Parler de Québecor sans parler de Power? Et pourquoi pas? (TJ et Enquête)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’un reportage diffusé au Téléjournal, sur les ondes d’ICI Radio-Canada Télé, le 24 janvier 2016.

LA PLAINTE

Le plaignant, M. Yvon Lavallée, en a contre un reportage de la journaliste Madeleine Roy à propos de liens entre Québecor et certains paradis fiscaux, diffusé au Téléjournal de 22 heures sur les ondes d’ICI Radio-Canada Télé, le 24 janvier 2016.

Pour contexte, je rappelle que ce reportage portait sur l’utilisation de paradis fiscaux, un élément d’un document plus vaste sur l’ensemble de la gestion de Québecor, qui allait être présenté le jeudi suivant dans le cadre de l’émission Enquête.

M. Lavallée estime que la journaliste a manqué de rigueur, qu’elle laissait croire à l’implication coupable de M. Pierre Karl Péladeau, alors haut dirigeant de Québecor, dans la création et l’utilisation de filiales de l’entreprise dans les paradis fiscaux.

M. Lavallée croit que le reportage ressemblait à un règlement de comptes. Il considère aussi que ce reportage fait la preuve que Radio-Canada tire toujours sur la même cible, un manque d’éthique et de professionnalisme.

En foi de quoi, le plaignant demandait que, par souci d’intégrité et d’honnêteté, soit ajouté au reportage à venir, à l’émission Enquête, un volet sur les liens entre la famille Desmarais (Power Corporation) et les paradis fiscaux.

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

M. Micheline Dahlander, première spécialiste, Planification opérationnelle et stratégique, au service de l’Information, a répondu au plaignant au nom de la direction.

Voici l’essentiel de sa réponse :

« Nous avons attentivement réécouté ce court reportage diffusé au bulletin d’informations de fin de soirée. Que contenait-il?

  • Une déclaration de Pierre Karl Péladeau faite pendant la course à la chefferie du Parti québécois dans laquelle il soutient que sous sa direction, il n’y a "jamais eu de filiales dans les paradis fiscaux".
  • Un rappel de l’article du quotidien La Presse révélant que Québecor World avait créé une dizaine de sociétés et succursales dans des pays aux régimes fiscaux avantageux comme la Suisse, le Luxembourg et l’Islande.
  • L'indication que l’équipe d’Enquête de Radio-Canada en a trouvé une trentaine qui "semblait avoir des liens avec Québecor" dont la moitié aurait été mise sur pied sous la présidence de Pierre Karl Péladeau.
  • En conclusion, Madeleine Roy prend soin de bien préciser aux téléspectateurs que "rien ne permet de conclure à de l'évasion fiscale, une pratique frauduleuse. Il serait plutôt question d'évitement fiscal".

Dans les comptes rendus qui furent diffusés à la suite de ce reportage sur les différentes plateformes de Radio-Canada, des spécialistes ont réitéré que l’évitement fiscal était une pratique courante d’optimisation fiscale pratiquée par de nombreuses entreprises dans le monde. Cette mesure vise à réduire la facture d’impôt des multinationales. Bien que légale, cette pratique est de plus en plus critiquée. Si bien que la Suisse, par exemple, va mettre un terme à ce régime fiscal avantageux pour les sociétés étrangères d’ici un an ou deux.

Loin d’être sensationnaliste, ce sujet est hautement d’intérêt public pour plusieurs raisons. D’abord, l’utilisation de ce type de stratagème soulève des questionnements sur l’éthique, les conflits d’intérêts et la transparence des élus. Dès son entrée dans l’arène politique, Pierre Karl Péladeau a fait valoir qu’il n’avait jamais utilisé de "schèmes fiscaux" pendant les années où il dirigeait Québecor. Le chef du Parti québécois promeut aussi une plateforme électorale dans laquelle le Parti québécois dit vouloir lutter contre l’évasion fiscale. Enfin, l’Organisation de coopération et de développement économiques juge que l’évitement fiscal est problématique, même si le geste est légal.

