Fallait-il cacher la souffrance de Pierre Karl Péladeau? (TJ RDI)

Révision de Guy Gendron, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte concernant l’utilisation d’une séquence vidéo montrant Pierre Karl Péladeau de profil, la mâchoire tremblante, annonçant sa démission comme chef du Parti québécois, lors d’un reportage présenté au Téléjournal RDI, le 2 mai 2016.

LA PLAINTE

Le 3 mai 2016, une téléspectatrice de Toronto, Mme Lorraine Cohen, porte plainte à propos du reportage de la journaliste Julie Dufresne, présenté la veille en ouverture du Téléjournal de 21 heures à ICI RDI. Elle le fait en ces termes :

« Hier soir, (…) j'ai entendu et vu M. Pierre Karl Péladeau prononcer son discours pour annoncer sa démission du Parti québécois. J'ai vu un homme torturé. Cet homme avait beaucoup de difficulté à contenir sa peine et son chagrin. Il s'arrêtait après chaque mot pour prendre une grande respiration et il gardait le silence avant de reprendre la parole. C'était très difficile à regarder. Le spectateur voyait cette scène de face jusqu'à ce que l'image soit projetée de côté et à ce moment on voyait la mâchoire de M. Péladeau trembler et ceci pendant un trop long moment.

Radio-Canada a le mandat d'informer la population; je n'ai pas besoin d'effets spéciaux pour comprendre la nouvelle. M. Péladeau est un politicien, il a sa dignité et il a rendu service à la population québécoise en tant que chef de l'opposition. Il ne mérite pas que les médias caricaturent et le ridiculisent avec une mâchoire tremblante. Les spectateurs ne sont pas des imbéciles et ils n'ont pas besoin de voir un politicien torturé à petit feu pour comprendre le message du Téléjournal. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

Le 6 juin 2016, Mme Micheline Dahlander, responsable du traitement des plaintes, Éthique et déontologie, au Service de l’Information, a répondu à la plaignante :

« Pour rappel, l’ancien chef du Parti québécois était visiblement très ébranlé par le choix déchirant qu’il s’était imposé : soit choisir entre sa carrière politique et sa famille. Il s’est ainsi présenté devant les médias au bord des larmes, la mâchoire tremblante.

Nous n’avions donc pas à cacher ou à falsifier cette image de Pierre Karl Péladeau, qu’il avait lui-même publiée sur son compte Facebook, parce qu’elle reflétait sans artifice ni camouflage l’état exact dans lequel il se trouvait à ce moment. Ainsi, M. Péladeau a jugé que les citoyens devaient voir son tourment devant une décision si difficile. Montrer la réaction d’un politicien aux prises avec une décision déchirante n’est pas le ridiculiser, comme vous l’avancez, mais le révéler dans toute son humanité. Dans sa présentation de l’extrait, la journaliste a notamment mentionné qu’il s’agissait "d’une sortie de scène aussi inattendue que douloureuse".

Dans leur couverture des événements, les journalistes doivent respecter un strict code d’éthique qui leur interdit d’enjoliver ou de travestir la réalité. Vous n’êtes pas sans savoir qu’à la télévision, le langage est l’image, avec toute sa charge émotive et sa capacité unique de saisir la complexité humaine. Nous avons l’obligation, dans le respect de l’auditoire, d’être fidèles à la réalité. Cette obligation est au cœur de notre mandat d’informer, c’est-à-dire de refléter exactement ce qui se passe, sans tenter de gommer la réalité. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

Le 7 juin, Mme Cohen m’appelle pour exprimer son insatisfaction devant cette réponse qu’elle me demande de réviser.

« Je voudrais, dit-elle, que la journaliste réalise que la personne (Pierre Karl Péladeau) n’est pas un objet. ».

La plaignante m’explique qu’elle a déjà travaillé à la législature de l’Ontario et que les règles de la télédiffusion des débats y sont formelles : les politiciens n’y sont montrés que de face et généralement en évitant les gros plans. Selon elle, Radio-Canada a manqué de respect envers Pierre Karl Péladeau en le montrant de profil, la mâchoire tremblante.

