Est-ce que toute vérité est bonne à dire? (Gravel le matin)

Révision de Guy Gendron, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte concernant les propos tenus à l’émission Gravel le matin du 21 avril 2016 dont le ton et le contenu auraient fait la promotion de la consommation de la marijuana chez les enfants.

LA PLAINTE

Le 21 avril 2016, M. Nelson Morin porte plainte contre des propos entendus le jour même à l’émission Gravel le matin qui, selon lui, ont fait la « promotion du pot chez les enfants ». Dans une missive adressée à Alain Gravel, il écrit :

« Vous avez traité ce matin, avec certains de vos collaborateurs, avec légèreté, banalité, en pleine heure d’écoute, juste avant que des enfants du primaire et secondaire entrent à l’école, du pot. Une belle infopub sur le 4-20, des précisions claires qu’il s’agit bien d’enfants du secondaire, des affirmations approbatives et rigolotes comme quoi votre émission tourne autour du pot ce matin, etc. »

Selon le plaignant, ces propos ont eu l’effet de faire la promotion de la consommation de la marijuana chez les enfants, de lui accorder une sorte de « bénédiction ». Il poursuit :

« (…) M. Gravel, je vous demande de bien réaliser qu’à 8 h 15 ou à 8 h 30 un jeudi matin d’école, il y a plein d’enfants du primaire et du secondaire qui vous écoutent, et qu’il y a des enfants qui vont commencer à consommer ou qui ont commencé à consommer déjà, et (que) de ces enfants, plusieurs auront leur vie gravement perturbée pendant des décennies. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

Le 9 juin 2016, au nom du Service de l’Information, Mme Micheline Dahlander a répondu au plaignant en ces termes :

« Pour rappel, ce matin-là, l’actualité faisait place à deux sujets sur la drogue soit : l'assemblée générale des Nations unies sur la drogue qui se poursuivait pour une deuxième journée à New York et le jour même où le gouvernement canadien annonçait le dépôt en 2017 du projet de loi visant à légaliser la marijuana, plusieurs rassemblements avaient lieu à travers le pays pour souligner la Journée internationale du cannabis.

Cette journée est appelée couramment "4-20" parce qu'elle se tient chaque année le 20 avril. Nous comprenons, par la teneur de votre plainte, que vous avez été choqué par les explications du journaliste Maxime Coutié qui rappelait d’où venait cette expression. Il a d’abord précisé que plusieurs médias avaient tenté de faire la lumière sur ce que certains qualifient de légende urbaine. Puis, il a précisé que dans les années 70, des jeunes d’une école secondaire de Californie s’étaient donné comme défi de trouver les plants de marijuana cachés par un garde-côte. Ces jeunes se donnaient rendez-vous au pied d’une statue à 4 h 20 pour fumer avant de commencer leur quête. Nous avons attentivement écouté ce compte rendu de M. Coutié. Son propos était purement factuel et en aucun moment il n’a incité les auditeurs à consommer de la marijuana.

Nous connaissons votre sensibilité sur cette question puisque vous nous faites habituellement savoir votre mécontentement dès qu’un sujet lié à la marijuana est abordé en ondes. Vous avez tout à fait raison de nous rappeler les conséquences néfastes de la consommation de drogue.

Sachez toutefois que jamais Radio-Canada n’en a fait la promotion. Lorsque des journalistes en font mention, le contexte d’actualité est clairement établi. Par exemple, plus tard dans l’émission lors du segment Revue des médias : Réunion spéciale de l’ONU sur la drogue, M. Coutié a souligné que 23 États américains comme le Canada autorisent l’usage de la marijuana à des fins médicales.

