Promouvoir les médias sociaux? Ou les utiliser? (ICI Radio-Canada)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos de la mention de certains réseaux sociaux ou de la diffusion de leurs logos.

LA PLAINTE

Le plaignant est M. Guillaume Petit. Il se plaint de ce que Radio-Canada mentionne en ondes certains réseaux sociaux dont il diffuse aussi les logos dans ses émissions d’information à la télévision et dans ses contenus Internet. Il considère que la société d’État se trouve ainsi à en faire la promotion.

Voici sa plainte :

« J'ai toujours pensé qu'il était interdit de nommer une marque commerciale en ondes. Depuis quelques temps on ne peut plus échapper aux logos de Facebook, Twitter et autres, tout le monde a l'air de trouver ça très cool. En supposant qu'on remplace Facebook par McDonald's tout le monde crierait au scandale. Où est la logique et est-ce qu'il n'y a pas des lois qui devraient être respectées, en tout cas à Radio-Canada?

(…)

Je regarde souvent les émissions à TV5 et la télévision publique française semble beaucoup plus prudente que la nôtre dans son utilisation des marques de commerce Facebook, Twitter et autres. Est-ce vraiment utile d'avoir ces logos constamment affichés à l'écran, les gens qui utilisent ces réseaux sociaux savent de toute façon comment s'en servir. Pour ceux qui n'ont pas Internet ou qui n'aiment pas Facebook et Twitter c'est juste choquant. Personnellement, je trouve ça très colon, comme si on n'avait pas été assez colonisés déjà et qu'on en redemandait! »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

Mme Micheline Dahlander, première spécialiste, Planification opérationnelle et stratégique, au service de l’Information, a répondu à M. Petit au nom de la direction.

Voici sa réponse :

« Vous dites qu’on "ne peut plus échapper aux logos de Facebook, Twitter et autres" à la télévision de Radio-Canada. Vous souhaitez savoir si nous avons le droit de montrer ainsi ces symboles en ondes.

Sur ce point, permettez-nous de vous rassurer, nous ne transgressons aucune règle. La Société Radio-Canada, par sa mission, se doit d’être présente sur les réseaux sociaux, car ils permettent de rejoindre le public là où il se trouve. Un segment important et croissant de notre auditoire s’informe désormais par l’entremise de Facebook, Twitter, Instagram ou encore Snapchat. Nous devons en tenir compte. Nous avons d’ailleurs mis en place une équipe de journalistes numériques dont le rôle est de produire quotidiennement du contenu original pour ces plateformes de diffusion.

Nous montrons habituellement à l’écran les logos de réseaux sociaux lorsque nous invitons les téléspectateurs à nous écrire ou à consulter nos graphiques, visualisations de données, animations ou courtes vidéos en complément d’information des sujets traités à la télévision. Vous comprendrez qu’il faut pouvoir leur dire sur quel réseau social se trouvent nos contenus. Comme le langage de la télévision est l’image, nous montrons ces logos à l’écran, à la radio, nous les nommons.

Les réseaux sociaux sont désormais incontournables dans l’univers médiatique. Grâce à ces plateformes, les animateurs et journalistes de Radio-Canada peuvent de manière beaucoup plus directe entrer en contact avec l’auditoire pour diffuser, valider ou même recueillir des informations. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

Le plaignant n’a pas été convaincu par la réponse de la direction. Il a défendu plus longuement sa position dans la demande de révision de sa plainte qu’il m’a adressée. Voici ses arguments :

« Je suis conscient de ramer à contre-courant et que les réseaux sociaux sont aujourd'hui à la fine pointe du "progrès". C'est quand même curieux qu'alors même que la planète entière s'inquiète de la dérive de ces réseaux sociaux, que les révélations se multiplient sur les liens de Facebook avec les services de renseignement américains (NSA, CIA...), sur l'étendue du commerce des données personnelles collectées par ces réseaux, notre service d'information national et ses journalistes informés ne semblent pas au courant et continuent à faire leur promotion. Si vous avez besoin de lecture pour vous informer je vous conseille les deux livres de Franck Leroy : Réseaux sociaux et Cie: le commerce des données personnelles (2013) et Surveillance, le risque totalitaire (2014) qui font, à mon avis, la meilleure synthèse du phénomène. La mission d'un service d'information public doit être éducative aussi et le président du CRTC fait bien de rappeler aux journalistes leur mission.

