Un reportage de La facture troublant (La facture)

Révision de Guy Gendron, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte concernant un reportage de La facture remettant en question l’efficacité de l’appareil d’amincissement au laser Zerona.

LA PLAINTE

Le 18 janvier 2016, M. Claude Charron, président de la société Zerona Québec Inc., qui distribue et exploite au Québec l’appareil d’amincissement au laser Zerona, s’adresse à l’ombudsman de Radio-Canada pour porter plainte contre un reportage diffusé 4 mois plus tôt, soit le 15 septembre 2015, à La facture. Ce reportage du journaliste Yvan Lamontagne et de la réalisatrice Stéphanie Allaire remettait en question l’efficacité de cet appareil comme moyen d’amincir la silhouette des patients à qui l’on promettait une réduction de leurs mensurations sans douleur, sans chirurgie et sans effort.

Le plaignant soutenait que ce reportage avait enfreint plusieurs aspects des normes de déontologie journalistiques de Radio-Canada et il détaillait plusieurs griefs.

Grief 1a : La traduction erronée d’une déclaration d’un médecin à propos de Zerona qui en déforme le sens au point de dénigrer son auteur et l’appareil.

Grief 1b : Le refus des responsables de La facture de corriger cette traduction fautive après en avoir été avisés dans les jours suivant la première diffusion du reportage.

Grief 2 : L’utilisation d’un expert en situation de conflit d’intérêts (Dr Dominique Garrel) puisqu’il est lié à une clinique offrant un produit concurrent de Zerona, sans en faire mention dans le reportage.

Grief 3 : Le manque de rigueur de la démarche journaliste dans la vérification des propos de ce témoin expert.

Grief 4 : L’utilisation des propos de ce témoin expert et le refus de remettre en question son manque d’expertise, malgré les mises en garde du plaignant.

Grief 5 : La fausse affirmation à propos de l’homologation de l’appareil par Santé Canada à l’effet qu’elle ne se serait fondée que sur une seule étude et le refus du journaliste de vérifier la véracité de cette information malgré l’offre qui lui était faite de lui communiquer certains documents prouvant le contraire.

Grief 6 : L’utilisation dans le reportage d’une plaignante chez qui le traitement n’est pas représentatif de la pratique habituelle de Zerona et l’omission de divulguer des renseignements mettant en doute les affirmations de la plaignante.

Grief 7 : La négligence de vérifier les propos et les compétences de deux autres témoins experts (Yves Jalbert et Daniel Côté) amenés à commenter l’homologation de l’appareil Zerona sur la base de fausses informations.

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

Le 17 février 2016, le service de l’Information de Radio-Canada répond au plaignant sous la plume de Micheline Dahlander, première spécialiste, Planification opérationnelle et Stratégie. La lettre, on s’en doutera, est assez longue et détaillée, considérant la multitude des reproches faits au reportage et à son équipe de production. Je me dois donc de la reproduire ici dans sa presque totalité afin de faciliter la compréhension du dossier à ceux et à celles qui se donneront la peine de lire cette révision qui sera elle aussi très étoffée.

« Votre premier grief porte sur une traduction non littérale d’une vidéo d’un docteur américain vantant les mérites du laser Zerona. Le Dr Oz y parle de globules blancs qui aspirent les cellules graisseuses. "… Your white blood cells, they suck them up, and you know what happens? The fat shrinks." Interrogé sur ce phénomène après avoir visionné cette vidéo, l’endocrinologue de réputation mondiale, Dominique Garrel, estime que ce ne sont pas les globules blancs qui interviennent, mais plutôt les cellules inflammatoires. Ainsi, lorsque ce médecin spécialiste du surpoids indique que "bien sûr ce qu’on voit dans cette vidéo n’est pas vrai. Heureusement que ce n’est pas vrai, parce que ce serait de provoquer un phénomène extrêmement dommageable à la santé", il réagit à la vidéo du Dr Oz et non à la traduction du journaliste. Son témoignage n’est donc pas le produit d’une mauvaise traduction, comme vous l’avancez. Aussi, dans sa narration, le journaliste a choisi d’utiliser l’analyse de l’endocrinologue plutôt que de faire une traduction littérale des explications fournies dans la vidéo américaine. Nous reconnaissons que ce choix donne l’impression d’une erreur de traduction qui n’a cependant aucun impact sur le constat dressé par le médecin : "Oz dit à son public que ce sont les cellules inflammatoires qui détruisent les débris de cellules graisseuses. Une affirmation ridicule selon le Dr Garrel puisqu’en médecine, il est impératif d’éviter l’inflammation." Il aurait été préférable de préciser dans la narration : "Le Dr Oz nous dit que ce sont les globules blancs qui vident les cellules graisseuses. Mais le Dr Garrel ne partage pas son avis. Ce sont les cellules inflammatoires qui, selon lui, interviennent ici."

Abordons maintenant les compétences de l’endocrinologue Dominique Garrel dont vous reconnaissez clairement l’expertise dans les traitements de l’obésité et d’amaigrissement, mais pas dans l’utilisation du laser à des fins esthétiques. Vous avez tout à fait raison et M. Garrel le reconnaît également. C’est pourquoi nous avons fait appel au physicien spécialisé en optique, Daniel Côté, qui enseigne à l’Université Laval pour nous parler des spécificités du laser. C’est ce spécialiste et non le Dr Garrel qui donne son avis sur le fonctionnement et l’efficacité du laser Zerona. Daniel Côté soutient que le rayon de Zerona est trop faible pour transformer les cellules ou les faire fondre.

Ainsi, Dominique Garrel fut interviewé uniquement en raison de sa connaissance approfondie des cellules adipeuses et du surpoids. Il pouvait donc analyser d’un point de vue médical les assertions de ceux qui font la promotion du laser Zerona pour faire fondre la graisse. On le voit deux fois dans le reportage. La première fois, il contredit les explications de la responsable de la clinique Zerona au centre-ville de Montréal par ces propos : "L’idée qui est absurde, c’est de faire croire à quelqu’un que un, on va lui faire fondre la graisse, pis deux, elle va l’éliminer en buvant de l’eau." La seconde fois, il réagit à la vidéo de l’animateur américain, Dr Oz. Par conséquent, Dominique Garrel agit comme expert du surpoids et des cellules adipeuses et non à titre d’expert de la technologie laser Zerona.

Examinons maintenant votre grief lié au conflit d’intérêts de Dominique Garrel. L’équipe de La facture savait pertinemment que ce médecin travaillait quelques demi-journées par mois au Centre médical Les Cours. Ce centre médical est doté d'une section non médicale consacrée à l’esthétique. Ce centre d'esthétique utilise un appareil, l’Ultrashape, concurrent du laser Zerona, qui dit aussi liquéfier la graisse afin d’amincir certaines parties du corps. Le Dr Garrel a confirmé qu'il n'avait jamais mis les pieds dans cette clinique d'esthétique et qu'il ignorait jusqu’à récemment l’existence des traitements esthétiques qui y étaient offerts. Dominique Garrel n’est donc pas en conflit d’intérêts puisqu’il n’y a aucun lien entre sa pratique médicale et la clinique d’esthétique. Cet expert du surpoids jette d'ailleurs un regard critique sur les prétentions associées aux effets bénéfiques du laser pour amincir le corps.

Vous reprochez aussi au journaliste Yvan Lamontagne de s’être basé sur le témoignage d’une patiente, Brigitte Latraverse, qui ne reflèterait pas votre clientèle. Mais puisque votre clinique a accepté de traiter cette femme qui souhaitait amincir ses mollets et genoux en lui promettant des résultats, nous estimons que son témoignage est pertinent.

La méthode de calcul utilisé par Zerona pour mesurer la perte de graisse fut clairement précisée dans le reportage. "Zerona prend les mensurations de la cliente à six endroits différents. Puis elle les additionne pour garantir la perte minimale de trois pouces de gras. Dans le cas de Brigitte Latraverse, au bout de 12 séances, elle a perdu plus de 9 pouces de gras de façon cumulative. Mais elle n’a vu aucune différence." Vous estimez que le journaliste aurait dû mentionner que la cliente avait pris du poids avant de bénéficier de six séances gratuites, si bien que la perte de graisse à la fin du traitement s’en est trouvée réduite. Cette information n'enlevait rien au sentiment de la cliente d'avoir été flouée. La Division des petites créances a aussi jugé que la compagnie Zerona Québec n’avait pas rempli ses obligations.

Enfin, vous soutenez que le journaliste n’a pas pris les moyens nécessaires pour valider les éléments de son enquête et qu’il a manqué de rigueur dans la validation des qualifications des experts interrogés. Permettez-nous encore une fois de vous rassurer sur l’intégrité de la démarche journalistique de cette enquête de La facture. Le journaliste Yvan Lamontagne a fait appel à plusieurs éminents spécialistes pour évaluer les mérites du traitement au laser Zerona pour amincir le corps, dont un endocrinologue réputé mondialement, un spécialiste canadien du laser et le chef de contenu à l’Association pour la santé publique du Québec, Yves Jalbert. Celui-ci a rappelé que les signataires de l’étude d’efficacité de Zerona étaient en conflit d’intérêts en raison de leur lien avec Erchonia, le fabricant de l’appareil au laser. Ces trois spécialistes qui figurent dans le reportage sont parmi les plus compétents dans leur domaine.

Dans un souci de rigueur scientifique, l’équipe de La facture a, de surcroît, demandé à un expert indépendant, Daniel Barolet, de passer au crible les études d'Erchonia.

Daniel Barolet est un expert du laser depuis un quart de siècle. Il enseigne cette spécialité aux futurs dermatologues à l’Université McGill et à l’Université de Montréal. Il s’agit de l’un des chercheurs les plus actifs en photobiomodulation. Son analyse est donc hautement pertinente, car Zerona est un appareil de photobiomodulation.

Il a donc examiné toutes les études fournies par le président d'Erchonia et a conclu que la technologie Zerona n’est pas efficace pour réduire les tissus adipeux. Il affirme que les résultats sont strictement liés aux changements d’habitudes de vie exigés des clientes de la clinique d’esthétique Zerona Québec qui doivent, pendant leurs traitements, couper l’alcool et le café, boire beaucoup d’eau, faire de l’exercice, manger sainement et prendre des ampoules pour éliminer les toxines. Selon cet expert indépendant, les articles publiés sur l’efficacité de la technique Zerona ne peuvent pas exclure l’influence des changements des habitudes de vie amorcés par les clientes dans leurs résultats.

En outre, le porte-parole de la Food and Drug Administration aux États-Unis a bel et bien confirmé au journaliste Yvan Lamontagne que l’approbation de Zerona concerne l’innocuité de l’appareil et non l’efficacité de cette technologie. Voici l’explication de la FDA : "The FDA cleared labeling does not specifically mention loss of fat. We think circumference reduction is the result of changes in the fat layer, but we have not allowed this as part of the indication for use. Part of the reason for this is that required blood chemistry for several of the initial clearances did not clearly demonstrate the appearance of an increase in the fat in the circulating blood and the fact that the fat containing cells in the waist are changed does not necessarily mean the fat has been removed from the body."

