Web : photomontage notoire présenté comme une vraie photo (ICI Radio-Canada.ca, RCI, L’heure du monde)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos de l’utilisation par ICI Radio-Canada.ca d’un photomontage pour illustrer un article.

LA PLAINTE

Un internaute de Regina en Saskatchewan, M. Daniel Paquet, se plaint de l’utilisation par ICI Radio-Canada.ca d’un photomontage pour illustrer un article sur les changements climatiques. Il considère aussi qu’on aurait dû mentionner le retrait de cette photo après qu’on se soit rendu compte de son caractère composite, et les raisons de ce retrait.

Voici la plainte de M. Paquet :

« Le 30 octobre 2015, pour illustrer la nouvelle Ouranos ou quand la science aide les politiciens à s'adapter aux changements climatiques, une photo truquée a été utilisée.

L'utilisation d'une photo truquée dans le cadre d'une nouvelle me semble contrevenir aux Normes et pratiques journalistiques de la Société, en particulier en ce qui a trait à l'exactitude.

La photo présentée provient de iStock et montre un ours polaire sur un morceau de glace flottant. Cette photo est un montage.

1. Elle existe en plusieurs variantes. En plus de l'ours polaire, on peut trouver un ou trois pingouins flottants sur le même morceau de glace.

2. Voici la description qui accompagne la photo : "... (This image is a photoshop design. Polarbear, ice floe, ocean and sky are real, they were just not together in the way they are now)" sur iStrock (in the classic view)

3. Déjà en 2010, le magazine Science s'excusait de l'avoir utilisée! »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

M. Pierre Champoux, directeur de la rédaction numérique à ICI R​adio-Canada.ca, a répondu au plaignant.

Voici sa réponse :

« Dès réception de votre courriel, je me suis empressé d’aller voir sur iStock pour constater, comme vous, que cette photo est un montage. Nous avons donc immédiatement changé la photo dans notre article.

En toute transparence, M. Paquet, nous convenons que l’utilisation d’un photomontage n’est pas appropriée dans un contexte journalistique, à moins que cela soit explicitement indiqué et justifié. Ici, notre journaliste a utilisé la photo en toute bonne foi, n’ayant pas vu cette notice de iStock. »

LA DEMANDE DE RÉVISION…

Cette réponse, et le retrait de la photo, n’ont pas satisfait le plaignant qui estime qu’on aurait dû publier une mise au point. Il signalait également que la même photo accompagne toujours des articles publiés dans le passé et encore disponibles sur ICI Radio-Canada.ca.

Voici comment il m’a demandé de réviser sa plainte :

« Le 31 octobre dernier, j'ai déposé une plainte relative à l'utilisation d'une photo truquée pour illustrer la nouvelle Ouranos ou quand la science aide les politiciens à s'adapter aux changements climatiques.

J'ai reçu une réponse de M. Pierre Champoux, directeur de la rédaction numérique. Cette réponse plaide l'erreur de bonne foi de la part du journaliste, ce que j'accepte sans problème. Les erreurs arrivent, c’est la nature même du travail journalistique. Je demeure tout de même étonné qu’une société comme Radio-Canada n’ait pas de garde-fou pour empêcher la publication d’une photo de notoriété truquée. Je rappelle qu’en 2010, le magazine Science s’excusait d’avoir utilisé cette même image…

Toutefois, si j’accepte que cette erreur ait été faite de bonne foi, je dois vous transférer la plainte, la manière de corriger l'erreur m’apparaissant incorrecte, et cela pour deux raisons :

  1. La publication d’une photo truquée était à sa face même une entorse aux normes journalistes de Radio-Canada. Il est difficile de corriger l'erreur auprès des lecteurs ayant déjà été bernés, mais avoir masqué l’erreur a posteriori, en remplaçant l’image sans erratum sur la page de la nouvelle ou sur la page de mise au point, m’apparaît une entorse encore plus grave à l’éthique journaliste.

Le travail du Winston Smith de Orwell n'était-il pas de modifier a posteriori des articles et d'effacer les traces des modifications?

Aussi, quand dans le futur un lecteur arrivera sur la page de la nouvelle, il ne sera pas berné par l'image, mais les commentaires postés, dont trois signés de mon nom, n’auront plus aucun sens, puisque l’image fautive a disparu en catimini.

Est-ce conforme aux pratiques de Radio-Canada de modifier des nouvelles, plusieurs jours après leur publication, pour en effacer des éléments erronés sans indiquer la modification?

