Le régime cubain est-il une dictature? (ICI Radio-Canada)

Révision de Guy Gendron, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos de l’affirmation du journaliste Christian Latreille voulant que le régime politique cubain soit une dictature.

LA PLAINTE

Le 23 mars 2016, M. Michael Walsh, porte plainte contre les propos tenus sur ICI RDI, le 21 mars 2016, par le correspondant de Radio-Canada à Washington, M. Christian Latreille. Il lui reproche d’avoir donné « son opinion personnelle complètement mensongère et sans aucun fondement, lors d’un reportage » en affirmant « que Cuba est une véritable dictature où se passent des exécutions sommaires et la pratique de la torture ». Selon le plaignant, il s’agit d’ « affirmations gratuites, sans aucune preuve, aucun nom, aucune enquête sérieuse », des propos qu’il juge « teintés de préjugés ».

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

Le 25 avril 2016, par la plume de Micheline Dahlander, le service de l’Information répond au plaignant que le journaliste Christian Latreille n’a pas tenu les propos qu’on lui prête, que son reportage diffusé au Téléjournal 21 h sur les ondes d’ICI RDI était simplement « un résumé de réactions d’exilés cubains de Miami divisés sur le sens à donner à la visite du président américain Barack Obama à Cuba. Certains, écrit-elle, ont jugé qu’il s’agissait d’une caution du régime cubain, d’autres y ont vu un geste d’espoir ».

La réponse évoque ensuite un échange ayant conclu le reportage, entre Christian Latreille et Céline Galipeau, la présentatrice du Téléjournal :

« Dans sa conversation avec la chef d’antenne à la suite de son reportage, M. Latreille a seulement mentionné que les Cubains vivaient "toujours sous une dictature, le peuple cubain est toujours dirigé par un régime dictatorial". Le journaliste a employé ce terme pour signifier qu’à Cuba, il n’y a aucune liberté de presse et les arrestations sans procès sont monnaie courante. Une dictature, selon le dictionnaire Le Robert, est "un régime autoritaire".

Nous vous rappelons que l’ONU avait fait part de ses préoccupations devant le nombre élevé d’arrestations arbitraires de dissidents et de défenseurs des droits de la personne en décembre dernier. Le haut-commissaire de l’ONU aux droits de l’homme avait à ce moment "exhorté les autorités cubaines à respecter le droit de chacun à la liberté d’expression, à la liberté d’association et de réunion pacifique, et à mettre fin aux arrestations arbitraires". »

LA DEMANDE DE RÉVISION

Le jour même, soit le 25 avril, M. Walsh s’adresse à l’ombudsman pour exprimer son mécontentement face à cette réponse qu’il « trouve insuffisante ». Il écrit :

« Je réitère ma plainte pour les propos injustes et mensongers contre Cuba lors du reportage en question. »

Cette fois, sous sa signature, il prend la peine de s’identifier comme appartenant à l’Association québécoise des amis de Cuba.

LA RÉVISION

Les principes en jeu

La plainte de M. Walsh soulève plusieurs aspects relevant des Normes et pratiques journalistiques (NPJ) qui régissent le travail, notamment, des employés du service de l’Information de Radio-Canada.

Un premier a trait à la valeur d’exactitude de l’information :

« Nous recherchons la vérité sur toute question d’intérêt public. Nous déployons les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement à notre auditoire. (…) »

Le second aspect concerne la valeur d’impartialité :

« Notre jugement professionnel se fonde sur des faits et sur l’expertise. Nous ne défendons pas un point de vue particulier dans les questions qui font l’objet d’un débat public. »

Un troisième et dernier découle du précédent :

« Expression d’opinions

(…) En vertu du principe d’impartialité qui fait partie de nos valeurs, les membres du personnel de l’Information ne peuvent exprimer leurs opinions personnelles sur des sujets controversés, et ce, sur l’ensemble de nos plateformes. »

La cause

D’abord, Christian Latreille a-t-il ou non tenu les propos les plus controversés que lui attribue M. Walsh, à savoir « que Cuba est une véritable dictature où se passent des exécutions sommaires et la pratique de la torture »?

Malheureusement, le plaignant n’a pas précisé dans le cadre de quelle émission ou à quelle heure il aurait entendu ces paroles. Il a simplement écrit que cela se serait produit à « RDI ». L’imprécision de la plainte a forcé mon bureau à effectuer des recherches poussées qui se sont avérées non concluantes. Ni à 8 h le matin, ni à 10 h, ni à midi, ni au bulletin de 17 h, ni à l’émission 24/60, ni au Téléjournal de fin de soirée – ce qui, à ma connaissance, représente l’ensemble des interventions de M. Latreille en ondes au cours de cette journée – on n’a pu l’entendre parler d’exécutions sommaires ou de torture. Cela me convainc que ces paroles sont plutôt le fruit de l’imagination du plaignant ou à tout le moins une extrapolation de sa part.

