ouest canadien et des provinces maritimes en plus de ceux du Québec où se concentre le plus grand nombre de francophones. Or, la réalité du Canada, c’est qu’une part importante des acteurs de l’actualité ne s’y exprime qu’en anglais. Bien que de langue française, les services de Radio-Canada ne peuvent faire abstraction de ce fait. Ils sont donc « condamnés » à composer avec une part importante d’intervenants de langue anglaise, bien plus souvent que ce n’est le cas inverse pour le réseau anglais, la CBC. Il s’agit d’une différence de conditions objectives dont il faut aussi tenir compte.

3. De plus, la presque totalité des reportages présentés à l’émission Le national sont d’abord et avant tout produits pour les besoins des stations locales et régionales de Radio-Canada, en fonction de leur auditoire. Or, il est indéniable que les francophones des Prairies canadiennes, par exemple, maîtrisent la langue anglaise dans leur immense majorité, de sorte que les journalistes de cette région peuvent être tentés de parsemer leurs reportages d’extraits en anglais plus nombreux et plus longs que ne le ferait un journaliste opérant au Québec, disposant du même matériel de base. Dans son reportage présenté en ouverture du bulletin Le national, le 11 janvier 2017, la journaliste Jacaudrey Charbonneau a utilisé un extrait sonore en anglais de 32 secondes, puis un autre de 26 secondes. Dans les deux cas, comme l’a expliqué la réponse de Radio-Canada à la plaignante, on pouvait en lire la traduction française au bas de l’écran.

Soit, mais était-il vraiment nécessaire de donner autant de place à ces deux extraits en anglais pour raconter la nouvelle? L’un de mes prédécesseurs au poste d’ombudsman, le regretté Marcel Pépin, écrivait ceci en 1998 dans la révision d’une plainte concernant « l’abus d’extraits sonores en anglais dans les bulletins de nouvelles de la radio française de Radio-Canada » :

« Lorsque (…) cette pratique devient régulière, systématique, lorsque les extraits, surtout s’ils ne sont pas traduits, ont pour seul objectif d’illustrer la couleur locale, il y a certes lieu de s’interroger sur sa pertinence et surtout sa fréquence. »

Sans doute, cette révision portait sur la radio où il est impossible de présenter une traduction écrite au bas de l’écran, mais son propos se faisait ensuite plus large quand il commentait les défis particuliers que rencontrent les journalistes de langue française dans les régions du Canada où il y a « prééminence de la langue anglaise » :

« (…) Cela justifie-t-il que ceux-ci émaillent leurs reportages de citations en langue anglaise sans s’imposer de restrictions? Je ne le crois pas (…). »

Il faut aussi tenir compte d’un facteur supplémentaire qui n’est pas que théorique, loin s’en faut. Plusieurs téléspectateurs arrivent difficilement à lire les traductions au bas de l’écran, soit parce qu’ils souffrent d’un handicap visuel, soit parce qu’ils ont des problèmes de littératie. Dans ce dernier cas, je rappelle que plus d’un million de Québécois d’âge adulte ont une maîtrise si faible de la lecture qu’ils sont incapables de fonctionner normalement en société. La radio et la télévision sont donc les seuls médias qui leur sont accessibles pour s’informer.

4. Enfin, et cela est sans doute attribuable au manque de précision de la plainte originale, il se peut que Mme Arsenault ait voulu faire référence, non pas au premier reportage présenté à l’émission Le national du 11 janvier 2017, mais à un autre diffusé quelques minutes plus tard, portant sur la pratique de l’espionnage de journalistes par la GRC. Ce reportage, signé Guillaume Dumont, provenait de la station d’Ottawa. On pouvait y entendre deux extraits d’entrevue avec le sénateur Vernon White, l’un de 7 secondes, l’autre de 8 secondes, en anglais et sans traduction écrite ou orale. De plus, dans les deux cas, le débit du sénateur était rapide, ce qui rendait la compréhension de son message difficile, même pour une personne possédant une assez bonne maîtrise de la langue anglaise. Il s’agit là, à mon sens, d’une enfreinte à la notion de clarté des NPJ.

