Journalistes ou commentateurs? La distinction n'est pas sémantique (24/60)

Révision de Guy Gendron, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte pour manque d’impartialité du « carnet politique » présenté à l’émission 24/60, le 19 mai 2016, mettant en présence Mme Louise Beaudoin et le chroniqueur Vincent Marissal.

LA PLAINTE

Le 20 mai 2016, M. Richard Léonard formule une plainte à l’endroit de l’émission 24/60, diffusée la veille sur les ondes du Réseau de l’information (ICI RDI).

« Le carnet politique, écrit-il, s’est révélé être la tribune de l’opposition tant pour le Québec que pour Ottawa. »

Son objection porte sur les « opinions partisanes et exagérées » de Mme Louise Beaudoin et du chroniqueur politique de La Presse, Vincent Marissal. À son avis, elles auraient dû être « contrebalancées par une présentation d’une personne opposée ».

Sans préciser quels propos ou commentaires lui ont déplu, il soutient que « on est en droit de s’attendre à un minimum d’impartialité de Radio-Canada ». Il conclut en affirmant qu’il « exige » la présentation « d’opinions contraires à la propagande politique proposée par Mme Beaudoin et approuvée par M. (Marissal) ».

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

Le 30 juin 2016, la direction de l’Information de Radio-Canada, sous la plume de Micheline Dahlander, réplique très succinctement à cette plainte, d’abord en évoquant son caractère trop vague.

« Vous dites avoir entendu des opinions partisanes exagérées de la part des commentateurs Vincent Marissal et Louise Beaudoin, sans toutefois nous fournir d’exemples. »

Puis Radio-Canada précise que ces deux « commentateurs » ne sont pas des « journalistes » de Radio-Canada, « mais bien des collaborateurs extérieurs ». S’il est vrai que les journalistes du diffuseur public ne peuvent émettre des opinions personnelles en ondes en vertu des Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada, « certaines émissions comme 24/60 font appel à des collaborateurs qui ont carte blanche pour exprimer leurs opinions », écrit Mme Dahlander, en expliquant que le mandat de Radio-Canada n’est pas seulement d’informer, mais aussi « d’offrir une diversité de points de vue à son auditoire afin d’enrichir le débat public ». Elle termine en mentionnant que les positions de ces deux collaborateurs reposent sur une expertise reconnue et que Radio-Canada veille, au fil des émissions, à ce qu’il y ait un équilibre des points de vue.

LA DEMANDE DE RÉVISION

Le 8 juillet 2016, M. Léonard se déclare insatisfait de cette explication qu’il décrit comme une « différenciation sémantique » et une « entourloupette entre la définition de collaborateurs et de journalistes ». Selon lui, il s’agirait plutôt d’« une autre tentative de Radio-Canada de réfuter ses responsabilités de diffuseur neutre ». Mme Beaudoin, dit-il, apparaît régulièrement à Radio-Canada, et il croit que l’on manque de respect envers les téléspectateurs en ne précisant pas clairement son rôle : soit qu’elle « n’est pas une journaliste associée à Radio-Canada, mais une collaboratrice qui exprime des opinions personnelles en fonction de ses propres croyances politiques ».

LA RÉVISION

Introduction :

Le jour de la présentation de l’émission 24/60 dont il est ici question, deux événements politiques majeurs se sont produits, l’un à l’Assemblée nationale à Québec, l’autre à la Chambre des communes à Ottawa.

À Québec, le premier ministre Philippe Couillard venait d’annoncer le congédiement du chef de cabinet de son ministre des transports et le limogeage de sa sous-ministre, à la suite d’allégations d’ingérence dans le travail d’une enquêtrice chargée de débusquer des cas de manigances dans l’attribution des contrats publics. On pouvait à juste titre parler d’une crise, le premier ministre évoquant lui-même une situation « susceptible d’ébranler la confiance des citoyens envers leurs institutions ».