Quant à l’homologation du laser Zerona par Santé Canada sur la base d’un seul article scientifique, le journaliste a validé cette information auprès du porte-parole de l’organisme. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

Le 28 avril 2016, Claude Charron expédie au Bureau de l’ombudsman un volumineux dossier à l’appui de sa demande de révision de la réponse que lui avait fait parvenir le service de l’Information. Il y reprend un à un ses griefs initiaux et en rajoute quelques-uns faisant écho au contenu de la réponse elle-même, dans laquelle il dit voir « la plus belle démonstration de la partialité du reportage et de son information incomplète ».

L’un de ces griefs additionnels a trait au contenu de la réponse quant à la procédure d’approbation de l’appareil Zerona par la Food and Drug Administration (FDA) des États-Unis; un deuxième porte sur les compétences scientifiques d’un témoin expert, Daniel Côté; un troisième remet en question les compétences d’un autre témoin expert, Daniel Barolet.

Considérant la multitude des objections soulevées et le fait qu’elles sont toutes, à première vue, pertinentes au mandat de l’ombudsman puisqu’elles font appel aux valeurs d’exactitude, d’équité, d’équilibre et d’impartialité contenues dans les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada, la révision du dossier exigera une étude méthodique de chacun de ces griefs.

Je note aussi que dans un envoi subséquent, M. Charron explique les motifs d’une plainte aussi exhaustive :

« Mon objectif, dit-il, n’est pas de me battre à la cour contre la batterie d’avocats de Radio-Canada qui n’attendent que ça. Mon but est de récupérer mon intégrité dès maintenant. »

Il ajoute que son associé dans Zerona ne souhaite pas non plus s’adresser aux tribunaux, mais que le dossier a fait l’objet d’une autre plainte, cette fois au Conseil de presse du Québec.

« Je sais, dit M. Charron, que le Conseil de presse ne rendra pas de décision avant un an, je me tourne donc vers l’ombudsman pour rétablir ma réputation et donner au public la vérité le plus rapidement possible. »

LA RÉVISION

Introduction

D’entrée de jeu, je dois spécifier que je ne suis pas plus un spécialiste de la médecine que de la technologie des lasers. Ma démarche ne consiste donc pas à établir la vérité sur l’efficacité du traitement offert par Zerona. C’est pourquoi aucune des remarques contenues dans cette révision ne devra être interprétée directement ou indirectement comme une validation ou une réfutation des prétentions de l’entreprise que représente le plaignant quant au fonctionnement de sa méthode d’amincissement corporel. Ma tâche se limite à l’examen de la démarche journalistique qui a conduit au reportage présenté à La facture le 15 septembre 2015, qui conteste l’efficacité de l’appareil et du procédé utilisé dans le traitement Zerona.

J’ajouterais ici une remarque sur la nature du journalisme et sur ses contraintes. Sauf de rares exceptions, les journalistes sont des généralistes. On leur demande de produire des reportages sur des sujets dont ils ignorent souvent à peu près tout au départ, sachant que des gens en connaissant beaucoup plus qu’eux seront à l’écoute. L’exercice est périlleux. Il exige un mélange de curiosité, d’instinct, de prudence et de méthode pour éviter les écueils. Le journaliste se trouve dans la position d’un explorateur qui entre dans une caverne muni d’une simple lampe de poche pour éclairer son parcours. Il peut aussi compter sur les lumières de quelques experts à qui il fait appel pour illuminer sa compréhension de certains aspects du problème qui lui est confié. Chacun d’eux cumule des années d’expérience et d’études dans son domaine particulier. La responsabilité du journaliste est de s’assurer de bien les choisir pour y voir clair, de rapporter fidèlement leurs propos, d’exercer son jugement sur leur crédibilité et, en cas de doute, de faire les vérifications d’usage. À la limite, un journaliste peut arriver à une conclusion erronée tout en ayant respecté les règles de l’art ou, inversement, dire vrai tout en ayant manqué de rigueur.

Les règles en jeu

Je le mentionnais plus tôt, la multitude des griefs présentés par le plaignant fait en sorte qu’ils interpellent plusieurs des règles contenues dans les NPJ de Radio-Canada. Je cite ici les principales :

La mission de Radio-Canada, telle que définie dans les NPJ, comprend l’obligation d’ « agir de façon responsable » :

« Nous sommes conscients des conséquences de notre travail journalistique et de notre devoir d'honnêteté auprès des auditoires. Nous n'hésitons pas à corriger une erreur, si nécessaire, ni à effectuer un suivi lorsqu'une situation évolue de façon importante. (…) »

Les NPJ établissent aussi plusieurs valeurs qui doivent guider les journalistes dans leur démarche, notamment l’exactitude, l’équité et l’impartialité :

Exactitude

« Nous recherchons la vérité sur toute question d'intérêt public. Nous déployons les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement à notre auditoire. (…) »

Équité

« Au cours de la collecte d'information et dans nos reportages, nous traitons les personnes et les organismes avec ouverture et respect. Nous sommes conscients de leurs droits. Nous les traitons sans parti pris. »

Impartialité

« Notre jugement professionnel se fonde sur des faits et sur l'expertise. Nous ne défendons pas un point de vue particulier dans les questions qui font l'objet d'un débat public. »

D’autres aspects des NPJ seront utiles dans cette révision, notamment ceux qui balisent l’emploi des caméras cachées et ceux qui encadrent la conduite et l’utilisation des entrevues.

Responsabilités liées à l'entrevue

« En choisissant de publier les propos d'une personne, dans un contexte précis, Radio-Canada en assume la responsabilité et les conséquences.

Si nous présentons les propos d'une personne comme soutien à un énoncé de faits, nous nous assurons que ses propos ont fait l'objet d'une vérification sérieuse et diligente. Dans le cas de commentaires émis par une personne qui exprime honnêtement son opinion, nous veillons à ce que l'opinion soit fondée sur des faits portant sur des questions d'intérêt public. (…) »

Conduite et utilisation de l'entrevue

« Une fois enregistrée, l'entrevue peut faire l'objet d'un montage avant diffusion pour nous permettre d'en réduire la durée ou de choisir les extraits pertinents. Elle peut aussi être rediffusée en totalité ou en partie, être mise en ligne ou devenir accessible dans les archives de nos sites Internet, ou encore ne pas être diffusée du tout, à notre discrétion.

Nous nous engageons à respecter le sens des propos tenus par les participants, quel que soit le contexte dans lequel nous choisissons de les utiliser. (…) »

Montage de l'entrevue

« Il est possible d'extraire de l'entrevue intégrale des questions et des réponses qui seront insérées dans un reportage, entrecoupées de narration, de séquences d'actualités ou d'extraits d'autres entrevues. De même, il est souvent nécessaire de procéder au montage d'une entrevue présentée en forme plus longue pour éliminer certains passages moins essentiels ou pour respecter le minutage d'une émission.

Quel que soit le montage qui en est fait, nous présenterons de manière juste et équitable les propos du participant sans en déformer le sens. »

Caméras et micros cachés - Conditions justifiant l'enregistrement

« Nous ne dissimulons notre matériel d'enregistrement que dans des circonstances où nous jugeons après réflexion qu'il serait difficile, voire impossible, de recueillir l'information recherchée en agissant de façon plus visible.

Lieux privés :

Avant de dissimuler un équipement d'enregistrement dans un lieu privé, c'est-à-dire un lieu dont l'accès est restreint, nous nous assurons que :

• Nous disposons d'une information crédible indiquant la probabilité d'une activité illégale ou antisociale ou d'un abus de confiance.

• Nous sommes convaincus qu'une approche ouverte pour recueillir l'information recherchée échouerait.

• L'information recherchée constituerait une preuve utile à la démonstration de l'activité illégale ou antisociale ou de l'abus de confiance.

Nous consultons le rédacteur en chef afin de confirmer notre évaluation de la situation et nous veillons à respecter les contraintes juridiques avant d'entreprendre un enregistrement clandestin dans un lieu privé. »

Caméras et micros cachés - Conditions justifiant la diffusion du matériel recueilli

« Le matériel sonore ou visuel capté de façon clandestine fait l'objet d'un examen rigoureux. Tout projet de diffuser ou de mettre en ligne ce genre d'enregistrements doit être autorisé par le directeur.

Voici quelques circonstances pouvant justifier la diffusion de matériel recueilli de façon clandestine (…).

Si des extraits choisis du matériel recueilli sont révélateurs d'une activité illégale ou antisociale ou d'un abus de confiance, nous tenterons alors de mettre la personne compromise devant les faits. Nous lui exposerons le contenu de l'enregistrement clandestin et tiendrons compte de sa réaction dans la présentation de notre reportage. (…) »

Enfin, un dernier aspect des NPJ sera évoqué dans cette révision, celui concernant la correction des erreurs.

Correction des erreurs

« Nous mettons tout en œuvre afin d'éviter les erreurs en ondes et dans nos services en ligne. Dans le respect des principes d'exactitude, d'intégrité et d'équité, nous n'hésitons pas à corriger une erreur importante lorsque nous avons pu établir qu'elle a été commise. Cela est essentiel pour maintenir notre crédibilité auprès des Canadiens. Lorsque nous devons apporter une mise au point, nous le faisons dans les meilleurs délais, en tenant compte des circonstances et de l'ampleur donnée à la diffusion des éléments erronés. (…) »

Résumé du reportage

En ouverture d’émission, l’animateur Pierre Craig campe le sujet dans le cadre du problème de surpoids qui afflige plus de la moitié de la population adulte au Canada. Cela, dit-il, est un terreau fertile pour les « traitements miracles contre l’obésité. Une entreprise, Zerona, prétend utiliser le laser pour faire fondre le gras du corps. Voici l’histoire de deux femmes qui ont investi des milliers de dollars dans ce traitement ».

Le reportage débute alors par une narration du journaliste Yvan Lamontagne :

« On l’appelle Zerona. On le vend comme un traitement miracle au laser pour amincir le corps. Zéro diète, zéro effort, zéro douleur, zéro chirurgie. Et on garantit la disparition d’au moins trois pouces de gras. »

Arrive ensuite le propriétaire de l’entreprise, M. Claude Charron, qui dit croire à son produit « à cent pour cent … les yeux fermés ». Une cliente mécontente, Brigitte Latraverse, lui donne la réplique :

« Plus que le traitement avance et tu penses que tu t’es fait berner et que tu ne vois pas de résultats. »

Le journaliste ajoute que « l’ensemble de ses traitements lui a coûté 4 599 $, taxes incluses » en omettant de mentionner que plus de la moitié de cette somme concerne un traitement par la chaleur qui n’est pas relié à Zerona.

Avec cette amorce, la table est mise pour une dénonciation en règle de cette cure qui ne remplirait pas ses promesses et dont le procédé sera successivement présenté comme « absurde » (deux fois), « ridicule », « idiotie » et « pas vrai ». Le mot « miracle » sera utilisé à quatre reprises.

Dans un premier temps, le reportage présente l’appareil de Zerona en disant qu’il « a d’abord été approuvé par la Food and Drug Administration (FDA) aux États-Unis pour réduire la douleur après une liposuccion » avant qu’ « il nage allègrement dans l’esthétique, le souci de la minceur, le remodelage rapide et facile du corps ». (Le reportage ne mentionnera jamais que la FDA a plus tard approuvé l’appareil pour les traitements d’amincissement.)