Au-delà des exemples particuliers, la plainte de Mme Arsenault évoque la différence de traitement entre les deux réseaux de CBC/Radio-Canada, selon la langue officielle de diffusion de l’un ou de l’autre. Rappelons que la politique du diffuseur public en matière de langues officielles lui demande non seulement « d’être offerte en français et en anglais », mais aussi « de chercher à être de qualité équivalente en français et en anglais ».

Ce dernier aspect doit être examiné avec attention. On y parle de qualité « équivalente » (et non pas « égale »), ce qui laisse une certaine place à l’interprétation pour tenir compte des circonstances qui ne sont pas symétriques, comme je l’expliquais plus haut. C’est un fait que dans ce pays et sur ce continent, les francophones seront plus souvent exposés à des interlocuteurs anglophones que l’inverse. Il faut aussi tenir compte que la politique demande à CBC/Radio-Canada de « chercher à » atteindre cette qualité équivalente : il s’agit ici d’une obligation de moyens, pas de résultat. Cela pose une question intéressante : est-ce que la succession récente de manquements en matière de résultats n’est que le fruit du hasard ou la conséquence d’un manque de moyens?

Cette question déborde en partie du mandat de l’ombudsman. Le CRTC pourrait être un forum plus approprié pour en débattre puisque c’est lui qui accorde aux diffuseurs les licences de diffusion dans telle ou telle langue et en fixe les conditions d’utilisation, entre autres en matière de service dans les deux langues officielles. Cependant, puisque les NPJ de Radio-Canada imposent un critère de clarté s’appliquant aux contenus d’information, l’ombudsman ne peut se limiter à constater les infractions aux NPJ sans s’interroger sur les causes de leur fréquence, au nombre desquelles la question des moyens mis en place pour s’en acquitter.

Une question de moyens

L’application rigoureuse des politiques existantes serait déjà un bon début : ne pas diffuser en direct des déclarations faites en anglais sans la présence d’un interprète; à défaut, revenir à l’animateur en studio lorsque l’intervenant passe à l’anglais; ne pas présenter un reportage contenant des extraits en anglais en l’absence d’une traduction française, à moins que leur durée, leur fréquence et leur contenu ne les rendent accessoires à la compréhension du reportage par un téléspectateur ne maîtrisant pas la langue anglaise.

La première condition du respect d’une politique est de s’assurer qu’elle est bien comprise par le personnel. Cela demande des rappels réguliers et, en cas d’infractions répétées, que cela ait des conséquences pour les personnes responsables. J’ajouterais, comme le recommandait Marcel Pépin il y a près de 20 ans, que « la direction de l’Information aurait (…) intérêt à baliser davantage avec les journalistes les circonstances où cette pratique (d’utiliser des extraits sonores en anglais) est à la rigueur tolérable, c’est-à-dire lorsqu’elle est essentielle à la compréhension du message ».

Pour ce qui est de la présence d’un interprète au RDI, je prends note qu’il n’y en a qu’un seul qui travaille à temps plein, de 9 h à 17 h, du lundi au vendredi, et qu’on peut le faire travailler plus tard ou faire appel à un autre interprète en dehors de ces heures dans la mesure où l’on dispose d’un préavis suffisant. Il est indéniable que la grande majorité des conférences de presse ou discours importants justifiant de les présenter en direct se tiennent pendant la journée. Lorsqu’ils ont lieu en soirée, ils sont généralement annoncés à l’avance. Cependant, le RDI est une chaîne de nouvelles continues. Or, les nouvelles ont ceci de particulier qu’il leur arrive d’ « arriver » sans prévenir. Une tuerie à Moncton, un déraillement dans l’Ouest, une émeute aux États-Unis : certains de ces événements nécessitent parfois d’aller en ondes rapidement.

Les NPJ demandent que Radio-Canada agisse de manière responsable, à la fois en gérant ses ressources « de façon responsable », mais aussi en visant « l’excellence et le respect des meilleures pratiques dans (son) action journalistique ». Il n’y a aucun doute qu’en ayant deux interprètes plutôt qu’un, cela permettrait de couvrir un plus grand nombre d’heures de diffusion et de réduire le nombre d’incidents se produisant le matin – par exemple en cas de retard de l’interprète – ou en soirée lorsqu’un événement imprévu survient. Cependant, le coût supplémentaire serait-il tel qu’on pourrait reprocher à Radio-Canada de ne pas gérer ses ressources de façon responsable? Par contre, comment comparer ce coût à celui de l’atteinte à la réputation du RDI lorsqu’il lui est impossible de diffuser convenablement l’annonce de l’aide fédérale à Bombardier, un incident qui ne reflète pas « l’excellence et le respect des meilleures pratiques » en la matière?

