Surdose? (Plus on est de fous, plus on lit)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’une entrevue diffusée le 6 mai 2015 dans le cadre de l’émission Plus on est de fous, plus on lit.

LA PLAINTE

Un auditeur, M. Nelson Morin, se plaint d’une entrevue diffusée le 6 mai 2015 dans le cadre de l’émission Plus on est de fous plus on lit, sur les ondes d’ICI Radio-Canada Première. Il estime qu’un échange entre l’animatrice et son invitée y faisait la promotion de la consommation de drogues illégales.

Voici sa plainte :

« Il y avait aujourd’hui (…) un écrivain, une écrivaine et une animatrice qui faisaient littéralement pendant plusieurs minutes la promotion de la consommation de drogues telles que l’acide et la marijuana. Plus précisément, les deux écrivains disaient que ces drogues avaient rehaussé leur créativité pour les aider à écrire leurs bouquins. Tout ça, avec une approbation évidente de l’animatrice par son ton et ses réactions.

(…)

Je (…) suis d’opinion que ces trois personnes devraient être sévèrement réprimandées; incluant : amendes, suspension, et congédiement.

C’est peut-être une histoire criminelle, cette affaire…

(…)

Vous aurez compris, que si monsieur et madame pensent, avec l’approbation de l’animatrice, que les drogues illicites les ont aidés dans leur créativité, c’est bien de leurs affaires. Mais, c’est leurs affaires justement. Il est totalement inacceptable de promouvoir ça à la radio d’État. Je pense que les preuves scientifiques démontrent clairement que les drogues illicites font énormément plus de mal que de bien dans notre société; surtout chez les jeunes. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

M. Luc Simard, directeur, Diversité et Relations citoyennes, a répondu à M. Morin au nom de la direction d’ICI Radio-Canada Première. Voici l’essentiel de sa réponse :

« Vous nous dites qu’il faudrait cesser de faire la promotion de drogues illicites, plus précisément de la marijuana et de l’acide, à notre antenne. Vous précisez que deux auteurs interviewés le 6 mai à Plus on est de fous, plus on lit ont tenu des propos de cette nature et que l’animatrice, Marie-Louise Arsenault, les a approuvés. À votre avis, ces trois personnes devraient être sévèrement réprimandées. Vous ajoutez que la science montre clairement que les drogues font plus de bien que de mal.

Pour être en mesure de vous répondre, nous avons réécouté attentivement ce segment de l’émission.

Nous croyons que c’est ce passage de l’interview avec l’écrivaine Monique Proulx qui vous a indisposé :

Animatrice : "Avez-vous déjà écrit sous influence, vous?"

Mme Proulx : "… Moi je diviserais l’écriture en deux parties. Il y a la partie où tu es en train de brasser, de faire du remue-méninges. Dans cette partie-là, disons… penser sous influence est excellent. Ça peut être un verre d’alcool, un petit joint à l’occasion… qui ne l’a pas fait? Nos auditeurs, je pense, sont familiers avec ça... Alors, écoutez, c’est sûr que pour… ouvrir des fenêtres inattendues, c’est bon de brasser ça. Des grands penseurs, des grands philosophes ont fait l’expérience de l’acide pour voir comment c’était quand on laissait l’esprit "désharnaché". Mais écrire même, l’acte d’écrire, il faut absolument que je sois straight, straight, straight… que j’aie eu assez de sommeil… que j’aie toute ma concentration, car les substances ne sont pas propices à la concentration…"

Nous ne notons pas que Mme Proulx promeut la consommation de substances illégales. Son allusion à la marijuana se limite à "un petit joint à l’occasion". Sa référence à l’acide est de nature historique : "Des grands penseurs, des grands philosophes" en ont fait l’expérience.

Vous mentionnez la participation d’un autre auteur à l’interview : il s’agit de Bryan Perro, qui est en retrait, intervient peu et ne fait pas d’apologie des drogues. Quant aux réactions de l’animatrice, nous ne percevons pas, dans ses rires ou ses réparties spontanées, un encouragement à la consommation de drogues.

Ce segment de l’entrevue porte sur les conditions de la création. Vous savez comme nous que depuis l’invention de la littérature, de très nombreux auteurs ont cherché l’inspiration dans les excès de tous genres, de l’alcool aux composés chimiques, en passant par les plantes aux propriétés hallucinogènes. Aborder franchement cet aspect de leurs vies ne signifie pas une approbation de leurs gestes.

Vous avez raison de rappeler les conséquences néfastes des drogues. Mais la science a aussi relevé des effets positifs, comme le montre l’usage actuel et légal de la marijuana à des fins médicales.

Nous ne réprimanderons pas l’animatrice de Plus on est de fous, plus on lit, qui a joué son rôle avec chaleur et empathie. Nous ne critiquerons pas non plus ses invités : nous offrons aux auteurs une liberté de parole que nous ne voulons pas brimer. Nous croyons que nos auditeurs ont tout à gagner d’une tribune ouverte et qu’ils peuvent forger eux-mêmes leur propre opinion.

