Tribunes téléphoniques : des dérapages intolérables (La période de questions)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos de commentaires entendus à l’émission La période de questions, le 4 août 2015 sur ICI RDI.

LA PLAINTE

Le plaignant est M. David Ouellette, directeur associé, affaires publiques (Québec) du Centre consultatif des relations juives et israéliennes, un groupe de pression qui défend les intérêts d’Israël et de la communauté juive.

M. Ouellette se plaint de certains propos tenus dans le cadre de l’émission La période de questions, le 4 août 2015 sur ICI RDI. Plus précisément, il en a contre les commentaires d’une auditrice qu’il considère antisémites et qui auraient dû, à son avis, être modérés par l’animatrice de l’émission.

Voici sa plainte :

« Le 4 août dernier, l’émission La période de questions (RDI) demandait au public d’exprimer son opinion sur les enjeux de la campagne électorale en cours.

Une auditrice identifiée comme Marie Lafontaine y a tenu des propos clairement excessifs et antisémites :

"Alors dans le moment on aimerait savoir si M. Mulclair (sic), quelle va être sa politique. Est-ce que ça va être un prosioniste? Si c’est un prosioniste, et bien, qu’il reprenne ses bagages et puis qu’il reparte. On veut pas de monde comme ça chez nous. Notre meilleur ami, c’est pas Nétanyahou, madame, mais pas du tout. On aurait dû désinfecter la place quand il est parti. Quand on sait tous les meurtres qui se produisent là-bas en Alle…, en Israël. Ils sont en train de voler, justement, les terrains des Cisjordaniens. C’est quoi le problème? Les États-Unis pis le Canada, on est dans les griffes et les tentacules, justement, de ce monde-là, qui veulent devenir maîtres du monde."

La dernière phrase de l’auditrice est incontestablement tributaire des représentations complotistes des Juifs dans la littérature antisémite classique comme les La France juive d’Édouard Drumont, Les protocoles des sages de Sion, ce document de propagande antisémite rédigé par la police secrète tsariste, Le péril juif de Marcel Jouhandeau et tout un corpus de caricatures des XXe et XXIe siècles représentant les Juifs comme des pieuvres ou autres figures monstrueuses s’accaparant du monde avec leurs tentacules et leurs griffes (…).

Ce n’est pas la première fois que La période de questions permet à des auditeurs de donner libre cours à des discours antisémites sur les ondes du RDI. Dans votre révision d’un incident semblable, datée du 3 octobre 2014, vous avez affirmé que "la responsabilité de rejeter certains commentaires ou d’en souligner le caractère excessif était entièrement et uniquement celle des responsables de l’émission et de l’animateur". Or, lors de ce dernier incident, ni la production, ni l’animatrice, en l’occurrence, la journaliste chevronnée Christine Fournier, n’ont jugé bon de rejeter ou de souligner le caractère incendiaire des propos de l’auditrice qui fut cordialement remerciée pour son appel.

Plus troublant encore, l’invité de l’émission, le professeur Alain-G. Gagnon, a non seulement joué sur le même registre que l’auditrice en prétendant que la politique pro-israélienne du gouvernement canadien séduit "beaucoup de financiers", mais il a cautionné les propos antisémites de l’auditrice en affirmant : "Donc, des intervenants comme Mme Lafontaine, je pense, ont raison de s’inquiéter", après avoir brandi le spectre d’un "lobby juif" qui inspire la crainte au président américain : "On sait que le président fait bien attention pour ne pas s’en prendre au lobby juif".

Les responsables de l’émission et l’animatrice ont donc laissé passer une seconde occasion en l’espace de quelques secondes de souligner et de rejeter des commentaires non seulement susceptibles d’inciter à la haine des Juifs, mais fondés sur une perception fantasmagorique des instances de représentation des communautés juives.

Comme vous l’avez noté dans votre révision citée plus haut à propos d’un auditeur qui prétendait qu’ "à cause du lobby juif trop important aux États-Unis", ce pays ne pourra jamais résoudre le conflit israélo-arabe, "[…] l’expression "lobby juif" n’a pas la même connotation partout. Ailleurs qu’aux États-Unis, elle est beaucoup évoquée et invoquée à l’appui de toutes sortes de théories du complot, attribuant depuis longtemps aux "Juifs" des intentions dominatrices et malveillantes". Et c’est pourquoi vous aviez jugé qu’"il aurait été indiqué que l’animateur intervienne pour nuancer ces propos qu’il a lui-même lus en ondes puisqu’ils avaient été envoyés par courriel". Dans le contexte de l’incident présent où les paroles du professeur avaient été précédées par les propos conspirationnistes de l’auditrice, propos qu’il a ensuite validés, l’intervention de l’animatrice était d’autant plus indiquée, voire impérative.