Il ne m’appartient pas de départager le pour et le contre, le rapport coûts/bénéfices d’une telle décision. Cela relève de la prérogative de la direction de l’Information et, à la rigueur, de Radio-Canada si elle juge qu’il s’agit là d’un impératif relevant des conditions de licence du RDI.

J’ajouterais que la balance des avantages et des inconvénients en cette matière n’est pas une donnée figée dans le temps. Radio-Canada a entrepris depuis plusieurs années un virage numérique qui s’accélère avec la multiplication des moyens de diffusion. Ainsi, certains événements qui ne justifient pas d’être présentés en direct sur ICI RDI, le sont tout de même par Radio-Canada en webdiffusion ou sur Facebook Live. J’estime qu’ils devraient eux aussi faire l’objet d’interprétation simultanée puisqu’ils émanent de Radio-Canada. On peut imaginer de nombreuses situations où la présence de deux interprètes, dont les horaires se chevaucheraient en milieu de journée, permettrait d’ajouter à l’offre d’information de Radio-Canada. Par exemple, en cas de crise internationale, un interprète pourrait assurer la traduction de points de presse à Ottawa, pendant que le deuxième traduirait celui de la Maison-Blanche que retransmettrait le site web de Radio-Canada. On peut aussi envisager, considérant l’intérêt accru pour les affaires américaines auquel on assiste depuis l’arrivée au pouvoir du président Donald Trump, que le site web de Radio-Canada estime utile d’offrir quotidiennement une diffusion – en direct, avec possibilité d’écoute en différé – du point de presse de la Maison-Blanche au bénéfice des citoyens qui ne maîtrisent pas la langue anglaise. Il ne s’agit pas de recommandations de ma part, mais d’exemples qui pourraient justifier l’embauche d’un deuxième interprète sans que cela ne soit vu comme une dépense frivole et irresponsable. Encore là, l’analyse coûts/bénéfices d’une telle décision revient au service de l’Information.

Conclusion

J’estime qu'ICI RDI a, à plusieurs reprises au cours des derniers mois, manqué à ses obligations en matière de clarté en présentant des contenus d’information en langue anglaise sans traduction simultanée. De plus, l’utilisation de nombreux extraits en langue anglaise à l’intérieur de reportages de nouvelles me semble parfois abusive, même lorsqu’on y ajoute en surimpression une traduction française, surtout dans un bulletin diffusé à l’heure de préparation du repas du soir. De la même façon qu’un bon orateur doit adapter son discours à la clientèle à qui il s’adresse, il me semble que « les meilleures pratiques de l’action journalistique » dont parlent les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada voudraient que la confection des reportages tienne aussi compte de la clientèle – francophone dans le cas présent – et des conditions réelles d’écoute selon l’heure de diffusion.

J’invite donc le service de l’Information, et en particulier le RDI, à la vigilance et à la réflexion sur les moyens devant être mis en œuvre pour s’assurer de minimiser les infractions de ce genre.

En ce qui concerne la partie de la plainte portant sur l’iniquité du service offert par CBC/Radio-Canada selon que l’on parle l’une ou l’autre langue officielle, je dois limiter mon jugement, car le mandat de l’ombudsman porte sur l’application des Normes et pratiques journalistiques. Or, ce ne sont pas elles qui invitent Radio-Canada à « chercher à être de qualité équivalente en français et en anglais ». Cet objectif relève plutôt des politiques institutionnelles en matière de programmation. J’estime cependant que la succession récente d’infractions à la règle de la « clarté » contenue dans les Normes et pratiques journalistiques m’autorise à me préoccuper des moyens mis en œuvre pour y remédier de manière à ce que l’auditoire d'ICI RDI ne puisse soulever des doutes sur l’équité de traitement entre francophones et anglophones.

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