Quand j'ai écrit à l'émission La sphère voilà ce qu'on m'a répondu :

"Si vous nous écoutez régulièrement, vous pouvez constater que nous sommes aussi très critiques des dérives de ce type d'entreprise, il est rare que nous parlions de Facebook à l'émission sans souligner les nombreuses critiques qui lui sont faites."

C'est comme si une émission faisait un reportage contre la malbouffe et disait ensuite qu'elle est obligée de faire la promotion de McDonald's, car tout le monde en mange.

Ce qui me choque le plus c'est que toutes les administrations publiques font la promotion de ces réseaux comme s'il n'y avait plus que ça qui existe. Dans mon village de Chertsey, la bibliothèque, l'école, la municipalité, tout se passe sur Facebook, car les administrateurs se pensent ainsi très "branchés". Mais c'est faux, il y a plein de gens qui n'ont pas Internet ou qui ne vont pas sur Facebook et Twitter. Je participe à l'organisme Les Amis de la Forêt Ouareau visant à préserver une forêt à côté du village. En regardant les statistiques de la page Facebook, j'ai été très surpris de constater qu'après un an d'existence et beaucoup de visibilité dans les médias locaux, la page Facebook a environ 370 fans mais seulement 32 sont localisés à Chertsey (5 000 habitants). Les autres sont localisés un peu partout au Québec et dans le monde mais ça m'étonnerait qu'ils puissent nous apporter autre chose qu'un soutien moral. Alors oui, les réseaux c'est pratique mais c'est très insuffisant pour la vie d'une communauté. Et surtout ce ne sont pas des services publics sans but lucratif.

J'ai l'impression que les journalistes qui sont obligés d'être présents sur les réseaux s'imaginent que c'est le cas pour tout le monde. Il y a sûrement plein de gens qui commentent la nouvelle cravate de Patrice Roy sur Twitter mais est-ce que c'est vraiment utile et est-ce que ça vaut la peine de relayer la propagande de ces réseaux pour amener, aujourd'hui 1,5 milliards, demain X milliards de personnes dans leurs filets? Leur rôle est au contraire de les critiquer et d'expliquer pourquoi ils sont dangereux. Comment se fait-il que Facebook soit en procès dans plusieurs pays pour atteinte à la vie privée et qu'au Canada on n'en entende pratiquement pas parler, qu'on n'ait pas parlé de l'informatique pendant la dernière campagne électorale? Soit c'est volontaire et donc suspect, soit c'est que les journalistes ne font pas leur travail. Pourtant l'informatique est omniprésente dans nos vies et il serait urgent d'en débattre.

Finalement, pour répondre à votre principal argument, je dirai que si un jour j'ai besoin de communiquer une information importante à un de vos journalistes ou d'avoir plus d'information sur un sujet, il me semble que vous avez un site Internet et que vos journalistes ont une adresse mail. »

LA RÉVISION

Je peux tout à fait comprendre que l’importance prise par les réseaux sociaux dans nos vies dérangent certains citoyens; que d’aucuns les perçoivent comme une atteinte de plus en plus grande à la vie privée; qu’on puisse y voir un effet de mode déplorable qui contribue à nous submerger d’informations plus ou moins pertinentes. Et qu’on soit en conséquence agacé de constater qu’ils s’installent à demeure sur les ondes des médias traditionnels, au premier chef d’un diffuseur public.

