« To » traduire « or not to » traduire? (ICI RDI)

Révision de Guy Gendron, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte concernant l’absence de traduction simultanée lors de la diffusion en direct au RDI d’un point de presse des ministres Stéphane Dion et Ralph Goodale, le 22 mars 2016.

LA PLAINTE

Le 22 mars 2016, Mme Karoline Yelle loge une plainte par téléphone au Bureau de l’ombudsman, alors que venait tout juste de se terminer un point de presse commun accordé à Ottawa par les ministres Stéphane Dion (Affaires étrangères) et Ralph Goodale (Sécurité publique et Protection civile), retransmis en direct au Réseau de l’information (RDI) pendant plus d’une douzaine de minutes.

« (…) Je suis horripilée de ne pas entendre de traducteur », explique Mme Yelle qui ajoute : « (…) Pourtant, à LCN, il y avait un traducteur simultané. Où est votre traducteur à Radio-Canada? C’est une télévision en français que je veux regarder, alors je suis très déçue et je porte plainte à l’ombudsman pour cette raison. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

Le 2 mai 2016, par la plume de Micheline Dahlander, le Service de l’Information de Radio-Canada répond à la plaignante en rappelant que le point de presse s’est ouvert en français par une présentation du ministre Dion dont il a ensuite lui-même donné la version anglaise.

« Puis, M. Goodale a prononcé une allocution d’environ quatre minutes en anglais, sans traduction simultanée. Pourquoi sans traduction? Tout simplement parce que le traducteur n’était pas encore en poste. Ce point de presse était inopiné. Le temps qu’il arrive, l’événement avait déjà débuté. Par contre, les téléspectateurs ont pu saisir l’essence des propos de Ralph Goodale, car son collègue Stéphane Dion les résumait en français.

Nous sommes toutefois sincèrement désolés que l’absence de traduction vous ait empêché de comprendre parfaitement chacun des mots prononcés par Ralph Goodale. Nous vous assurons que nous sommes soucieux de traduire, verbalement ou par écrit, les propos livrés en anglais à notre antenne. C’est un engagement auquel nous n’avons aucune intention de nous soustraire. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

Cette réponse n’a pas convaincu Mme Yelle, loin de là.

« (…) Je ne l’accepte pas », réplique-t-elle le jour même dans un long courriel où elle ajoute : « Avec tous les moyens technos dont Radio-Canada dispose, cette société d’État serait en mesure d’offrir la traduction simultanée, et ce, en tout temps, même inopinément. »

Elle rejette aussi l’affirmation de Radio-Canada voulant que les téléspectateurs aient pu saisir l’essence des propos du ministre Goodale puisqu’ils avaient été résumés par son collègue Stéphane Dion.

« Où est le respect de la clarté et l’impartialité ici? Il aurait pu dire n’importe quoi! M. Dion est traducteur? (…) Je n’accepte pas d’être soumis à saisir l’essence d’un propos en anglais résumé aléatoirement par un collègue de M. Goodale. »

Mme Yelle conclut par ces mots :

« Je m’attends à visionner le poste français de la télévision d’État en français, en tout temps. »

LA RÉVISION

Les faits

Cette journée du 22 mars 2016 va rester gravée dans la mémoire de plusieurs Canadiens qui se sont réveillés avec la nouvelle terrifiante d’attentats commis pendant leur sommeil à Bruxelles, la capitale de l’Europe. Une première explosion à l’aéroport international de la ville, puis une seconde dans une station de métro située à proximité du siège de l’Union européenne venaient rappeler au monde les risques que le fanatisme islamiste fait poser sur les démocraties occidentales. Beaucoup de citoyens consommant habituellement leurs informations matinales à la radio se sont sans doute tournés vers la télévision pour pouvoir évaluer par eux-mêmes la gravité des dommages infligés par les auteurs de ces actes de terrorisme.

