Une entrevue avec Jean-François Lisée est-elle allée trop loin? (Midi info)

Révision de Guy Gendron, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos de l’entrevue de l’animateur Michel C. Auger avec le député Jean-François Lisée, lors de l’émission Midi info du 29 septembre 2016 sur les ondes d’ICI Radio-Canada Première.

LA PLAINTE

Le plaignant, M. Charles H., m’a écrit le 3 octobre 2016 pour dénoncer le « flagrant manque de professionnalisme » de l’animateur Michel C. Auger lors de son entrevue diffusée quelques jours plus tôt, soit le 29 septembre, avec le candidat à la direction du Parti québécois Jean-François Lisée. Selon lui, M. Auger « avait clairement un parti pris. Au mieux c’était propagandiste, au pire c’était méprisant », concluait-il.

La plainte, rédigée en quatre lignes, offrait peu de détails sur la nature des reproches, ce qui n’en facilite pas l’analyse.

Je mentionne au bénéfice du lecteur de cette révision que l’entrevue a été largement dominée par les questions d’immigration et de laïcité, au déplaisir manifeste de M. Lisée. L’échange s’est distingué par un niveau de tension inhabituellement élevé entre l’animateur et son invité, sans toutefois qu’aucun des deux n’élève la voix ou ne profère d’insultes. N’empêche, son écoute peut susciter une impression de malaise que le plaignant n’est pas le seul à avoir ressenti. Plusieurs autres auditeurs ont aussi manifesté à mon bureau ou directement auprès du personnel de l’émission leur inconfort à propos de cette entrevue.

J’ajoute que le plaignant m’a demandé de déroger à la règle habituelle voulant que le nom des auteurs des plaintes soit identifié par souci de transparence, un principe en vertu duquel les révisions de l’ombudsman sont publiques. Dans le cas présent, il m’a convaincu que la publication de son nom pourrait avoir des conséquences négatives sur son entreprise et c’est la raison pour laquelle je le désigne simplement comme Charles H.

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

Le 13 octobre 2016, le service de l’Information de Radio-Canada a répondu à M. Charles H. sous la plume de Mme Micheline Dahlander, responsable du traitement des plaintes, Éthique et déontologie. D’entrée de jeu, elle campe les rôles respectifs des deux personnages en cause :

« D’abord, Michel C. Auger anime une émission d’affaires publiques, par conséquent l’entretien a porté sur le sujet d’actualité qui faisait couler de l’encre à ce moment, soit l’identité. Il était donc tout à fait légitime et prévisible que les questions abordent ce thème. M. Lisée, un habitué des médias, n’était pas sans (le savoir). »

Puis, la réponse du service de l’Information se fait plus explicite sur le contexte particulier justifiant les questions de l’animateur :

« Jean-François Lisée avait pris position sur l’immigration, trois jours avant cette entrevue, avec des propos que certains, dont le député péquiste Maka Kotto, avaient jugés controversés. Le verbatim de cette conférence de presse du 26 septembre à Montréal est facilement accessible dans le blogue de M. Lisée. En voici un extrait : "La meilleure immigration possible, c’est celle qu’on fait en ce moment avec Québec international, dans les Journées Québec, les employeurs de Québec qui sont en plein emploi, donc en pénurie de main-d’œuvre, se rendent en France, en Belgique ou à Barcelone, ont des kiosques, reçoivent des CV et des personnes qui peuvent exactement répondre à la demande d’emploi.// La 2e chose que je propose : l’immigration des diplômés. C’est de faire en sorte qu’on attire au Québec, dans nos cégeps, nos universités, nos écoles de formation des élèves francophones du monde entier, pour les accueillir, les intégrer, les diplômer avec nos propres diplômes." C’est sur cette partie de l’allocution de M. Lisée que Michel C. Auger a demandé au candidat de s’expliquer.