  1. La photo truquée a été enlevée de la nouvelle mentionnée dans ma plainte, mais elle demeure utilisée dans trois autres nouvelles :

http://ici.radio-canada.ca/emissions/l_heure_du_monde/2013-2014/chronique.asp?idChronique=321887

http://ici.radio-canada.ca/sujet/climat/2013/09/11/001-impacts-canada.shtml

http://www.rcinet.ca/fr/2013/11/06/suivre-la-migration-des-ours-polaires-en-temps-reel-partout-dans-le-monde/

Il m’a suffi de deux minutes sur Google pour retrouver ces trois utilisations fautives. Je ne doute pas qu'à l'interne Radio-Canada est dotée d'outils encore plus puissants pour gérer ses banques d'images.

N’est-il pas du devoir de Radio-Canada de ne pas limiter la correction d’une erreur à la seule nouvelle objet d’une plainte, mais de vérifier aussi ses archives? »

…ET LA RÉPLIQUE DE LA DIRECTION

Le plaignant ayant envoyé à M. Pierre Champoux la demande de révision qu’il m’avait adressée, celui-ci lui a répondu :

« Tout en respectant votre droit de demander une révision à l'ombudsman, je vous signale que nous avons modifié la photo en question dans les articles que vous nous avez signalés.

De plus, cette photo a été effacée de nos serveurs pour éviter qu'elle soit utilisée de nouveau.

Enfin, je vous accorde que nous aurions dû ajouter une "mise au point" dans l'article pour signaler le changement de photo. C'est ce que nous faisons généralement lorsqu'un article est l'objet, par exemple, d'un correctif. Dans le cas qui nous occupe, il s'agit d'un oubli que je m'empresse de faire corriger. »

LA RÉVISION

D’abord, quelques extraits des Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada (je souligne les passages les plus pertinents pour cette révision) :

« Exactitude

Nous recherchons la vérité sur toute question d’intérêt public. Nous déployons les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement à notre auditoire.

Les techniques de production que nous utilisons servent à présenter nos contenus d’une manière claire et accessible. »

« Agir de façon responsable

Nous sommes conscients des conséquences de notre travail journalistique et de notre devoir d’honnêteté auprès des auditoires. Nous n’hésitons pas à corriger une erreur, si nécessaire, ni à effectuer un suivi lorsqu’une situation évolue de façon importante.

Le Bureau de l’ombudsman examine nos pratiques à la lumière des normes établies par les présentes politiques. Nous offrons ouvertement au public les moyens d’évaluer notre performance et de nous demander des comptes, notamment en partageant avec lui les éléments de mesure que nous employons pour évaluer la qualité de notre travail journalistique.

Nous gérons nos ressources de façon responsable. Nous visons l’excellence et le respect des meilleures pratiques dans notre action journalistique. »

« Principes - Correction des erreurs

Nous mettons tout en œuvre afin d’éviter les erreurs en ondes et dans nos services en ligne. Dans le respect des principes d’exactitude, d’intégrité et d’équité, nous n’hésitons pas à corriger une erreur importante lorsque nous avons pu établir qu’elle a été commise. Cela est essentiel pour maintenir notre crédibilité auprès des Canadiens. Lorsque nous devons apporter une mise au point, nous le faisons dans les meilleurs délais, en tenant compte des circonstances et de l’ampleur donnée à la diffusion des éléments erronés.

Le fait qu’une situation ait pu évoluer et qu’une information qui était exacte au moment de sa diffusion ne le soit plus ne signifie pas qu’une erreur a été commise. Toutefois, nous devons considérer la pertinence d’une mise à jour, selon l’importance de l’information et ses répercussions.

Le choix de la forme et du moment de diffusion d’une mise au point incombe au directeur, qui peut, si nécessaire, consulter le Service juridique. »

« Correction de matériel archivé en ligne

Dans l’univers numérique, les documents peuvent être accessibles longtemps après leur publication ou leur diffusion initiale. Un article périmé n’est pas nécessairement faux. Il reflète les faits tels qu’ils étaient connus au moment de leur publication et peut constituer une pièce d’archives importante.

Cependant, si nous pouvons conclure à la lumière de nouvelles informations qu’un document archivé est gravement erroné, nous prenons les mesures nécessaires. Ces mesures peuvent comprendre une révision de l’original, l’ajout d’un rectificatif ou la rédaction d’un nouvel article.

Toutes les modifications de documents originaux sont consignées afin de préserver la transparence du processus.