Cela dit, nous sommes sincèrement désolés si les propos du journaliste ont heurté vos valeurs. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

Le lendemain de la réception de cette réponse qui ne l’a pas satisfait, M. Morin manifeste son mécontentement par cette réplique adressée à Micheline Dahlander :

« Je vous remercie de votre lettre du 9 juin dernier. Votre lettre participe, un peu, à me donner le pouls de la radio de Radio-Canada quant au traitement que l’on réserve au sujet de la consommation de drogues illicites, et de consommation de drogue illicites chez les jeunes.

Je trouve intéressant que vous parliez de "factuel" quand, presque dans la même phrase, vous dites que je fais habituellement savoir mon mécontentement dès qu’un sujet lié à la marijuana est abordé en ondes. Les faits sont que j’ai fait une plainte l’été dernier et celle-ci est ma deuxième.

Je trouve intéressant aussi que vous justifiez par "factuel" des propos spécifiant le caractère juvénile de consommation de marijuana dans le contexte du 4-20, en pleine heure d’écoute des enfants un matin de semaine avant l’heure d’entrée des classes. Est-ce que toute vérité est toujours bonne à dire? Et combien de faits ne sont jamais dits à votre radio?

Intéressant aussi que vous abordiez tout bonnement le sujet de consommation médicinale de la marijuana quand cela n’a aucune espèce de rapport (avec le) sujet de ma plainte.

Intéressant que vous omettiez complètement de parler du ton rigolo, approbateur, du ton très léger pendant toute cette émission face à la consommation de drogues illicites, que vous omettiez aussi de dire que lors de cette émission, il n’y avait aucune limite de clairement établie. En fait, il y avait même une porte ouverte à la consommation de drogues illicites des enfants du secondaire.

Tout ça ne se passait pas dans une taverne au coin d’une rue. Tout ça se passait à la radio d’État. Une radio qui se veut sérieuse, riche en intellect. Une radio supposément de prestige.

Devant un tel spectacle venant de Radio-Canada, on peut définitivement maintenant parler de promotion, d’incitation, de banalisation, de légitimation de la consommation de drogues illicites en général et aussi chez les jeunes.

Vous aurez très bien compris que ce n’est pas une mince affaire.

Ma première plainte à ce sujet a produit le 13 juillet dernier une publication de M. Pierre Tourangeau, ombudsman, qui stipule en toutes lettres la chose suivante :

"C’est pourquoi je me permets de souligner qu’il n’est jamais mauvais que les intervieweurs, lorsqu’ils abordent des sujets sensibles ou potentiellement controversés, évitent de donner l’impression qu’ils le font avec légèreté."

Faut croire que son message n’a pas passé chez vous. N’est-ce pas?

Je ne connais pas encore vos obligations face à une telle recommandation de l’ombudsman. Est-ce que ce sont des écrits sans pouvoirs réels ou est-ce que ce sont des écrits que vous vous devez de très sérieusement considérer? »

Dans un échange subséquent, M. Morin interpelle cette fois directement l’ombudsman : « (…) oui, j’aimerais que vous fassiez une enquête sur cette affaire », écrit-il, en me demandant particulièrement d’ « analyser le ton lors de cette émission » à la lumière des « recommandations de M. Tourangeau (qui) n’ont pas été respectées » à son avis.

LA RÉVISION

Introduction

La plainte de M. Morin soulève plusieurs questions.

D’abord, est-ce que par le ton utilisé en ondes ce matin-là, l’équipe de Gravel le matin a fait la promotion de la consommation de la marijuana ou en a banalisé et légitimé l’usage chez les jeunes?

Ensuite, même exacte, la description de la journée de célébration du pot, le « 4-20 » (20 avril), était-elle appropriée considérant l’heure de diffusion, soit au moment où les jeunes se rendent à l’école? (« Est-ce que toute vérité est toujours bonne à dire? », demande-t-il.)

Enfin, est-ce que les recommandations de l’ombudsman doivent être suivies par les membres du personnel de Radio-Canada?