Une fois encore, et ce malgré votre révision et vos recommandations sur un incident semblable, La période de questions a contribué par son laxisme à banaliser la rhétorique antisémite. Au-delà de cette nouvelle violation des balises sur le "respect et l’absence de préjugés" des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada, il convient de se demander comment l’intérêt public est servi par la diffusion de préjugés sans réfutation et quel impact votre révision a eu sur les méthodes de l’émission. Je me dois d’ajouter qu’il est troublant que la direction du RDI se montre incapable de reconnaître pareils dérapages et que par souci de crédibilité et par respect pour son mandat d’informer (plutôt que répandre des préjugés) elle ne prend pas de mesures proactives (comme un rectificatif en ondes, par exemple) pour rejeter pareils commentaires. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION

M. Luc Simard, directeur, Diversité et Relations citoyennes, a répondu au plaignant au nom de la direction de l’Information. Voici sa réponse :

« Vous écrivez qu’un épisode de La période de questions (ICI RDI, le mardi 4 août 2015) a contribué à banaliser la rhétorique antisémite en diffusant des commentaires incitant à la haine des Juifs. Vous estimez que l’animatrice aurait dû rejeter les propos livrés par une participante à la tribune téléphonique, ou tout au moins en souligner le caractère incendiaire. Vous ajoutez que l’animatrice a commis une seconde faute en laissant son invité en studio cautionner les paroles de la participante. Enfin, vous jugez troublant que la direction d’ICI RDI ne reconnaisse pas ce type de "dérapages" et ne prenne pas de mesures pour rejeter pareils commentaires.

Traitons d’abord de cette critique générale. Toutes les équipes de l’Information sont soumises aux Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada et doivent respecter la hiérarchie éditoriale. Cela inclut l’équipe de La période de questions à ICI RDI. Vous êtes familier avec nos normes, dont vous citez un extrait dans votre lettre. Sachez que la direction d’ICI RDI les prend très au sérieux et qu’elle déploie tous les moyens pour les faire respecter. Parmi nos normes, le respect des gens et de leurs croyances occupe une place de choix. La direction ne recherche pas, et ne tolère pas non plus, la démesure ou les "dérapages" envers quelque groupe de citoyens.

Permettez-nous maintenant de préciser la nature de La période de questions : c’est une tribune permettant aux téléspectateurs d’exprimer leur opinion sur la question du jour. Parce que c’est le public qui y apporte le contenu, ce format diffère de nos autres émissions d’information, où le sujet est porté par nos journalistes ou leurs invités. L’équipe de La période de questions, ou ses responsables éditoriaux, seraient malvenus de censurer la parole du public sous prétexte que certaines opinions leur déplaisent. Notre pays identifie la liberté d’expression comme une liberté fondamentale et les citoyens ont le loisir de l’exercer en tout lieu, y compris dans les tribunes d’opinion.

Nos équipes et leurs dirigeants ont donc un premier devoir : garantir la liberté d’expression, en ouvrant l’antenne à un large éventail de points de vue. Ils en ont aussi un deuxième : prévenir les propos dégradants envers les individus et les groupes.

Penchons-nous sur l’épisode qui a retenu votre attention. Nous sommes le 4 août, au surlendemain du déclenchement des élections fédérales. Dans ce contexte, l’animatrice pose la question suivante : "Qu’est-ce qui est important pour vous dans cette campagne électorale?" Son intention est d’inviter les téléspectateurs à communiquer leurs attentes personnelles, pas celles de groupes ou de mouvements, face aux partis politiques en lice.

Dans cet épisode d’une heure, une quinzaine de citoyens transmettent leur opinion à l’antenne, certains sous la forme d’un texte à l’écran, les autres en s’exprimant de vive voix au téléphone. Dans le deuxième groupe se trouve la participante qui a soulevé votre indignation, Mme Marie Lafontaine. Son intervention dure un peu plus d’une minute et demie. Pendant la première minute, elle livre un message pacifiste, où elle critique l’usage de la force et propose plutôt d’aider les victimes civiles des conflits armés. C’est dans les trente dernières secondes de son intervention que la participante tient les propos que vous lui reprochez.

