Samedi et rien d’autre : railler sans dérailler (Samedi et rien d’autre)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos de commentaires tenus le 19 septembre 2015 par M. Joël Le Bigot, animateur de l’émission Samedi et rien d’autre.

LA PLAINTE

La plaignante, Mme Julie Patenaude, estime qu’une entrevue menée le 19 septembre 2015 par l’animateur Joël Le Bigot, de l’émission Samedi et rien d’autre sur les ondes d’ICI Radio-Canada Première, contrevenait à plusieurs des Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada.

M. Le Bigot recevait alors Mme Josée Legault, journaliste indépendante, analyste politique et blogueuse au Journal de Montréal, pour expliquer la stratégie politique du maire de l’arrondissement Plateau-Mont-Royal de la ville de Montréal, M. Luc Ferrandez.

Voici comment la plaignante exprime ses griefs :

« À mon avis, l’entrevue avec Josée Legault, a, à plusieurs égards, enfreint les NPJ en vigueur à Radio-Canada. Pour illustrer mon propos, je reprends quelques extraits du site Internet de Radio-Canada à cet égard et j’explique en quoi, par la suite, à mon avis, M. Le Bigot a erré.

"Nos valeurs / Exactitude : Nous recherchons la vérité sur toute question d'intérêt public. Nous déployons les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement à notre auditoire."

Quand monsieur Le Bigot dit "J’y vais pu, c’est évident, y’a des gens dans le journal qui disent qui veulent s’en aller de là", en parlant du Plateau-Mont-Royal, M. Le Bigot avoue candidement n’avoir fait aucun effort pour recueillir d’autres points de vue, s’informer à d’autres sources; il ne veut même pas se déplacer sur le terrain, arpenter les rues et les parcs du quartier et il se limite à s’abreuver de l’opinion de quelques connaissances et de titres sensationnalistes du Journal de Montréal (Ferrandez cible des vedettes bourgeoises - 14 septembre 2015). Il fait preuve dans le présent cas d’une grande paresse intellectuelle qui le déshonore lui et la maison qui l’embauche.

"Équilibre : Nous contribuons aux débats sur les enjeux qui touchent le public canadien en présentant une diversité d'opinions. Nos contenus d'information, dans tous nos médias, offrent un large éventail de sujets et de points de vue.

Lorsque nous abordons des sujets controversés, nous nous assurons que les points de vue divergents sont reflétés avec respect. Nous tenons compte de leur pertinence dans le cadre du débat et de l'ampleur du courant qu'ils représentent."

M. Le Bigot n’aime pas M. Ferrandez et depuis longtemps. Presque à toutes les semaines, il y va d’un petit commentaire déplacé à l’endroit du maire Ferrandez. D’ailleurs, une plainte a été déposée contre M. Le Bigot, il y a plus de quatre ans, au Conseil de presse. Le Conseil avait retenu, que l’entrevue que M. Le Bigot avait menée, manquait d’équilibre et contenait de l’information inexacte. Force est de constater aujourd’hui que cette plainte n’a eu aucun effet sur M. Le Bigot.

En effet, l’animateur a choisi d’interviewer une journaliste, et uniquement elle, qui elle non plus n’aime pas M. Ferrandez et qui l’exprime depuis de nombreuses années sur Twitter.

Pendant que Mme Legault nous faisait part de son analyse, plus que défavorable de la gouvernance de M. Ferrandez ‒ "Il (le maire Ferrandez) va prendre une position inflexible…", "Les citoyens qui ont des doléances qui sont légitimes il (le maire Ferrandez) les caricature…", "Un maire qui n’est pas à l’écoute…", "Il (le maire Ferrandez) explique pourquoi lui a raison et pourquoi le citoyen a tort…)" ‒ M. Le Bigot renchérissait de plus belle en tenant des propos parfois méprisants : "Y’a une vision, y’é fou y’é malade (en parlant du maire Ferrandez)", "Y s’fait haïr de tout’l’monde".