Les principes en cause

Les réponses à ces questions font appel à plusieurs des règles et valeurs inscrites dans les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) qui guident le travail des artisans de Radio-Canada, en particulier les valeurs d’exactitude, d’équilibre et d’impartialité :

Exactitude

« Nous recherchons la vérité sur toute question d'intérêt public. Nous déployons les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement à notre auditoire. (…) »

Équilibre

« Nous contribuons aux débats sur les enjeux qui touchent le public canadien en présentant une diversité d'opinions. Nos contenus d'information, dans tous nos médias, offrent un large éventail de sujets et de points de vue.

Lorsque nous abordons des sujets controversés, nous nous assurons que les points de vue divergents sont reflétés avec respect. Nous tenons compte de leur pertinence dans le cadre du débat et de l'ampleur du courant qu'ils représentent.

Nous nous assurons également de présenter ces points de vue dans un délai raisonnable. »

Impartialité

« Notre jugement professionnel se fonde sur des faits et sur l'expertise. Nous ne défendons pas un point de vue particulier dans les questions qui font l'objet d'un débat public. »

Enfin, une autre règle des NPJ mérite d’être soulevée dans le présent cas. C’est la règle de l’heure critique qui s’applique à l’auditoire jeune.

Respect de l'auditoire jeune - Heure critique

« À titre de titulaire de licence de radiodiffuseur, nos obligations comprennent l'engagement de ne pas diffuser, avant l'heure critique de 21 h, des émissions contenant des scènes de violence ou sexuellement explicites, ou traitant de sujets réservés à un public averti.

De plus, certaines émissions et certains bulletins de nouvelles ou contenus en ligne ne sont pas réservés à un public adulte, mais ils comportent tout de même des scènes ou des descriptions qui ne conviennent pas aux jeunes enfants. Nous diffusons une mise en garde à l'auditoire avant la diffusion d'émissions, de scènes ou d'autre matériel qui ne conviennent pas aux jeunes enfants. »

Examen des griefs

  1. Une affaire de ton.

J’ai écouté attentivement l’émission Gravel le matin du jeudi 21 avril 2016, du début (à 5 h 30) jusqu’à la fin (à 9 heures) et je dois admettre, comme le mentionne le plaignant, qu’il y a beaucoup, beaucoup été question de cannabis, de marijuana et de pot. Mes transcriptions des passages où on en a parlé font 13 pages! Avant d’aborder la question du ton, j’aimerais dire quelques mots concernant la quantité de temps d’antenne consacré à ce sujet.

En premier lieu, et cela est bien expliqué dans la réponse de Micheline Dahlander, plusieurs événements d’actualités justifiaient de parler de la consommation de drogue puisque l’Assemblée générale des Nations unies débattait alors de la question pour la deuxième journée; que la ministre fédérale de la santé y avait d’ailleurs annoncé l’intention du Canada de déposer en 2017 un projet de loi visant à légaliser la marijuana; et que cela coïncidait avec la Journée internationale du cannabis qui avait rassemblé plusieurs milliers d’adeptes de cette drogue, la veille, dans un parc de Montréal comme dans plusieurs autres villes en Amérique du Nord, une journée que plusieurs appellent le « Four-Twenty » ou le « 4-20 ».

Une deuxième explication quant à la quantité de temps consacré à la question des drogues tient à la nature de cette émission matinale d’une durée de 3 h 30 min. On ne s’attend pas des auditeurs à ce qu’ils écoutent l’ensemble de cette émission. Le matin, les gens doivent déjeuner, s’occuper des enfants, faire leur toilette, préparer le lunch, sortir le chien, se rendre au travail, autant d’activités qui font en sorte que leur attention est généralement décousue et parcellaire. C’est pourquoi le contenu de l’émission est souvent répétitif, les principaux sujets revenant d’heure en heure, dans le meilleur des cas traités selon des angles différents et complémentaires.

C’est en effet ce qui se dégage d’une écoute attentive de l’ensemble de l’émission du 21 avril dernier. J’en résume ici les principaux éléments.