LA RÉVISION

Introduction

D’abord, un rappel des faits entourant la présentation de ce reportage. Moins d’un an après son couronnement comme chef du Parti québécois, Pierre Karl Péladeau annonçait le 2 mai dernier sa démission et son retrait de la vie politique. Il s’agissait d’un véritable coup de tonnerre, une surprise totale puisqu’à peine une semaine plus tôt, il avait nommé une nouvelle chef de cabinet. On n’agit pas de la sorte lorsqu’on prépare sa sortie.

Autre élément significatif, la veille de cette démission, l’ex-conjointe de M. Péladeau, la populaire animatrice Julie Snyder, était présente sur le plateau de la non moins populaire émission Tout le monde en parle où elle avait longuement discuté de la difficile séparation de ce power couple et de la nécessité de protéger les intérêts de leurs enfants. Un drame familial s’exposait à la vue de tous, sans gêne apparente. Et c’est justement le besoin de se rapprocher de ses enfants que Pierre Karl Péladeau a évoqué pour justifier sa démission. « J’ai choisi ma famille », a-t-il dit, un choix à l’évidence déchirant comme l’a prouvé son comportement au cours de la conférence de presse où il a annoncé son départ de la politique active.

Les règles en jeu

L’ombudsman de Radio-Canada doit veiller au respect des Normes et pratiques journalistiques (NPJ) qui guident le travail des artisans de l’Information du diffuseur public. Certaines sections des NPJ sont pertinentes au cas présent. Citons d’abord quelques-unes de celles concernant la mission et les valeurs de Radio-Canada :

Notre mission :

Servir l'intérêt public

« Notre mission est d'informer, de révéler, de contribuer à la compréhension d'enjeux d'intérêt public et d'encourager la participation des Canadiens à notre société libre et démocratique. »

Agir de façon responsable

« Nous sommes conscients des conséquences de notre travail journalistique et de notre devoir d'honnêteté auprès des auditoires. (…) »

Nos valeurs :

Exactitude

« Nous recherchons la vérité sur toute question d'intérêt public. Nous déployons les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement à notre auditoire.

Les techniques de production que nous utilisons servent à présenter nos contenus d'une manière claire et accessible. »

Équité

« Au cours de la collecte d'information et dans nos reportages, nous traitons les personnes et les organismes avec ouverture et respect.

Nous sommes conscients de leurs droits. Nous les traitons sans parti pris. »

Une dernière section des NPJ me semble ici utile à l’étude de cette plainte. Elle concerne les principes devant guider l’utilisation des moyens de production :

Principes - Production

« En matière d'information, la forme est importante. Les techniques de production contribuent au sens de nos contenus et à leur impact. Elles permettent de capter l'attention et peuvent faciliter la compréhension. Notre utilisation des techniques de production respecte l'exactitude des faits et l'équité qu'exige la démarche journalistique. (…) »

Étude du grief

On l’a dit souvent, la vie politique est exigeante et parfois difficilement conciliable avec le fait d’avoir de jeunes enfants. Cela a été évoqué à de nombreuses reprises pour expliquer la difficulté d’attirer des femmes, particulièrement des jeunes femmes, en politique. Il faut bien l’admettre, on l’a moins souvent entendu de la part d’hommes. En fait, on ne compte plus les fois où, lorsque des politiciens-hommes ont annoncé qu’ils quittaient la politique « pour des raisons familiales », leur explication faisait l’objet de railleries. On y voyait une excuse commode qui cachait les véritables motifs, moins nobles, de leur départ précipité.

