Le débat sur les pitbulls et la guerre de chiffres qui l'accompagne (Découverte, ICI Radio-Canada.ca)

Révision de Guy Gendron, ombudsman | Services français

English version of the review.

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’un texte de Bouchra Ouatik, publié sur ICI Radio-Canada.ca, le 9 septembre 2016, intitulé Pitbulls : des données non scientifiques fréquemment citées par les médias.

LA PLAINTE

Le 12 septembre 2016, M. Merritt Clifton porte plainte contre le reportage de la journaliste Bouchra Ouatik, mis en ligne le vendredi 9 septembre 2016 sur ICI Radio-Canada.ca, intitulé Pitbulls : des données scientifiques fréquemment cités par les médias.

Je dois tout d’abord préciser que le plaignant est auteur du site américain Animals 24-7 dont il est entre autres question dans le texte de Bouchra Ouatik. Elle y présente Animals 24-7 comme un groupe qui publie chaque année des données sur le nombre de morsures par des chiens au Canada et aux États-Unis, qui milite ouvertement pour l’interdiction des pitbulls, mais dont les chiffres « sont très loin de la réalité », car ils ne représentent « qu’une infime portion des attaques graves » et « comportent plusieurs erreurs ».

Je dois ensuite mentionner que la plainte a été rédigée en anglais, que c’est dans cette langue que la direction de l’Information de Radio-Canada lui a répondu, et que la correspondance entre M. Clifton – qui habite aux États-Unis – et la journaliste Bouchra Ouatik s’est aussi faite entièrement en anglais. Pour les besoins de cette révision que je rédige en français, je vais offrir ma propre traduction de ces éléments du dossier. Cette révision s’accompagne d’une version anglaise où l’on retrouve les mêmes extraits des textes originaux de ces documents. En cas de doute sur les propos qui me sont attribuables, c’est le texte français qui a préséance. Pour ce qui est des citations du plaignant, de la réponse de la direction de l’Information de Radio-Canada ou de la correspondance entre le plaignant et la journaliste Bouchra Ouatik, c’est leur version originale – en anglais – qui prévaut.

Passons maintenant au contenu de la plainte qui comprend une série de courriels échangés entre M. Clifton et Mme Ouatik, tous datés du jeudi 8 septembre 2016, soit la veille de la publication de son article sur ICI Radio-Canada.ca.

Selon le plaignant, « plusieurs de ses erreurs et distorsions devraient apparaître évidentes en faisant une simple comparaison entre cette correspondance et son reportage ». (« Many of her errors and distortions should be self-evident just by comparing the correspondence to her published report. »). Par exemple, dit-il, « je répertorie les décès et les défigurations, pas les simples morsures de chiens qui peuvent nécessiter des points de suture, un aspect que Bouchra Ouatik confond entièrement ». For example, I track fatalities and disfigurements, not just ordinary dog bites which may receive stitches, a matter Bouchra Ouatik completely conflates. »)

« Mais plus éloquent encore », écrit-il, la journaliste « ne m’a même pas demandé les nombres annuels de décès attribués à des attaques de chiens que j’ai compilés, mais elle prétend contester l’exactitude de mes données en comparant la moyenne des résultats cumulés de 1982 à aujourd’hui avec les données obtenues d’une autre source pour la seule année 2008! Si Bouchra Ouatik m’avait demandé les chiffres annuels, elle aurait réalisé que mes données montrent une augmentation constante, d’une dizaine de cas annuels au début des années 1980 à plus de 40 cas par année au cours de la dernière décennie. »

(« Also very significant is that Bouchra Ouatik did not even ask for the annual totals of dog attack deaths I have compiled, but purports to deny the accuracy of my data by comparing the AVERAGE I have compiled from 1982 to present to data from another source for the single year 2008! If Bouchra Ouatik had asked for the annual totals, she would have seen that the numbers I have recorded have tracked steadily upward from about 10 per year in the 1980s to more than 40 per year over the past decade. »)

M. Clifton trouve d’« autres erreurs significatives évidentes dans les questions que Bouchra Ouatik n’a pas posées ». Other significant errors are evident in the questions Bouchra Ouatik did not ask. ») Il en donne pour exemple le fait qu’elle ait repris à son compte les affirmations d’éleveurs de chiens voulant que le « cane corso est un chien italien qui existe depuis l’Antiquité romaine », alors que de l’avis du plaignant, il s’agit plutôt d’une variété de mastiff dont on ne trouve aucune trace historique jusqu’à ce que des éleveurs aient commencé à en faire la promotion pour la vente en 1995 ». (« For instance, despite the claims of breeders, which Bouchra Ouatik unquestioningly amplified, the Cane Corso is NOT "an Italian dog that has existed since ancient Roman times," but rather a mastiff variant absent from the historical record until breeders began advertising it for sale in 1995. »)