Il fut d’abord question de la marijuana en tout début d’émission, vers 5 h 38 lors d’un premier tour de table informel entre les différents membres de l’équipe.

Une quinzaine de minutes plus tard, tout juste avant les nouvelles de 6 heures, le chroniqueur médias Maxime Coutié évoqua de manière tout à fait neutre la manifestation qui s’était tenue la veille à Montréal à l’occasion de la Journée internationale du cannabis, puis il parla de l’annonce à l’ONU que le Canada déposerait d’ici avril 2017 un projet de loi légalisant le cannabis. Il énuméra les réactions contrastées des différents partis fédéraux sur la question. « Donc, il y aura un débat, il y a plusieurs questions qui demeurent en suspens », dit-il, avant d’énumérer différents scénarios possibles inspirés des expériences d’autres pays et de faire entendre deux extraits sonores dont celui de Didier Jutras-Aswad, médecin-psychiatre au département de psychiatrie du CHUM. Maxime Coutié le présenta en affirmant que « lui voit des cas lourds, parce qu’il y a des conséquences, il ne faut pas effectivement banaliser l’usage du cannabis ». Dans cet extrait sonore, le psychiatre s’est réjoui du fait que le débat public sur la question était maintenant lancé :

« On a à tout le moins une date claire, un échéancier, et une des choses qu’on a, pour moi, c’est qu’on a beaucoup, beaucoup de travail sur la planche. »

Alain Gravel et Maxime Coutié ont ensuite repris la balle au bond, expliquant que plusieurs questions alimenteront ce débat : « L’âge, par exemple. À qui pourra-t-on vendre? Qui pourra acheter de la marijuana? Qui pourra en vendre? Qui pourra en produire? », a demandé Maxime Coutié, avant d’ajouter que, comme le soutient le Dr Jutras-Aswad, « il y a une catégorie de la population qui peut développer de graves troubles psychiatriques ». Alain Gravel rajouta : « des cas de psychoses, hen? », ce sur quoi Maxime Coutié poursuivit : « (…) de psychoses, de schizophrénie, avec un usage intensif de la marijuana. Ça aussi, il faudra s’y attarder. »

On est loin de l’infopub en faveur de la consommation de la drogue.

Ensuite, au bulletin de nouvelles régionales de 6 h 30, on présenta un court reportage de Marc Verreault, qui s’était rendu la veille couvrir la manifestation de la Journée internationale du cannabis, au parc Jeanne-Mance de Montréal, un événement qui prenait une signification particulière cette année puisque, comme il l’a rappelé, les milliers de personnes présentes s’y étaient rendues pour « fêter non seulement le cannabis, mais sa légalisation prochaine au Canada ». Comme on pouvait s’y attendre, les propos recueillis sur place ne sont pas représentatifs de ce qu’en penserait un échantillon général de la population, les gens présents étant par définition des adeptes de la consommation récréative de cette drogue. Ainsi, lorsqu’on entend un des manifestants dire : « il n’y a rien de criminel là-dedans, il n’y a rien qui dérange vraiment tant que tu n’en abuses pas », on comprend qu’il s’agit d’une opinion d’un militant de cette cause. Un autre manifestant, entendu dans ce court reportage, dit croire qu’au lieu de prescrire toutes sortes de médicaments opiacés développés par l’industrie pharmaceutique (sans doute, voulait-il dire pour réduire la douleur), « juste avec le pot, tu pourrais régler tous ces problèmes-là ». Je le mentionne, car, au retour de ce reportage, l’animateur Alain Gravel a pris la peine d’exprimer un gros bémol par ces mots : « Un optimiste, hen! Juste avec le pot, on pourrait tout guérir. Quand même! » Ce sur quoi Maxime Coutié a renchéri : « C’est ambitieux. »

Encore une fois, l’animateur est donc intervenu non pas pour faire la promotion de la drogue mais pour faire contrepoids aux arguments de ceux qui en vantent les vertus.