La démission surprise de Pierre Karl Péladeau, le 2 mai 2016, évoquant justement des raisons familiales, pouvait à bon droit autoriser les observateurs à s’interroger sur ses raisons profondes. Bisbille dans son entourage, questions éthiques en suspens, baisse de l’option souverainiste dans les sondages, impasse dans la tentative de rapprochement avec les autres partis indépendantistes, grogne de l’aile gauche du Parti québécois, doutes personnels sur la possibilité d’atteindre son objectif de prendre le pouvoir et de réaliser l’indépendance du Québec ou désir de reprendre les rênes de son entreprise : les motifs pouvant justifier la démission d’un chef reconnu pour son tempérament impulsif ne manquaient pas.

Dans ce contexte, les circonstances de l’annonce de son départ prenaient une grande importance pour, comme le disent les NPJ, « contribuer à la compréhension d’enjeux d’intérêt public ».

En ouverture de son reportage présenté au Téléjournal, la journaliste Julie Dufresne parle du choc de cette annonce et fait entendre M. Péladeau, justifiant sa décision :

« Je suis devant une alternative qui me force à faire un choix, un choix déchirant entre ma famille et mon projet politique. »

Comme je l’ai mentionné plus tôt, à ce stade du reportage, plusieurs observateurs pouvaient être en droit de se demander dans quelle mesure cela n’était pas une excuse commode pour cacher ses véritables motifs.

La journaliste Julie Dufresne vient alors apporter des éléments de contexte utiles à l’interprétation des propos de M. Péladeau. D’abord en rappelant les mots déchirants de Julie Snyder diffusés la veille à Tout le monde en parle :

« Mes repères, mes frontières, mon pays, c’était Pierre Karl. »

Lui faisant écho, M. Péladeau arrive immédiatement après dans le reportage avec ces paroles : « J’ai choisi ma famille », dit-il, montré de face par la caméra.

Et c’est à ce moment où le reportage présente – pendant cinq secondes – une séquence de la conférence de presse montrant un plan de Pierre Karl Péladeau, filmé de côté, la mâchoire secouée par la douleur de son choix, pendant que l’on entend la journaliste dire que « l’homme de 54 ans, visiblement très ému, sinon défait, a expliqué qu’il ne quittait pas par manque de conviction ».

Ensuite, M. Péladeau, de nouveau présenté de face, renouvelle sa foi souverainiste en ces termes :

« Je demeurerai un militant du Parti québécois. (Pause soutenue) Je suis convaincu que l’avenir du Québec, des Québécoises et des Québécois passe par l’indépendance de notre nation. Merci. »

Ce sur quoi, M. Péladeau part précipitamment, comme le dit la journaliste, sans prendre de questions et, ajoute-t-elle, « les larmes aux yeux ».

La plaignante s’insurge spécifiquement contre l’utilisation des cinq secondes d’images filmées de côté, pendant lesquelles on voit le menton de M. Péladeau secoué par la peine. Selon elle, M. Péladeau « a sa dignité » et « il ne mérite pas que les médias (le) caricaturent et le ridiculisent avec une mâchoire tremblante », ce qu’elle associe à « voir un politicien torturé à petit feu ». Elle ajoute qu’elle n’a « pas besoin d’effets spéciaux pour comprendre la nouvelle ».

D’abord, réglons la question des « effets spéciaux », un terme tout à fait caricatural de la part de la plaignante et même déplacé dans les circonstances où elle fait le reproche à Radio-Canada d’avoir caricaturé M. Péladeau. Le plan en question n’est pas un effet spécial, il est conforme à la réalité du court point de presse pendant lequel M. Péladeau a annoncé sa démission. Il n’a pas été présenté hors contexte non plus, la journaliste décrivant fort justement sur ces images que M. Péladeau était « visiblement très ému, sinon défait ».

La plaignante estime qu’on a ainsi ridiculisé l’homme. Je n’en vois aucun signe, bien au contraire. La journaliste a décrit avec humanité et empathie le drame qu’il ressentait au moment de cette annonce très pénible pour lui. C’est M. Péladeau qui a choisi de le faire en conférence de presse plutôt que d’envoyer un simple communiqué. Personne ne l’a forcé à le faire et encore moins torturé puisqu’il n’a répondu à aucune question des journalistes présents.