On présente ensuite la principale « victime » de ces promesses « miracles » (c’est la troisième utilisation du terme en à peine deux minutes). Mme Latraverse est ambulancière et elle a du mal à plier ses jambes tellement ses genoux et ses mollets sont trop gros. Au point où elle envisage devoir changer d’emploi.

« Mme Latraverse est séduite par les promesses de Zerona », explique le reportage où on entend la dame dire qu’on lui a affirmé qu’ « il n’y a pas de problème, tout va partir ». Au terme de 12 séances de traitement réparties sur 9 semaines, « elle a perdu plus de 9 pouces de gras de façon cumulative », dit le reportage, « mais elle n’a vu aucune différence ».

On nous explique que la méthode de calcul prend en compte les mensurations calculées à six endroits différents puis additionnées. La perte promise d’un minimum de 3 pouces de gras se répartit donc sur 6 parties du corps.

« Ça ne fait pas grand-chose sur une jambe, ça, là », estime Mme Latraverse.

Une autre femme qui témoigne sans qu’on puisse la reconnaître, exprime sa déception devant les résultats de ses 21 traitements. « On me promettait que j’allais perdre au moins des pouces », dit-elle sans en spécifier le nombre. Le reportage laisse entendre qu’elle en a perdu sans cependant les chiffrer, mais la dame les juge insuffisants :

« Je voyais absolument aucune différence », dit-elle.

Plus tard, elle précisera qu’elle a perdu quatre livres pendant le traitement, ce qu’elle attribue à d’autres facteurs comme l’exercice et le fait d’avoir coupé les pâtes et l’alcool.

Pour « entendre les prétentions de Zerona, on y a été en caméra cachée », nous dit le journaliste. Les enregistrements ainsi obtenus permettent d’entendre une employée d’une des cliniques offrant le traitement Zerona expliquer à une recherchiste se faisant passer pour une cliente potentielle qu’elle aurait tout intérêt à suivre le protocole recommandé pour en maximiser les résultats. Le journaliste énumère ces consignes : couper l’alcool et le café; boire de deux à trois litres d’eau par jour pendant le traitement, prendre un produit pour éliminer les toxines; manger sainement et marcher 30 minutes par jour.

La première partie du reportage se termine par deux séquences troublantes. La première présente un extrait d’une émission américaine, The Dr Oz Show. Animée depuis 2009 par Mehmet Cengiz Öz, surnommé Dr Oz, un chirurgien cardiaque diplômé de Harvard, auteur de plusieurs livres et que le magazine Time a déjà classé parmi les 100 personnalités les plus influentes aux États-Unis, cette émission de vulgarisation de la médecine est écoutée quotidiennement par plus de trois millions de téléspectateurs américains. Une invitée de l’émission, Dre Jamé Heskett, y présente l’appareil de Zerona qu’elle utilise à sa clinique de New York et elle déclare à propos d’une femme souffrant d’embonpoint :

« I can guarantee that she can loose at least 3 and as many as 11 inches in 2 weeks, which is huge! » (Ma traduction : « Je peux garantir qu’elle peut perdre au moins 3 et jusqu’à 11 pouces en 2 semaines, ce qui est énorme! »)

Le reportage de La facture offre cependant une traduction « améliorée » de la prédiction de la femme médecin :

« Imaginez, perdre de 3 à 11 pouces de gras en 6 séances de laser, réparties sur 2 semaines! C’est ce qu’on vous garantit aux États-Unis! » (Je reviendrai plus tard sur cette traduction).

La narration d’Yvan Lamontagne se poursuit :

« Au Québec, la garantie est de 3 pouces en 9 séances. »

La seconde séance troublante qui conclut la première portion du reportage vise à mettre en contradiction le plaignant, Claude Charron, et les promesses faites par l’employée d’une de ses cliniques, tournée en caméra cachée. D’abord, M. Charron affirme que sa clinique ne fait pas de traitement de moins de 9 séances, de manière à atteindre un taux de satisfaction plus élevé, « à 90 % ». (Il s’agit donc d’une admission implicite que 10 % des clients sont insatisfaits.)

Ensuite Yvan Lamontagne raconte, sur fond d’images tournées clandestinement :

« Lorsque nous sommes allés consulter en caméra cachée en compagnie de notre complice, on lui a offert une garantie qui dépassait de loin les neuf séances! »

J’y reviendrai plus bas, mais dans l’esprit du téléspectateur, on vient ici de semer un doute sur l’honnêteté de l’entreprise. À la caméra, son propriétaire dit une chose, alors qu’en fait ses employés offriraient une « garantie qui dépasse de loin » celle dont il parle. C’est d’ailleurs pour recueillir de telles « preuves » que les NPJ autorisent l’utilisation de la caméra cachée et permettent qu’on en diffuse les images. Or, que dit l’employée dans la séquence qui va suivre? Quelle est la nature de cette « garantie qui dépasserait de loin les neuf séances »? Voici l’extrait de la caméra cachée :

« Moi, à neuf séances, je ne garantis rien. Moi, je garantis à 18 séances. »

En somme, la garantie promise est moindre que celle offerte aux États-Unis (3 pouces après 6 séances) et moindre que celle qu’a évoquée implicitement M. Charron.

Un dernier extrait tourné en caméra cachée permet de préciser les limites de cette garantie lorsque l’employée se fait demander ce qu’il arrive si la cliente n’a pas perdu les 3 pouces promis au terme des 18 traitements :

« On vous donne six séances additionnelles. Il n’y a pas de remboursement, non. »

En somme, on ne peut prétendre que l’employée a embelli les choses en offrant verbalement une garantie de résultat ou une garantie de remboursement allant au-delà des engagements publics de l’entreprise. J’ajoute que jamais M. Charron n’est questionné sur les affirmations captées en caméra cachée (ce que je commenterai plus tard).

Avant d’aller à la pause publicitaire, l’animateur Pierre Craig revient à l’écran pour annoncer la suite.

« Vous l’avez vu avec l’émission américaine du Dr Oz, dit-il, le marketing qui entoure le traitement de Zerona est très efficace, mais le traitement de Zerona l’est-il, lui, efficace? Un laser peut-il arriver à fondre le gras du corps? Après la pause, nos experts nous disent si Zerona tient ses promesses. »

On nous montre ensuite un extrait de l’émission du Dr Oz où on entend le médecin affirmer : « the fat shrinks » (traduction : « le gras rétrécit »), ce sur quoi un de « nos experts », le médecin endocrinologue Dominique Garrel ajoute :

« Ce qu’on voit dans ce vidéo n’est pas vrai. Heureusement que ce n’est pas vrai parce que ça serait provoquer un phénomène extrêmement dommageable à la santé. »

On est donc passé, au début du reportage, de promesses de traitement « miracle », à résultats concrets (9 pouces dans un cas, 4 livres dans l’autre) mais jugés insuffisants par les deux clientes, pour glisser vers un procédé « pas vrai » qui, s’il l’était, serait « extrêmement dommageable pour la santé ». Des experts viendront en témoigner en deuxième partie.

Au retour de la pause publicitaire, Pierre Craig introduit le second volet de cette mini-enquête en ajoutant une couche d’embellissement à la traduction approximative faite plus haut.

« Aux USA, dit-il, Zerona garantit jusqu’à 11 pouces de perte de gras en 2 semaines de traitement. Est-ce possible? Pour répondre à la question, nous avons consulté les meilleurs experts en la matière. Zerona dispose d’une étude scientifique pour appuyer ses prétentions. Que vaut-elle? »

Le journaliste Yvan Lamontagne lance aussi sa deuxième partie du reportage par une question :

« Un laser peut-il vraiment faire perdre de la graisse comme le prétend Zerona? »

Alors que Claude Charron compare les cellules graisseuses à des raisins que le laser de Zerona viendrait presser pour en faire sortir le jus, soit le gras que le corps doit ensuite évacuer, un premier expert vient remettre en question cette possibilité. Il s’agit de Daniel Côté, présenté comme un physicien spécialiste des lasers, enseignant à l’Université Laval.

« Nous lui avons demandé si Zerona peut, comme le montrent ces images du fabricant de l’appareil, percer une cellule graisseuse et en liquéfier le gras. »

M. Côté explique que certains lasers peuvent aller profondément dans les tissus, mais pas celui de Zerona. Il est catégorique :

« C’est un laser qui est très doux, qui fait presque rien, qui a très peu d’énergie. Donc de dire qu’un laser de ce calibre peut complètement transformer les cellules ou les faire fondre, c’est absurde. »

Un deuxième expert, cette fois un médecin endocrinologue, le Dr Dominique Garrel, présenté comme un spécialiste du surpoids, est appelé à réagir « aux prétentions de Zerona ». Ces « prétentions » sont illustrées en utilisant un extrait filmé en caméra cachée où la représentante de Zerona décrit le fonctionnement de l’appareil de manière tout à fait conforme à celle qu’en fait M. Charron lors de son entrevue et qui correspond au procédé tel que présenté dans l’homologation obtenue de la FDA américaine le 15 septembre 2010. Le Dr Garrel utilise aussi le qualificatif « absurde » dans sa description du procédé Zerona :

« L’idée qui est absurde, c’est de faire croire à quelqu’un que, un, on va lui faire fondre la graisse, et puis, deux, elle va l’éliminer en buvant de l’eau. C’est vraiment une idiotie. »

On invite ensuite le Dr Garrel à regarder un extrait de l’émission du Dr Oz où il a été question de l’appareil Zerona et lors de laquelle on explique que le gras, une fois libéré des cellules adipeuses, est capté par les globules blancs. (« Your white blood cells (…) they suck them up and you know what happens? The fat shrinks. »). Après la présentation de ce court extrait, le journaliste Yvan Lamontagne offre une interprétation particulière de son contenu :

« Oz dit à son public que ce sont les cellules inflammatoires qui détruisent les débris de cellules graisseuses. Une affirmation ridicule selon le Dr Garrel puisqu’en médecine il est impératif d’éviter l’inflammation. »

Cette erreur de traduction, qui fait l’objet de plusieurs des griefs du plaignant et que j’analyserai plus tard, représente un glissement sémantique important : on passe de cellules blanches à cellules inflammatoires à procédé, qui serait dangereux s’il était vrai. En somme, au mieux c’est faux, au pire, c’est risqué pour la santé. D’où la justification de la prochaine question posée à Claude Charron par Yvan Lamontage :

« Est-ce que ce n’est pas du rêve que vous vendez à vos clients? »

Ce à quoi M. Charron répond que le procédé est « prouvé scientifiquement » par « les études cliniques les plus poussées ».

La suite du reportage va d’ailleurs porter sur la validité scientifique des prétentions de Zerona et remettre en question l’homologation de son appareil par Santé Canada.