Voilà la mission du RDI, la chaîne d’information en continu de Radio-Canada : offrir un accès et une perspective canadienne à la couverture d’événements majeurs du genre. C’est d’ailleurs ce que le RDI fit ce matin-là. De magazine varié d’information, l’émission RDI matin, animée par Marc-André Masson, se transforma en émission spéciale, enchaînant informations, témoignages et réactions qui arrivaient à chaud.

C’est alors qu’à 9 h 22, le tandem constitué de Stéphane Dion, ministre canadien des Affaires étrangères, et de Ralph Goodale, ministre de la Sécurité publique et de la Protection civile s’est présenté dans le foyer de la Chambre des communes, à Ottawa, afin de réagir à ces événements, faire le point sur la situation du point de vue canadien, donner son évaluation des risques sécuritaires pour les citoyens canadiens et lancer un appel à la vigilance devant la menace terroriste.

Le point de presse se déroula en trois temps. D’abord le ministre Dion lut une déclaration en français (durée 2 min 28 s), puis en présenta la version intégrale en anglais (durée 2 min 26 s) sans que le RDI n’en offre une traduction simultanée. Ensuite, ce fut au tour du ministre Goodale de parler, en anglais, la seule langue qu’il maîtrise (durée 2 min 22 s), encore une fois sans interprétation simultanée et sans autre intervention soit de l’animateur Marc-André Masson, soit du journaliste Daniel Thibeault attitré à la couverture politique sur la colline Parlementaire et qui se trouvait alors en studio à Ottawa. Au terme de l’allocution du ministre Goodale, son collègue Stéphane Dion vint au micro pour en offrir une courte traduction de 20 secondes. Finalement, les deux ministres prirent quelques questions provenant des journalistes présents, tantôt en anglais, tantôt en français, Stéphane Dion tentant encore une fois de jouer le rôle d’interprète en résumant succinctement les propos de son collègue en français.

Au total, le point de presse retransmis en direct dura 12 min 25 s, dont 7 min 38 s en anglais et 4 min 47 s en français, soit une proportion de 60-40 en faveur de l’anglais.

Les normes journalistiques en cause

Les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada sont silencieuses sur la langue de diffusion des émissions, sans doute parce que cela va de soi : en français pour la chaîne francophone et en anglais pour la chaîne anglophone! En fait, les seules références à la langue que l’on retrouve dans les NPJ portent sur l’importance d’en assurer la qualité et la précision :

« Langue / Qualité et précision

Radio-Canada est une référence linguistique pour le public. Le bon usage et la précision des termes sont essentiels à l'exercice d'un journalisme de qualité. La langue utilisée doit être simple, claire et concrète. (…) »

Ce flou accorde une certaine marge de manœuvre permettant de tenir compte des circonstances. Ainsi, pour préserver la saveur et l’authenticité d’un témoignage obtenu dans une autre langue que le français, il arrive fréquemment que l’on décide de le présenter tel quel dans un reportage, accompagné d’une traduction écrite au bas de l’écran. Le plus souvent, on ne conserve que quelques secondes dans la langue originale avant d’y superposer une voix en français traduisant les propos ou alors celle du journaliste les paraphrasant. En tout état de cause, lors de longues interventions en direct, qu’il s’agisse d’entrevues, de discours ou de conférences de presse, la pratique est d’en assurer l’interprétation simultanée en français.

Les NPJ contiennent quelques balises indirectes devant guider les artisans de Radio-Canada dans l’appréciation de leurs devoirs en cette matière. « Nous sommes le service public national de nouvelles et d’information des Canadiens. » : Voilà les premiers mots des NPJ décrivant la mission de Radio-Canada. La notion de service public implique un devoir, celui de se faire comprendre, car sinon toutes les autres valeurs – exactitude, équité, équilibre, etc. – perdraient leur sens.