Le thème de la laïcité avait par ailleurs été abordé lors du débat des candidats à la chefferie du Parti québécois le 25 septembre à Montréal et avait suscité de vives tensions dans la foulée de l’affaire Adil Charkaoui où Jean-François Lisée avait associé Alexandre Cloutier au prédicateur montréalais. M. Lisée s’était aussi dit favorable à un débat sur l’interdiction du niqab et de la burqa dans l’espace public.

Évidemment, l’animateur Michel C. Auger ne pouvait passer à côté de ce sujet qu’il a abordé avec respect, sans parti pris. D’autant plus que certains observateurs avaient souligné que Jean-François Lisée avait changé son fusil d’épaule sur la question entourant la laïcité et la place des signes religieux dans l’espace public. »

Ensuite, à propos du déroulement de l’entrevue, Radio-Canada a tenu à rappeler les règles qui encadrent habituellement ce genre d’exercice :

  • « Le journaliste n’a pas à faire preuve de complaisance avec son invité, en particulier si celui-ci est un acteur de l’actualité;
  • Demander à son invité de réagir aux critiques de ceux qui font valoir des points de vue opposés ne veut pas dire que l’intervieweur prend parti;
  • Un journaliste a le droit d’être insistant et de revenir à la charge s’il estime qu’il n’obtient pas de réponses claires à ses questions;
  • Le choix des sujets et de leur angle de traitement est une prérogative éditoriale garantie par la liberté de presse. »

Enfin, en ce qui concerne le ton de l’entrevue, Radio-Canada l’explique ainsi :

« Évidemment, la disponibilité et l’ouverture, autant de l’animateur que de l’invité, donnent le ton d’un entretien qui est un exercice dynamique entre deux personnes. Dans ce cas-ci, l’entrevue a débuté sur un ton de confrontation et s’est poursuivie à l’avenant. Michel C. Auger est par ailleurs revenu sur cet entretien plus tard dans l’émission pour lire les commentaires d’auditeurs dont certains étaient très critiques envers l’animateur, d’autres envers l’attitude de l’invité. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

Ces explications n’ont pas satisfait Charles H. qui, le 13 octobre, m’a demandé de les réviser. Il en a profité pour préciser sa pensée sur les éléments de l’entrevue qui violent, selon lui, les normes du journalisme professionnel.

Il reproche à Michel C. Auger d’avoir déformé les propos de Jean-François Lisée concernant « la meilleure immigration possible » – qui serait celle provenant des Journées Québec organisées en France, en Belgique ou à Barcelone – lorsque l’animateur les a résumés ainsi :

« C’est un message à peine voilé pour qui sait lire. C’est Blanc, catholique, comme nous autres. »

Selon le plaignant, « M. Auger y apporte sa propre interprétation en y ajoutant un élément racial qui ne s’y trouve tout simplement pas ». À son avis, considérant le ton de l’entrevue, ces paroles ne sont pas le résultat d’une simple maladresse, et il conclut sa demande de révision ainsi :

« Au lieu d’avoir droit à l’opinion du candidat sur divers sujets, d’avoir l’heure juste sur la course à la chefferie du Parti québécois, on a eu droit à une prise de bec orchestrée par un journaliste d’une station de radio d’État. Son devoir devrait être d’informer la population et de mener des entrevues constructives, plutôt que d’essayer de courber la réalité avec des interprétations qui ne sont pas factuelles. Si on ajoute à cela son manque de professionnalisme dans la forme, son ton belliqueux, son parti pris absolument flagrant sur la question nationale, je ne crois pas que ce genre de journalisme soit acceptable sur les ondes de Radio-Canada. »