Cela dit, dans son reportage et dans ses échanges avec les animateurs de différents bulletins ou émissions d’information, Christian Latreille a bel et bien utilisé le terme « dictature » pour décrire le régime cubain actuel.

D’abord le reportage présenté au Téléjournal de fin de soirée utilise une fois le mot « dictature » qu’il attribue à une manifestante faisant partie d’un groupe d’exilés cubains de Miami protestant contre la visite du président américain à Cuba. En voici l’extrait :

« Nous sommes dégoûtés, dit cette femme, de voir Obama légitimer cette dictature communiste. »

Plus loin, on trouve quelques références indirectes à l’aspect dictatorial du régime cubain lorsque Christian Latreille présente un homme d’affaires d’origine cubaine, Luis Negron. Commentant le voyage de Barack Obama, il déclare que « sa visite doit provoquer des changements en faveur de la démocratie ». Puis, pour illustrer son propos, le même homme affirme :

« En cinq minutes, je serais en prison (…) si je critiquais Castro devant un journaliste à Cuba ».

En conclusion du reportage, s’engage un échange entre la chef d’antenne Céline Galipeau et l’envoyé spécial à Miami, Christian Latreille, au cours duquel il affirme :

« On est toujours sous une dictature, le peuple cubain est toujours dirigé par un régime dictatorial là-bas. »

Puis, parlant de la marge de manœuvre limitée du président américain pour rapprocher les deux pays qui semblent encore figés dans la dynamique de la guerre froide, il déclare :

« Obama n’a pas le contrôle du Congrès qui peut lever l’embargo. Il n’a pas non plus le contrôle sur cette dictature. »

Dictature ou pas? Opinion ou pas?

À l’évidence, l’utilisation du mot « dictature » à l’intérieur du reportage de Christian Latreille est totalement appropriée. Il est en effet attribué à une manifestante qui exprime ainsi légitimement son point de vue sur le gouvernement du pays qu’elle a choisi de quitter. Christian Latreille ne fait que rapporter ses propos qui expliquent une partie du ressentiment encore vif dans la communauté américano-cubaine à l’endroit du régime castriste.

Lorsqu’il parle ensuite de « dictature » et de « régime dictatorial » dans son échange avec Céline Galipeau, Christian Latreille porte cette fois sur ses épaules tout le poids de ces mots. Sont-ils exacts et s’agit-il d’une opinion? Voilà en somme ce que le plaignant demande à l’ombudsman de déterminer.

Pour y répondre, il faut d’abord s’entendre sur ce qu’est une dictature. Or, il en existe plusieurs définitions, car le genre a évolué depuis l’invention du concept, dans la Rome antique, alors qu’il s’agissait d’une forme de gouvernement temporaire doté de pouvoirs absolus, en cas de grave danger pour la République. La durée maximum de ce pouvoir d’exception avait été fixée à six mois. Or le régime castriste en place à Cuba aura bientôt six décennies!

De nos jours, on qualifie de dictature un régime politique qui possède au moins plusieurs des caractéristiques suivantes : une forme de pouvoir arbitraire; une concentration de l’autorité autour d’une personne (le dictateur) ou d’un groupe restreint de personnes (sa famille, le parti unique ou l’armée); l’absence ou la faiblesse de contrepoids démocratiques comme une presse libre, des syndicats indépendants, des groupes de pression ou des partis politiques d’opposition; le caractère autoritaire et répressif du régime; la corruption de ses élites par copinage, souvent grâce à l’appropriation des ressources naturelles du pays. Une dictature est généralement mise en place de manière violente, sans respect des règles constitutionnelles, par exemple lors d’une révolution, d’une guerre civile ou d’un coup d’État, mais pas toujours. Ainsi l’une des pires de l’ère moderne, celle dirigée par Adolph Hitler en Allemagne, est passée par la voie démocratique. Spécialiste reconnue de cette période, l’Allemande Hannah Arendt, a d’ailleurs établi une typologie des dictatures qui reconnaît que toutes n’exercent pas le même niveau d’oppression sur leurs citoyens. Elle en distingue trois formes : le régime autoritaire, le régime tyrannique et, le plus absolu, le régime totalitaire dans lequel on pourrait classer par exemple les gouvernements de Joseph Staline en URSS, d’Adolph Hitler en Allemagne et de Pol Pot au Cambodge.