Cette entrevue comportait un manque flagrant d’équilibre, c’était du Ferrandez bashing sophistiqué. Pas un seul instant on a tenté une autre hypothèse (ex. : remettre en question la place de la voiture en ville est en soi polarisant).

"Impartialité : Notre jugement professionnel se fonde sur des faits et sur l'expertise. Nous ne défendons pas un point de vue particulier dans les questions qui font l'objet d'un débat public."

Sur quels faits M. Le Bigot s’est-il basé : sur l’écoute qu’il a réalisées des séances du conseil d’arrondissement, dont la webdifusion est une initiative de l’administration du maire Ferrandez? Sur les conversations qu’il a eues avec le maire Ferrandez? Sur la plateforme électorale de Projet Montréal – Plateau-Mont-Royal?

Non, rien de tout cela, bien entendu, et c‘est franchement déplorable. En réalité, M. Le Bigot aime détester M. Ferrandez et ne cherche surtout pas à se faire une opinion plus équilibrée de cet homme politique.

Voilà, j’espère que cette démarche ne demeura pas veine et que ce sera l’occasion pour Radio-Canada de recadrer M. Le Bigot, pour l’inciter à produire une émission de qualité, plutôt qu’un pamphlet qui attise la hargne populaire. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION

M. Luc Simard, directeur, Diversité et Relations citoyennes, a répondu à Mme Patenaude au nom de la direction d’ICI Radio-Canada Première.

Voici sa réponse :

« Vous déplorez le ton et le contenu de l’entretien entre l’animateur Joël Le Bigot et l’invitée Josée Legault pendant l’émission Samedi et rien d’autre du 19 septembre dernier. Vous relevez des éléments des NPJ de Radio-Canada que l’animateur aurait enfreints. Vous remettez aussi en cause le choix de Mme Legault qui, à votre avis, n’aime pas le maire d’arrondissement Luc Ferrandez.

Nous avons réécouté attentivement le segment de l’émission qui a retenu votre attention, présenté entre 10 h 20 et 10 h 28. Il s’agit d’un billet de Mme Legault, qui est analyste politique.

Nous notons dès le départ la différence de ton entre l’animateur, moqueur et sarcastique, et Mme Legault, qui présente une analyse sérieuse de la stratégie politique suivie par M. Ferrandez. Le commentaire qu’elle livre ce matin-là est le sien : il ne représente pas la position de l’émission – ou de Radio-Canada – sur la question. Nos journalistes n’ont pas le droit d’émettre leur opinion mais nous invitons régulièrement à notre antenne des gens qui ont le loisir d’en exprimer. Nous nous assurons cependant que ces idées ont une assise dans la société et que, sur une longue période, la palette des idées transmises soit diversifiée. Mme Legault n’a pas dit, ce matin-là, qu’elle n’aimait pas le maire Ferrandez. Elle a cependant expliqué que ses politiques divisaient les citoyens de son arrondissement, ce qui est indéniablement le cas. Rappelons qu’aux dernières élections municipales, en 2013, près de la moitié des électeurs n’a pas voté pour lui.

Revenons maintenant au ton mordant de Joël Le Bigot. Si vous écoutez régulièrement son émission, vous reconnaissez là une caractéristique de sa personnalité radiophonique. M. Le Bigot n’est pas journaliste et il jouit d’une grande latitude dans les propos qu’il peut tenir à l’antenne. Il se place habituellement dans le registre de l’humour, un genre qui peut déplaire à certains auditeurs. Ce qui apparaît drôle à quelqu’un peut au contraire sembler blessant à quelqu’un d’autre. Si les paroles qu’il a prononcées le 19 septembre vous ont paru déplacées, veuillez nous en croire désolés. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

Mme Patenaude n’a pas été convaincue et m’a demandé de réviser le dossier. Voici en quels termes elle a répliqué au porte-parole de la direction :

« Concernant le choix de Mme Legault comme invitée. Effectivement, Mme Legault n’a pas dit qu’elle n’aimait pas M. Ferrandez lors de cette entrevue. Ce que je dis, c’est que Mme Legault a exprimé à maintes reprises sa désapprobation envers le maire sur les réseaux sociaux dans le passé. Vous trouverez quelques-unes de ces remarques plus bas, capturées sur son fil Twitter.