Enfin, écrit M. Clifton, « Bouchra Ouatik n’a pas admis, si elle s’est même donnée la peine de se pencher sur la question, qu’une grande partie des sources qu’elle cite en provenance des défenseurs des pitbulls a été subventionnée par l’organisation propitbulls Animal Farm Foundation et/ou par ses filiales ». (« Bouchra Ouatik did not acknowledge, if she even bothered to research the matter, that much of the information she cites from the pro-pit bull side of the issue was funded by the pro-pit bull organization Animal Farm Foundation and/or its several subsidiaries. »)

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

Le 12 octobre 2016, Mme Hélène Leroux, rédactrice en chef de l’émission Découverte, a répondu au plaignant par un long courriel accompagné de près de 25 références à autant d’études portant sur les attaques commises par des chiens. Elle y décrit d’abord l’objet du reportage écrit qui fait l’objet de la plainte :

« On y dit que vous publiez un relevé annuel des morsures graves de chiens sur la base des articles publiés dans les médias. La journaliste soutient que ces chiffres "comportent des erreurs" et "ne représentent qu’une infime portion des attaques graves" en comparant le nombre de cas que vous avez rapportés en 34 ans avec le nombre d’hospitalisations causées par des attaques de chiens en une (seule) année. Mme Ouatik rapporte aussi que vos données sous-estiment les attaques de chiens appartenant à une autre race que les pitbulls. Elle mentionne également que les catégories sous lesquelles vous classez certaines races sont inexactes, et que des décès dans lesquels des chiens n’auraient joué qu’un rôle indirect se retrouvent dans vos statistiques. L’article se termine sur les observations de Karen Overall, une chercheure en médecine vétérinaire à l’Université de Pennsylvanie, qui critique la méthodologie employée par des groupes dont les données proviennent principalement de médias d’information. Elle affirme ce qui suit : "Les rapports par les médias et par la police sont presque toujours incomplets et il n’y a aucune confirmation indépendante de la race impliquée. Ces publications utilisent ces rapports comme s’ils étaient infaillibles." »

It says that you are publishing annual data on severe dog bites based on media reports. The journalist asserts that these figures "comportent des erreurs" and "ne représentent qu’une infime portion des attaques graves" by comparing the number of cases that you listed in 34 years with the number of hospitalizations caused by dog attacks in a year. Ms. Ouatik also reports that your data underepresents dog attacks by breeds other than pit bulls. She also noted that the categories under which you group some breeds are inaccurate, and that deaths in which dogs were indirectly involved end up in your total. The article ends with the observations of Karen Overall, a Veterinary Medicine Researcher at the University of Pennsylvania, who is critical of the methodology used by groups whose data is mainly derived from media sources. She stated the following: "Les rapports par les médias et par la police sont presque toujours incomplets et il n'y a aucune confirmation indépendante de la race impliquée. Ces publications utilisent ces rapports comme s'ils étaient infaillibles." »)

La rédactrice en chef de Découverte répond ensuite, un à un, aux quatre reproches contenus dans la plainte de M. Clifton. Je vais en résumer les éléments principaux.

  1. « Je répertorie les décès et les défigurations, pas les simples morsures de chiens qui peuvent nécessiter des points de suture, un aspect que Bouchra Ouatik confond entièrement. » I track fatalities and disfigurements, not just ordinary dog bites which may receive stitches, a matter Bouchra Ouatik completely conflates. »)

L’article de Mme Ouatik indique que le plus récent rapport produit par M. Clifton, intitulé Dog Attack Deaths and Maimings, US & Canada, daté de 2016, définit « les attaques graves comme étant celles où la victime a été tuée, mutilée ou requérant des soins médicaux poussés », ce qui est conforme à la réalité, soutient la réponse de Radio-Canada. L’article chiffre même en détail les différentes catégories en rapportant que l’étude de M. Clifton a identifié « 7 045 attaques de chiens causant des blessures graves, 4 424 attaques ayant mutilé ou défiguré la victime, et 675 morts », sur une période de 34 ans.

La rédactrice en chef de Découverte ajoute que les chiffres présentés dans le texte de Bouchra Ouatik ne font pas état des visites à l’urgence pour de simples points de suture, comme le laisse entendre le plaignant. En fait, le nombre d’hospitalisations rapporté dans l’article ne représenterait que 2,5 % de toutes les visites à l’urgence reliées à des morsures de chiens. Les données citées seraient, dit Radio-Canada, les plus récentes en provenance de l’Agency for Healthcare Research and Quality (AHRQ), soit celles de l’étude menée en 2008 pour le département de la Santé et des Services sociaux des États-Unis.