Rapportons les phrases les plus controversées. Au sujet du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, elle dit : "On aurait dû désinfecter la place quand il est parti". Puis, après avoir parlé d’Israël et des Cisjordaniens, elle déclare : "On est dans les griffes et les tentacules, justement, de ce monde-là, qui veulent devenir les maîtres du monde". Vous notez à juste titre que ces paroles raniment de vieilles idées antisémites, en vogue de la fin du XIXe siècle jusqu’au milieu du siècle dernier.

Notre équipe n’avait pas l’intention de relayer ces préjugés. Nous vous expliquons comment cela a pu se produire. La recherchiste de La période de questions filtre les interventions à l’antenne en s’entretenant au préalable avec chaque interlocuteur. Son souci est d’assurer la diversité d’opinions et d’écarter les propos avilissants. Or la téléspectatrice en cause n’a pas confié ses propos antisémites à notre recherchiste. Si elle l’avait fait, elle n’aurait pas eu accès à l’antenne.

La période de questions est présentée en direct et le tamisage des commentaires se fait rapidement. Nous devons nous fier à la bonne foi des participants et nous ne sommes pas à l’abri d’une mauvaise surprise. Quand celle-ci survient, il revient à l’animatrice d’en limiter les conséquences. C’est exactement ce qu’elle a fait en mettant fin à l’intervention de Mme Lafontaine au bout de quelques secondes.

Passons au comportement de l’invité. Le politologue Alain-G. Gagnon est un spécialiste du fédéralisme canadien et c’est à ce titre qu’il est présent sur le plateau pendant toute la durée de l’émission. Son rôle est de circonscrire le cadre de discussion, de proposer de grandes lignes d’analyse et de mettre en contexte les interventions du public.

Dans la foulée de l’intervention de Mme Lafontaine, il avance que certaines politiques du gouvernement Harper ne sont pas au diapason de l’électorat québécois. Il souligne, en matière de politique étrangère, l’alignement du gouvernement Harper sur le gouvernement Nétanyahou.

Voici l’échange pertinent entre l’animatrice et l’invité :

Animatrice : "Qui est-ce que ça séduit, cette position qu’a M. Harper à l’égard d’Israël présentement? Y a-t-il un électorat à aller chercher en prenant cette position?"

Invité : "Bien c’est sûr qu’il y a un électorat. Il y a aussi beaucoup, probablement, de financiers qui s’intéressent à cette position-là. Du côté des Américains, c’est aussi la même chose. On sait que le président américain fait bien attention pour ne pas s’en prendre au lobby juif. Donc c’est, cette même situation existe dans le cas canadien. Donc, des intervenants comme Mme Lafontaine, je pense, ont raison de s’inquiéter. Et si notre premier ministre défendait les résolutions de l’ONU, ce serait déjà passablement bien."

Quel sens faut-il donner à cette réponse? L’emploi du mot "financiers" par M. Gagnon nous paraît trop imprécis pour l’associer à la rhétorique antisémite : un financier peut être un banquier mais aussi n’importe quel responsable des finances dans les secteurs public ou privé.

Quand il mentionne le lobby juif, il réfère à l’existence de groupes de pression pro-Israël influents, aux États-Unis et au Canada. Leurs activités sont documentées et l’effet de leurs actions est connu.

Quand il souligne l’inquiétude légitime de Mme Lafontaine, il nous apparaît que c’est à l’alignement du Canada sur Israël – plutôt qu’à la thèse du complot juif mondial – qu’il fait allusion. M. Gagnon termine d’ailleurs son analyse par une référence aux résolutions de l’ONU restées lettre morte dans l’indifférence, entre autres pays, du Canada.

Terminons en prenant un peu de recul. Quoique brefs, il est dommage que les propos antisémites formulés le 4 août par Mme Lafontaine n’aient pas été contrebalancés par d’autres participants. Après son intervention, il restait encore une vingtaine de minutes à l’émission. La tribune était ouverte à tous : si une opinion contraire avait voulu s’exprimer, tout indique qu’elle aurait eu accès à l’antenne. L’équipe de La période de questions a le souci d’équilibrer les points de vue mais l’atteinte de cet objectif dépend des volontaires qui appellent ou qui écrivent à l’émission. Nous déplorons qu’une voix rejetant l’antisémitisme ne se soit pas fait entendre ce jour-là. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

La réponse de M. Simard n’a pas rassuré le plaignant qui m’a demandé de réviser sa plainte. Voici en quels termes :

« Je me réjouis que vous reconnaissiez le caractère antisémite des propos tenus par un membre du public à l’émission La période de questions, mais regrette que vous n’ayez pas saisi l’objet de ma plainte ou retenu les conclusions de l’ombudsman de Radio-Canada sur un récent incident semblable.