LA RÉVISION

Introduction

Il me semble d’abord important de situer cette entrevue dans la ligne du temps. La course visant à déterminer qui deviendrait le nouveau chef du Parti québécois à la suite de la démission surprise de Pierre Karl Péladeau, le 2 mai 2016, allait se terminer le 7 octobre, soit à peine une semaine après la diffusion de l’entrevue. Il s’agissait de la dernière d’une série de rencontres de Michel C. Auger avec les cinq candidats en lice et tout indiquait alors que Jean-François Lisée était le candidat le plus susceptible de remporter cette course. Plusieurs observateurs de la scène politique, s’exprimant dans plusieurs médias, attribuaient la montée des appuis en faveur de M. Lisée à sa position sur la « question identitaire ». J’entends par là son discours sur l’immigration et le « vivre ensemble », de même que sur l’affirmation de la laïcité. Dans la mesure où cet élément semblait un facteur majeur expliquant le succès de sa campagne – je dirais même le renversement de la dynamique de cette course qui semblait au départ nettement favoriser Alexandre Cloutier – il allait de soi que Michel C. Auger aborderait la question en entrevue.

Les notions en jeu

Bien que la plainte de Charles H. contienne peu de précisions, j’en comprends qu’il estime que cette entrevue a dérogé à trois valeurs contenues dans les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada : celles de l’impartialité, de l’équité et de l’exactitude.

La première, l’impartialité, se définit comme suit :

« Notre jugement professionnel se fonde sur des faits et sur l'expertise. Nous ne défendons pas un point de vue particulier dans les questions qui font l'objet d'un débat public. »

Ensuite, la valeur d’équité est celle qui évoque la notion de « parti pris » que soulève le plaignant. Elle se décline comme suit :

« Au cours de la collecte d'information et dans nos reportages, nous traitons les personnes et les organismes avec ouverture et respect.

Nous sommes conscients de leurs droits. Nous les traitons sans parti pris. »

Enfin, la plainte de Charles H. conteste l’exactitude de certains faits lorsqu’il reproche à Michel C. Auger de « courber la réalité avec des interprétations qui ne sont pas factuelles ». La notion d’exactitude se définit de la manière suivante dans les NPJ :

« Nous recherchons la vérité sur toute question d'intérêt public. Nous déployons les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement à notre auditoire. (…) »

Étude du grief

Je dois d’abord préciser que j’ai parlé au plaignant, Charles H. et à l’animateur Michel C. Auger avant de rédiger cette révision qui les oppose. Je retiens de ces conversations que leurs positions sont irréconciliables. Le premier a tenu à préciser qu’il n’est pas un partisan de Jean-François Lisée, mais qu’il a été choqué par le ton et le déroulement de cette entrevue qu’il décrit comme « une prise de bec ». Je l’ai mentionné plus haut, il se dégage en effet un sentiment de malaise de l’écoute de cet échange tendu, mais cela est-il pour autant le résultat d’une faute professionnelle de la part de l’animateur? C’est la position que défend le plaignant et que réfute Michel C. Auger. Pour ce dernier, il n’a fait que son travail, celui de tenter d’obtenir des réponses d’un homme politique à propos de ses positions publiques sur un thème d’une actualité brûlante.

Je vais donc ici examiner l’entrevue en fonction des valeurs inscrites dans les NPJ. D’abord en l’abordant sur la forme (le ton), puis sur le fond (les faits).

1 – Le ton de l’entrevue

L’entrevue diffusée à l’émission Midi info, le 29 septembre 2016, avait été enregistrée quelques heures plus tôt, Michel C. Auger se trouvant à Montréal et Jean-François Lisée dans un studio de Radio-Canada à Québec. Les deux hommes se connaissent bien puisqu’ils fréquentent les milieux journalistiques et politiques québécois depuis des décennies. Avant de démarrer l’entrevue, ils ont échangé à peine quelques mots, M. Lisée souhaitant convenir de la durée de leur échange, soit approximativement huit minutes. Ils n’ont jamais discuté du contenu qui serait abordé au cours de l’entrevue. Les NPJ établissent d’ailleurs qu’un journaliste ne doit pas fournir à son invité la liste des questions qu’il s’apprête à lui poser.