Cela dit, si les propos entendus à l’émission ont heurté vos valeurs, nous le regrettons sincèrement : ce n’était pas, veuillez nous croire, l’effet recherché. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

Cette réponse n’a pas satisfait M. Morin qui m’a demandé de réviser sa plainte. Voici en quels termes il a répondu au porte-parole de la direction :

« Les propos de madame l’écrivain n’étaient pas, à mon avis, les plus incisifs de l’entrevue; bien qu’après la lecture de la transcription de ses paroles que vous m’avez envoyée, ses propos me semblent encore pires de ce que j’en avais souvenir. Non, en fait, avant que madame l’écrivain disent ces choses, monsieur l’écrivain a déclaré, entre autres, quelque chose comme : "moi, quand il s’agit d’acide, je suis toujours là." Et il a peut-être dit : "je suis toujours preneur." Il faudrait vérifier. Après que monsieur l’écrivain ait fait ses "belles" déclarations, l’animatrice, au lieu de laisser mourir le sujet, comme il se devait, à mon avis en tout cas, en remet en demandant directement à madame l’écrivain si elle avait déjà écrit sous l’influence de drogues.

(…)

Comme j’ai déjà dit dans mes correspondances précédentes, cette conversation se déroule à la radio d’État en plein jour, est potentiellement écoutée par des centaines de jeunes de moins de 18 ans, est peut-être même écoutée directement dans des écoles secondaires dans le cadre d’un cours de français, de littérature, etc.

Vous aurez bien compris, M. Simard, que je ne suis pas satisfait de votre réponse. En fait, je suis totalement renversé par votre réponse. Si vous êtes un responsable assez haut gradé dans votre boîte, cela m’indique très clairement que le problème est finalement beaucoup plus sérieux que je ne le pensais. Je vais donc vous inclure aussi dans ma plainte à l’ombudsman.

(…)

Si les jeunes et le public en général ont à être protégés contre des propos sexuellement explicites, des propos en teneur de violence élevée, etc., je me demande bien pourquoi que ce même public ne devrait pas être protégé contre des propos très favorables et propagandistes face à la consommation des drogues illicites. »

LA RÉVISION

J’ai écouté attentivement le segment de l’émission Plus on est de fous, plus on lit qui a déplu au plaignant. L’animatrice Marie-Louise Arsenault y interviewe la romancière Monique Proulx.

L’entrevue dure en tout 12 min 39 s. Contrairement à la perception de M. Morin qui croit qu’on y avait discuté de l’usage des drogues « pendant plusieurs minutes », le sujet n’y a été abordé que durant 1 min 15 s vers la fin des échanges.

Le plaignant considère que Mme Proulx a fait la promotion « de la consommation de drogues telles que l’acide et la marijuana » lorsqu’elle répond à l’animatrice qui lui demande si elle a déjà « écrit sous influence ».

Si Mme Proulx admet à demi-mot qu’à l’occasion un « verre d’alcool, un petit joint » peut lui avoir « ouvert des fenêtres inattendues », elle explique par contre que ces « substances ne sont pas propices à la concentration » et à « l’acte d’écrire ».

J’ajoute que l’écrivaine ne dit jamais qu’elle a déjà consommé de « l’acide », se limitant à évoquer un fait connu, soit que de grands penseurs et philosophes en ont fait l’expérience « pour voir comment c’était quand on laissait l’esprit "désharnaché" ».

Dans le contexte de l’entrevue, qui portait sur la créativité des écrivains en général et de Mme Proulx en particulier, je ne crois pas que les propos de l’écrivaine soient assimilables à de la « promotion ».

Dans sa réplique au porte-parole de la direction, M. Luc Simard, le plaignant croit se rappeler que l’écrivain Bryan Perro, qui intervient durant l’entrevue, « a déclaré, entre autres, quelque chose comme : "moi, quand il s’agit d’acide, je suis toujours là." Et il a peut-être dit : "je suis toujours preneur."

J’ai écouté attentivement l’intervention de M. Perro, et il m’apparaît évident que le plaignant a mal saisi ses propos.

Voici donc exactement ce qu’a dit M. Perro :

« Moi, si j’ai le droit d’être téteux, c’est la nouvelle dans Sans cœur et sans reproche (NDLR : titre d’un recueil de 15 nouvelles de Mme Proulx) où les trois petits gars prennent des caps d’acide. C’est une de mes nouvelles préférées des 50 dernières années où ça devient totalement borgésien (NDLR : du nom de l’écrivain argentin Jorge Luis Borges) à partir du moment où l’acide embarque. Moi, je suis un grand fan. »

On aura donc compris, à la lecture de ces propos, que M. Perro ne s’emballe pas pour les vertus de « l’acide », mais pour l’écriture et l’œuvre de Mme Proulx dont il se dit « grand fan », en particulier de la nouvelle qu’il évoque.

J’ajoute, comme j’ai eu l’occasion de le dire à plusieurs reprises dans des révisions précédentes sur de tout autres sujets, que les auditeurs, spectateurs et lecteurs des contenus d’information les reçoivent toujours à travers le prisme de leurs propres valeurs, morale, principes, croyances, opinions ou préjugés.

C’est ce qui explique très souvent qu’ils croient entendre ou comprendre des choses qui ne sont pas dites. C’est pourquoi je me permets de souligner qu’il n’est jamais mauvais que les intervieweurs, lorsqu’ils abordent des sujets sensibles ou potentiellement controversés, évitent de donner l’impression qu’ils le font avec légèreté.

Conclusion

L’entrevue avec l’écrivaine Monique Proulx, diffusée le 6 mai 2015 dans le cadre de l’émission Plus on est de fous, plus on lit sur les ondes d’ICI Radio-Canada Première, n’a pas enfreint les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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Révision en format PDF.

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