Yvan Lamontagne nous informe que parmi ces études cliniques, il y en a une « sur laquelle Zerona mise gros, mais elle est financée par Erchonia, l’entreprise qui fabrique le laser Zerona ». Pour que le sens de cette révélation soit bien compris, il demande immédiatement l’avis d’un nouvel expert, Yves Jalbert, chef de contenu à l’Association pour la santé publique du Québec :

Question : « Est-ce un conflit d’intérêts, selon vous? »

Réponse : « C’est un gros conflit d’intérêts et ça sème le doute au niveau de la validité des résultats. »

Yves Jalbert ajoute ensuite que l’étude, celle-là même qui a servi à l’homologation de l’appareil auprès de la FDA américaine et de Santé Canada, a été signée par trois prête-noms en plus du directeur médical du fabricant, Ryan Maloney. « Un manque d’objectivité inadmissible dans une étude sérieuse », affirme le journaliste Yvan Lamontagne qui déclare que « Santé Canada s’est fondé uniquement sur cette étude pour homologuer le laser Zerona », mais que « fidèle à son habitude, Santé Canada a refusé de nous accorder une entrevue à la caméra ».

M. Jalbert précise sa pensée :

« Il y a un énorme problème parce qu’on ne peut pas donner une homologation avec une seule étude, ça prend plusieurs études. Donc se fonder sur une seule étude, c’est ridicule, en recherche, on ne fait pas ça. Il n’y a pas un médecin qui va changer sa pratique à partir d’une seule étude. »

Daniel Côté renchérit :

« Comme scientifique, quand je regarde les documents qui ont été déposés pour l’homologation à Santé Canada, je n’aurais pas accepté d’homologuer ce genre de produit. »

La conclusion du reportage revient sur le cas de la principale victime alléguée évoquée plus tôt, soit Brigitte Latraverse. Cette séquence s’ouvre par un extrait d’entrevue avec Claude Charron qui exhibe un livre de témoignages de clients satisfaits de leur traitement Zerona et qui ajoute :

« Si une personne n’atteint pas trois pouces de résultat, on va lui donner des séances supplémentaires. Si ça ne marche pas, on la rembourse. »

Or, nous apprend Yvan Lamontagne :

« Après 18 séances de laser, dont 6 gratuites parce qu’elle n’était pas satisfaite, Brigitte Latraverse revient à toutes fins pratiques à ses mensurations de départ. Zerona refuse de la rembourser. Alors, elle poursuit Zerona Québec aux petites créances. »

Après avoir refusé une indemnité de 500 $, explique ensuite le reportage, la patiente s’est rendue en févier 2015 devant le tribunal qui a conclu que « Zerona n’a pas satisfait à son obligation de garantie suivant ses promesses » et a ordonné à l’entreprise de tout rembourser.

L’animateur Pierre Craig boucle la présentation en racontant que « malgré le jugement des petites créances dans la cause de Brigitte Latraverse, la compagnie n’a pas lâché prise. Zerona a présenté au tribunal une requête pour faire corriger une… (bras en l’air comme pour mimer des guillemets) erreur dans le jugement. Mais la juge a rejeté cette requête en disant que l’entreprise cherchait plutôt à obtenir un nouveau jugement. Zerona a remboursé Brigitte Latraverse ».

L’ensemble du portrait est dévastateur. L’appareil a été homologué sur la base d’une étude dont on ne sait qu’une chose, qu’elle a été marquée par les conflits d’intérêts, ce qui sème le doute sur la validité de ses résultats. Au mieux, l’appareil ne fonctionne pas et s’il le faisait il provoquerait de l’inflammation, ce qui serait dangereux. Les promesses faites aux clients sont irréalistes et même si elles se matérialisent, la différence est tellement minime qu’ils ne la voient pas. Quant à la garantie de remboursement, eh bien parfois il n’y en a pas (en caméra cachée) ou alors la promesse n’est pas honorée. Au surplus, même lorsqu’une plaignante se rend à la Division des petites créances et obtient réparation, Zerona ne lâche pas prise et va au bout du processus avant de rembourser son dû. Voilà ce qu’un téléspectateur attentif et de bonne foi aura compris de ce reportage.

Étude des griefs individuels

Cette description détaillée du reportage me semble essentielle pour que le lecteur puisse mieux comprendre ce dont il est question dans la révision des griefs individuels que j’entame ici.

Grief 1a : La traduction erronée d’une déclaration d’un médecin à propos de Zerona qui en déforme le sens au point de dénigrer son auteur et l’appareil.

Dans sa réponse au plaignant, Radio-Canada a admis que la traduction d’un extrait de l’émission du Dr Oz pouvait porter à confusion. Les « white cells » (cellules blanches) censées éliminer la matière grasse libérée des cellules adipeuses par le traitement Zerona ont été présentées comme des « cellules inflammatoires », ce qui « donne l’impression d’une erreur de traduction », reconnaît Radio-Canada. Cependant, ajoute-t-elle, cela s’expliquerait par le choix du journaliste « d’utiliser l’analyse de l’endocrinologue (Dominique Garrel) plutôt que de faire une traduction littérale de la vidéo américaine. Peu importe, ajoute-on, car cela n’aurait eu « aucun impact sur le constat dressé par le médecin ».

J’ai écouté attentivement l’entrevue avec le Dr Garrel et, en effet, je peux témoigner qu’il n’avait pas lu ou entendu la traduction faite par Yvan Lamontagne avant de commenter la vidéo en ces termes :

« Bien sûr que ce que l’on voit dans cette vidéo n’est pas vrai. Heureusement que ce n’est pas vrai parce que ce serait provoquer un phénomène extrêmement dommageable à la santé. »

Si le problème de traduction a pu confondre certains téléspectateurs qui ne maîtrisent pas la langue anglaise, ce n’est pas cette « erreur » qui est à l’origine de l’avis négatif du Dr Garrel. Cependant, l’écoute de cette entrevue me laisse perplexe pour plusieurs autres raisons.

D’abord, je vais m’en tenir à l’aspect concernant le glissement sémantique de « white cells » vers « cellules inflammatoires ». L’extrait de l’émission du Dr Oz qu’on a présenté au Dr Garrel est beaucoup plus long que ce qui a été montré à l’écran. Il comprend aussi l’explication donnée par l’autre médecin invitée à l’émission, Dre Jamé Heskett, qui vient préciser les propos du Dr Oz de manière très appuyée lorsqu’elle affirme que « most importantly, it does not destroy the fat cells. We know the fat cells are important (…) ». (Ma traduction : « Le plus important, c’est que cela ne détruit pas les cellules adipeuses. Nous savons que ces cellules sont importantes (…). ») Il est donc très clair que le traitement de Zerona prétend vider les cellules adipeuses de leur gras, mais sans les détruire. Le travail des cellules blanches – au cœur du litige sur cette traduction - est présenté comme étant celui de collecter ce gras, non pas de s’attaquer à l’enveloppe des cellules adipeuses puisqu’elles ne sont pas détruites. On dit même qu’il s’agit de l’aspect « le plus important » du traitement de Zerona. Or, que déclare le Dr Garrel immédiatement après le visionnement de cet extrait?

« Si c’était vrai, on aurait affaire à un procédé qui rend les gens malades parce que l’idée que les cellules adipeuses qui ont été vidées de leur graisse soient détruites par le système immunitaire – parce que c’est ça qu’il dit, hen? Les cellules qui détruisent souvent des débris de cellules (…) sont des cellules inflammatoires, donc ce sont des cellules de l’inflammation, ce sont les mêmes cellules qui donnent l’arthrite, qui donnent l’asthme, qui donnent toutes sortes de maladies, qui sont indispensables aux maladies cardiaques, qui bouchent les artères du cœur (…). »

C’est ce qui l’amène à dire ensuite qu’heureusement ce n’est pas vrai, car ce serait dangereux. A-t-il mal compris l’extrait de l’émission du Dr Oz? Le volume était-il trop bas? Sa compréhension de l’anglais est-elle déficiente? Était-il nerveux, déconcentré? Il est difficile de départager les raisons qui expliquent ce détournement de sens entre « les cellules blanches qui viennent récupérer le gras libéré des cellules adipeuses » et « le système immunitaire qui vient détruire les cellules adipeuses réduites à l’état de débris ». Comment ce glissement a-t-il pu échapper à l’équipe de production du reportage pendant l’entrevue et par la suite, au moment de la sélection des extraits pertinents?

L’autre aspect préoccupant de cette entrevue a trait à l’évolution spectaculaire de l’avis du Dr Garrel entre son début et sa conclusion. Dans sa première réponse, il déclare à propos de la possibilité de faire fondre le gras avec un rayon laser :

« J’imagine qu’on peut d’un point de vue physique effectivement détruire en partie la cellule qui contient la graisse sous la peau. Je ne pense pas que ce soit absurde comme idée. »

Comparons cette réponse avec la toute dernière de l’entrevue :

Question : « Faire fondre le gras avec l’aide du laser, est-ce que vous croyez à ça?

Réponse : « Non, pas du tout. »

Que s’est-il donc passé pour qu’en quelques minutes, la version du Dr Garrel change du tout au tout? L’écoute de l’entrevue en entier m’amène à conclure que le point de bascule s’est produit assez tôt. Après que le médecin ait déclaré à deux reprises qu’il n’était pas familier avec la technologie des lasers (« non, je ne connais pas ce type de technologie », puis « je ne suis pas spécialiste de ça »), Yvan Lamontagne lui rapporte qu’il a déjà interviewé un « spécialiste du laser » (Daniel Côté) qui l’assure que le laser utilisé par Zerona a une puissance de 1 milliwatt.

« C’est rien, ajoute-t-il, l’équivalent d’un pointeur ou d’un lecteur de code barres. »

Le Dr Garrel est visiblement étonné par cette révélation :

« Vous êtes en train de me dire que ce laser ne fait rien du tout? (rire) »

Je me rassure du fait qu’aucun de ces extraits n’a été utilisé dans le reportage, mais je m’interroge sur le procédé qui consiste à créer un état d’esprit négatif chez un témoin expert – le Dr Garrel est le seul médecin interviewé dans ce reportage – en substituant à son ignorance sur l’objet de l’entrevue (le laser Zerona) les affirmations d’un autre témoin expert qui ne sont d’ailleurs pas sans reproches. J’y reviendrai plus tard.

L’ignorance du Dr Garrel à propos de Zerona s’est aussi manifestée plus tard lorsqu’il a déclaré au cours de l’entrevue qu’il avait consulté les documents de la FDA américaine et que l’appareil de Zerona n’y était pas approuvé pour faire fondre le gras, mais plutôt « pour affiner une liposuccion ». S’il est vrai que l’appareil a été initialement approuvé pour ce type de traitement, il suffit de trois clics sur le site de la FDA pour trouver le document daté du 15 septembre 2010 classifiant l’appareil d’Erchonia « for use as a non-invasive dermatological aesthetic treatment for the reduction of circumference of hips, waist and thights (…) using low level laser energy for the disruption of adipocyte cells within the fat layer for the release of fat and lipids from these cells (…) » (Ma traduction : « Pour utilisation en tant que traitement non invasif de dermatologie esthétique pour la réduction de la circonférence des hanches, de la taille et des cuisses (…) au moyen d’énergie laser de basse intensité pour la perturbation des cellules adipocytes situées à l’intérieur de la couche de gras de manière à en extraire le gras et les lipides qu’elles contiennent (…). ») Loin de le corriger, le journaliste Yvan Lamontagne ajoute :

« La FDA ne reconnaît pas la fonte du gras. »

Encore là, ces extraits n’ont pas été conservés dans le reportage, mais ils soulèvent des doutes sur la qualité de la préparation. J’y reviens, le témoignage du Dr Garrel était important, car il s’agit du seul médecin appelé à témoigner dans ce reportage. On se serait attendu à ce qu’il dispose des informations pertinentes pour appuyer son témoignage ou qu’à défaut le journaliste soit en mesure de les lui fournir.