Pendant ce temps, la capitale fédérale connaissait un étrange lendemain de veille. Le premier ministre Justin Trudeau venait en effet de présenter des excuses publiques à la suite d’un incident survenu à la Chambre des communes, au cours duquel il avait bousculé une députée néo-démocrate, ce qui lui avait valu des accusations d’agression envers une femme.

Voilà donc les deux seuls thèmes dont il fut question dans la section « carnet politique » de l’émission animée par Anne-Marie Dussault, et qui mettait en présence non seulement l’ancienne ministre péquiste Louise Beaudoin et le chroniqueur politique de La Presse, Vincent Marissal, mais aussi le chef de bureau de Radio-Canada sur la colline Parlementaire, Sébastien Bovet.

Les règles en jeu :

La plainte de M. Léonard fait appel à deux valeurs que l’on retrouve dans les NPJ de Radio-Canada.

D’une part, celle de l’impartialité qui précise à l’intention du personnel du diffuseur public que :

« Notre jugement professionnel se fonde sur des faits et sur l'expertise. Nous ne défendons pas un point de vue particulier dans les questions qui font l'objet d'un débat public ».

Ce devoir de réserve professionnelle s’étend même à la vie personnelle des employés de Radio-Canada, particulièrement à leurs activités privées sur les réseaux sociaux où « l'expression d'opinions personnelles sur des sujets controversés ou d'ordre politique peut miner la crédibilité du journalisme de Radio-Canada et éroder la confiance de notre public ».

D’autre part, le plaignant évoque la notion d’équilibre lorsqu’il qualifie de « partisanes et exagérées » les opinions exprimées par Mme Beaudoin et M. Marissal, ou quand il « exige » la présentation d’opinions contraires aux leurs. La valeur d’équilibre, décrite dans les NPJ, prescrit qu’afin de contribuer aux débats sur les enjeux qui touchent le public canadien, Radio-Canada doit présenter « une diversité d’opinions » et « un large éventail de sujets et de points de vue ». Il est précisé que lorsque des sujets controversés sont abordés, il est important de présenter les points de vue divergents « dans un délai raisonnable ».

Plus loin, les NPJ précisent la place de l’opinion dans sa programmation en décrivant le rôle qu’y jouent les « invités et commentateurs ». Je reproduis cette section ici :

Invités et commentateurs

« Radio-Canada offre dans ses émissions toute une gamme de commentaires et d'opinions sur des sujets importants.

L'équilibre est atteint, avec le temps, grâce à la présentation de perspectives et de points de vue multiples qui reflètent une diversité d'opinions.

Afin que le public puisse pleinement comprendre le point de vue d'un invité ou d'un commentateur, il est important de mentionner ses liens d'association ou d'affiliation, ou encore, ses intérêts particuliers. »

Étude du grief :

Ce n’est pas la première fois que des auditeurs ou téléspectateurs d’ICI Radio-Canada peinent à faire la distinction entre les journalistes du diffuseur public – à qui s’applique un devoir de réserve sur leurs opinions personnelles – et les analystes ou commentateurs extérieurs qui sont justement invités pour exprimer leurs opinions. On pourrait s’attendre à que cela soit compris instinctivement par les téléspectateurs, mais force est de constater que cela n’est pas toujours le cas. Il n’en demeure pas moins que cette différence existe bel et bien et qu’elle est clairement reconnue dans les NPJ.

Donc, contrairement à ce qu’affirme le plaignant, il ne s’agit ni d’une « différenciation sémantique » ni d’une « entourloupette ». Il se trompe aussi lorsqu’il affirme que la présence de collaborateurs exprimant leurs opinions sur les ondes de Radio-Canada est contraire à « ses responsabilités de diffuseur neutre ». Heureusement, le mandat de Radio-Canada n’est pas d’être un diffuseur « neutre », sans couleur et sans saveur. Son mandat est de refléter l’étendue des couleurs et des saveurs, régionales et politiques, que l’on retrouve dans la société, ce qui lui permet d’enrichir le débat sur les questions d’intérêt public.