Aussi, puisque les statistiques compilées par Animals 24-7 font état du nombre de défigurations causées par des morsures de chiens, l’article de Mme Ouatik a cherché à les comparer avec le nombre de chirurgies de reconstruction consécutives à une attaque canine provenant de l’American Society of Plastic Surgeons (ASPS).

Tant les chiffres de l’AHRQ que ceux de l’ASPS ont montré que le nombre d’hospitalisations et de chirurgies de reconstruction attribuées à des morsures de chiens aux États-Unis est significativement plus élevé sur une seule année que tous ceux compilés en 34 ans par Animals 24-7 mis ensemble.

  1. « Bouchra Ouatik ne m’a même pas demandé les nombres annuels de décès attribués à des attaques de chiens que j’ai compilés, mais elle prétend contester l’exactitude de mes données en comparant la moyenne des résultats cumulés de 1982 à aujourd’hui avec les données obtenues d’une autre source pour la seule année 2008! » Bouchra Ouatik did not even ask for the annual totals of dog attack deaths I have compiled, but purports to deny the accuracy of my data by comparing the average I have compiled from 1982 to present to data from another source for the single year 2008! »)

Radio-Canada répond que l’article de Mme Ouatik avait pour objectif de montrer que le nombre d’attaques graves compilées par Animals 24-7 sur une période de 34 ans (7 045) était inférieur au nombre d’hospitalisations liées à des morsures de chiens en une seule année. Oui, reconnaît Radio-Canada, la journaliste aurait pu demander au plaignant ses chiffres pour l’année 2008 afin de les comparer aux données correspondantes de l’AHRQ, « mais la conclusion aurait été la même », soit que le total des cas recensés aux États-Unis et au Canada de 1982 à 2016 était inférieur aux cas ayant nécessité une hospitalisation en une seule année aux États-Unis. « Cet écart considérable permet de conclure que votre site ne répertorie qu’une fraction des attaques graves. »

  1. « Le cane corso n’est pas "un chien italien qui existe depuis l’Antiquité romaine", mais plutôt une variété de mastiff dont on ne trouve aucune trace historique jusqu’à ce que des éleveurs aient commencé à en faire la promotion pour la vente en 1995. » The Cane Corso is not "an Italian dog that has existed since ancient Roman times," but rather a mastiff variant absent from the historical record until breeders began advertising it for sale in 1995. »)

Dans sa réponse, Radio-Canada rappelle que l’article présente le cane corso comme n’étant pas un croisement entre un pitbull et un mastiff, contredisant ainsi la description qui en est faite par le site Animals 24-7, mais plutôt un chien d’origine italienne remontant à la Rome antique. Cette conclusion, explique Mme Leroux, se fonde sur « des livres et des sites Internet tels que ceux du club canin américain (AKC) et du club canin canadien (CCC) qui sont les références nationales en ce qui concerne les races de chiens ».

De plus, ajoute la réponse, le pitbull et le cane corso n’appartiennent pas au même groupe en vertu de la classification de la Fédération cynologique internationale (FCI), la référence mondiale des types canins. Le cane corso y apparaît en effet dans le « groupe 2 » des molossoïdes, tandis que les chiens de type pitbull se retrouvent dans le « groupe 3 », celui des terriers.

Enfin, soutient la réponse de Radio-Canada, « selon plusieurs spécialistes, le cane corso était déjà mentionné dans les livres canins il y a un demi-siècle ».

  1. « Bouchra Ouatik n’a pas admis, si elle s’est même donnée la peine de se pencher sur la question, qu’une grande partie des sources qu’elle cite en provenance des défenseurs des pitbulls a été subventionnée par l’organisation propitbulls Animal Farm Foundation et/ou par plusieurs de ses filiales. » Bouchra Ouatik did not acknowledge, if she even bothered to research the matter, that much of the information she cites from the pro-pit bull side of the issue was funded by the pro-pit bull organization Animal Farm Foundation and/or its several subsidiaries (…). »)

Dans sa réponse, Radio-Canada nie avoir utilisé le résultat de recherches de l’Animal Farm Foundation ou de groupes militant en faveur des pitbulls. Les données mentionnées dans le reportage de Bouchra Ouatik proviennent d’études scientifiques indépendantes, conclut Hélène Leroux en invitant M. Clifton à consulter les 24 liens se trouvant en annexe de sa réponse.

LA DEMANDE DE RÉVISION

La réponse n’a pas satisfait le plaignant qui, estime-t-il, contient les mêmes déformations des faits que le reportage en cause. Il m’a donc demandé de me prononcer sur ce différend. Voici, sommairement, les arguments qu’il fait valoir sur chacun des quatre éléments en litige.

