Violences à Jérusalem : petit texte, gross(ièr)e erreur (ICI RDI)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte concernant un texte lu le 30 septembre 2015 au Téléjournal de 8 heures sur ICI RDI, à propos d’incidents violents à Jérusalem.

LA PLAINTE

Le plaignant, M. David Ouellette, agit comme directeur associé, affaires publiques (Québec) du Centre consultatif des relations juives et israéliennes, un groupe d’intérêts qui défend Israël et la communauté juive.

M. Ouellette se plaint d’un texte lu en ondes le 30 septembre 2015 dans le Téléjournal de 8 heures sur ICI RDI.

Ce texte portait sur des tensions et des violences survenues à Jérusalem.

Voici sa plainte :

« Le 30 septembre dernier, le Téléjournal de 8 h et de 10 h 30 d’ICI RDI résumait ainsi les tensions et les violences des dernières semaines à Jérusalem :

"La police israélienne a arrêté quatre Palestiniens qui continuent de dénoncer la permission accordée aux juifs de venir prier sur l'esplanade des Mosquées".

Cet énoncé est complètement faux et enfreint la valeur d’exactitude de l’information des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

Après la conquête israélienne de la vieille ville de Jérusalem annexée par la Jordanie en 1967, les autorités israéliennes ont permis au waqf, institution islamique sous supervision jordanienne, de continuer à administrer le mont du Temple.

Depuis 1967, l’accès des non-musulmans au mont du Temple est strictement limité par les autorités israéliennes par déférence envers les sensibilités musulmanes, et ce, en dépit du fait qu’il s’agit du premier lieu saint du judaïsme et d’un lieu important pour les chrétiens. Loin de disputer le lieu saint à l’islam, l’État juif et ses forces de l’ordre veillent strictement et scrupuleusement à ce que le seul culte pratiqué sur le mont du Temple soit la religion musulmane.

  • Les non-musulmans ne peuvent y accéder que quelques heures par jour.
  • Les non-musulmans ne peuvent y accéder que par une porte réservée à leur usage, alors que les musulmans y accèdent par dix portes.
  • Les non-musulmans sont fouillés par la police israélienne pour prévenir la présence d’objets, de symboles et de livres cultuels non-islamiques.
  • La prière, le chant et toute autre manifestation religieuse non-islamique sont strictement interdits.
  • L’accès est fermé aux non-musulmans les vendredis (jour de prière musulmane en congrégation) et lors des jours saints islamiques.

Ces mesures sont toujours en place et des restrictions supplémentaires ont été imposées par le gouvernement israélien pour tenter de calmer les Palestiniens musulmans, notamment l’interdiction faite aux ministres et parlementaires juifs d’accéder au mont du Temple, qui a dans un second temps été étendue à tous sans égard pour leur religion.

Si ces dernières années, des groupes marginaux, certains pour des raisons religieuses, d’autres pour des motifs nationalistes, revendiquent un plus grand accès au mont du Temple, voire le droit d’y prier, il n’en demeure pas moins que le gouvernement israélien rejette fermement leurs demandes et qu’aucune « permission » ou tolérance n’a été accordée aux juifs pour y prier. Au contraire, le gouvernement israélien ne cesse de répéter qu’il n’a aucune intention de modifier le statu quo et agit clairement en ce sens.

Il incombe à Radio-Canada de corriger cette grave erreur et d’accorder autant de visibilité à ce rectificatif que l’information fallacieuse diffusée sur ses ondes. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION

Mme Micheline Dahlander, chef, Relations citoyennes et Diversité au service de l’Information, a répondu au plaignant au nom de la direction.

Voici sa réponse :

« Vous vous plaignez d’un texte erroné diffusé dans le cadre du bulletin d'informations de 8 h et repris à 10 h 30 sur ICI RDI, le 30 septembre.

Le texte rédigé à partir de dépêches d’agences de presse et diffusé sur ICI RDI … contenait une inexactitude. Lorsqu’une telle situation se produit, l’un des responsables de la salle de nouvelles s’en rend habituellement compte assez rapidement et retire le texte pour le corriger. Les juifs n’ont officiellement pas le droit de prier sur l’esplanade des Mosquées à Jérusalem. Par contre, cette revendication existe chez certains radicaux, dont Yehuda Glick. Des Palestiniens ont ainsi pu croire que ces activistes pouvaient influencer les autorités israéliennes. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

M. Ouellette a estimé que la simple reconnaissance de l’erreur ne suffisait pas pour la corriger et qu’on aurait dû émettre un rectificatif pour rétablir les faits.