Ce détail a son importance comme nous le verrons dès la première minute de l’entrevue. D’entrée de jeu, Michel C. Auger note que les thèmes identitaires ont occupé beaucoup de place dans la campagne de Jean-François Lisée et il s’en étonne considérant les propos que le député de Rosemont avait tenus dans un passé récent, soit lors de la précédente course à la direction du Parti québécois. Voici comment il formule sa toute première question :

« Vous êtes revenu beaucoup sur les questions identitaires au cours de cette campagne. Pourtant, en novembre 2014, il n’y a pas deux ans, vous aviez dit que le gouvernement Marois avait empoisonné le climat avec la charte des valeurs et vous aviez ajouté : "Dans l’avenir prévisible, on ne doit pas revenir là-dessus." Qu’est-ce qui a tant changé? »

La question était tout à fait pertinente et fondée sur les faits, soit les déclarations récentes de Jean-François Lisée à l’effet que « la proposition de nouvelles règles régissant le port de signes religieux par les employés de l’État s’avérait "contre-productive" pour le Parti québécois (…). "Dans l’avenir prévisible, on ne doit pas revenir là-dessus" (…). » (Laïcité : Un débat « empoisonné » par la charte, Marco Bélair-Cirino, Le Devoir, 14 novembre 2014)

La réponse de M. Lisée vaut la peine d’être examinée, car elle est essentielle pour juger du ton que prendra ensuite l’entrevue. En deux phrases contenant au total une quarantaine de mots, il tente de disqualifier la pertinence de la question, puis il passe à l’offensive contre son intervieweur, lui prêtant dès le départ des intentions malveillantes à son endroit :

« D’abord, j’ai dit qu’on ne devait pas revenir sur une tentative d’interdire les signes religieux sur la totalité de la fonction publique. C’est ce que j’ai dit à l’époque, c’est ce que je dis aujourd’hui. Maintenant, Michel C., je vais vous faire une prévision : nous allons faire une entrevue de 8 minutes, vous allez me parler d’identité pendant 5 minutes et ensuite vous allez dire que l’identité prend trop de place dans ma campagne. »

Je note d’abord, pour ce qui est de la première partie de cette réponse portant sur les déclarations de Jean-François Lisée en novembre 2014, qu’elle ne semble pas fidèle à la réalité telle que rapportée à l’époque par Le Devoir. Voici comment on y résumait alors les propos de M. Lisée :

« À ses yeux, le Parti québécois est, "pour l’instant", disqualifié de toute conversation nationale sur l’interdiction de signes religieux au sein de la fonction publique et parapublique. »

Qu’on me permette de souligner : « disqualifié de toute conversation nationale sur l’interdiction des signes religieux au sein de la fonction publique », et non, comme le présente Jean-François Lisée deux ans plus tard, « disqualifié d’une conversation nationale sur l’interdiction des signes religieux dans toute (ou la totalité de) la fonction publique ». Ce n’est pas la même chose.

J’ajoute qu’en 2014, M. Lisée avait justifié cette disqualification par des mots très durs envers la position défendue par son parti avec sa charte des valeurs :

« On a tellement braqué des gens. On a tellement divisé des gens. On a tellement mécontenté des communautés culturelles. On a tellement éloigné des jeunes. »

Il avait aussi déclaré, une semaine plus tôt, que son opposition à certains aspects de la charte des valeurs – qu’il avait pourtant lui-même défendue sur la place publique – était telle que « j’étais prêt à démissionner (NDLR : de son poste de ministre) là-dessus ». (Charte des valeurs : Lisée aurait démissionné plutôt que de l’appuyer, Le Devoir, 8 octobre 2014)

J’estime que ces paroles critiques de Jean-François Lisée, par lesquelles il prenait ses distances avec la position identitaire de son propre parti – lui reprochant d’être allé trop loin –, justifiaient amplement Michel C. Auger de lui demander : « qu’est-ce qui a tant changé? » depuis deux ans pour que le même homme politique se soit, deux ans plus tard, démarqué de ses concurrents dans la course à la direction du Parti québécois en prenant une position plus tranchée que celle de ses adversaires sur cette même question. Il n’y avait rien d’hostile ou de belliqueux là-dedans. Mon analyse du contenu de cette première partie de la réponse n’a pas un objectif polémique. Elle vise à montrer que M. Lisée n’avait pas répondu au « qu’est-ce qui a changé depuis? » en affirmant que sa position est demeurée inchangée.