Passons maintenant à la notion d’équilibre évoquée dans la plainte. Dans le cas présent, M. Léonard décrit les propos tenus par Louise Beaudoin et Vincent Marissal comme des « opinions partisanes et exagérées » qui auraient dû être « contrebalancées par une présentation d’une personne opposée ». Mentionnons d’abord que cette portion de l’émission, ce « carnet politique », était animée par la journaliste d’expérience Anne-Marie Dussault et qu’elle mettait aussi en présence Sébastien Bovet, le chef du bureau politique de Radio-Canada à l’Assemblée nationale. Tous les deux sont soumis au respect des NPJ et je note que le plaignant n’a pas un seul reproche à formuler à leur endroit relativement à cette émission. Ainsi, le « carnet politique » était en quelque sorte encadré par leur présence, loin d’être, comme l’affirme le plaignant, « la tribune de l’opposition » où l’on aurait laissé libre cours à des attaques partisanes.

Ensuite, quant au choix des deux collaborateurs qui font problème aux yeux du plaignant, il ne m’appartient pas d’intervenir dans les décisions éditoriales des différentes émissions. Cependant, je ne vois pas à première vue ce qu’il y aurait d’inconvenant à faire appel à ce duo de vétérans de la politique – l’une comme ex-députée et ministre péquiste, et ex-haute fonctionnaire fédérale, l’autre comme ex-correspondant parlementaire et actuel chroniqueur politique au quotidien La Presse – pour commenter l’actualité politique du jour.

D’ailleurs, sur le fond, en examinant les propos qu’ils ont tenus, je n’arrive pas à y retrouver la teneur partisane que déplore le plaignant. Certes, ils se prononcent sévèrement sur la gestion de la crise que traversait alors le gouvernement de Philippe Couillard, mais sans remettre en question la version de ce dernier, soit qu’on lui aurait caché (jusqu’à la veille) des informations essentielles sur une situation d’ingérence dans le travail d’une enquêtrice au ministère des Transports. Dans ce contexte, reconnu et déploré par le premier ministre québécois lui-même, on voit mal en quoi il s’agirait de partisanerie de parler de « dysfonctionnement du gouvernement » ou de critiquer l’aveuglement apparent du ministre des Transports. Quant au reste de ce « carnet politique », il a porté sur les agissements du premier ministre Justin Trudeau. Encore là, les deux chroniqueurs s’en sont tenus à des remarques certes sévères, mais parfaitement justifiables dans les circonstances puisque M. Trudeau avait lui-même reconnu le caractère inacceptable de son comportement de la veille, qui avait conduit à une bousculade sur le plancher de la Chambre des communes. J’ajouterais que les deux chroniqueurs ont trouvé des circonstances atténuantes à son comportement et qu’ils se sont entendus pour dire que cela ne mettrait pas fin à la lune de miel de son gouvernement avec l’électorat. On est loin des « opinions partisanes et exagérées » ou de la « propagande politique ».

Enfin, un mot sur la forme. Les NPJ demandent que l’on présente clairement les invités ou les commentateurs auxquels Radio-Canada fait appel, de manière à ce que le public puisse pleinement comprendre leur point de vue. Ont-ils des liens d’association avec le sujet qui est débattu, ou une expertise particulière? Dans le cas présent, dès sa première intervention, Louise Beaudoin a été présentée par l’animatrice Anne-Marie Dussault en ces termes :

« Vous qui avez été ministre …»

De plus, alors qu’elle prononçait ses premiers mots, on a pu lire au bas de l’écran :

« Louise Beaudoin, ancienne ministre péquiste. »

Même chose pour Vincent Marissal qui a pris la parole un peu plus tard. L’inscription était la suivante :

« Vincent Marissal, chroniqueur politique, La Presse. »

Il me semble qu’il était tout à fait clair qu’il ne s’agissait pas de journalistes de Radio-Canada.

Conclusion

L’émission 24/60, diffusée sur ICI RDI le 19 mai 2016, et son « carnet politique » n’ont pas enfreint les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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