En conséquence, il m’a demandé de réviser sa plainte. Voici en quels termes :

« Le bulletin de nouvelles d’ICI RDI ne contenait pas une simple inexactitude, mais une information complètement erronée. Les juifs n'ont, ni officiellement, ni en pratique, le droit de prier sur le mont du Temple. Il est troublant que des accusations infondées de Palestiniens y aient été présentées comme des faits par Radio-Canada. Étant donné la gravité de l'erreur qui trompe le public sur les motifs de la violence palestinienne, une rectification aussi visible que la fausse information diffusée à deux reprises aurait été de mise. »

LA RÉVISION

La direction de l’Information a admis que le texte dont il est question ici contenait une inexactitude.

Le plaignant a raison de son côté de souligner l’importance de cette inexactitude puisqu’elle fait reposer la responsabilité des incidents violents survenus à Jérusalem sur une décision israélienne qui n’a jamais été prise ou même envisagée.

En effet, contrairement à ce que dit le texte d’ICI RDI, les juifs n’ont jamais eu le droit de prier sur l’esplanade des Mosquées/mont du Temple et le gouvernement israélien ne leur a pas accordé la permission de le faire récemment, ni ne l’a envisagé.

Il est donc tout à fait faux d’affirmer que les Palestiniens continuaient « de dénoncer la permission accordée aux juifs de venir prier sur l'esplanade des Mosquées ».

L’erreur est d’autant plus lourde de sens qu’elle sert d’assise à l’affirmation des Palestiniens rapportée dans la phrase suivante du texte à l’effet « qu’Israël tente de prendre le contrôle des lieux saints vénérés autant par les musulmans que par les juifs ».

Il s’agit d’une erreur grossière dans un texte bâclé à propos d’incidents mal compris. Dans ce cas-ci, l’erreur est d’autant plus regrettable qu’elle se trouve dans un texte court, je dirais même banal. Et d’autant plus incompréhensible qu’elle a été faite en résumant des dépêches d’agences de presse. Il suffisait de s’en tenir au contenu de ces textes.

Je l’ai dit très souvent, beaucoup trop souvent en fait, la situation entre Israël et les Palestiniens est extrêmement complexe et ne s’accomode pas d’approximations ni d’à-peu-près. On n’écrit pas sur les sujets s’y rapportant par-dessus l’épaule.

On ne peut pas dire ici qu’on ait vraiment déployé « les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement à notre auditoire », comme le demande la valeur d’exactitude des Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada.

J’ajoute que j’aimerais bien arrêter de répéter la même chose. Si on est incapable de traiter les sujets qui touchent à la question israélo-palestinienne avec tout le sérieux qu’ils méritent, qu’on les oublie, ce serait encore préférable.

En attendant, les responsables éditoriaux n’ont pas jugé bon, avant mon intervention, corriger l’erreur qu’ils ont admise, oubliant du même fait un des quatre grands principes sur lesquels sont construites les NPJ et qui leur impose d’« agir de façon responsable » :

« Nous sommes conscients des conséquences de notre travail journalistique et de notre devoir d’honnêteté auprès des auditoires. Nous n’hésitons pas à corriger une erreur, si nécessaire, ni à effectuer un suivi lorsqu’une situation évolue de façon importante. »

Un rectificatif s’imposait, et pas juste une notice de trois lignes sur un site de mise au point introuvable parce que caché dans les confins d’ICI Radio-Canada.ca.

Un dernier mot. Cette erreur a beau porter sur un texte mineur et peu diffusé, elle rejaillit sur l’ensemble de la couverture par Radio-Canada de la question israélo-palestinienne. Et c’est bien dommage pour tous ceux, et ils sont nombreux, qui y participent sur le terrain ou les plateaux de manière honnête en respectant les valeurs défendues par les NPJ.

Conclusion

Le texte lu le 30 septembre 2015 au Téléjournal de 8 heures d’ICI RDI, à propos d’incidents violents survenus à Jérusalem, a enfreint la valeur d’exactitude des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada. En ne rectifiant pas immédiatement l’erreur, on a aussi contrevenu au principe de responsabilité de ces mêmes NPJ.

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Version PDF de la révision.

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