Les deux radiojournaux qui suivirent, soit ceux de 7 heures et 8 heures ne dirent pas un mot sur la question de la marijuana, mais le segment humoristique Les nouvelles oubliées de Pierre Brassard y consacra quelques secondes en présentant une imitation du chanteur Serge Fiori, chantant d’une voix stone un refrain approbateur à l’égard de la légalisation de la marijuana. Cela est assez ironique, car Serge Fiori s’est souvent donné en exemple des graves conséquences de la consommation de drogue. C’est en effet ce qui a provoqué chez lui une peur panique qui l’empêche depuis des années de présenter des spectacles en public.

Au retour de cette capsule humoristique, à 7 h 11, l’animateur Alain Gravel avait probablement cela en tête lorsqu’il a lancé : « Il était pas mal fort, ce pot. » « Justement, poursuivit-il, on va en parler un peu avec le ministre des Affaires étrangères, Stéphane Dion, puisque le Canada fait partie des traités internationaux pour la lutte contre la drogue. Donc, cette mesure du gouvernement Trudeau va-t-elle nuire à l’image du Canada? »

En posant cette question, Alain Gravel annonçait ses couleurs. L’entrevue qui allait être présentée dans la prochaine heure allait être critique de la volonté du gouvernement canadien de légaliser la marijuana en se demandant si cela respecterait les obligations internationales du pays.

Encore une fois, on est loin du ton approbateur dont parle le plaignant. Oui, il y eut bien cette blague d’Alain Gravel, deux minutes plus tard, au moment de passer la parole à Véronique Mayrand pour la météo : « Véronique, ce n’est pas une hallucination liée à une substance un peu trop forte, il fait vraiment beau ce matin », mais il me semble qu’il faut être de mauvaise foi pour y voir une glorification de l’usage des drogues.

L’entrevue avec le ministre Stéphane Dion eut lieu à partir de 7 h 21. En introduction, l’animateur Alain Gravel campa le sujet, tel qu’annoncé plus tôt, en déclarant « qu’en légalisant le pot, le Canada pourrait rompre certains traités internationaux dans la lutte contre certaines formes de drogues ». Il lui demanda successivement si cela aurait pour effet de nuire à l’image internationale du Canada; puis si cela ne provoquerait pas une réaction très forte de l’administration américaine; si d’autres pays occidentaux appuyaient le Canada. Incidemment, Stéphane Dion n’a pu en nommer un seul. Le reste de l’entrevue porta sur les liens du Canada avec l’Arabie saoudite.

Ainsi donc, tout l’échange avec le ministre sur la légalisation de la marijuana se déroula sous un angle critique, loin de la promotion de cette mesure.

Dans la dernière heure de l’émission, on revint à deux autres occasions sur la question de la drogue. À 8 h 13, Alain Gravel résuma succinctement et de manière factuelle les principales nouvelles liées au sujet :

« C’était la journée du pot, hier. Il y a eu notamment cette promesse de la ministre de la Justice du Canada faite aux Nations unies comme quoi, l’an prochain, le gouvernement Trudeau va déposer un projet de loi pour légaliser la consommation de marijuana au pays, et il y avait aussi plein de manifestations, à Montréal, au Canada anglais, aux États-Unis aussi pour ce qu’on appelle le "Four-Twenty", le "4-20". Ça vient d’où cette expression? », demanda-t-il à Maxime Coutié, le chroniqueur médias de l’émission.

J’estime que cette question était fort pertinente. Bien que je sois un avide consommateur d’informations, et cela depuis des décennies, j’ignorais l’existence de cette journée. Que le gouvernement canadien ait choisi ce jour précis pour confirmer son intention – sanctionnée par la population canadienne lors des dernières élections – de déposer un projet de loi visant à légaliser la marijuana, cela rendait l’explication sur l’origine de cette Journée internationale du cannabis d’autant plus appropriée.