Ce n’est pas un problème en soi. Là où ça devient agaçant, c’est qu'à cette entrevue viennent s’ajouter toutes ces petites remarques hebdomadaires de l’animateur sur les politiques du Plateau. Des remarques qui viennent appuyer l’image caricaturale communément véhiculée. Des remarques qui systématiquement appuient un seul point de vue : celui des mécontents. Aussi, je vous rappelle qu’une plainte provenant du Conseil de presse a été retenue contre M. Le Bigot dans une entrevue qu’il avait menée, qui était encore une fois fort défavorable à l’endroit du maire Ferrandez. Alors quand on décide d’inviter Josée Legault pour parler des politiques de Luc Ferrandez, permettez-moi un doute sur les raisons de ce choix, qui semble bien davantage motivé par une volonté de nuire encore une fois au maire Ferrandez, que par un désir de faire avancer les questions de société qui sous-tendent ses décisions.

Vous dites que vos journalistes n’ont pas le droit d’émettre des opinions. Alors, comment qualifiez-vous ces propos de l’animateur au sujet du maire Ferrandez: "Y’a une vision , y’é fou y’é malade", "Y s’fait haïr de tout’l’monde". Vous trouvez que ça entre dans le registre de l’humour, que ça fait partie du ton moqueur de l’animateur?

Ensuite, pour appuyer ce qui pour vous est indéniable, c’est-à-dire, que Luc Ferrandez applique des politiques qui divisent, vous me rappelez que la moitié des électeurs n’ont pas voté pour lui. En effet Luc Ferrandez a été élu avec 51,28 % des votes. Mais M. Simard, Denis Coderre a été élu avec 32,15 % des votes, Russell Copeman, le maire de CdN-NDG avec 29,42 %, la mairesse de LaSalle a récolté 36,6 % des votes, Normand Marinacci, maire de l’Île-Bizard-Sainte-Geneviève, a été élu à 42,09 %, Réal Ménard de Mercier-HM a obtenu un score 36,29 %, Marie Cinq-Mars d’Outremont: 39,06 %, etc.

Je lis ce résultat de 51,28 % bien différemment de vous. En 2009, M. Ferrandez a obtenu 44,8 % des votes. Après quatre ans d’opposition bruyante et acharnée, amplement nourrie par une couverture médiatique, avide de controverses, Luc Ferrandez a non seulement été réélu, mais il a augmenté de plus de 4 000 le nombre de personnes qui ont voté pour lui. Imaginez le score s’il avait eu droit à une couverture médiatique qui donne une voix aux gens satisfaits, qui permet d’expliquer les décisions prises en dehors de l’image caricaturale, une couverture médiatique qui élève le débat plutôt que de nourrir constamment la chicane. Car, voyez-vous, selon moi, les médias ont une part importante de responsabilité dans cette polarisation des positions et cette entrevue avec Josée Legault s’inscrit dans cette dynamique qui nous fait du tort collectivement plutôt que de nous aider à mieux réfléchir.

C’est ce que j’attends de la part de Radio-Canada : qu’elle nous aide à mieux réfléchir. M. Le Bigot, à propos du maire Ferrandez, nous montre depuis plusieurs années qu’il est incapable de s’élever au-dessus du niveau des radios de Québec. Dans ce cas, je l’invite à s’intéresser à d’autres arrondissements comme Ville LaSalle ou NDG et de délaisser la question du Plateau-Mont-Royal.

Vous comprendrez que je maintienne ma position, initialement exprimée dans mon courriel du 21 septembre, quant aux manquements de M. Le Bigot sur le plan de l’impartialité et du manque d’équilibre flagrant de cette entrevue avec Mme Legault.