En terminant, permettez-nous de vous rassurer sur l’intégrité de la démarche journalistique de Radio-Canada qui obéit à des normes éthiques parmi les plus rigoureuses dans le monde. Les reportages de l’émission Enquête sont toujours le fruit de plusieurs mois d’investigations, d’entrevues et de validations des faits menées par une équipe de journalistes, de recherchistes et de réalisateurs qui ont le souci de traiter leur sujet avec exactitude et impartialité. Ils sont fort conscients des attentes élevées du public à cet égard. »

LA RÉVISION

M. Lavallée a trouvé cette réponse « mesquine » et réitéré que la journaliste avait « attaqué M. Péladeau » sauvagement. Il m’a donc demandé de réviser sa plainte.

Je l’ai écrit à de nombreuses reprises, les membres du public reçoivent les contenus d’information à travers leurs propres opinions et conceptions du monde. C’est tout à fait normal. Ce qui est « mesquin », malhonnête ou déséquilibré pour les uns ne l’est pas pour les autres.

M. Lavallée ne me donne pas beaucoup d’arguments pour appuyer sa plainte et ses affirmations. S’il accuse la journaliste Madeleine Roy de manquer d’éthique, de rigueur et de professionnalisme et lui prête l’intention de procéder à « un règlement de comptes », il ne m’explique pas pourquoi ni comment.

Je comprends toutefois que son principal grief porte sur le fait que le reportage du Téléjournal, comme celui alors à venir de l’émission Enquête, ne portait que sur Québecor.

« L’émission Enquête, écrit-il, serait bienvenue si elle incluait aussi la famille Desmarais sur les paradis fiscaux, cela serait plus intègre, plus honnête… »

Il serait certainement intéressant qu’on puisse se pencher sur la gestion de Power Corporation par la famille Desmarais, comme sur toutes les sociétés ouvertes cotées en bourse. Mais outre que Power Corporation œuvre elle aussi dans l’univers médiatique par le biais de sa filiale Gesca, je ne vois pas le rapport avec Québecor.

Je comprends qu’il est de notoriété que la famille Desmarais entretient depuis toujours des relations, bien que non exclusives, avec les partis libéraux québécois et fédéral, mais ni Paul Desmarais père ni ses fils ne sont chefs d’un de ces partis. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne serait pas d’intérêt public qu’on examine ces relations. Encore une fois, ajouterais-je, puisque ces relations ont déjà fait l’objet de nombreux reportages au fil des ans à travers le Canada.

Quoi qu’il en soit, ce n’est pas parce qu’on parle de Québecor qu’il faudrait nécessairement qu’on parle aussi et en même temps de Power Corporation.

Les raisons qui rendent pertinent le reportage dont se plaint M. Lavallée sont nombreuses et connues : le double rôle de M. Péladeau en tant qu’actionnaire de contrôle de Québecor et de chef de l’opposition officielle à l’Assemblée nationale du Québec; sa gestion controversée comme président-directeur général de Québecor, notamment en matière de relations de travail; sa déclaration publique à l’effet qu’il n’ait jamais créé de filiales dans les paradis fiscaux lorsqu’il l’était; la position du Parti québécois sur cette question; le caractère public (cotée en bourse) de Québecor; la participation importante de la Caisse de dépôt et placement du Québec (et donc de tous les Québécois) dans Québecor…

Pour conclure, je rappelle que les médias, dans les pays démocratiques en tous cas, sont libres de leurs sujets et de leurs angles de couverture.

Radio-Canada, entre autres parce que c’est une société publique, s’est donnée un recueil de pratiques et de règles éthiques, les Normes et pratiques journalistiques (NPJ), par lesquelles elle balise son travail journalistique.

Ces NPJ définissent aussi sa mission de « servir l’intérêt public » et affirment son indépendance « des lobbies et des pouvoirs politiques et économiques ».

Le Téléjournal et l’émission Enquête étaient donc tout à fait en droit de se pencher sur la gestion de Québecor par M. Pierre Karl Péladeau, d’autant, comme je l’ai expliqué plus haut, qu’il dirige le Parti québécois.

J’ajoute qu’ils sont tout aussi libres d’examiner tout autre sujet qu’ils jugeront d’intérêt public.

Conclusion

Le reportage de la journaliste Madeleine Roy à propos de liens entre Québecor et certains paradis fiscaux, diffusé au Téléjournal de 22 heures sur les ondes d’ICI Radio-Canada Télé le 24 janvier 2016, n’a pas enfreint les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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Version pdf de la révision.

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Twitter : @ombudsmanrc