Grief 1b : Le refus des responsables de La facture de corriger cette traduction fautive après en avoir été avisés dans les jours suivant la première diffusion du reportage.

Après la première diffusion du reportage à La facture, le 15 septembre 2015, le plaignant a avisé l’émission « de l’erreur de traduction et par conséquent des opinions erronées du Dr Garrel ». Il dit estimer que « cette erreur de traduction a été faite intentionnellement par La facture dans le but de discréditer Zerona ». Le rédacteur en chef de La facture, Alain Kémeid, lui a répondu par courriel que « nous ne partageons pas votre point de vue », et que « l’enquête et le reportage respectent nos normes et pratiques journalistiques et, par conséquent, nous n’acquiescerons pas à votre demande de retirer certains éléments ».

Comme je l’ai mentionné dans l’analyse du grief précédent, la citation du Dr Garrel qui parle des cellules inflammatoires n’est pas le résultat d’une mauvaise traduction par le journaliste Yvan Lamontagne. C’est plutôt elle qui a conduit Yvan Lamontagne à donner cette tournure particulière à sa traduction. Cependant, elle semble provenir d’une mauvaise compréhension de ce qui a été dit à l’émission du Dr Oz que le journaliste aurait dû identifier et corriger s’il avait lui-même saisi la méprise.

Cela dit, une fois informée du problème, il me semble évident que l’équipe de La facture aurait dû corriger l’erreur en vue des rediffusions ultérieures de l’émission et de la consultation du reportage vidéo sur le site de Radio-Canada. Le texte web tiré du reportage, encore disponible en ligne trois mois après que Radio-Canada ait reconnu que « ce choix donne l’impression d’une erreur de traduction », contient toujours cet extrait :

« Nous avons contacté l’endocrinologue Dominique Garrel, spécialiste du surpoids. Nous lui avons demandé de commenter un épisode de Dr Oz dans lequel il dit que ce sont les cellules inflammatoires qui détruisent les débris des cellules graisseuses. Le Dr Garrel qualifie de ridicule ce genre d’affirmation puisqu’en médecine il est impératif d’éviter l’inflammation. »

Grief 2 : L’utilisation d’un expert en situation de conflit d’intérêts (Dr Dominique Garrel) puisqu’il est lié à une clinique offrant un produit concurrent de Zerona, sans en faire mention dans le reportage.

Dans sa plainte, Claude Charron affirme que :

Le Dr Garrell est « en conflit d’intérêts flagrant étant donné qu’il travaille au Centre médical Les Cours, qui est un de nos principaux compétiteurs au centre-ville de Montréal. Cette clinique offre entre autres le traitement Ultrashape (un de nos deux appareils compétiteurs). J’ai refusé dans le passé de fournir un appareil Zerona à cette clinique étant donné sa proximité avec les nôtres. Ce refus peut avoir créé de la frustration… Ce conflit d’intérêts mine le sérieux de ses déclarations ».

Il ajoute :

« Dans le reportage, le Dr Garrel trouve amusant voire ridicule et considère une idiotie, la description du processus d’évacuation du gras par le corps décrit par notre directrice. Pourtant, il s’agit exactement du même processus que celui de l’appareil Ultrashape dont sa clinique offre les services. »

Dans sa réponse au plaignant, Radio-Canada affirme que « l’équipe de La facture savait pertinemment que ce médecin travaillait quelques demi-journées par mois au Centre médical Les Cours ». Elle reconnaît que, dans « une section non médicale consacrée à l’esthétique », on y offre un traitement d’amincissement Ultrashape concurrent de Zerona « qui dit aussi liquéfier la graisse afin d’amincir certaines parties du corps ». Cependant, Radio-Canada n’y voit rien de répréhensible puisque…

« Le Dr Garrel a confirmé qu’il n’avait jamais mis les pieds dans cette clinique d’esthétique et qu’il ignorait jusqu’à récemment l’existence des traitements esthétiques qui y étaient offerts. Dominique Garrel n’est donc pas en conflit d’intérêts puisqu’il n’y a aucun lien entre sa pratique médicale et la clinique d’esthétique. »

Je crois qu’il est possible que l’endocrinologue ait ignoré que la clinique offre ce genre de traitement. Si cette information avait été connue du journaliste Yvan Lamontagne, elle aurait dû l’amener à poser des questions au Dr Garrel sur l’ironie de la situation dans laquelle il se trouvait en dénonçant comme « absurde » et « ridicule » un traitement concurrent mais similaire à celui offert dans une clinique de laquelle il tire une partie de ses revenus. J’ai écouté cette entrevue en entier, et cela n’a jamais été abordé. J’ai la conviction que le journaliste ignorait cette information au moment de leur rencontre. Cependant, une fois informée de ce fait par Claude Charron avant la diffusion du reportage, l’équipe de La facture a choisi de ne pas en faire mention au public. Son rédacteur en chef Alain Kémeid lui a écrit :

« L’équipe a fait les vérifications nécessaires à la suite de vos allégations. Nous considérons que nous respectons en tous points nos Normes et pratiques journalistiques et que ce reportage servira l’intérêt public. »

Je ne partage pas cet avis. J’estime que le reportage aurait dû mentionner cette situation qui était pertinente. Contrairement au plaignant, je crois cependant que cela aurait donné plus de poids à la dénonciation du Dr Garrel en le plaçant en porte à faux avec une clinique à laquelle il est associé. C’est d’ailleurs ici que je m’interroge le plus sur les motifs de cette omission. Le plaignant croit que les téléspectateurs, une fois avisés de cette situation, « n’auraient pas interprété de la même manière les mots "idioties" et "ridicules" dits par le Dr Garrell ». Il a peut-être raison, mais si on a privé le public de cette information, il n’est pas du tout clair que cela s’est fait au détriment de Zerona. À mon sens, l’effet aurait très bien pu être l’inverse de celui qu’il prétend, de sorte que je n’accueille pas son grief.

Grief 3 : Le manque de rigueur de la démarche journaliste dans la vérification des propos de ce témoin expert.

Le plaignant affirme que le journaliste Yvan Lamontagne aurait dû retourner voir le Dr Garrel « afin de s’assurer qu’il avait bien compris les informations » qu’il avait été appelé à commenter concernant « le processus d’évacuation du gras », après avoir entendu ses propres explications. En effet, le Dr Garrel avait été interviewé avant Claude Charron. Selon ce dernier, Yvan Lamontagne aurait dû « avoir un doute raisonnable sur la réponse que le Dr Garrel lui avait donnée ».

J’ai expliqué plus tôt, dans l’étude du grief portant sur la traduction, qu’Yvan Lamontagne aurait dû réaliser que le Dr Garrel semblait avoir mal compris le contenu de l’extrait de l’émission du Dr Oz, ce qui a coloré son commentaire sur le processus biologique en cause. Cependant, je crois que la notion de doute raisonnable, qu’invoque ici le plaignant, ne joue pas en sa faveur. Entre le propriétaire d’une clinique de soins esthétiques dont la profession est celle de fiscaliste et un endocrinologue réputé comme le Dr Garrel, il me semble qu’un journaliste n’hésiterait normalement pas à accorder plus de crédibilité au second lorsqu’il est question du fonctionnement du corps humain comme il en accorderait davantage au premier pour remplir ses déclarations de revenus.

En entrevue sur la question plus générale du processus d’élimination du gras qu’évoque le plaignant, le Dr Garrel est tout à fait crédible lorsqu’il affirme que contrairement aux explications des promoteurs de Zerona, le gras ne peut être éliminé par le foie. Cela me semble être l’élément scientifique le plus pertinent de son témoignage, bien qu’il n’ait pas été conservé dans le reportage. Le foie, dit-il, ne peut éliminer ou métaboliser le gras. À la rigueur, il peut l’accumuler, ce qui aurait des conséquences néfastes pour la santé. Son avis d’endocrinologue sur cette question est à la base de ses doutes sur le traitement Zerona. Son expertise sur les propriétés du foie est indéniablement supérieure à celle d’un fiscaliste. Je ne crois donc pas qu’Yvan Lamontagne a manqué de rigueur en omettant de corroborer les explications de Claude Charron auprès du Dr Garrel.

Grief 4 : L’utilisation des propos de ce témoin expert et le refus de remettre en question son manque d’expertise, malgré les mises en garde du plaignant.

Le plaignant affirme qu’à la suite de son entrevue au journaliste Yvan Lamontagne, le 5 mai 2015, il lui a demandé à plusieurs reprises par écrit et verbalement de vérifier l’expertise de ses experts, « en particulier celle du Dr Garrel étant donné l’importance de son témoignage, mais il n’a jamais voulu y donner suite ».

Dans un courriel daté du 11 mai 2015, il « suggère à votre spécialiste d’appeler les scientifiques responsables de la régulation chez Erchonia s’il y a des points qui ne sont pas clairs ou s’il a encore des doutes. (…) Je peux lui fournir les noms et numéros de téléphone ».

Dans sa réponse, Radio-Canada reconnaît que l’endocrinologue n’a pas d’expertise dans l’utilisation du laser à des fins esthétiques :

« C’est pourquoi nous avons fait appel au physicien spécialisé en optique, Daniel Côté, qui enseigne à l’Université Laval, pour nous parler des spécificités du laser. C’est ce spécialiste et non le Dr Garrel qui donne son avis sur le fonctionnement et l’efficacité du laser Zerona. »

Je ne partage pas cet avis. Comme je l’ai dit plus tôt, le Dr Garrel mentionne bien à deux reprises, au début de son entrevue accordée à La facture, qu’il « ne connaît pas ce type de technique ». Pourtant, on l’amène dans le reportage à commenter la déclaration filmée en caméra cachée de la directrice d’une clinique Zerona dont les propos expliquent le fonctionnement de l’appareil. « Ce que le laser fait, c’est qu’il va liquéfier ça (…) », dit-elle, à la suite de quoi le médecin affirme :

« L’idée qui est absurde, c’est de faire croire à quelqu’un que, un, on va lui faire fondre la graisse puis, deux, qu’elle va l’éliminer en buvant de l’eau. C’est vraiment une idiotie. »

La première partie de la réponse porte clairement sur les propriétés de l’appareil, sa capacité à « faire fondre le gras », alors que le médecin a déclaré à deux reprises ne pas être familier avec cette technologie et, comme je l’ai déjà mentionné, après avoir affirmé dans sa toute première réponse qu’un laser « peut d’un point de vue physique effectivement détruire en partie la cellule qui contient la graisse sous la peau. Je ne pense pas que ce soit absurde comme idée ».