J’espère que l’ombudsman de Radio-Canada rappellera M. Le Bigot à l’ordre dans cette affaire. »

LA RÉVISION

Depuis 2004, mes deux prédécesseurs dans le poste d’ombudsman ont produit cinq décisions à la demande de citoyens qui se plaignaient de propos tenus par M. Le Bigot. Le Conseil de presse du Québec a eu, lui aussi, à se prononcer en 2010.

Chaque fois, la direction de M. Le Bigot soulignait le style d’animation particulier de l’animateur, ses échanges conviviaux avec ses invités et chroniqueurs, son ton décontracté et son humour ponctué de boutades parfois irrévérencieuses et sarcastiques; qu’il animait des « émissions d’accompagnement et de divertissement » plutôt que d’information…

M. Le Bigot lui-même, au fil des échanges qu’il a eus avec les ombudsmans dans le cadre de leur examen des plaintes le concernant, s’est dit d’avis qu’il avait le droit, comme animateur d’une émission « au contenu varié », d’exprimer des opinions, mais pas de propos diffamatoires.

En 2006, toujours dans le contexte des révisions de mes prédécesseurs, la direction a reconnu que son animateur avait exprimé « des opinions personnelles »; elle avait aussi indiqué son intention de rappeler à M. Le Bigot que les animateurs n’ont pas le droit de « formuler des commentaires sur des questions d’actualité », et que « la Société (Radio-Canada) ne formule pas d’opinions ».

La même année, l’animateur avait eu droit à un autre rappel du genre; puis à nouveau en 2010, à la fois par l’ombudsman et le Conseil de presse du Québec.

L’organisme retenait contre l’animateur la plainte d’un citoyen « pour information inexacte et manque d'équilibre » à propos d’une entrevue qui concernait, elle aussi, le maire Luc Ferrandez. Par contre, le Conseil de presse rejetait le grief de « partialité et propos offensants » porté par le plaignant. Pourquoi? Parce que le Conseil considérait l’animateur comme un « journaliste d’opinion ».

En conséquence, le Conseil de presse a considéré que « M. Le Bigot n'a(vait) pas dépassé les limites que lui accorde le statut de journaliste d'opinion et qu'il pouvait exprimer dans un style personnel son point de vue ».

Ici, je dois souligner qu’il n’y a rien de tel que des « journalistes d’opinion » à Radio-Canada. Les NPJ de Radio-Canada sont très claires là-dessus. Ce qui signifie que ce qui vaut pour le Conseil de presse ne vaut pas nécessairement pour Radio-Canada sur cette question.

Avant d’aller plus loin dans cette révision, je dois rappeler que les NPJ de Radio-Canada ont été revues en profondeur en 2010.

Une des modifications touche à la portée des NPJ.

Pour résumer simplement, disons qu’elles ne s’appliquent plus aux employés de Radio-Canada selon qu’ils sont journalistes ou pas, ni aux émissions selon qu’elles sont d’information ou pas, mais plutôt aux contenus d’information là où ils sont diffusés, et aux employés qui les produisent, journalistes, recherchistes, réalisateurs, responsables éditoriaux, animateurs, etc.

Ainsi, peu importe qu’une émission soit qualifiée de journal, de bulletin de nouvelles, de magazine d’actualité ou d’affaires publiques, de variétés ou de talk-show, peu importe qu’elle soit produite et dirigée par le service de l’Information, les services numériques, la direction des régions, la radio ou la télévision générale, si on y présente des contenus d’information ceux-ci, comme tout le personnel qui y est associé, seront soumis à l’application des NPJ.

Pour en revenir directement à la plainte de Mme Patenaude, j’aborderai d’abord ses critiques qui concernent l’équilibre et le choix de la journaliste Josée Legault comme analyste.

Comme l’a fait remarquer la plaignante, les NPJ exigent qu’en information Radio-Canada présente dans tous ses médias « une diversité d’opinions », « un large éventail de sujets et de points de vue », y compris, sur les sujets controversés, des « points de vue divergents », et ce « avec respect » et « dans un délai raisonnable ».