Toutefois, le service public s’accompagne aussi d’une responsabilité d’agir de façon responsable dans la gestion des ressources dont dispose Radio-Canada. Ainsi, tard le soir, la nuit et tôt le matin, les effectifs journalistiques à la disposition du RDI sont réduits considérablement de sorte qu’il n’assure pas la présence continuelle d’un interprète. Lorsque se produit un événement exceptionnel, la direction du RDI peut faire entrer des animateurs, journalistes, recherchistes et techniciens supplémentaires – y compris un interprète – mais cela nécessite parfois un certain temps avant qu’ils n’arrivent à leur poste. La direction de l’Information devrait-elle financer la présence d’un interprète 24 heures par jour, au cas où un événement imprévisible survienne, considérant les coûts que cela engendrerait? C’est ce que semble soutenir la plaignante lorsqu’elle écrit « avec tous les moyens technos dont Radio-Canada dispose, cette société d’État serait en mesure d’offrir la traduction simultanée, et ce, en tout temps ».

Cela dit, il y avait bel et bien un interprète en devoir ce jour-là. Son quart de travail débutait à 9 heures, de sorte qu’il aurait normalement dû assurer le service d’interprétation simultanée pendant le point de presse dont il est question ici et qui a débuté à 9 h 22. Malheureusement, cet employé s’est présenté en retard au bureau ce matin-là. Les tentatives de le rejoindre au téléphone chez lui et sur son téléphone portable ont échoué. Ne découvrant qu’à la dernière minute qu’il était absent, l’équipe du RDI n’a évidemment pas eu le temps de recourir à un autre interprète. C’est la bête explication de cet incident.

Cependant, il aurait été possible d’en réduire les conséquences lorsque, après la lecture de son communiqué en français, le ministre Stéphane Dion a commencé à en présenter la version anglaise. Selon toute probabilité, cela allait encore prendre 2 minutes et demie, après quoi le ministre Goodale dont on sait qu’il ne parle qu’en anglais allait prendre la parole. Il était dès lors prévisible que les cinq prochaines minutes se dérouleraient exclusivement en anglais. Dans ces circonstances, on aurait pu revenir en studio à l’animateur Marc-André Masson et à son collègue Daniel Thibeault en poste à Ottawa pour commenter les propos de Stéphane Dion d’autant plus que le ministre n’ajoutait rien de plus en répétant son message en anglais. Cependant, cela n’aurait rien changé à la plainte de Mme Yelle qui est plutôt vexée d’avoir été privée de bien comprendre les paroles du ministre Ralph Goodale.

Or, il faut bien admettre que les responsables de l’émission spéciale alors en cours disposaient de bien peu d’alternatives outre d’espérer l’arrivée de l’interprète qui tardait à se présenter au travail. Est-ce que couper la retransmission de ce point de presse aurait rendu service aux téléspectateurs au moment où le ministre de la Sécurité publique s’apprêtait à donner son évaluation des risques de nouveaux attentats au pays et à prodiguer des conseils de sécurité à la population? Est-ce que la sévérité de l’ « offense » était plus grande que les avantages de permettre la diffusion de ces informations, bien que dans l’autre langue officielle du Canada? Laquelle de ces deux options défendait le mieux la valeur de « service public »?

J’estime que dans les circonstances – imparfaites, comme cela est souvent le propre des « circonstances » – les responsables de l’émission spéciale alors en ondes au RDI ont pris la bonne décision. Tant en ce qui concerne l’intérêt public que la sécurité publique, la diffusion en direct du point de presse des deux ministres était impérative et urgente malgré l’absence d’interprétation simultanée. Cela doit demeurer exceptionnel, mais il me semble évident que la notion de service public a été ici bien mieux servie par cet accroc au protocole habituel qu’elle ne l’aurait été par son application aveugle en interrompant la présentation de ces informations.

Conclusion

La diffusion du point de presse des ministres Stéphane Dion et Ralph Goodale, le 22 mars 2016 sur les ondes du RDI, malgré l’absence d’interprétation simultanée, bien que contraire aux pratiques habituelles, ne contrevient pas aux Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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Révision en format pdf.

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