Bien sûr, le mot « dictature » possède une connotation péjorative. On peut présumer que peu de dirigeants politiques aspirent à se retrouver dans la même catégorie que les pires bourreaux de l’Histoire de l’humanité. Il n’en demeure pas moins que ce mot a un sens plus large qui désigne un régime caractérisé par le manque de rotation ou de renouvellement de ses dirigeants, où le pouvoir est concentré autour d’une personnalité, d’une famille, d’un parti gouvernemental ou d’une oligarchie militaire.

Selon Freedom House, un organisme indépendant qui milite pour la démocratie, la liberté et les droits de la personne dans le monde, plus de la moitié des 195 pays de la planète vivent sous une forme ou une autre de dictature. Les 106 pays considérés à divers degrés comme dictatoriaux abritent plus des deux tiers des habitants de la planète. Dans sa dernière évaluation de la situation à Cuba, Freedom House note que la presse n’y est pas libre, l’Internet non plus. L’organisme mentionne aussi que peu de progrès y ont été réalisés dans les réformes démocratiques malgré le rapprochement récent avec le gouvernement américain. Il en veut pour preuve l’arrestation de 300 dissidents politiques dans les jours qui ont précédé la visite de Barack Obama, en mars dernier. « Le gouvernement cubain continue à criminaliser la dissidence en incarcérant les activistes et en détenant des prisonniers politiques », soutient Freedom House.

Pour mémoire, rappelons que Fidel Castro a pris le pouvoir à Cuba par la force, au terme d’une « révolution ». Son frère, Raul, lui a succédé en 2008. Il a été réélu en 2013. Tous les candidats à cette élection devaient être membres du Parti communiste. Aucun opposant au régime n’avait le droit de se présenter. De plus, Raul Castro a la mainmise sur le parti dont il est le premier secrétaire depuis 2011.

Selon Reporters sans frontières (RSF), « Cuba, autoproclamée république socialiste à parti unique est le pire pays d’Amérique latine en matière de liberté de presse. Le clan Castro, au pouvoir depuis 1959, maintient un monopole de l’information et ne tolère aucune voix indépendante ». Selon RSF, il y a eu un « renforcement de la répression depuis 2011 ».

Une autre organisation non gouvernementale, Amnistie internationale, à qui certains avaient déjà fait le reproche d’être trop à gauche lorsqu’elle militait pour la libération de prisonniers détenus par les dictatures militaires de droite en Amérique du Sud, affirme à propos de Cuba que « le système répressif reste le même : pas de presse ni de syndicats indépendants ». Notons d’ailleurs que les observateurs d’Amnistie internationale sont interdits de séjour à Cuba depuis 1988. Pas plus tard qu’en mars 2016, Amnistie internationale écrivait qu’à Cuba, « exercer votre liberté d’expression peut vous valoir la prison ». L’organisme notait aussi que la répression y avait pris une forme d’un raffinement kafkaïen, les prisonniers politiques étant rarement inculpés, mais plutôt gardés en « détention provisoire » pendant de longues périodes et, lorsqu’ils ont droit à un avocat, ne pouvant être représentés que par un juriste approuvé par l’État.

Je dois noter que le plaignant, Michael Walsh, préside l’Association québécoise des amis de Cuba dont l’un des premiers objectifs est ainsi décrit : « promotion des valeurs de la société cubaine, sensibilisation à sa réalité en contrant la désinformation, renseignement sur les réalisations de la révolution ».

Sans doute, la « révolution » cubaine n’a pas été la plus sanguinaire que le monde ait connue. Assurément, a-t-elle permis des progrès considérables en matière d’éducation et d’accessibilité aux soins de santé. Mais si je me rappelle bien mes cours de science politique sur le marxisme, la révolution des masses avait pour objectif de réaliser la « dictature du prolétariat »!

Il faut bien convenir pour toutes les raisons évoquées plus haut que le régime issu de la révolution cubaine porte encore les principales caractéristiques de cette dictature, soit l’absence d’élections libres, la répression des opposants, le non-respect de la liberté de la presse. M. Walsh est tout à fait libre de défendre ces « valeurs » ici, même si là-bas il ne pourrait pas défendre les valeurs inverses. C’est son droit dans une société démocratique comme le Canada, mais cela ne lui donne pas pour autant raison.

Conclusion

Le reportage du journaliste Christian Latreille et ses échanges subséquents en ondes diffusés sur ICI RDI le 21 mars 2016 qualifiant le régime politique cubain de dictature n’ont pas enfreint les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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