  1. Les statistiques d’Animals 24-7

M. Clifton soutient que la réponse de Radio-Canada, tout comme le reportage de Bouchra Ouatik, amalgame les données des études d’Animals 24-7 sur les morsures graves de chiens avec les cas de morsures ordinaires qui ne nécessitent que quelques points de suture, puisque tout point de suture est catégorisé comme une « chirurgie esthétique ». Pourtant, dit-il, personne n’a jamais prétendu que les données d’Animals 24-7 aient omis un seul cas avéré de décès causé par un chien.

  1. Fausse comparaison

La réponse de Radio-Canada considère acceptable de comparer la moyenne annuelle des données sur les décès attribuables aux attaques de chiens recueillies par Animals 24-7 sur une période de plus de 30 ans avec d’autres résultats portant sur la seule année 2008. Pourtant, dit le plaignant, « l’une de mes révélations les plus significatives est que le nombre de décès causés par des attaques de chiens est passé de moins d’une dizaine par année à plus de 40 annuellement ». One of the most significant of my findings is that dog attack fatalities have soared from fewer than 10 per year to more than 40 per year. »)

  1. L’origine du cane corso et la définition des pitbulls

Dans sa réponse, écrit le plaignant, Mme Leroux répète que le cane corso est un chien italien d’origine romaine en se fondant sur les affirmations d’éleveurs et d’associations d’éleveurs, mais sans présenter la moindre preuve historique que des chiens portant ce nom auraient été commercialisés avant 1995. L’explication, voulant que plusieurs spécialistes soutiennent que le cane corso a été mentionné dans des livres sur les races canines il y a 50 ans sans en donner la référence précise, est insuffisante, estime M. Clifton, et même si cela était vrai, un demi-siècle est loin de prouver que les origines de ce type de chien remontent à la Rome antique.

De plus, la réponse de Radio-Canada déforme les faits quant à l’origine des pitbulls en prétendant qu’ils sont des « terriers » alors qu’ils appartiennent plutôt à la race des molosses, soutient M. Clifton. Selon lui, les pitbulls sont un croisement entre terriers et molosses (mastiff), qui possèdent le comportement combattif du terrier et la taille de même que la force des molosses. Certains experts estiment même que leurs caractéristiques « terrier » seraient devenues négligeables dans la configuration des pitbulls actuels, écrit le plaignant.

  1. Sur les études liées à Animal Farm Foundation

Le plaignant conteste l’affirmation de Mme Leroux voulant que le reportage de Bouchra Ouatik soit entièrement basé sur des études scientifiques et qu’il n’ait fait appel à aucune recherche provenant de l’Animal Farm Foundation ou de ses filiales. Il soutient avoir consulté plusieurs des études citées en annexe à la réponse de Radio-Canada et découvert que six d’entre elles étaient signées par des gens « associés de manière évidente à Animal Farm Foundation et d’autres organisations propitbulls ». (…) Associated with the Animal Farm Foundation (…) and other pro-pit bull advocacy organizations. »)

LA RÉVISION

Introduction

Il est important de d’abord situer le reportage en cause dans son contexte. Au cours des mois précédant sa production, la mort de Christiane Vadnais, une Montréalaise de 55 ans, sauvagement attaquée par le chien d’un voisin, le 8 juin 2016, avait déclenché un vif débat sur l’interdiction des pitbulls. Notons en passant que le chien responsable de l’attaque a été présenté par les médias comme un pitbull bien qu’il ait été enregistré comme un boxer. À ma connaissance, aucune expertise n’a encore officiellement confirmé la race du chien. L’opération d’identification est en soi délicate, car plusieurs estiment que le pitbull n’est pas une race canine clairement définie. Néanmoins, dans les jours suivant cet événement tragique, le gouvernement du Québec a évoqué la possibilité de bannir les pitbulls sur l’ensemble de son territoire, et les villes de Québec, puis de Montréal, ont annoncé leur décision d’agir en ce sens. Le débat autour de cette question était et demeure extrêmement polarisé, accompagné de menaces de poursuites judiciaires et d’arguments tellement contradictoires que le simple citoyen peut difficilement y voir clair. L’émission Découverte s’est donc donné pour objectif de faire le tour de la question en cherchant ce que les études scientifiques disaient des origines du pitbull, de son comportement, de sa dangerosité. Compte tenu de l’acrimonie qui a marqué ce débat, il allait de soi que l’exercice de distinguer le vrai du faux et de l’à peu près ferait des mécontents dans l’un ou l’autre camp, sinon dans les deux.

La journaliste Bouchra Ouatik a consacré plusieurs semaines à la production d’un long reportage télévisuel sur le sujet pour l’émission Découverte. Elle a aussi écrit une série de textes complémentaires pour le site web de Radio-Canada, dont celui qui fait l’objet du présent en litige. Le titre de ce texte fait d’ailleurs référence à la démarche de l’ensemble de l’œuvre, soit départager l’information scientifique de celle qui ne l’est pas : Pitbulls : des données non scientifiques fréquemment citées par les médias.