La deuxième partie de la réponse de Jean-François Lisée, celle où il avance une prédiction sur le déroulement de l’entrevue qui n’en est qu’à ses premières secondes, est plutôt inhabituelle. Il est compréhensible qu’un invité fasse preuve d’impatience et exprime le souhait de passer à un autre sujet après quelques questions insistantes portant sur le même sujet, surtout s’il a raisonnablement tenté d’y répondre. Mais, il y a quelque chose d’inédit à se présenter en victime d’un match truqué dès la mise au jeu. Et cela est d’autant plus étonnant de la part d’un communicateur aguerri comme Jean-François Lisée.

Michel C. Auger estime qu’il s’est alors « senti attaqué » par son invité qui venait de laisser tomber les gants. On perçoit d’ailleurs dans l’intonation de sa voix qu’il tente d’absorber le choc en prenant la mesure de la volonté de M. Lisée de le dissuader de lui poser une nouvelle question sur le même thème. Toutefois, sa première question n’ayant pas reçu de véritable réponse, l’animateur y revient :

« Non, je ne ferai pas ça, je ne dirai pas qu’elle prend trop de place dans votre campagne et je vais vous en parler assez longtemps, effectivement. Vous avez utilisé à l’époque des mots comme "braquer les communautés culturelles", "diviser les gens", "éloigner les jeunes". Est-ce que ce n’est pas exactement ce qui se passe aujourd’hui? »

En réponse, Jean-François Lisée refuse à nouveau de commenter l’évolution de sa pensée ou de sa stratégie sur la question identitaire et il fait une nouvelle remontrance à son intervieweur :

« J’ai fait 20 propositions, des propositions sur l’éducation, le développement régional, sur la santé, j’ai fait des propositions sur l’environnement, j’ai fait des propositions… ben je vais en sortir sur la culture. Et vous choisissez de ne parler que d’identité (…). »

Je m’arrête ici dans l’analyse séquentielle de l’entrevue qui pourrait se poursuivre sur plusieurs pages. Je comprends que plusieurs auditeurs, comme Charles H., aient ressenti un véritable malaise à son écoute. La tension est à couper au couteau et elle prendra plus tard davantage de consistance. Cela dit, le terme « belliqueux » me paraît exagéré, car, tel que mentionné plus haut, l’échange n’a jamais dégénéré. Aucun des deux hommes n’a élevé la voix, proféré d’insultes ou fait preuve d’un comportement agressif. Même si l’on s’en tient à la définition la moins négative du mot « belliqueux », soit le fait de « rechercher la querelle », je soumets respectueusement que cela ne décrit pas le comportement de Michel C. Auger.

Un journaliste a non seulement le droit, il a le devoir d’être insistant en entrevue lorsque cela est nécessaire dans sa démarche de recherche de la vérité. C’est ce que prévoit la valeur d’exactitude contenue dans les NPJ :

« Nous recherchons la vérité sur toute question d'intérêt public. Nous déployons les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement à notre auditoire. »

Le plaignant estime pour sa part, parlant de Michel C. Auger, que « son devoir devrait être d’informer la population et de mener des entrevues constructives ». Je crois comprendre par-là que Charles H. aurait préféré un ton plus convivial, du genre de celui où une question respectueuse et pertinente reçoit une réponse franche et complète, et où l’on peut passer à un autre sujet. Malheureusement, toutes les entrevues ne sont pas de cette nature et il arrive souvent que les journalistes doivent se faire insistants pour obtenir des réponses à leurs questions. Ils ne le font pas par plaisir, mais par devoir, celui de déployer « les efforts nécessaires pour recueillir les faits ».