Je rajouterais que deux journaux québécois que l’on ne peut accuser d’être par définition des adversaires de M. Péladeau ou du Parti québécois, soit le Journal de Montréal et Le Devoir, ont placé sur leur première page du lendemain une photographie en très gros plan de lui, prise de profil au moment où affichait ce visage déconfit.

Comme je l’ai expliqué plus tôt, l’image de M. Péladeau, prise de profil, arrive tout juste après qu’il ait déclaré (de face) : « J’ai choisi ma famille. » Elle atteste de la sincérité de ses propos, du déchirement profond qui l’anime. Loin de le caricaturer ou de le ridiculiser, elle renforce son message en écartant les autres explications qui pourraient être données à cette démission. Cette image contribue ainsi à la « recherche de la vérité sur toute question d’intérêt public » dont parlent les NPJ. Elle respecte aussi la règle d’exactitude dans l’usage des techniques de production.

J’ajouterais ici une remarque à l’intention de la plaignante, qui est tentée de faire un parallèle avec la technique de retransmission des débats parlementaires. Il est vrai que la règle générale pour ce qui est de la diffusion des débats se tenant à la Chambre des communes, à Ottawa, comme à l’Assemblée nationale du Québec ou à Queen’s Park, en Ontario, prévoit que la caméra soit pointée, de face, en direction de la personne à qui le président d’assemblée a accordé la parole. Il s’agit en somme de la forme télévisuelle de la retranscription des débats qui ne rapporte que les propos du parlementaire s’étant vu accorder le droit de parler.

Cette règle ne s’applique pas à l’extérieur de l’enceinte parlementaire où il existe une chose qui s’appelle la liberté de presse. En journalisme télévisuel, cela comprend le droit de filmer les gens et les événements dans différents angles, ce qui est même une obligation technique, car sinon il serait impossible, lors du montage d’un reportage, d’assembler des séquences respectant les règles du langage télévisuel.

Dans le cas qui nous occupe, le reportage de Julie Dufresne présente deux extraits de M. Péladeau (filmé de face), celui où il dit : « j’ai choisi ma famille », puis le suivant où il affirme : « je demeurerai un militant du Parti québécois ». Entre les deux, il s’écoule cinq secondes où il faut bien le montrer d’un autre angle puisque c’est de lui dont la journaliste parle. Ce plan, c’est ce qu’on appelle un « plan de coupe », expression qui désigne un extrait visuel permettant de masquer une coupure effectuée au montage. Puisque la journaliste y décrit très brièvement l’état de déchirement dans lequel cette décision place M. Péladeau (« L’homme de 54 ans, visiblement très ému, sinon défait, a expliqué qu’il ne quittait pas par manque de conviction. »), il était doublement justifié – tant sur le fond que sur la forme – de présenter une image de lui, tournée de profil.

Il y a cependant une chose sur laquelle je donne raison à la plaignante. Je dois d’abord préciser qu’elle a beaucoup insisté pour que je change le libellé de ma révision, car, au départ, je résumais sa plainte en disant qu’elle portait sur « une séquence vidéo montrant Pierre Karl Péladeau au bord des larmes ». À son avis, cela ne rendait pas justice à son reproche. En somme, elle estime que « au bord des larmes », ce n’est pas la même chose que « la mâchoire tremblante », qu’il y a entre les deux une telle différence de degré qu’il faille me demander à deux reprises de reformuler l’objet de la révision. C’est donc reconnaître qu’il ne suffisait pas de dire, dans le reportage, que le politicien était au bord des larmes. C’est admettre que cette description ne rendait pas justice à l’ampleur du déchirement que ressentait M. Péladeau, et donc, par extension, à la sincérité de son geste. Cela justifiait donc d’autant plus la présentation de cette image.

Conclusion

L’utilisation d’une séquence vidéo montrant Pierre Karl Péladeau de profil, la mâchoire tremblante, annonçant sa démission comme chef du Parti québécois, lors d’un reportage présenté au Téléjournal RDI le 2 mai 2016, respectait les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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Révision en version pdf.

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