L’article porte sur deux « groupes antipitbulls » dont les données sont souvent reprises dans les médias canadiens et américains, qui les présentent « comme étant des sources fiables ». Il s’agit d’Animals 24-7 que dirige le plaignant, Merritt Clifton, et de DogsBite.org, deux organismes qui présentent des « statistiques sur les morsures de chiens » qui sont « très loin de la réalité », dit le texte de Bouchra Ouatik. Dans son premier paragraphe, la journaliste explique selon quels critères elle en arrive à cette conclusion en affirmant que « leurs données ne représentent qu’une infime portion des attaques graves et (…) contiennent plusieurs erreurs ».

Les valeurs en cause

Dans cette affaire, chacune des parties met donc en doute l’exactitude des faits présentés par l’autre. Voici comment les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada définissent la valeur d’exactitude :

« Nous recherchons la vérité sur toute question d'intérêt public. Nous déployons les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement à notre auditoire.

Les techniques de production que nous utilisons servent à présenter nos contenus d'une manière claire et accessible. »

Le plaignant semble aussi remettre en cause l’impartialité de la journaliste quand il lui reproche de ne pas avoir admis qu’une grande partie des sources qu’elle cite en provenance des défenseurs des pitbulls a été subventionnée, dit-il, par l’organisation propitbulls Animal Farm Foundation. Les NPJ définissent la valeur d’impartialité comme suit :

« Notre jugement professionnel se fonde sur des faits et sur l'expertise. Nous ne défendons pas un point de vue particulier dans les questions qui font l'objet d'un débat public. »

L’étude du grief

  1. Les statistiques d’Animals 24-7

Il s’agit ici, à mon avis, de l’élément principal de la plainte de M. Clifton : lui-même mordu par un pitbull il y a plus de 30 ans, il amasse depuis des décennies des données sur les incidents graves impliquant des chiens en recueillant des articles de journaux provenant de tous les coins de l’Amérique du Nord. C’est sans doute une tâche exigeante qui réclame beaucoup de dévouement. On comprend donc qu’il n’ait pas apprécié que l’article d’ICI Radio-Canada.ca remette en question sa méthodologie et ses conclusions. L’article s’amorce ainsi :

« Des statistiques sur les morsures de chiens, provenant de groupes antipitbulls, sont fréquemment citées dans les médias canadiens et américains comme étant des sources fiables. Ces données sont cependant très loin de la réalité. Les deux groupes en question, Animals 24-7 et DogsBite.org, militent ouvertement pour l’interdiction des pitbulls. Ils publient régulièrement des statistiques sur les morts et les morsures causées par des chiens. Cependant, leurs données ne représentent qu’une infime portion des attaques graves, et celles d’Animals 24-7 comportent plusieurs erreurs. »

Le plaignant estime que la journaliste a mal représenté l’objet de ses recherches en affirmant qu’elles portent sur « les morsures de chiens », alors qu’en fait il ne répertorie de son propre aveu qu’à peine un cas de morsure sur 10 000, soit les attaques les plus graves, celles nécessitant de longues hospitalisations et ayant causé des mutilations, des défigurements ou même des décès. La veille de la publication de l’article, en réponse à la journaliste qui lui demandait de commenter le fait que les données d’Animals 24-7 ne rapportaient qu’une « très petite portion de toutes les morsures de chiens graves », M. Clifton lui avait répondu :

« L’objectif n’est pas de retracer les "morsures de chiens"; l’objectif est de répertorier les incidents où il y a défigurement ou décès, incluant toutes les sources de mortalité reliées à des chiens. »

(« The purpose is not to track “dog bites”; the purpose is to track fatal and disfiguring incidents, including all sources of dog-related mortality. »)

Par exemple, son site rapporte des cas où, fuyant un chien agressif qui la pourchasse sans toutefois l’avoir mordue, une personne se fait mortellement heurter par une voiture.

Or, et en cela le plaignant a raison, en ne parlant que de « morsures de chiens », l’amorce du reportage peut porter à confusion en inscrivant d’entrée de jeu dans la tête du lecteur que c’est ce sur quoi porte l’article. Je note que cette confusion a été reprise dans la réponse de Radio-Canada qui, décrivant le texte de Bouchra Ouatik, le fait en ces termes :

« On y dit que vous publiez un relevé annuel des morsures graves de chiens sur la base des articles publiés dans les médias. »

Il aurait été plus juste que l’amorce de l’article parle d’« attaques de chiens » ou, encore plus précisément, des « plus graves attaques de chiens ». Cela dit, il va de soi que la grande majorité des graves attaques de chiens impliquent des morsures.