Je souhaite maintenant aborder deux autres éléments de la plainte avant de passer à l’aspect concernant l’exactitude.

D’abord, Charles H. laisse entendre, si je comprends bien, que le journalisme pratiqué à Radio-Canada devrait faire preuve d’un professionnalisme exemplaire puisqu’il s’agit d’une « station de radio d’État ». Je tiens à rectifier les faits, sans pour autant prêter de mauvaises intentions au plaignant dans cette description de Radio-Canada : il s’agit d’un radiodiffuseur et télédiffuseur public, et non pas d’une « radio d’État ». La différence entre les deux est davantage qu’une nuance. Une « radio d’État » prend son financement et ses commandes éditoriales du gouvernement dont elle est le porte-parole. Une « radio d’État » est à la solde d’un régime politique autoritaire alors qu’un diffuseur public, comme Radio-Canada ou la BBC, dispose de financement public, certes, mais il conserve son autonomie par rapport au gouvernement en place qui ne lui dicte pas sa politique éditoriale.

Ensuite, le plaignant déplore chez Michel C. Auger « son parti pris absolument flagrant sur la question nationale », sans étayer cette affirmation sur quoi que ce soit. Je me dois de mentionner que l’entrevue avec Jean-François Lisée n’a jamais abordé la « question nationale », soit le bien-fondé de l’indépendance du Québec, de sorte que rien de ce qu’on y trouve ne peut appuyer l’accusation de parti pris sur cette question.

2- L’exactitude des propos

Charles H. estime aussi que Michel C. Auger a déformé les propos de Jean-François Lisée lorsqu’il est revenu sur ses déclarations concernant « la meilleure immigration possible », qui serait celle provenant des Journées Québec, organisées en France, en Belgique ou à Barcelone. Il conteste en particulier les mots de l’animateur qui a résumé ainsi la pensée de M. Lisée :

« C’est un message à peine voilé pour qui sait lire. C’est Blanc, catholique, comme nous autres. »

Selon le plaignant, « M. Auger y apporte sa propre interprétation en y ajoutant un élément racial qui ne s’y trouve tout simplement pas ».

J’ai écouté attentivement cette partie de l’entrevue qui représente probablement l’un des moments les plus intenses du « malaise » ressenti à l’écoute de cet entretien, particulièrement lorsque Jean-François Lisée s’en prend au professionnalisme de Michel C. Auger en ces termes :

« Je pense que, Michel C., vous êtes un journaliste sérieux, rigoureux. Et vous manquez à votre devoir. (…) Je vais vous dire pourquoi. Parce que j’ai publié le verbatim de ce briefing de presse (NDLR : où il a tenu les propos qu’on lui prête). Et dans le verbatim, jamais je ne dis ce que vous venez de dire. Je cite Barcelone, Paris et Bruxelles parce que ce sont les lieux où les Journées Québec ont eu lieu, et là je continue et parle de Santiago, Beijing, Bamako, Tanger, et je parle d’Haïti en disant que c’est important non seulement de donner des exemptions de frais de scolarité à des élèves haïtiens, mais il faut faire le pas suivant et payer leurs frais de subsistance. Alors, toute volonté de faire croire que j’ai dit ce que vous venez de dire, c’est une volonté de tordre mes paroles. »

Quelques secondes plus tard, il ajoute :

« Moi, je pense que les journalistes sont tenus à un devoir de rigueur journalistique. (…) Le verbatim, il existe. (…) »

C’est sans doute à ce passage que référait le plaignant en utilisant des mots presque identiques à ceux de Jean-François Lisée, accusant l’animateur « d’essayer de courber la réalité avec des interprétations qui ne sont pas factuelles ».