Vous me rappelez dans votre réponse que la liberté d’expression est fondamentale au Canada et que les employés de Radio-Canada "seraient malvenus de censurer la parole du public sous prétexte que certaines opinions leur déplaisent".

Or, l’objet de ma plainte ne saurait en aucun cas s’apparenter à une demande de censure d’opinions déplaisantes; je m’empresse d’ajouter que l’antisémitisme n’est pas une opinion désagréable, mais une pathologie sociale. Plutôt, ma plainte traite du fait qu’une seconde fois en l’espace d’un an, cette émission a fait preuve de laxisme quand est venu le temps d’assumer la responsabilité sociale de toute entreprise de presse, publique de surcroît, de récuser des propos ouvertement haineux et calomnieux sur ses ondes.

Vous affirmez que l’objectif "d’équilibrer les points de vue", encore une fois, comme si les fantasmes antisémites n’étaient que de simples opinions, appartient au public. Or, dans sa révision des propos antisémites tenus à cette même émission en 2014, l’ombudsman a clairement conclu que "la responsabilité de rejeter certains commentaires ou d’en souligner le caractère excessif était entièrement et uniquement celle des responsables de l’émission et de l’animateur".

Vous jugez que l’animatrice a réagi adéquatement aux propos antisémites de la téléspectatrice en mettant un terme à son intervention "au bout de quelques secondes". Or, question d’être précis, quarante secondes, je ne vous l’apprendrai pas, sont une éternité dans les médias électroniques. La téléspectatrice a eu tout le loisir d’exprimer le plus tranquillement du monde sa haine des Juifs. À défaut de mettre rapidement un terme à sa diatribe, une réaction réellement adéquate de la part de l’animatrice aurait souligné et récusé le caractère "complotiste" et antisémite des propos exprimés à l’antenne de l’émission.

J’aimerais pouvoir accorder aussi facilement que vous le bénéfice du doute à M. Alain-G. Gagnon. Or, il me semble excessivement candide de croire que par "financiers", M. Gagnon entendait "un financier peut être un banquier mais aussi n’importe quel responsable des finances dans les secteurs public ou privé". Outre qu’on ne saurait expliquer quel intérêt le secteur financier pourrait bien avoir pour l’alliance israélo-américaine ou l’amitié israélo-canadienne, le choix sémantique de M. Gagnon s’inscrit dans un contexte où celui-ci évoque l’existence d’un "lobby juif" si puissant qu’il inspire des appréhensions au président américain lui-même (une notion démentie, notamment, par le débat en cours sur l’accord nucléaire iranien) et cautionne les inquiétudes de la téléspectatrice quant au mythe du complot juif, dont le prétendu contrôle des finances fait partie intégrante. Je maintiens que votre animatrice a laissé filer une seconde occasion de récuser les propos antisémites de la téléspectatrice lorsque M. Gagnon a cautionné ses "inquiétudes".

Votre réponse, je le crains, confirme mon inquiétude quant au laxisme affiché par la direction de Radio-Canada envers la tenue de propos antisémites sur ses ondes, et ce, au mépris des recommandations de l’ombudsman; de la balise des Normes et pratiques journalistiques sur "le respect et l’absence de préjugés" dans laquelle Radio-Canada se dit "consciente" de son "influence sur la perception de l'auditoire à l'égard des groupes minoritaires ou vulnérables"; et de la Politique de programmation de Radio-Canada qui stipule clairement que "le personnel de production et les animateurs doivent non seulement faire preuve de jugement et observer les règles du bon goût, mais aussi veiller à ce que l'individualité de chacun soit respectée et remettre en question tout stéréotype gratuit que pourrait utiliser un participant".

Ce laxisme que vous semblez cautionner dans votre réponse, je le répète, contribue à la banalisation des manifestations d’antisémitisme – notamment, la théorie du complot juif toujours fort en vogue – dans la sphère publique. Je prie donc l’ombudsman de Radio-Canada de procéder à la révision de ma plainte. »

LA RÉVISION

Comme le fait remarquer le plaignant, j’ai malheureusement déjà eu à statuer sur un cas semblable à propos de la même émission, le 3 octobre 2014. Je ne reprendrai donc pas la démonstration qui m’avait conduit à l’époque à conclure que « la responsabilité de rejeter certains commentaires ou d’en souligner le caractère excessif était entièrement et uniquement celle des responsables de l’émission et de l’animateur ».