Maxime Coutié dit alors qu’il y avait « plusieurs légendes urbaines » à ce sujet mais que l’explication la plus crédible remonte « au début des années 70, en Californie, dans une école secondaire » où des jeunes se donnaient rendez-vous au pied d’une statue (de Louis Pasteur) après la fin des classes, à 4 h 20, « et là, au pied de la statue, à 4 h 20, ils s’allument un joint, fument un joint et ensuite partent jouer aux grands explorateurs », à la recherche de plants de marijuana qu’un garde-côte de la région faisait semble-t-il pousser dans les environs. « Tu parles d’une histoire! », lança Alain Gravel d’un ton rieur qui, à mon avis, ne signifie nullement qu’il manifestait alors son approbation avec le fait de voir des jeunes du secondaire fumer de la marijuana. Objectivement, c’est rocambolesque qu’un tel « événement » ait ensuite inspiré une « Journée internationale du cannabis », célébrée à 4 h 20, le 20e jour du 4e mois de chaque année. Cela, expliqua ensuite Maxime Coutié, vient du fait que l’un des participants à cette aventure était ami avec un des membres du groupe musical emblématique du style psychédélique, Grateful Dead, qui, dit-il, « a fait un usage assez appréciable de la marijuana et qui a popularisé l’expression ». « Wow! », dit alors Alain Gravel. Encore là, il semble évident qu’il manifeste ici son étonnement devant cette histoire abracadabrante bien plus que son approbation. Il le confirme quelques secondes plus tard en disant :

« Quand même, hen, c’est drôle comment les histoires se forgent, hen? » Maxime Coutié termina alors son explication en la résumant ainsi :

« Oui, tout à fait, vraiment. Des étudiants du secondaire, à l’époque, et ça a été popularisé par la musique. »

Contrairement au plaignant, je ne vois aucune promotion, glorification ou banalisation de la consommation de la marijuana dans cet échange. Il n’est pas ici question des conséquences ou des effets de cette drogue, simplement de l’origine de cette journée.

Enfin, à 8 h 27, l’émission est revenue une dernière fois sur la question, après la présentation d’une capsule d’Hugo Lavoie, le « chroniqueur urbain » dont la spécialité est de faire découvrir des lieux ou des personnages souvent insolites. Son sujet du jour portait sur un loft situé dans un vieil édifice industriel du centre-ville de Montréal ouvert aux jeunes qui sont invités à participer à un « projet de révolution mondiale » en y faisant la fête. Les propos… comment dire?... « idéalistes » d’une des responsables de l’endroit ont amené Alain Gravel à réagir en constatant que l’émission était « vraiment dans la thématique Peace and love, hen, tout le monde s’aime, on fume du pot », faisant ainsi le lien avec le dernier billet de Maxime Coutié qui allait suivre, portant cette fois sur les discussions internationales reliées à la thématique du contrôle des drogues.

Je conviens que le « tout le monde s’aime, on fume du pot » puisse être interprété, hors contexte, comme un endossement de la consommation de marijuana, mais il s’agissait à l’évidence d’une constatation du fait qu’au cours de cette émission et en particulier dans l’heure précédente, on avait fait plusieurs références aux années du mouvement hippie, du Peace and love, de la musique psychédélique, bref de cette période utopique qui a coïncidé avec l’adolescence et le début de l’âge adulte de la génération des baby-boomers dont est issu Alain Gravel. Le « on est vraiment dans la thématique du Peace and love, hen, tout le monde s’aime, on fume du pot » ne constitue pas une injonction, un appel à le faire, mais plutôt la reconnaissance que plusieurs éléments de l’émission en cours y ont fait référence. D’autant plus que Maxime Coutié s’apprêtait à parler de la session de l’ONU consacrée aux drogues et lors de laquelle, comme le lui mentionnait Alain Gravel, « on a préconisé la prévention et le traitement ».