Il faut cependant reconnaître que les paragraphes subséquents du reportage sont venus corriger l’imprécision initiale par couches successives. Ainsi, la phrase suivante nous apprend que Merritt Clifton « publie chaque année des données sur le nombre d’attaques par des chiens au Canada et aux États-Unis ». Encore une phrase plus loin, on dit qu’Animals 24-7 « prétend comptabiliser presque toutes les attaques graves survenues entre septembre 1982 et septembre 2016 », puis qu’il « affirme avoir un portrait exhaustif de la situation ». La version originale du texte rapportait que son groupe avait comptabilisé, en 34 ans, 7 045 attaques de chiens causant des blessures graves, 4 424 attaques ayant mutilé ou défiguré une victime et 675 morts pour lesquelles les chiens de type pitbull seraient responsables de 64 %, 66 % et 51 % des cas respectivement. Ce texte fut modifié le 28 octobre 2016, car les chiffres cités plus haut portaient sur le nombre de chiens impliqués plutôt que sur le nombre de personnes blessées ou tuées. On parle maintenant de 5 756 attaques causant des blessures graves, 4 194 ayant mutilé ou défiguré la victime et de 652 morts. Les cas impliquant les chiens de type pitbull représentent respectivement 78 %, 70 % et 53 % des sous-ensembles.

Il est donc très clair, à partir de ce moment-ci du texte, que l’on présente les données d’Animals 24-7 pour ce qu’elles sont, soit une recension des cas les plus graves d’attaques de chiens. Je ne peux donc donner raison au plaignant lorsqu’il écrit :

« Je répertorie les décès et les défigurations, pas les simples morsures de chiens qui peuvent nécessiter des points de suture, un aspect que Bouchra Ouatik confond entièrement. »

I track fatalities and disfigurements, not just ordinary dog bites which may receive stitches, a matter Bouchra Ouatik completely conflates. »)

J’accorde à M. Clifton qu’une autre section du texte de Bouchra Ouatik pourrait l’avoir conduit à cette conclusion, celle où elle rapporte le nombre d’hospitalisations consécutives à des morsures de chiens aux États-Unis en 2008, compilé par l’Agency for Healthcare Research and Quality (AHRQ) dans une étude commandée par le département américain de la Santé et des Services sociaux. Ce nombre, 9 500, pour la seule année 2008 et uniquement aux États-Unis, est de loin supérieur aux 5 756 cas relevés par Animals 24-7 en 34 ans, sur les territoires des États-Unis et du Canada. Cette disparité importante, qui a pour effet d’illustrer à quel point ses propres données sont fragmentaires, peut avoir amené M. Clifton à conclure que les chiffres de la journaliste faisaient état de simples visites à l’urgence d’un hôpital pour y recevoir quelques points de suture. Ce n’est pas le cas. L’étude de l’AHRQ montre que moins de 3 % des personnes qui se sont rendues aux urgences pour des morsures de chiens ont été hospitalisées. Une autre étude du département américain de la Santé et des Services sociaux (Nonfatal Dog Bite-Related Injuries Treated in Hospital Emergency Departments – United States, 2001, dans Morbidity and Mortality Weekly Report, 4 juillet 2003) vient appuyer ces données en révélant que pour la seule année 2001, les hôpitaux américains ont rapporté 1 386 fractures, 2 854 amputations et 5 921 hospitalisations consécutives à des attaques de chiens.

Il est vrai que ces données en provenance des hôpitaux ou du département américain de la Santé et des Services sociaux ne sont d’aucune aide pour qui s’intéresse aux types de chiens responsables de ces attaques. C’est là où le travail de M. Clifton cherche à être utile. On l’a mentionné plus haut, il effectue cette recension des blessures graves à partir d’articles de journaux qu’il considère être de bons indicateurs de la gravité des blessures et des races de chiens impliquées puisque, généralement, les journalistes puisent leurs informations de sources multiples : témoins, policiers, victimes, parents ou voisins. Si cette méthode ne permet pas de recenser tous les cas, puisque tous ne font pas l’objet d’articles de journaux, M. Clifton estime que cela lui permet d’obtenir un échantillon représentatif des plus graves attaques de chiens et qu’il fournit un portrait quasi complet en ce qui concerne les décès attribuables à ces attaques. Ce qui nous conduit à son deuxième grief.