Le personnel associé à la production des contenus d’information n’a pas le droit, en vertu des mêmes NPJ, d’exprimer d’opinions personnelles. Je développerai cette question plus loin dans cette révision, mais cet interdit explique que Radio-Canada ait recours à toutes sortes d’experts et d’analystes pour offrir cette diversité d’opinions, ce large éventail de points de vue qu’on lui demande : chroniqueurs, experts divers, universitaires, politiciens, représentants de groupes d’intérêts, etc.

Les NPJ accordent à ceux-ci la liberté d’exprimer des opinions, qu’elles soient expertes ou personnelles ou les deux à la fois.

Bien qu’il soit préférable que la diversité d’opinions soit respectée par chaque émission, c’est sur l’ensemble des contenus d’information diffusés sur toutes les plateformes de Radio-Canada (radio, télé, web, chaînes généralistes ou spécialisées) qu’on doit porter le regard pour déterminer si l’équilibre a été respecté dans la couverture d’un sujet particulier.

Peu importe, donc, que Mme Legault ait déjà commis, sur Twitter, dans ses blogues ou ailleurs, des opinions critiques du maire Ferrandez ou de qui que ce soit. C’est sa prérogative en tant que chroniqueuse indépendante et politologue, et Radio-Canada, comme l’émission Samedi et rien d’autre, ont tout à fait le droit de l’inviter à s’exprimer.

J’ajoute que l’analyse qu’a proposée Mme Legault le 19 septembre 2015 à Samedi et rien d’autre n’était pas tant une charge ou une critique en soi de M. Ferrandez, mais la démonstration que son attitude répondait à une stratégie politique bien définie, le wedging, terme anglais qu’on pourrait traduire dans ce contexte par « stigmatisation » et qui vise à diviser ses opposants en prenant des positions intransigeantes sur une question qui polarise l'opinion publique.

Mme Legault a d’ailleurs expliqué que cette stratégie avait déjà été utilisée par l’ex-premier ministre Stephen Harper en matière d’environnement, par l’ancien premier ministre du Québec Jean Charest lors du conflit étudiant de 2012 et par Mme Pauline Marois, qui lui a succédé, dans le dossier de la charte des valeurs.

Venons-en maintenant directement aux reproches que Mme Patenaude formule à l’endroit de l’animateur Le Bigot.

Comme je l’expliquais plus haut, les NPJ s’appliquent à tous les employés qui participent à la production de contenus d’information. En vertu de ces normes, ces employés, quels qu’ils soient, n’ont pas le droit d’exprimer d’opinions personnelles.

J’ajoute qu’ils n’ont pas le droit non plus, ça me semble l’évidence, d’insulter les gens, fût-ce des élus, ou d’autrement leur manquer de respect.

Voici ce que disent les NPJ sur leur portée et leur champ d’application (je souligne ce qui est le plus pertinent à cette révision) :

« Portée

Les NPJ s’appliquent au personnel des nouvelles, des actualités et des affaires publiques ainsi qu’aux contenus d’information produits, diffusés et mis en ligne par ces équipes. Cela inclut les contenus générés par l’auditoire lorsqu’ils sont incorporés à des sujets de nouvelles, d’actualités ou d’affaires publiques. Les NPJ s’appliquent également aux contenus de nouvelles de domaines spécialisés comme le sport et la culture, ainsi qu'au personnel qui les préparent.

Lorsqu’ils abordent des enjeux d’actualité, particulièrement lorsqu’il y a controverse, les émissions et contenus d’intérêt général ainsi que le personnel qui les produit pour tous nos médias doivent respecter les valeurs d’équilibre et d’équité, telles qu’elles sont exprimées dans les NPJ. C’est également ce que prévoit la Politique des programmes de Radio-Canada… »

« Responsabilité éditoriale et renvoi aux autorités supérieures

Le personnel affecté à la recherche, à la collecte, à la production, au montage, à la présentation et à la gestion des contenus d’information respecte les NPJ de Radio-Canada.