Lors de ma rencontre avec Michel C. Auger, il m’a dit ne pas avoir lu la transcription du point de presse dans lequel le candidat à la direction du Parti québécois avait parlé de « la meilleure immigration » et de « l’immigration idéale ». Il s’en était remis à ce que plusieurs journaux avaient rapporté de ces propos tenus le 26 septembre 2016, soit à peine trois jours avant l’entrevue. Ces paroles avaient suscité des réactions offusquées, y compris au sein du Parti québécois, de sorte qu’il était tout à fait d’intérêt public d’interroger M. Lisée sur le sens à leur donner. En faisant référence à un « verbatim » que Michel C. Auger n’avait pas lu et en affirmant que ce verbatim prouvait qu’il n’avait pas dit « ce que vous venez de dire », M. Lisée a forcé l’animateur à changer de sujet, c’est-à-dire à quitter le champ de l’immigration, des seuils d’immigration et de ce qu’il entendait par « l’immigration parfaite ».

D’abord, au-delà du fait qu’en vertu de la liberté éditoriale, un journaliste peut poser les questions qu’il juge les plus pertinentes, il ne fait aucun doute que les propos sur « la meilleure immigration » tenus par Jean-François Lisée, à peine quelques jours avant l’entrevue, étaient d’actualité, et que l’intérêt public commandait de les aborder. Je dirais même qu’en le faisant, on offrait à M. Lisée l’occasion de préciser sa pensée au bénéfice des auditeurs.

Ensuite, j’estime que Michel C. Auger n’a pas commis une faute professionnelle – comme l’a laissé entendre Jean-François Lisée – en n’ayant pas pris connaissance du contenu intégral de son point de presse tenu trois jours plus tôt. Il est courant, dans la préparation d’une entrevue, de faire appel à des articles de journaux offrant une interprétation concordante d’une déclaration publique d’un homme politique. Or, des articles de La Presse et du Journal de Montréal, publiés le 26 septembre 2016, décrivaient ainsi la sortie de M. Lisée :

« La "meilleure immigration possible", ce sont les travailleurs comme ceux que les employeurs de Québec recrutent à "Paris, Bruxelles et Barcelone" qui correspondent "exactement à la demande d’emploi", qui sont immédiatement embauchés et "immédiatement intégrés", a-t-il continué, au cours d’une conférence de presse à Montréal. "Ça, c’est l’immigration parfaite." » (Article de Philippe Teisceira-Lessard, La Presse)

« Jean-François Lisée veut moins d’immigrants, mais il en veut aussi de "meilleurs". Le candidat à la direction du Parti québécois estime que le Québec doit recruter davantage d’immigrants francophones et diplômés. Il croit que "la meilleure immigration" provient de salons tenus à "Paris, Bruxelles et Barcelone" où les employeurs québécois engagent la main-d’œuvre dont ils ont besoin. » (Article de Charles Lecavalier, Journal de Montréal)

La rigueur journalistique n’exige pas de relire l’intégralité des discours, livres, ou déclarations au parlement d’un politicien aussi prolifique que M. Lisée avant de l’interviewer, encore moins de retrouver les transcriptions des nombreux points de presse auxquels un candidat à la direction d’un parti peut participer.

Sur le fond de l’affaire, maintenant, je ne souhaite pas entrer dans un débat politique qui ne m’appartient pas, mais la plainte me demande en quelque sorte de départager le vrai du faux dans cet échange. Ayant pris connaissance de la transcription du point de presse en question pour rédiger l’avis présent, j’estime que la représentation qu’en a faite M. Lisée laisse perplexe. Quand il déclare à Michel C. Auger qu’il n’a pas dit « ce que vous venez de dire », il a raison s’il entend par là la représentation que l’animateur présente lui-même comme telle quand il dit :

« C’est un message à peine voilé pour qui sait lire. C’est Blanc, catholique, comme nous autres.»