C’est alors que Maxime Coutié expliqua que « l’ONU constate que la guerre à la drogue a échoué » et, pour l’expliquer, il évoqua la dernière édition du Courrier international qui offre un dossier spécial sur le sujet dans lequel on fait l’historique de la lutte contre les drogues illicites depuis les années Nixon aux États-Unis. Après le tout répressif, dit-il, « il y a une espèce de momentum en ce moment un peu partout et notamment aux États-Unis » pour des approches alternatives, mais aussi en Europe et en Amérique latine. Il a cité le président colombien Juan Manuel Santos selon qui, lorsqu’on « mène une guerre pendant 40 ans sans la gagner, il faut prendre le temps de réfléchir à d’autres solutions plus efficaces ». Continuant de présenter le contenu du dossier du Courrier international, Maxime Coutié décrivit l’éventail des questions en jeu :

« Quel modèle adopter? Quels types de drogues? Est-ce qu’il faut légaliser le cannabis ou toutes les drogues? On rappelle aussi qu’il y a toutes ces drogues de synthèse qui font des ravages en ce moment, qui ne coûtent rien à produire, très populaires (…). »

Alain Gravel l’interrompit : « Consommées par des jeunes! »

Maxime Coutié compléta sa pensée : « (…) consommées par des jeunes, ouais, et qui font des ravages. Donc, dossier très, très intéressant sur la légalisation oui ou non de la marijuana et des autres drogues (…). »

Encore une fois, j’ai mal à voir dans cet échange une quelconque promotion de la consommation de la marijuana par des jeunes du secondaire comme le prétend le plaignant. Dire que la guerre à la drogue a été un échec est une évidence, et lorsque l’on aborde la consommation de drogues par les jeunes, c’est pour dire qu’elle a fait des ravages, deux fois plutôt qu’une.

  1. La deuxième question soulevée par la plainte de M. Morin concernait le caractère approprié ou non de décrire l’origine de la Journée internationale du cannabis, le 20 avril, à l’heure où les jeunes se rendent à l’école.

Bien qu’il semble reconnaître le caractère factuel de la description de l’origine de cette journée, M. Morin se demande :

« Est-ce que toute vérité est toujours bonne à dire? »

Je l’ai mentionné plus haut, dans le contexte de convergence de tous ces événements d’actualités autour de cette date du 20 avril, il me semble tout à fait approprié que l’émission en ait expliqué l’origine. Que cette origine implique des étudiants du secondaire qui ont fumé de la marijuana au début des années 70 n’enlève rien à la pertinence du sujet. Et si on avait fait abstraction de cet élément, on aurait travesti la réalité. Le plaignant croit qu’on n’aurait pas dû en parler à 8 h 13, une heure à laquelle des enfants peuvent être à l’écoute. À ce compte-là, faudrait-il aussi que l’émission du matin évite de parler de la guerre, du terrorisme, des pitbulls, des tueries aux États-Unis, des armes à feu, des alligators à Disneyland, de l’alcool au volant, et de tant d’autres sujets qui ont occupé l’actualité des derniers jours, de peur qu’ils les influencent négativement? J’estime au contraire que les éléments d’actualités que peuvent capter les jeunes, le matin, en présence de leurs parents, offrent une occasion d’échanges significatifs sur la vie en société. On le sait, la drogue, tout comme la sexualité, est un sujet que les parents sont souvent mal à l’aise d’aborder avec leurs enfants. Le fait d’en entendre parler à la radio peut être un déclencheur de dialogue, de rapprochement, d’éducation, et donc jouer un rôle tout à fait positif.

J’ajouterais ceci : quelqu’un peut-il sincèrement croire que la description de l’origine de la Journée internationale du cannabis a convaincu un seul adolescent de s’en procurer et de commencer à en consommer?

  1. Enfin, troisième et dernière question soulevée par la plainte de M. Morin : est-ce que les recommandations de l’ombudsman doivent être suivies par les membres du personnel de Radio-Canada?