Seulement, il me semble que M. Petit confond promotion et utilisation. Radio-Canada, sur toutes ses plateformes, utilise les médias sociaux pour faire connaître et rayonner ses contenus et non pour faire la publicité de Facebook, Twitter et autres Instagram. Et quand l’animateur d’un bulletin de nouvelles indique au public qu’on peut revoir, réentendre, partager ou commenter un contenu d’information particulier (reportage, entrevue, etc.) sur la page Facebook de l’émission, il est normal qu’on en voit les coordonnées en ondes.

Est-ce que Facebook, dans pareil cas, en tire de la visibilité? Certainement. Est-ce que l’objectif de Radio-Canada est de promouvoir Facebook? Non, c’est plutôt de faire la promotion de ses contenus en utilisant ce réseau social.

« Mais, demande le plaignant, est-ce que c'est vraiment utile et est-ce que ça vaut la peine de relayer la propagande de ces réseaux pour amener, aujourd'hui 1,5 milliards, demain X milliards de personnes dans leurs filets? »

Est-ce bien de ça dont il s’agit?

Il n’est pas inutile de rappeler ici certains éléments de la mission de Radio-Canada en matière d’information. Voici quelques extraits du chapitre d’introduction de ses Normes et pratiques journalistiques (NPJ) (je souligne) :

« Notre mission

Nous sommes le service public national de nouvelles et d’information des Canadiens. Nous sommes enracinés dans toutes les régions du pays et notre regard se porte sur l’ensemble du Canada, de même que sur le monde. Nous nous assurons d’offrir une perspective canadienne sur l’actualité international.

Nos informations sont accessibles en tout temps, et les Canadiens y accèdent comme il leur convient, au moyen d’une gamme de médias en constante évolution. »

« Servir l’intérêt public

Notre mission est d’informer, de révéler, de contribuer à la compréhension d’enjeux d’intérêt public et d’encourager la participation des Canadiens à notre société libre et démocratique. »

« Préserver notre indépendance

Nous sommes indépendants des lobbies et des pouvoirs politiques et économiques. Nous défendons la liberté d’expression et la liberté de la presse, garantes d’une société libre et démocratique.

L’intérêt public guide toutes nos décisions. »

Radio-Canada, donc, doit servir et défendre l’intérêt public en informant les citoyens où qu’ils se trouvent par tous les moyens et médias à sa disposition. Ce faisant, la société publique ne doit en rien se soumettre à des impératifs qui ne seraient pas guidés par le seul intérêt public.

Les médias sociaux, peu importe ce qu’on peut leur reprocher, sont bel et bien des médias. Et bien qu’ils obéissent à des intérêts commerciaux, ils sont gratuits pour les utilisateurs, diffuseurs comme récepteurs. Un nombre toujours grandissant de citoyens s’informent en tout ou en partie par ces médias, Radio-Canada doit donc les utiliser, comme le lui demandent les NPJ, pour rendre accessibles ses contenus d’information aux citoyens qui en font l’usage.

Le plaignant, toutefois, semble rejeter ces arguments.

« C'est, écrit-il, comme si une émission faisait un reportage contre la malbouffe et disait ensuite qu'elle est obligée de faire la promotion de McDonald's, car tout le monde en mange. »

En tout respect, la comparaison est pour le moins boiteuse. D’abord, parce qu’on compare des carottes et des oranges : McDonald’s n’est pas un média, Radio-Canada n’en a aucune utilité pour diffuser ses contenus et, comme je viens de l’expliquer, elle ne fait pas non plus la promotion des réseaux sociaux, mais bien celle de l’information qu’elle y diffuse auprès de ceux qui les utilisent.

Ensuite, parce que rien, absolument rien, n’empêche Radio-Canada de faire des reportages, comme semble le croire M. Petit, sur les agissements de quelque média social que ce soit si ses responsables jugent qu’il est d’intérêt public d’en faire. Nous ne sommes pas, ici, en situation de conflit d’intérêts, réel, potentiel ou apparent.

Il n’y a qu’à faire un peu de recherche sur le site web de Radio-Canada pour se rendre compte que les comportements controversés, par exemple de Facebook, sont souvent rapportés et discutés sur les plateformes radiocanadiennes, autant sur les réseaux nationaux qu’en région.