Je suis toujours de cet avis. Ceux qui veulent prendre connaissance des arguments que j’ai fait valoir pour poser ce jugement peuvent prendre connaissance de ma révision du 3 octobre 2014 (Tribunes téléphoniques et sujets sensibles : un mélange volatil).

Je cite à présent ce passage de la réponse faite au plaignant par le porte-parole de la direction, M. Luc Simard :

« Au sujet du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, elle (l’auditrice) dit : "On aurait dû désinfecter la place quand il est parti". Puis, après avoir parlé d’Israël et des Cisjordaniens, elle déclare : "On est dans les griffes et les tentacules, justement, de ce monde-là, qui veulent devenir les maîtres du monde". Vous notez à juste titre que ces paroles raniment de vieilles idées antisémites, en vogue de la fin du XIXe siècle jusqu’au milieu du siècle dernier. »

Le plaignant et Radio-Canada s’entendent donc sur le fait que les propos étaient carrément antisémites. C’est un constat que je partage aussi.

Dans sa réponse, M. Simard trouve « dommage que les propos antisémites formulés le 4 août par (l’auditrice) n’aient pas été contrebalancés par d’autres participants » et déplore « qu’une voix rejetant l’antisémitisme ne se soit pas fait entendre ce jour-là ».

On peut effectivement le déplorer, mais ce n’est pas sur les membres du public que repose la responsabilité de souligner le caractère outrancier ou autrement inacceptable de certains commentaires.

Comme je l’ai expliqué précédemment, ce devoir appartient entièrement et uniquement aux responsables de l’émission en cours, au premier chef à l’animateur puisqu’il la porte auprès du public.

Il est vrai que Radio-Canada doit donner voix au plus large éventail possible d’opinions, mais l’antisémitisme n’est pas une opinion légitime, c’est une croyance raciste, une plaie qui gruge l’humanité depuis des siècles et qui a conduit aux errances et aux horreurs qu’on connaît.

En regardant le segment de l’émission où l’on entend cette intervention antisémite, j’ai bien vu que l’animatrice a interrompu l’auditrice et tenté de diriger l’échange avec son invité, le politologue Alain-G. Gagnon, vers les « préoccupations sur le rôle du Canada à l’étranger ».

Je constate aussi qu’elle a remercié l’auditrice de son appel et relancé M. Gagnon en soulignant le caractère « intéressant » du commentaire de la dame, ce qui paraît pour le moins curieux.

Mme Christine Fournier est une grande professionnelle, toujours soucieuse de demeurer polie et ouverte dans son dialogue avec le public. Elle sait par contre qu’il est des circonstances où on doit être plus vif et moins « correct » et ne pas hésiter à remettre les pendules à l’heure. Je l’ai constaté moi-même pour l’avoir vue agir de la sorte à certains moments où elle a dû faire face à des auditeurs qui dérapaient.

J’ai discuté de l’incident qui fait l’objet de la plainte avec Mme Fournier.

Pour bien comprendre les explications qu’elle m’a données et ce qui a pu se passer, ou ne pas se passer, je me dois de décrire un peu comment une tribune téléphonique en direct se déroule et est mise en ondes à la télévision.

L’animateur d’une émission n’est que la partie visible de celle-ci. Il doit savoir vers quelle caméra se tourner, recevoir sur le télésouffleur la prochaine question à poser, connaître le temps qui reste avant la pause à venir, le nom du prochain auditeur dont il accueillera le commentaire, de combien de temps il dispose avec cette personne, écouter les décomptes qui lui sont donnés, etc.

En régie, donc, derrière lui, toute une équipe l’appuie, qui comprend au moins les personnes suivantes :

  • D’abord un réalisateur-coordonnateur qui développe le contenu de l’émission, supervise et coordonne, à la manière d’un chef d’orchestre, son contenu éditorial et chacun des gestes posés par les autres membres de l’équipe;
  • le ou les recherchistes qui reçoivent les appels des auditeurs, prennent connaissance des commentaires qu’ils souhaitent livrer pour retenir les plus pertinents;
  • le réalisateur de mise en ondes et son assistant qui tiennent le temps de l’émission, envoient aux pauses, démarrent les messages publicitaires, rédigent et mettent en ondes les textes en surimpression à l’écran, dirigent les caméras, donnent les directives à l’animateur, etc.