  1. Fausse comparaison

Dans ses échanges avec la journaliste Bouchra Ouatik, M. Clifton soutient que « seulement une personne a trouvé un cas de décès (attribuable à une attaque de chien) que je n’avais pas déjà rapporté ». (...) Only one person has ever found a fatality that I had not already recorded. ») Il prétend donc avoir recensé tout près de 100 % des cas mortels d’attaques de chiens au cours des 34 dernières années. Il trouve dont particulièrement injuste que la journaliste ait laissé entendre qu’il en était autrement en utilisant le procédé suivant :

« Elle prétend contester l’exactitude de mes données en comparant la moyenne des résultats cumulés de 1982 à aujourd’hui avec les données obtenues d’une autre source pour la seule année 2008! »

(« (…) Purports to deny the accuracy of my data by comparing the average I have compiled from 1982 to present to data from another source for the single year 2008! »)

C’est en effet ce que fait la journaliste dans un tableau où l’on retrouve la moyenne annuelle de décès causés par des chiens recensés par Animals 24-7, soit 20 dans la version originale de l’article, et 19 dans sa version corrigée; elle juxtapose ce chiffre avec le nombre de morts attribuables à des attaques canines, tel que rapporté par les hôpitaux américains pour l’année 2008, soit 40. J’admets que la méthodologie de cette comparaison n’est pas parfaite, mais j’estime qu’il s’agit d’un effort honnête de comparer des pommes avec des pommes. D’une part, il n’existe pas de statistiques gouvernementales officielles sur ce phénomène année après année, englobant les décès survenus aux États-Unis et au Canada. La journaliste a donc utilisé la plus récente étude officielle, celle portant sur l’année 2008 aux États-Unis. Puisque le chiffre – 40 – portait sur une seule année, il fallait le comparer avec un autre chiffre représentant le nombre annuel de morts. Bouchra Ouatik a choisi de le faire avec la moyenne des décès rapportés par Animals 24-7, soit 20 (ou 19). En somme, le lecteur comprendra que même dans les cas d’attaques de chiens les plus graves, ceux ayant causé la mort, les données d’Animals 24-7 n’arrivent à en recenser au mieux que la moitié.

Dans sa plainte, M. Clifton indique que le nombre de décès a grandement évolué avec le temps, d’une dizaine de cas par année il y a 30 ans à près de 40 au cours de la dernière décennie, et il reproche à la journaliste d’avoir masqué ce fait en négligeant de lui demander ses chiffres de l’année 2008 de manière à véritablement comparer des pommes avec des pommes. Je lui ai donc demandé d’isoler le nombre de décès recensés en 2008 par Animals 24-7 aux États-Unis et au Canada. Après vérification, il m’a écrit qu’il y en a 16, un chiffre inférieur à la moyenne utilisée dans l’article de Bouchra Ouatik, ce qui montre encore davantage à quel point la base de données de M. Clifton ne peut prétendre rendre compte de tous les cas de décès attribuables à des attaques de chiens.

Encore une fois, cela ne signifie pas que le travail d’Animals 24-7 soit inutile. Il s’agit sans doute d’un effort honorable, mais qui ne peut prétendre à être exhaustif ou scientifique, car sa méthodologie soulève des questions importantes et contient plusieurs incohérences. C’est ce que l’article de Bouchra Ouatik s’emploie à démontrer, et le troisième sujet de la plainte de M. Clifton en donne une autre illustration.

  1. L’origine du cane corso et la définition des pitbulls

L’article en litige donnait quelques exemples d’« incohérences » où Animals 24-7 sous-estimait le nombre d’attaques commises par des races de chiens autres que les pitbulls, alors qu’il associait aux pitbulls des races qui n’en sont pas. Ainsi, rapporte le texte de Bouchra Ouatik, « Merritt Clifton affirme (…) sur son site que le cane corso est un croisement de pitbull et de mastiff, ce qui est impossible puisque le cane corso est un chien italien qui existe depuis l’Antiquité romaine, tandis que le pitbull a vu le jour en Angleterre au 19e siècle ». Pourtant, selon M. Clifton, le cane corso serait une race toute récente dont il n’existe, dit-il, aucune trace avant 1995.

Or, le site de la Fédération cynologique internationale (FCI), que j’ai consulté, rapporte que le cane corso italiano, aussi appelé en français le chien de cour italien ou, en anglais, l’Italian Corso dog, se retrouve dans le « groupe 2 », soit celui des molossoïdes et chiens de montagne, de type mastiff. Il y est décrit ainsi :

« Le chien de cour italien est le descendant direct de l’ancien molosse romain. Autrefois présent dans toute l’Italie, on ne le trouve plus désormais que dans les Pouilles et d’autres régions voisines du sud de l’Italie. Son nom vient du latin cohors, qui signifie "protecteur, gardien de la ferme". »

On n’y fait aucune mention d’un croisement avec des chiens de type bull ou terrier ou pitbull.