Les décisions de modifier un article ou son statut sur Internet se prennent en consultation avec le réalisateur ou le secrétaire de rédaction concerné. Les décisions de supprimer du contenu incombent au directeur. »

Une erreur a été commise dans un article, l’erreur a été corrigée.

On aurait dû faire la même chose pour les articles archivés, et publier dans tous les articles une mise au point relatant l’erreur. Ça n’a pas été fait, le plaignant l’a relevé, s’en est plaint à nouveau. Le porte-parole de la direction lui a donné raison et a apporté les correctifs nécessaires.

Ici, donc, pas de cachette, que de la bonne foi, peut-être un peu de laxisme, mais les mesures à prendre pour respecter les NPJ l’ont été malgré tout de bon gré.

Voici le texte qui a été inséré dans les articles concernés :

« Mise au point

Une version précédente de cet article montrait la photo d'un ours blanc debout sur un morceau de banquise à la dérive. Or, il s'agissait d'un photomontage que nous avons utilisé par erreur. Nous l'avons remplacé par une photo authentique dès que la méprise a été portée à notre attention par un internaute. Nous sommes désolés des inconvénients. »

Cela dit, le cas sous examen soulève un certain nombre de questions.

D’abord, la photo elle-même. Je me rappelle très bien que, lors de sa publication dans Science, cette image avait soulevé des vagues et fait les choux gras de certains climatosceptiques qui y voyaient un exemple flagrant de manipulation de l’information.

Le cas était donc notoire et il est difficile de comprendre qu’on ait pu l’utiliser sur ICI Radio-Canada.ca sans tenir compte, sans se rendre compte de la controverse qui l’accompagnait.

M. Champoux m’a expliqué que le problème pouvait être avant tout technique, l’outil de gestion des photos d’agences versées aux archives numériques ne pouvant prendre en charge des textes, par exemple des éléments explicatifs. Je soumets avec respect qu’il est toujours de la responsabilité du personnel qui produit des contenus d’information de vérifier l’exactitude de ce qu’il diffuse, quelle que soit leur forme : textes, vidéos, photos, etc. À eux et à leurs superviseurs de voir comment.

J’admets toutefois la complexité du cas qui nous occupe ici. Je suis allé voir la photo qui fait l’objet de cette plainte sur le site de l’agence iStock et je n’ai pu trouver d’explication soulignant qu’il s’agissait d’un photomontage. En tous cas, pas sur les liens que j’ai consultés (http://www.istockphoto.com/photo/climate-change-11542327?st=b7cdb58; http://www.istockphoto.com/photo/climate-change-11542327;http://www.istockphoto.com/photo/the-last-polar-bear-4095333?st=8b2864d).

Ensuite, ce qui me laisse songeur, je dois souligner que l’erreur ‒ la publication de cette photo sans mentionner qu’il s’agissait d’un photomontage ‒ a été faite quatre fois par du personnel différent :

Enfin, bien qu’on accepte volontiers de corriger une erreur, je remarque que la nécessité d’agir de manière transparente n’est pas encore tout à fait passée dans les mœurs et qu’il faut un rappel à l’ordre pour qu’une mise au point soit faite.

Cette exigence des NPJ peut être comprise comme un caprice, mais il n’en est rien : c’est une chose de corriger une erreur en catimini, c’en est une autre de l’admettre ouvertement.

Corriger une erreur en douce donne l’impression qu’on souhaite la cacher, et nuit à notre crédibilité; a contrario, la reconnaître publiquement et l’expliquer accroît cette crédibilité auprès du public et conséquemment sa confiance envers le diffuseur public.

Je m’en voudrais d’accorder trop d’importance à l’erreur que nous discutons ici. Dans l’échelle des bévues, celle-ci ne s’élève guère que de quelques barreaux.

Non pas qu’en soi l’utilisation sans mention d’un photomontage en lieu et place d’un véritable cliché soit accessoire ou insignifiant. Mais dans ce cas-ci, le photomontage utilisé n’altère guère la réalité : il n’est pas rare en effet que les ours polaires surfent sur des morceaux de banquise à la dérive; il existe d’ailleurs une quantité considérable de photos pour s’en convaincre.

Conclusion

Un photomontage présenté comme une véritable photo, qui a été retirée, l’erreur ayant fait l’objet d’une mise au point publique, ICI Radio-Canada.ca, Radio Canada International et l’émission d’ICI Radio-Canada Première, L’heure du monde, n’ont pas enfreint les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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Révision en format pdf.

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