En effet, lorsque l’animateur utilise la formule « c’est un message à peine voilé », il est évident qu’il ne cite pas les paroles de M. Lisée; il leur donne une interprétation que l’on peut partager ou pas, mais qui n’est que cela, une interprétation. Or, la réponse de Jean-François Lisée ne s’est pas située dans le registre de l’interprétation – juste ou injuste – mais il a plutôt contesté la question sur les faits en laissant entendre que sa déclaration sur la « meilleure immigration possible » ne se limitait pas à celle qui se pratique dans les Journées Québec à Barcelone, Paris et Bruxelles :

« Je cite Barcelone, Paris et Bruxelles parce que ce sont les lieux où les Journées Québec ont eu lieu, et là je continue et parle de Santiago, Beijing, Bamako, Tanger, et je parle d’Haïti (…). »

En écoutant Jean-François Lisée présenter ainsi la chose, l’auditeur est invité à comprendre que Michel C. Auger s’est, au mieux, trompé, ou alors qu’il a « tordu la réalité » dans la formulation de sa question en donnant l’impression que M. Lisée avait limité sa description de « l’immigration parfaite » à celle « qui venait de Paris, Bruxelles, Barcelone ». Or, M. Lisée nous laisse entendre que sa description de « l’immigration parfaite » incluait également celle en provenance de Santiago, Beijing, Bamako, Tanger et Haïti, des endroits qui ne sont ni « Blancs et catholiques, comme nous autres », selon l’expression utilisée par Michel C. Auger.

En tout respect, ce n’est pas ce qui ressort du verbatim du point de presse de M. Lisée. Il y décrit « deux propositions » en matière d’immigration. D’abord, celle qu’il qualifie de « la meilleure immigration possible », lorsque des employeurs québécois, « en pénurie de main-d’œuvre, se rendent en France, en Belgique ou à Barcelone, ont des kiosques, reçoivent des CV et des personnes qui peuvent exactement répondre à la demande d’emploi ». Selon lui, « ça, c’est l’immigration parfaite ».

Plus loin, il passe à sa seconde suggestion : « La deuxième chose que je propose », dit-il, sans jamais la présenter comme une forme d’immigration « meilleure » ou « parfaite », consiste à d’abord attirer au Québec des étudiants francophones du monde entier pour qu’ils y reçoivent « nos propres diplômes », puis « en retenir la grande majorité ».

Ce n’est que par la suite, questionné par les journalistes se demandant si, pour lui, « la meilleure immigration, c’est l’immigration européenne? », que Jean-François Lisée tenta de corriger le tir :

« Pas nécessairement, je dis les francophones du monde entier. »

Et c’est alors qu’il dit qu’ils pouvaient venir du Sénégal, de Shanghai, de Santiago ou d’Haïti.

Je n’ai pas à me prononcer sur les propositions de M. Lisée, ni à les qualifier. Cependant, le verbatim de son point de presse montre que l’immigration qu’il a lui-même qualifiée de « meilleure » ou de « parfaite » était celle pratiquée « en France, en Belgique ou à Barcelone », mettant en présence des employeurs québécois souffrant d’une pénurie de main-d’œuvre et des candidats prêts à offrir leurs services. Bien sûr, la Belgique, la France et l’Espagne ne sont pas des pays monolithiques. On y retrouve une population variée au point de vue des origines ethniques et religieuses. Ce sont néanmoins des pays à prédominance blanche et catholique. En ce sens, bien que réductrice – comme le sont toutes les tentatives de synthétiser la pensée d’une personne – je n’estime pas que cette formule de Michel C. Auger a manqué à la valeur d’exactitude, pas plus qu’il n’a manqué de respect à son invité, défendu un point de vue particulier ou affiché un parti pris.

Conclusion

L’entrevue de l’animateur Michel C. Auger avec le candidat à la direction du Parti québécois Jean-François Lisée, diffusée à l’émission Midi info sur les ondes d’ICI Radio-Canada Première, le 29 septembre 2016, a respecté les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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Version pdf de la révision.

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