Pour terminer, je me permets de citer in extenso ces commentaires reçus du directeur de la rédaction numérique, M. Pierre Champoux, à qui j’ai demandé quelques exemples de ce que rapporte à Radio-Canada son recours aux médias sociaux :

« Nous sommes conscients que Facebook, Twitter, Instagram (qui appartient à Facebook), Snapchat, Vine et autres Google ne sont pas des œuvres de bienfaisance. Ils sont cependant des joueurs incontournables dans l'écosystème numérique, et tout média qui souhaite élargir son auditoire doit composer avec eux. Radio-Canada doit donc composer avec cette dualité à tout moment.

Ainsi, au fil des ans, le compte Twitter RadioCanadaInfo a accumulé 453 000 abonnés, tandis que sa page Facebook compte 345 000 "amis". Et c'est sans parler des pages spécialisées (International, Science, Radio et autres) qui cumulent des dizaines de milliers d'abonnés.

Ces pages de médias sociaux nous permettent de rejoindre un auditoire qui échappe souvent à nos plateformes radio et télé, parfois même à notre site web. C'est l'occasion de lui montrer nos reportages télé, de lui faire entendre nos entrevues radio ou de lui faire découvrir nos scoops publiés sur notre site web.

Certaines émissions sont très actives sur les médias sociaux. Le téléjournal Grand Montréal, par exemple, peut ainsi rejoindre les plus jeunes, moins portés vers la télé, dans l'espoir de l'y attirer. Ou simplement de lui offrir une information de qualité là où ce public s'informe.

La semaine dernière, par exemple, le reportage de Vincent Maisonneuve sur ce robot qui aide à retrouver le bien-être de marcher a rejoint 509 000 abonnés Facebook et a été visionné 177 000 fois. Le reportage de Thomas Gerbet sur l'entassement des usagers de la Société de transport de Montréal (STM) a rejoint 557 000 personnes et a été vu 175 000 fois. Le téléjournal Grand Montréal est devenu plus qu'une émission de télévision : elle diffuse aussi, en quelque sorte, sur le web et les médias sociaux. Le meilleur exemple pour illustrer cette évolution demeure cet extrait des funérailles de René Angélil qui a rejoint plus de 20 000 000 d'abonnés Facebook (soit le nombre d'abonnés qui ont vu la publication paraître sur leur "mur" Facebook) et été visionné 7 000 000 fois.

Ou cette vidéo de Jean-François Bélanger, le 13 novembre dernier, alors que des attentats secouaient Paris : 17,3 millions d'abonnés rejoints, 4,5 millions de visionnements.

Facebook est devenu une plateforme de diffusion pour les grands médias mais nous sommes très conscients que ce partenaire est aussi un concurrent et un citoyen corporatif. Quant à Twitter, il est davantage un outil de conversation mais permet aussi de "pousser" nos contenus vers un auditoire plus niché.

Selon le site Statista.com, 75 % des Canadiens de 18 à 34 ans utilisent Facebook.

Au global, le taux de pénétration de Facebook est plus important chez les francophones que chez les anglophones, au Canada, à 65 %.

Ces chiffres confirment l'importance pour nous de considérer les médias sociaux comme des incontournables dans notre stratégie de rayonnement et pour rejoindre le plus de Canadiens possible. »

Cela dit, la plainte de M. Petit soulève tout de même la nécessité, non pas de limiter le recours aux médias sociaux puisqu’ils sont devenus pour Radio-Canada un incontournable moyen de remplir sa mission d’informer, mais de faire preuve de mesure et de limiter judicieusement la visibilité qu’on leur donne.

Conclusion

La diffusion par Radio-Canada des logos de certains réseaux sociaux comme Facebook et Twitter, ou leur mention, n’enfreignent pas les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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Révision en format pdf.

Pour me joindre : ombudsman@radio-canada.ca

Twitter : @ombudsmanrc