Il se peut fort bien que les éleveurs américains ne se soient intéressés à ce type de chien que depuis quelques décennies, mais cela n’en efface pas pour autant les origines plus anciennes que, naturellement, l’on retrouve davantage dans la littérature italienne. Ainsi, le livre 300 razze di cani (300 races de chiens), écrit par Piero Scanziani, et publié en 1952 aux Éditions Pan (Rome), parle du cane corso, qu’il classe dans la même catégorie des molosses que le cane da presa et le mastino napoletano. Le document fait remonter ses origines au XVe siècle, dans la région napolitaine. Un autre document, celui de la Societa amatori del mastino napoletano (la Société des amateurs du mastiff napolitain), lui attribue, en date du 28 février 1965, une « classification scientifique » sous le nom de « cane corso », le désignant comme un membre du groupe des molossoïdes d’origine italienne. Dans aucun de ces documents, il n’est fait mention que le cane corso serait un croisement entre un mastiff et un pitbull, le pitbull étant lui-même un croisement réalisé au 19e siècle en Angleterre entre un mastiff et un terrier.

Je conviens que l’origine des espèces remonte à la nuit des temps et qu’il est ardu de déterminer avec précision le moment d’apparition d’une race spécifique et les éléments qui sont entrés dans sa « composition ». S’il y a une « vérité » à propos du cane corso qui serait différente de celle décrite par Bouchra Ouatik, j’estime que le plaignant n’en a pas fait la démonstration et que la documentation que m’a présentée la journaliste à l’appui de ses affirmations me semble tout à fait suffisante pour appuyer sa version.

  1. Sur les études liées à Animal Farm Foundation

Le dernier élément de la plainte de M. Clifton vise à associer la recherche de la journaliste Bouchra Ouatik avec les « organisations propitbulls ». Dans sa plainte initiale, il soutient qu’une « grande partie » de ses sources ont été « subventionnées par l’organisation propitbulls Animal Farm Foundation et/ou par plusieurs de ses filiales ».

Ensuite, après avoir obtenu de la rédactrice en chef de Découverte, Hélène Leroux, une liste de 24 études scientifiques indépendantes sur lesquelles la journaliste avait appuyé sa recherche, le plaignant rétorque que dans quelques-unes d’entre elles se trouvent les noms de gens « associés de manière évidente à Animal Farm Foundation et d’autres organisations propitbulls », sans préciser quelles études, quels chercheurs, ou ce qu’il entend par « associés ».

Lors de notre conversation téléphonique, il a mentionné le nom de Karen Overall qui est en effet l’une des sources citées par Bouchra Ouatik et pour une bonne raison : cette chercheure du département d’études cliniques de l’école de médecine vétérinaire de l’Université de Pennsylvanie, a réalisé une méta-analyse de toutes les études scientifiques produites aux États-Unis depuis 50 ans sur les attaques de chiens envers les humains. La journaliste s’est d’abord assurée que Mme Overall n’était pas associée de près ou de loin à l’un des deux camps opposés, soit les pro ou les antipitbulls. Elle lui a spécifiquement demandé si elle avait déjà collaboré, reçu du financement ou copublié des études en lien avec la SPCA, la Humane Society ou l’Animal Farm Foundation, et elle a obtenu l’assurance que ce n’était pas le cas.

Considérant tout ce qui précède dans cette révision, j’estime que le plaignant avait le fardeau de la preuve sur cette question.

Conclusion

L'article de Bouchra Ouatik, publié le 9 septembre 2016 sur le site d’ICI Radio-Canada.ca, intitulé Pitbulls : des données non scientifiques fréquemment citées par les médias, respectait les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada. Bien que le texte de son amorce ait pu créer un peu de confusion sur l’objet des données recueillies par le plaignant et son site Animals 24-7 en parlant de « morsures de chiens » plutôt que de « graves attaques de chiens », il ne me semble pas que cela relevait d’une volonté de trahir la vérité puisque les paragraphes suivants ont repris la formulation qu’il utilise lui-même : attaques causant des blessures graves, attaques ayant mutilé ou défiguré la victime ou ayant causé la mort.

J’ajouterais, si besoin était de montrer l’absence de mauvaise foi de la journaliste, que la quantité d’études et de recherches qu’elle a amassée pour sa série de reportages sur les pitbulls me semble tout à fait hors normes. Elle a même fait l’exercice de chercher dans les banques de données des journaux nord-américains le nombre de décès attribuables à deux races de chiens autres que les pitbulls, soit le berger allemand et le malamute, et ce, depuis 1982. En théorie, utilisant la même source qu’Animals 24-7, elle aurait dû arriver aux mêmes résultats. Or, elle a découvert deux fois plus de décès attribuables aux bergers allemands et quatre fois plus aux malamutes que ceux rapportés par Animals 24-7. Bien que Bouchra Ouatik n’ait pas fait mention de cette démarche dans son article, je crois que cette vérification supplémentaire témoigne d’une application exceptionnelle à rechercher la vérité plutôt que d’une volonté de la travestir pour les besoins de la démonstration.

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