Nous appliquons ces lignes directrices de bonne foi et avec discernement, en fonction de la situation.

Nous demeurons à l’affût des meilleures pratiques journalistiques, nous partageons nos expériences et nous nous questionnons avant de prendre des décisions éditoriales.

Nous en référons aux autorités éditoriales supérieures pour toute question suscitant un doute ou pour toute décision susceptible d’avoir des répercussions sur la crédibilité, l’indépendance ou la réputation de Radio-Canada comme entreprise fournissant de l’information de qualité… »

Il ne fait donc pas de doute que les NPJ s’appliquent à M. Le Bigot dont l’émission ne propose essentiellement que des contenus d’information sur les événements de l'actualité sociale et culturelle, mais aussi politique, comme en fait foi la plainte de Mme Patenaude. Le ton particulier, le caractère « léger » et convivial de l’émission n’y changent rien.

Les NPJ nous éclairent aussi sur le comportement attendu de ceux qui doivent les respecter. Voici quatre des cinq valeurs sur lesquelles sont construites les NPJ et qui concernent l’examen de cette plainte :

« Équité

Au cours de la collecte d’information et dans nos reportages, nous traitons les personnes et les organismes avec ouverture et respect.

Nous sommes conscients de leurs droits. Nous les traitons sans parti pris. »

« Équilibre

Nous contribuons aux débats sur les enjeux qui touchent le public canadien en présentant une diversité d’opinions. Nos contenus d’information, dans tous nos médias, offrent un large éventail de sujets et de points de vue.

Lorsque nous abordons des sujets controversés, nous nous assurons que les points de vue divergents sont reflétés avec respect. Nous tenons compte de leur pertinence dans le cadre du débat et de l’ampleur du courant qu’ils représentent.

Nous nous assurons également de présenter ces points de vue dans un délai raisonnable. »

« Impartialité

Notre jugement professionnel se fonde sur des faits et sur l’expertise. Nous ne défendons pas un point de vue particulier dans les questions qui font l’objet d’un débat public. »

« Intégrité

La confiance du public est notre capital le plus précieux. Nous évitons de nous placer en situation de conflit d’intérêts réel ou potentiel. Cela est essentiel au maintien de notre crédibilité. »

Ces principes sont ensuite précisés par certaines normes que voici :

« Expression d'opinions

Nos émissions et nos diverses plateformes favorisent l’expression de perspectives ou de points de vue particuliers. Ce type de contenu enrichit le débat public sur les sujets de l’heure et en améliore la compréhension.

Lorsque nous diffusons des émissions, des segments d’émissions ou des contenus numériques qui présentent une opinion ou un point de vue unique, nous veillons à offrir une diversité de perspectives sur le sujet à l’échelle du réseau ou de la plateforme concernée, et ce, dans un délai opportun.

Quand nous choisissons de présenter un point de vue particulier :

- Il doit être clairement identifié.

- Il ne doit pas déformer d’autres points de vue.

En vertu du principe d’impartialité qui fait partie de nos valeurs, les membres du personnel de l’Information ne peuvent exprimer leurs opinions personnelles sur des sujets controversés, et ce, sur l’ensemble de nos plateformes. »

« Conflits d’intérêts - Introduction

Notre crédibilité est le fondement de notre réputation. La crédibilité des nouvelles, des actualités et des affaires publiques de Radio-Canada repose sur la réputation de ses journalistes qui sont indépendants et impartiaux, et qui sont perçus comme tels.

L’intégrité de la Société dépend de l’intégrité individuelle de chacun, tant dans sa vie professionnelle que dans ses activités personnelles.