Je demeure médusé devant un tel retournement, mais là n’est pas la question. Contrairement à l’explication fournie par Radio-Canada, le reportage a bel et bien utilisé les commentaires du Dr Garrel sur le fonctionnement de l’appareil, soit sa capacité à faire « fondre le gras » tout en sachant qu’il n’était pas familier avec cette technologie et, j’insiste encore une fois, après que le journaliste Yvan Lamontagne l’ait informé qu’un autre expert, spécialiste des lasers, avait comparé la puissance de Zerona à celle d’un pointeur laser ou d’un lecteur de code barres. Sans cette information, le Dr Garrel aurait-il osé commenter le fonctionnement de Zerona et son jugement aurait-il été aussi catégorique? Il est impossible de le savoir hors de tout doute, mais il me semble indéniable qu’un téléspectateur attentif aura compris de son intervention qu’il commentait le fonctionnement ou à tout le moins les prétentions quant au fonctionnement de l’appareil Zerona, mais sans qu’on ne lui ait révélé que le médecin ne connaissait pas cet appareil et qu’il n’avait aucune expertise dans le domaine des lasers. Il s’agissait sans doute d’une information pertinente dont il aurait fallu tenir compte soit en ne retenant pas les propos du Dr Garrel concernant le fonctionnement de l’appareil et plus généralement de la possibilité de « faire fondre la graisse » à l’aide d’un laser, soit en révélant aux téléspectateurs la méconnaissance de cet expert. Ne faire ni l’un ni l’autre, représente une infraction aux NPJ.

Grief 5 : La fausse affirmation à propos de l’homologation de l’appareil par Santé Canada à l’effet qu’elle ne se serait fondée que sur une seule étude et le refus du journaliste de vérifier la véracité de cette information malgré l’offre qui lui était faite de lui communiquer certains documents prouvant le contraire.

Le plaignant conteste l’exactitude d’une information contenue dans le reportage à l’effet que Santé Canada aurait homologué l’appareil Zerona sur la base d’une seule étude.

Je mentionne, de surcroît, que cette étude a été présentée comme étant entachée par une situation de conflit d’intérêts puisque c’est son fabricant qui l’a financée. Cela me semble l’un des aspects les plus troublants de ce reportage qui n’en manque pourtant pas. Qui d’autre que son fabricant devrait financer les études pour démontrer l’efficacité d’un nouvel appareil? Un concurrent? Le gouvernement? Une ONG? Il me semble que poser la question, c’est un peu y répondre.

Dans son reportage, Yvan Lamontagne déclare :

« Eh bien, sachez que Santé Canada s’est fondé uniquement sur cette étude pour homologuer le laser Zerona. »

Dans son texte web, il écrit :

« Nous avons appris que l’organisme fédéral a homologué le produit en se basant uniquement sur cette étude financée par le fabricant américain. »

Dans sa réponse au plaignant, Radio-Canada affirme que « le journaliste a validé cette information auprès du porte-parole de l’organisme », mais, malgré mon insistance, Yvan Lamontagne s’est montré plutôt vague sur la question. J’ai personnellement tenté de vérifier auprès de Santé Canada qui refuse de confirmer que cela est bien le cas. Il s’agirait d’informations confidentielles.

Je note cependant que lors de son entrevue avec Claude Charron, Yvan Lamontagne ne l’a pas interrogé sur cette question, qui allait pourtant constituer l’une des assises de sa démonstration, le punch final en quelque sorte. Or, selon toute probabilité, il détenait déjà cette information, car le jour même, juste après son entrevue avec Claude Charron, il s’est rendu rencontrer Yves Jalbert, chef de contenu à l’Association pour la santé publique du Québec, pour l’interviewer. J’ai écouté attentivement l’enregistrement de cette entrevue où l’on entend Yvan Lamontagne lui demander :

« Si on vous disait plus tard que Santé Canada a homologué le produit parce qu’il a tenu compte de l’étude clinique qui a été produite par la compagnie finalement et a dit que l’appareil était sécuritaire et efficace. »

C’est alors qu’Yves Jalbert a répondu par la déclaration qui se retrouve dans le reportage :

« Il y a un énorme problème parce qu’on ne peut pas donner une homologation avec une seule étude, ça prend plusieurs études. Donc, se fonder sur une seule étude, c’est complètement ridicule. »

Claude Charron affirme qu’il a insisté auprès d’Yvan Lamontagne pour qu’il communique avec les personnes responsables, chez Erchonia, de l’homologation de l’appareil Zerona afin d’en apprendre davantage sur les études dont dispose l’entreprise. Le président du manufacturier américain, Steve Shanks, a d’ailleurs contacté le journaliste, en juin, et lui a communiqué plusieurs dizaines d’ « études cliniques et publications médicales » portant sur l’appareil, ce que confirme Yvan Lamontagne. D’ailleurs, dans sa réponse à la plainte, Radio-Canada affirme que « dans un souci de rigueur scientifique, l’équipe de La facture a, de surcroît, demandé à un expert indépendant, Daniel Barolet, de passer au crible les études d’Erchonia ».

Ces études ou d’autres ont-elles été présentées à Santé Canada dans le processus d’homologation de l’appareil Zerona? Je l’ignore, et mes démarches auprès de cet organisme dont l’ouverture semble inspirée par celle des ministères de l’ère soviétique n’y arrangent rien.

Dans sa plainte, Claude Charron prétend avoir eu plus de chance que moi auprès de Santé Canada :

« Ils m’ont confirmé qu’aucun renseignement n’avait été donné à Yvan Lamontagne et à La facture. »

Cela n’est malheureusement pas vérifiable, de sorte qu’il m’est impossible de conclure, comme le plaignant l’affirme, qu’« Yvan Lamontagne a donc menti au public sur l’homologation de Zerona (…) ». Je dois toutefois lui donner raison lorsqu’il soutient qu’« en tout équilibre, Yvan Lamontagne aurait dû me faire part de son information de manière à ce que je puisse la commenter ».

Grief 6 : L’utilisation dans le reportage d’une plaignante chez qui le traitement n’est pas représentatif de la pratique habituelle de Zerona et l’omission de divulguer des renseignements mettant en doute les affirmations de la plaignante.

Le principal témoin à charge dans ce reportage est une cliente insatisfaite du traitement Zerona, l’ambulancière Brigitte Latraverse. On nous dit qu’elle a fait appel à ce traitement pour régler un problème particulier d’accumulation de gras aux genoux et aux mollets, si grave qu’il l’amenait à envisager la possibilité de quitter son emploi tellement elle avait du mal à plier les jambes.

Ce problème, qualifié de « très rare » par le plaignant, n’est pas, dit-il, représentatif de ceux des clients qui se présentent à ses cliniques. Il écrit :

« Sur des milliers de clients que nous avons eus, il s’agit du seul traitement de mollets que nous avons effectué, et nous n’avons presque jamais traité de genoux. »

Claude Charron note que Zerona est un « système de remodelage corporel », qu’il a été approuvé et publicisé pour l’amincissement de la taille, des hanches et des cuisses. C’est en effet la description qui en est faite dans le certificat d’homologation de l’appareil, et c’est aussi ce que confirme la fiche standard de mesures qui sert à calculer les résultats de son utilisation. On voit d’ailleurs cette fiche dans le reportage, montrant que les mensurations sont prises à six endroits : à la brassière, à la taille, au nombril, aux hanches, à la cuisse droite et à la cuisse gauche. Tous ces chiffres sont additionnés et c’est sur ce total que l’on calcule la « perte de circonférence » d’au moins trois pouces que l’on promet d’atteindre.

Cela dit, et le cas de Brigitte Latraverse le démontre, il arrive que l’on vende ces traitements pour d’autres zones du corps. D’ailleurs, je suis allé visiter le site web de la clinique qu’opère Jamé Heskett, le médecin que l’on voit dans l’extrait de l’émission du Dr Oz portant sur Zerona. On y affirme que ce traitement peut être utilisé sur presque toutes les parties du corps que l’on souhaite amincir, incluant les bras, les jambes, le cou et le menton. Le cas de Mme Latraverse n’est sans doute pas représentatif de la clientèle habituelle des cliniques de Claude Charron, il n’empêche qu’on lui a vendu un traitement dont le résultat ne l’a pas satisfaite. Je crois par ailleurs qu’il aurait été souhaitable pour une meilleure appréciation du public de La facture que l’on mentionne le caractère exceptionnel de ce « cas ». À lui seul, ce manquement ne constitue cependant qu’un simple accroc à la règle d’exactitude. C’est l’accumulation des omissions d’éléments importants qui est plus préoccupante.

En première partie du reportage, le journaliste fait état de résultats qui semblent positifs :

« Dans le cas de Brigitte Latraverse, au bout de 12 séances, elle a perdu plus de 9 pouces de gras de façon cumulative. »

Mais, ajoute-t-il, « elle n’a vu aucune différence ». Puis, à la fin du second volet du reportage, le journaliste revient sur son cas après avoir présenté un extrait d’entrevue de Claude Charron qui affirme que « si une personne n’atteint pas trois pouces de résultats, on va lui donner des séances supplémentaires. Si ça ne marche pas, on la rembourse ».

On devrait donc en comprendre que Brigitte Latraverse n’était pas admissible à un remboursement, ni même à des séances supplémentaires, ayant perdu un cumulatif de neuf pouces. En lui offrant six séances gratuites de plus, la clinique allait donc au-delà de son engagement régulier. Mais plutôt que de le présenter ainsi, le reportage dit :

« Après 18 séances de laser, dont 6 gratuites parce qu’elle était insatisfaite, Brigitte Latraverse revient à toutes fins pratiques à ses mensurations de départ. »

Ce que le reportage ne dit pas, c’est qu’entre la fin du traitement de 12 séances (le traitement prévu au contrat) et les 6 séances supplémentaires accordées sans frais, il s’est écoulé une période de 2 semaines, celle du congé des fêtes de fin d’année. Au cours de cette période, la cliente a pris du poids, soit 2,4 livres, ce qui coïncide avec une augmentation de la circonférence mesurée. (Claude Charron affirme qu’elle a engraissé de 4 livres après le traitement de 12 séances, mais le tableau qu’il présente à l’appui de son affirmation montre un gain de poids de 2,4 livres.)

Je suis aussi étonné de n’avoir trouvé aucune trace dans le reportage de l’affirmation de Claude Charron, faite pendant l’entrevue, à l’effet que les traitements accordés à Brigitte Latraverse étaient tellement hors de l’ordinaire que « c’était indiqué dans le contrat que ce n’était pas garanti ». L’entrevue avec la plaignante a été enregistrée après celle avec Claude Charron. Je l’ai aussi visionnée avec attention et jamais Yvan Lamontagne ne l’interroge sur cet aspect pourtant crucial puisque le reportage la présente comme la principale « victime » de ce traitement qui se bat pour faire respecter sa garantie. J’ai demandé à Yvan Lamontagne s’il avait tenté de vérifier cette information. Il m’a répondu qu’il n’en a pas senti l’utilité.