Je note ici que M. Morin avait adressé l’année dernière une autre plainte à l’ombudsman de Radio-Canada portant elle aussi sur le thème de la « promotion de la consommation de drogues ». Elle concernait une entrevue réalisée dans le cadre de l’émission sur la littérature Plus on est de fous, plus on lit, présentée sur les ondes d’ICI Radio-Canada Première, où on avait évoqué la consommation de substances illicites par certains écrivains comme source d’inspiration. Dans cette plainte, il réclamait des réprimandes sévères « incluant amendes, suspension et congédiement ».

Précisons d’abord que l’ombudsman n’est pas l’employeur du personnel de Radio-Canada et qu’il n’a donc pas le pouvoir d’imposer des sanctions du genre de celles proposées par M. Morin. Les seules sanctions à sa disposition sont d’ordre moral, soit d’émettre un blâme lorsqu’il constate que les NPJ n’ont pas été respectées. Le blâme peut être plus ou moins sévère selon la gravité du cas et il appartient ensuite aux responsables des services concernés d’en faire le suivi et d’appliquer les mesures qui s’imposent. À l’occasion, il est arrivé que l’ombudsman hausse le ton lorsque des fautes se répétaient. Il fait aussi rapport au conseil d’administration de Radio-Canada deux fois par année et il arrive qu’il y présente des recommandations visant à régler des problèmes qui semblent systémiques.

Dans le cas concernant la première plainte de M. Morin, mon prédécesseur, Pierre Tourangeau, ne lui avait pas donné raison, estimant qu’il « a mal saisi » les paroles d’un invité, et affirmant qu’il ne croyait pas que les propos d’une autre « soient assimilables à de la promotion ». Il ajoutait à l’attention de M. Morin que « les auditeurs, spectateurs et lecteurs des contenus d’information les reçoivent toujours à travers le prisme de leurs propres valeurs, morale, principe, croyances, opinions ou préjugés. C’est ce qui explique très souvent qu’ils croient entendre ou comprendre des choses qui ne sont pas dites ».

Il me semble que nous nous retrouvons encore une fois dans le même cas d’espèce. Clairement, M. Morin voit un grand danger dans la consommation de marijuana, particulièrement par des adolescents, au point où la seule évocation du fait que des étudiants du secondaire en aient fumé dans les années 70 devient à ses yeux de la promotion, une « infopub », de l’approbation, une bénédiction de cette pratique.

Alors, s’il y a un élément de la révision de mon prédécesseur que je peux tenter d’appuyer davantage ici, c’est bien d’inviter M. Morin à prendre conscience de sa propre subjectivité sur ce sujet, un sujet qui, j’en conviens avec lui sans réserve, est tout à fait pertinent, d’intérêt public et grave. Oui, la consommation de cannabis par des adolescents peut provoquer des problèmes de santé mentale importants. Oui, cette question devra faire partie du débat qui s’amorce au Canada sur la légalisation de cette drogue. C’est un enjeu sérieux et important, et c’est justement la raison pour laquelle la prohibition de la parole n’est pas une solution. Plutôt que de traquer les déclarations réelles ou imaginées qui le contrarient, le plaignant aurait sans doute avantage, comme tous les Canadiens, à contribuer au débat qui s’engage en faisant valoir son avis de manière positive : envoyer des lettres du lecteur, signer une pétition, militer dans des groupes d’intérêt ou des partis politiques, écrire à son député, manifester, témoigner lors d’audiences publiques, bref participer à la discussion plutôt que de chercher à la bannir.

Conclusion

Les propos tenus à l’émission Gravel le matin, le 21 avril 2016 sur les ondes d’ICI Radio-Canada Première, concernant l’usage et la légalisation de la marijuana, n’en ont pas fait la promotion. Ils ont respecté les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada, tant en ce qui concerne l’exactitude, l’équilibre et l’impartialité.

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