Toutes ces personnes communiquent régulièrement avec l’animateur, qui les entend par l’oreillette glissée au fond de son oreille, pendant qu’il discute avec les auditeurs ou ses invités. Parfois on lui demande d’accélérer le rythme parce qu’il y a trop d’auditeurs qui attendent leur tour de parler, parfois de le ralentir ou de relancer son interlocuteur parce qu’il n’y en a pas suffisamment ou pas du tout.

Mme Fournier m’affirme qu’elle ne se souvient pas bien des commentaires dont se plaint M. Ouellette. Elle se rappelle que l’intervention de l’auditrice qui les a formulés traînait en longueur, et avoir compris que celle-ci abordait généralement la question des relations du Canada avec Israël. C’est pour ces raisons, m’a-t-elle dit, qu’elle a ensuite orienté la discussion avec son invité sur la politique étrangère du Canada.

En fait, l’animatrice dit n’avoir pris la véritable mesure des propos de l’auditrice que lorsqu’on lui a remis la plainte de M. Ouellette qui les citait. Elle ajoute que personne dans son équipe ne lui a fait de remarques sur ces propos, ni n’en a souligné le caractère raciste, que ce soit pendant ou après l’émission.

Mme Fournier est convaincue qu’on lui parlait à l’oreille au moment où l’auditrice terminait son intervention. Elle ne s’explique pas autrement qu’elle ait pu laisser passer ses commentaires sans en relever le caractère inapproprié.

Mme Nathalie Demers, qui agissait ce jour-là comme réalisatrice-coordonnatrice de l’émission et qui, à ce titre, était également responsable de son contenu éditorial, m’a expliqué qu’elle n’avait pas entendu les propos litigieux, sans doute parce qu’elle était occupée à lire les courriels envoyés par les auditeurs et à choisir ceux qu’on lirait en ondes.

Bref, je comprends que personne n’écoutait attentivement l’intervention de l’auditrice au moment où celle-ci a versé dans l’antisémitisme. Et qu’on s’est reposé essentiellement sur la recherchiste qui tamisait les appels du public, celle-ci devant écarter, au terme d’une préentrevue, les auditeurs dont les propos sont sans rapport avec le sujet, outranciers ou irrespectueux.

Je connais très bien le contexte du travail effectué par Mme Fournier et peux tout à fait concevoir qu’elle n’a pas saisi la nature précise des propos de l’auditrice. J’entends aussi les explications que m’a données Mme Demers.

Il reste que personne au sein de l’équipe, y compris en régie, ne s’est rendu compte qu’on venait de proférer des inepties antisémites. Celles-ci se sont retrouvées en ondes, sans être dénoncées, ce qui est tout à fait anormal et, surtout, inacceptable.

Je souligne que c’est le deuxième incident du genre à se produire en peu de temps. Je suggère donc fortement que la direction d’ICI RDI analyse attentivement le fonctionnement de ses tribunes téléphoniques et fasse le nécessaire pour empêcher que pareille situation ne se reproduise.

Je rappelle que la valeur d’équité des Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada lui imposent de traiter « les personnes et les organismes avec ouverture et respect ».

Ces NPJ prohibent également « l’emploi de généralisations et de stéréotypes, de même que toutes images ou tous propos dégradants, offensants ou susceptibles d’alimenter les préjugés ou d’exposer des personnes à la haine ou au mépris ».

Ça inclut, il va sans dire, les propos antisémites, haineux ou autrement racistes.

Enfin, M. Ouellette croit aussi que l’animatrice « a laissé filer une seconde occasion de récuser les propos antisémites de la téléspectatrice lorsque M. Gagnon a cautionné ses inquiétudes » antisémites.

Il croit en effet que l’intervention du professeur Gagnon, surtout parce qu’elle suivait celle, raciste, de l’auditrice est venue cautionner celle-ci.

M. Simard, de son côté, interprète différemment le commentaire de M. Gagnon : « Il nous apparaît, écrit-il, que c’est à l’alignement du Canada sur Israël – plutôt qu’à la thèse du complot juif mondial – qu’il fait allusion. »

L’intervention de M. Gagnon prête effectivement à interprétation, mais je ne suis pas convaincu que celle qu’en fait M. Ouellette soit la bonne. Quant à Mme Fournier, on peut difficilement lui reprocher de ne pas avoir récusé des propos qu’elle n’a pas compris.

Conclusion

Certains commentaires du public entendus lors de l’émission La période de questions, diffusée sur ICI RDI le 4 août 2015, ont enfreint la valeur d’équité et les balises sur le « respect et l’absence de préjugés » des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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Version PDF de la révision.

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