Je ne sais trop quoi penser du fait que Claude Charron ne mentionne pas lui-même cet élément dans sa plainte mais l’accumulation des omissions me laisse perplexe. Car remettons tous les éléments ensemble : on serait devant le cas d’une cliente souffrant d’un problème hors-norme pour ce traitement (sans qu’on ne le mentionne), ayant obtenu plus de 9 pouces de perte de gras, soit 3 fois plus que la quantité généralement promise (sans qu’on ne le souligne) au terme de son traitement de 12 séances, mais qui en aurait tout de même reçu 6 supplémentaires gratuitement bien que son contrat aurait indiqué qu’on ne lui garantissait aucun résultat considérant la nature particulière de sa condition (un fait passé sous silence et non vérifié), et qui déplore n’avoir perdu que 2,6 pouces de circonférence au terme des 18 séances, mais après avoir engraissé de 2,4 livres pendant la période des fêtes (ce qu’on ne dit pas). Cela commence à faire beaucoup pour un cas censé démontrer que Zerona est un « traitement bidon ». (L’expression « traitement bidon » est tirée du lien de l’article au sujet du reportage toujours en ligne sur le site de Radio-Canada : http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/societe/2015/09/16/001-laser-zerona-traitement-bidon-amincir-corps-la-facture.shtml.) Et ce n’est malheureusement pas tout.

Je passe rapidement sur le second témoignage d’une cliente insatisfaite dont on sait peu de choses… sinon qu’elle est insatisfaite. Combien de pouces de circonférence a-t-elle perdu, un élément essentiel puisqu’il s’agit de l’unité de mesure de la performance du traitement? On l’ignore. Le reportage ne nous le dit pas. Même Yvan Lamontagne, à qui j’ai posé la question, ne pouvait y répondre. (Au moment de finaliser la rédaction de cette révision, Yvan Lamontagne m’informe qu’il a, à ma demande, contacté cette cliente pour obtenir cette information. Selon les calculs de Zerona, elle aurait perdu 5,5 pouces en 21 séances.) J’ai visionné l’entrevue et je peux confirmer que la question n’a jamais été abordée, ce qui me semble troublant.

Le reportage se termine par l’évocation de la victoire de Brigitte Latraverse devant la Division des petites créances contre l’entreprise lui ayant offert les traitements Zerona. On se rappellera qu’en tout début d’émission, on avait entendu cette cliente décrire son expérience en ces termes :

« Plus que le traitement avance et tu penses que tu t’es fait berner et que tu vois pas de résultats. »

Yvan Lamontagne a enchaîné en précisant que « l’ensemble de ses traitements lui a coûté 4 599 $, taxes incluses ».

Ainsi donc, selon la formule classique des bons reportages, on vient boucler la boucle au moment de la conclusion en affirmant que suite au refus de Zerona de rembourser Mme Latraverse, elle a poursuivi l’entreprise aux petites créances. Voici comment Yvan Lamontagne présente la chose :

« En médiation, la compagnie lui offre 500 $. Elle refuse. Sa cause est entendue en février 2015. Le tribunal conclut que Zerona n’a pas satisfait à son obligation de garantie suivant ses promesses. La compagnie Zerona Québec doit tout lui rembourser. »

Plus tard, en guise d’épilogue, l’animateur Pierre Craig revient sur l’affaire :

« Malgré le jugement des petites créances, la compagnie n’a pas lâché prise. Zerona a présenté au tribunal une requête pour faire corriger une erreur dans le jugement. Mais la juge a rejeté cette requête en disant que l’entreprise cherchait plutôt à obtenir un nouveau jugement. Zerona a remboursé Brigitte Latraverse. »

Qu’est-ce qu’un téléspectateur attentif et prudent retiendra de ce qu’on vient de lui présenter? Que l’entreprise a essayé de s’en tirer, en médiation, en n’offrant à Brigitte Latraverse qu’un maigre 500 $ sur les 4 599 $ que lui avaient coûté ses traitements Zerona qui n’ont pas fonctionné; qu’après sa condamnation aux petites créances, plutôt que de rembourser sa cliente de la somme qu’elle lui doit, Zerona s’est acharnée en essayant de faire renverser le jugement; et que ce n’est que devant le refus du tribunal de revenir sur sa condamnation que Zerona a finalement consenti à rembourser Brigitte Latraverse. Je défie quiconque d’en comprendre logiquement autre chose.

Or, qu’en est-il? Brigitte Latraverse avait souscrit à deux types de traitements dans l’espoir d’accélérer la perte de graisse aux genoux et aux mollets : 12 séances de Zerona au prix de 1 787 $ plus taxes, ainsi que 8 traitements « de radio-fréquences Maximus » au prix de 2 213 $ plus taxes qui n’offrent aucune garantie de résultats mesurables et aucune garantie de remboursement. Or, Brigitte Latraverse demande d’être remboursée pour les deux services.

Cela donne une autre perspective à l’affirmation contenue dans le reportage à l’effet que « Zerona refuse de la rembourser ». Selon Claude Charron, c’est l’insistance de la cliente à être remboursée pour le traitement Maximus qui est à l’origine du blocage en médiation.

La manière de présenter ce refus est elle aussi… particulière. Citation du reportage :

« Après 18 séances de laser, dont 6 gratuites parce qu’elle était insatisfaite, Brigitte Latraverse revient à toutes fins pratiques à ses mensurations de départ. Zerona refuse de la rembourser. »

Il n’y a aucun rappel du fait que le contrat était de 12 séances au terme desquelles la cliente avait perdu 9,5 pouces, pas plus qu’une mention de son gain de poids pendant les fêtes.

La présentation de l’épilogue par l’animateur Pierre Craig laisse très clairement comprendre que Zerona n’a remboursé Brigitte Latraverse qu’après avoir tenté de faire renverser sa condamnation. Ce n’est pourtant pas le cas. La cliente insatisfaite avait été remboursée entièrement trois mois plus tôt. « La compagnie qui n’a pas lâché prise », avait tenté, disait-on, de faire corriger « une erreur » dans le jugement, l’animateur mimant ses guillemets avec les mains comme pour manifester une certaine ironie.

J’ai demandé au journaliste Yvan Lamontagne de me donner une copie de ce jugement. Il n’est pas de ma responsabilité de commenter la décision d’un tribunal. La juge s’est fondée sur la brochure publicitaire de Zerona qui dit « amincissement de 3 pouces garanti » et où il est écrit plus loin « Zerona est le seul système sans chirurgie qui vous garantit une perte d’au moins 3 pousses de graisse ». Elle a donc considéré que la clinique devait honorer cette garantie. Très bien. Ensuite, elle a conclu que Zerona n’avait pas respecté cet engagement sur la base des mesures prises « après le 6e traitement » alors que le contrat avec la plaignante spécifiait que le traitement comportait 12 séances. Voilà « l’erreur matérielle manifeste » que souhaitait faire corriger Zerona. Cette tentative n’avait pas pour but d’éviter de rembourser Brigitte Latraverse – cela avait été fait trois mois plus tôt – ni de reprendre cet argent, mais son motif était « uniquement à cause de La facture pour faire corriger des erreurs que nous savions qu’ils allaient utiliser contre nous ».

Dans le contexte, pourquoi fallait-il parler de cette tentative et pourquoi fallait-il la présenter de cette manière qui laisse entendre le pire à propos du comportement de l’entreprise? Cela ne me semble pas compatible avec les règles d’exactitude et d’équité des NPJ qu’il faut ici lire ensemble :

Exactitude

« Nous recherchons la vérité sur toute question d'intérêt public. Nous déployons les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement à notre auditoire. (…) »

Équité

« Au cours de la collecte d'information et dans nos reportages, nous traitons les personnes et les organismes avec ouverture et respect. Nous sommes conscients de leurs droits. Nous les traitons sans parti pris. »

Grief 7 : La négligence de vérifier les propos et les compétences de deux autres témoins experts (Yves Jalbert et Daniel Côté) amenés à commenter l’homologation de l’appareil Zerona sur la base de fausses informations.

On l’a vu, la seconde partie du reportage met en scène plusieurs experts : Daniel Côté, « un expert du laser », Dominique Garrel, « un spécialiste du surpoids », et Yves Jalbert, de l’Association pour la santé publique du Québec dont le domaine d’expertise est présenté ainsi : « Des études du genre, il en voit souvent. » Le cas de Dominique Garrel a été amplement examiné plus haut. Je vais donc étudier ici sur les deux autres.

Yves Jalbert apparaît d’abord pour dire qu’il considère que le fait que l’étude principale sur l’efficacité du laser Zerona ait été financée par le fabricant de l’appareil constitue « un gros conflit d’intérêts et ça sème le doute au niveau de la validité des résultats ».

Je l’ai mentionné plus haut : qui d’autre que le fabricant d’un appareil devrait financer une étude montrant son efficacité? J’ai fait quelques appels auprès des autorités réglementaires et leurs réponses me confirment que cela est plutôt la norme que l’exception. Il me semble qu’un journaliste prudent aurait dû y voir une lumière jaune. Peut-être aurait-il aussi pu lire ce qu’en dit l’étude elle-même :

« The sponsor of the clinical trial, Erchonia Medical Inc., was the manufacture of the device used in the clinical trial. The role of the sponsor was simply to provide the real treatment device and the placebo device. No patients or investigators were provided funding for their participation in this clinical investigation. No employed member of Erchonia Medical Inc., was involved in the recruitment or the clinical investigator process. » (Ma traduction : « Le commanditaire de cette étude clinique, Erchonia Medical Inc., est le manufacturier de l’appareil utilisé lors de cette étude clinique. Le rôle du commanditaire s’est limité à fournir le véritable appareil de traitement et un appareil placebo. Aucun patient et aucun clinicien n’a été payé pour sa participation dans cette étude clinique. Aucun membre du personnel d’Erchinia Medical Inc., n’a participé au recrutement ou au processus de l’enquête clinique. »

Par la suite, Yves Jalbert offre ses commentaires sur les auteurs de cette étude :

« Les trois premiers noms qu’on voit sur l’étude, là, c’est pas des chercheurs et c’est des gens qui ont prêté leur nom pour que cette étude-là soit publiée. »

Pour bien comprendre ce qu’il entend par là, j’ai visionné son entrevue, et il s’agit bien selon lui de « prête-noms ». Il ajoute :

« Ils n’ont pas fait l’analyse, la rédaction. »

Or, l’étude en question explique en toutes lettres quel a été le rôle de ces trois personnes :

« Robert F. Jackson, Md, "was the primary clinical investigator (…) was involved in the assessment phase of the clinical trial (…) was not provided any compensation for his participation in the clinical trial (…) did read and edit this piece."

Greg C. Roche, Md "served as an investigator for this study and was directly involved in the assessment phase of the clinical trial (…) was not provided any compensation for his participation in the clinical trial (…) did read and edit this piece."

The same applies for Doug D. Dedo, Md, "he served as an investigator and was involved in the assessment phase of the clinical trial" ».

(Ma traduction : « Robert F. Jackson, Dr, a été le principal expert clinicien. Il a participé à la phase d’évaluation de l’étude clinique. Il n’a obtenu aucune compensation financière pour sa participation à l’étude clinique. Il a lu et révisé ce rapport.

Dr Greg C. Roche a agi comme expert clinicien pour cette étude et a été directement impliqué dans la phase d’évaluation de l’étude clinique. Il n’a obtenu aucune compensation financière pour sa participation à l’étude clinique. Il a lu et révisé ce rapport.

La même chose s’applique au Dr Doug D. Dedo. Il a agi comme expert clinicien et il a été directement impliqué dans la phase d’évaluation de l’étude clinique. »)

Comment peut-on dire qu’ils ont été des prête-noms, qu’ils ne sont pas des chercheurs, qu’ils n’ont pas fait l’analyse des résultats? Je note en passant que la notion de prête-nom comporte une charge négative très nette dans l’esprit du public après toutes les affaires de corruption qui sont survenues au Québec au cours des dernières années. Dans ce cas-ci, un journaliste prudent y aurait vu une lumière rouge, d’autant que la vérification était facile à faire, Yvan Lamontagne étant en possession de cette étude qui ne fait que quelques pages.

Le plaignant estime, à propos d’Yves Jalbert, que ses « affirmations absurdes et sans fondement démontrent qu’il n’avait pas les compétences requises pour évaluer l’étude clinique de Zerona » et qu’à tout le moins, le journaliste Yvan Lamontagne aurait dû essayer de les vérifier auprès de Zerona avant de les diffuser. Je ne connais pas les compétences de M. Jalbert et ce n’est pas mon rôle de les commenter. Cependant j’ai écouté attentivement toute l’entrevue qu’il a accordée à Yvan Lamontagne et je me dois de dire qu’elle contient plusieurs feux rouges clignotants. Ici, des faussetés apparentes, là de la confusion sur les termes, ailleurs des contradictions flagrantes. En particulier, il énonce une longue phrase à propos de la possibilité que les résultats montrant l’efficacité de Zerona soient dus aux changements dans les habitudes de vie des participants à l’étude. La phrase commence par ces mots : « C’est sûrement ça qui a fait la différence » et se termine par « sur deux semaines, c’est impossible ». Que dire de plus? Je suis sans voix.

On arrive enfin à l’autre expert qui apparaît dans ce reportage, Daniel Côté, professeur titulaire au Département de physique à l’Université Laval, que le reportage présente comme « un expert en lasers ». Il se spécialise en fait dans l’utilisation du laser à des fins d’étude du cerveau et de la moelle épinière, ce qui fait appel à des lasers de plus forte intensité que celui de Zerona. Selon le plaignant, « rien n’indique que Daniel Côté ait une quelconque connaissance et expérience dans la théorie au laser à faible intensité (low level laser therapy, LLLT) comme celle de Zerona ».

En fait, dans son entrevue que j’ai visionnée, il compare l’intensité du laser de Zerona à celle des pointeurs laser que l’on retrouve chez le dépanneur, « des lasers de puissance ou d’intensité limitée à moins de 1 milliwatt, qui sont des lasers très peu puissants ». Or, dit-il, « pour faire fondre quelque chose, il faut le chauffer », ce que le laser de Zerona ne peut accomplir avec une si faible puissance. Je note qu’Yvan Lamontagne a interrogé Claude Charron sur ce point et qu’il lui a répondu que le laser de Zerona avait une puissance non pas de 1 mais de 17 milliwatts.

Daniel Côté est très affirmatif dans cette entrevue. « Ça ne tient pas la route dans une analyse de quelques secondes », dit-il, de la possibilité que le laser Zerona puisse faire fondre les cellules de gras, « c’est absurde ». Il ne mâche pas ses mots contre Santé Canada qui a accepté d’homologuer cet appareil sur la base d’une étude « publiée uniquement par la personne qui vend les machines » et dont il met en doute les conclusions et la démarche scientifique.

Si je ne m’abuse, son entrevue a été la toute première qu’a réalisée Yvan Lamontagne dans le cadre de ce reportage. On a vu plus haut qu’il avait cité les conclusions de cet expert des lasers pour conforter le Dr Dominique Garrel dans sa critique de Zerona et qu’il s’est, en fait, agi du point de bascule à partir duquel son opinion sur le fonctionnement de ce traitement s’est affirmée.

Je ne suis pas un expert en laser, ni en biologie, ni en cellules graisseuses, ni en homologation des appareils médicaux. J’ai donc lancé au hasard une recherche sur Google avec les trois indices suivants : Zerona, NIH et Harvard.

Le NIH est le National Institute of Health, la plus haute autorité médicale aux États-Unis. Harvard est probablement l’Université la plus reconnue au monde dans le domaine des sciences. Je me suis dit que de telles références allaient sans doute battre mon instinct de simple journaliste profane en matière de médecine. La recherche n’a pas été vaine. La première occurrence nous mène vers une étude intitulée Low-Level Laser Therapy for Fat Layer Reduction : A Comprehensive Review (traduction : Traitement au laser de faible intensité pour la réduction de la couche de gras : un examen complet).

L’un des auteurs de cette étude est le Dr Michael R. Hamblin, professeur associé de dermatologie à l’école de médecine de Harvard et chercheur principal au Wellman Center for Photomedecine à l’Hôpital général du Massachusetts. Il s’agit d’un des experts les plus réputés au monde en matière de l’utilisation médicale du laser. Je note que Daniel Côté le connaît bien, qu’il a étudié et travaillé auprès de lui puisque son CV indique qu’il est toujours « scientifique associé au Wellman Center de l’école médicale de Harvard ».

Or, que dit l’enquête menée par l’équipe de Harvard au bénéfice du NIH à propos de l’étude clinique évoquée plus haut concernant l’appareil Zerona utilisant un laser de 17 milliwatts?

« The clinical trial, absence of diet restrictions, exercise requirements, or any other adjunctive components properly illustrated the clinical utility of the Zerona and set the precedent on how aesthetic devices should be evaluated. »

(Ma traduction : « L’étude clinique ne comportant aucune exigence de modification de la diète, d’exercices ou aucune autre composante d’appoint démontre clairement l’utilité clinique de Zerona et elle établit un précédent quant à la manière dont les appareils de traitement esthétiques devraient être évalués. »)

J’ai contacté Daniel Côté pour obtenir son avis sur la crédibilité de cette enquête. Il s’agit, dit-il, d’une simple revue de la littérature scientifique sur les thérapies d’amincissement à base de laser de faible intensité et non d’une validation de leur efficacité. Il maintient donc sa position selon laquelle cette technologie ne fonctionne pas. Cela me donne l’occasion de revenir sur ce que j’écrivais au tout début de cette révision. Mon rôle n’est pas de statuer sur l’efficacité de Zerona, mais bien de voir si la démarche journalistique ayant conduit au reportage a respecté les NPJ.

Avant le conclure, je me dois d’ajouter que le plaignant, en me demandant de réviser la réponse que lui a fait parvenir Radio-Canada, apporte plusieurs autres griefs supplémentaires se rapportant justement au contenu de cette réponse. Il y voit en effet des motifs supplémentaires de dénoncer la partialité du reportage et des inexactitudes additionnelles. Je ne vais pas examiner ces autres griefs. D’une part parce que mon mandat porte sur les contenus d’information qui ont été diffusés au public, pas sur une lettre envoyée à un plaignant. D’autre part, parce que j’estime qu’après tout ce qui précède, la cour est pleine.

Conclusion

Le reportage du journaliste Yvan Lamontagne et de la réalisatrice Stéphanie Allaire, présenté à l’émission La facture le 15 septembre 2015, portant sur l’efficacité du traitement de Zerona en s’appuyant sur les témoignages de deux clientes insatisfaites et sur les avis de plusieurs experts, a enfreint plusieurs règles des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

Celle de l’exactitude, en diffusant des informations non conformes à la réalité et en omettant plusieurs faits pertinents de manière si répétée que cela ne peut être le fruit du hasard ou ne se justifier que par le manque de temps ou d’espace.

Celle de l’équité, en n’ayant pas accordé au plaignant l’ouverture que réclament les NPJ dans la collecte de l’information. L’équité exige d’offrir aux personnes mises en cause l’occasion de commenter tous les éléments pertinents, en particulier ceux recueillis en caméra cachée, comme cela est spécifié très clairement dans les NPJ.

Celle de l’impartialité qui demande que « notre jugement professionnel se fonde sur des faits et sur l’expertise ». Ici, il semble évident que certains signaux auraient exigé de l’équipe de production du reportage des vérifications supplémentaires à la fois sur les faits et sur le niveau d’expertise de certains intervenants pour ce qu’on les appelait à commenter. Je rappelle que les NPJ sont très claires sur la responsabilité de Radio-Canada de veiller à l’exactitude de ce que disent les intervenants auxquels elle fait appel. On y parle de « vérification sérieuse et diligente ». Je note cependant que dans une tentative de valider son reportage, La facture a fait appel à un autre scientifique, Daniel Barolet, pour « passer au crible les études d’Erchonia ». Son rôle s’étant joué en coulisses, je ne peux juger de son avis et encore moins de ce qu’il dirait de l’ensemble du reportage. Si cela me semble une tentative louable de donner davantage de crédibilité à un reportage, j’ai peur que cette démarche ne parvienne pas à en excuser tous les autres défauts.

En ce qui concerne l’utilisation d’images tournées en caméra cachée, outre le fait mentionné plus haut d’avoir négligé de demander à Claude Charron de s’expliquer sur les éléments qui allaient en être tirés et présentés dans le reportage – ce qui constitue une infraction aux NPJ –, il me semble évident que certaines d’entre elles ont surtout servi à illustrer le reportage et à lui donner davantage l’apparence d’une enquête. Il s’agit alors d’un artifice de réalisation dont l’utilisation ne respecte pas les balises établies par les NPJ, c’est-à-dire en limiter l’usage aux cas relevant de « l'activité illégale ou antisociale ou de l'abus de confiance ».

J’estime de plus que Radio-Canada ne s’est pas acquittée, dans le cadre de ce reportage, de ses obligations en ce qui concerne la correction des erreurs. La règle stipule que « nous n'hésitons pas à corriger une erreur importante lorsque nous avons pu établir qu'elle a été commise » et que « lorsque nous devons apporter une mise au point, nous le faisons dans les meilleurs délais ». Cela est particulièrement évident dans la traduction de white cells en « cellules inflammatoires », qui demeure présente dans le reportage encore disponible sur le site web de La facture et dans le texte web qui est toujours en ligne.

Pour l’ensemble de ces raisons, j’estime que le reportage a failli au devoir d’agir de façon responsable qui se trouve au centre de la mission de Radio-Canada.

J’invite donc la direction de l’Information de Radio-Canada à retirer les liens menant à ce reportage vidéo et à apporter à tout le moins de sérieuses modifications au texte web qui en a été tiré, de même qu’à y insérer une note explicative et un lien menant à cette révision. Considérant le nombre d’infractions aux NPJ commises dans la confection de ce reportage, il me semble approprié que l’émission La facture présente une mise au point et des excuses au plaignant. La direction de l’Information pourrait aussi vouloir revenir sur le sujet, peut-être sur une autre tribune, par exemple dans l’une de ses émissions scientifiques, en s’assurant cette fois d’adopter une démarche plus appliquée.

Encore une fois, je ne prétends pas que le traitement Zerona fonctionne. Il se peut que le reportage ait raison sur le fond tout en n’ayant pas respecté la forme, un peu comme il est possible de réaliser un trou d’un coup au golf après que la balle ait frappé un arbre et heurté un oiseau au passage.

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