Pour préserver cette indépendance, tous les membres du personnel qui participent à la création de contenus sujets aux Normes et pratiques journalistiques … doivent être conscients que toute déclaration publique, qu’elle soit faite de vive voix ou dans des médias sociaux, peut créer une impression de parti pris pour une cause…

Les lignes directrices sur les conflits d’intérêts figurent dans la politique institutionnelle 2.2.03 (Conflit d’intérêts et questions de déontologie), 2.2.21 (Code de conduite), et 2.2.17 (Activités politiques). Toutes les personnes dont le travail est couvert par les NPJ doivent en prendre connaissance et s’assurer de répondre aux exigences de ces lignes directrices… »

En sus des NPJ, donc, les membres du personnel impliqués dans les contenus d’information doivent respecter certaines politiques institutionnelles qui s’appliquent à tous les employés de Radio-Canada.

Voici quelques extraits pertinents de ces politiques :

« Politique 2.2.3 : Conflits d'intérêts et questions de déontologie

Procédures et lignes directrices

Principes directeurs et principes de déontologie du comportement quotidien des employés de CBC/Radio-Canada.

2. Tous les employés doivent placer les intérêts de leur employeur avant leurs propres intérêts, ce qui doit se manifester dans leur comportement.

16. Les employés ne peuvent pas prendre position sur des sujets de controverse publique si cela risque de compromettre l'intégrité de CBC/Radio-Canada. »

« Politique 2.2.21 : Code de conduite

Énoncé

CBC/Radio-Canada est le radiodiffuseur public national du Canada et l’une des plus grandes institutions culturelles du pays. Le présent Code de conduite contribue à aider la Société à jouer ce rôle essentiel en présentant, dans leurs grandes lignes, les valeurs et les comportements que doivent adopter les employés de CBC/Radio-Canada dans toutes les activités liées à l’exercice de leurs fonctions. En adoptant ces valeurs et en se comportant selon les attentes, les employés de CBC/Radio-Canada renforcent la culture éthique du secteur public et contribuent à maintenir la confiance du public en l’intégrité de l’ensemble des institutions publiques.

En plus du présent Code de conduite, les employés doivent prendre connaissance des diverses politiques et lignes directrices de CBC/Radio-Canada qui guident et régissent leur comportement dans l’exercice de leurs activités quotidiennes, et s’y conformer. Les employés sont tenus de se comporter dans le respect de ces politiques et du présent Code de conduite. L’employé qui ne respecte pas les dispositions du Code de conduite et de toute autre politique de CBC/Radio-Canada s’expose à des mesures disciplinaires pouvant aller jusqu’au congédiement immédiat.

Application

L’adhésion à ces valeurs et le respect des comportements attendus constituent une condition d’emploi pour tous les employés de CBC/Radio-Canada, quel que soit leur niveau hiérarchique, leur poste ou leur affiliation syndicale. Les employés doivent confirmer chaque année à leur gestionnaire immédiat qu’ils ont lu et compris le présent Code de conduite.

Respect des personnes

Notre relation avec le public canadien doit être empreinte de respect, de dignité et d’équité, valeurs qui contribuent à un milieu de travail sûr et sain, propice à l’engagement, à l’ouverture et à la transparence. Notre esprit d’innovation provient de la diversité de notre effectif et des idées qui en émanent.

Intégrité

L’intégrité est la pierre angulaire de la bonne gouvernance et de la démocratie. Forts des normes d’éthique les plus rigoureuses, les employés de CBC/Radio-Canada maintiennent et renforcent la confiance du public en l’honnêteté, l’équité et l’impartialité de la Société.

Excellence

Les employés de CBC/Radio-Canada sont censés se conduire conformément aux comportements attendus suivants.

1. Respect de la démocratie

Sous réserve de la Loi sur la radiodiffusion, les employés de CBC/Radio-Canada préservent le régime canadien de démocratie parlementaire et ses institutions :

1.1 Ils respectent la primauté du droit et exercent leurs fonctions conformément aux lois, aux politiques et aux directives d’une façon qui est et paraît non partisane et impartiale.

2. Respect des personnes

Les employés de CBC/Radio-Canada respectent la dignité humaine et reconnaissent la valeur de chaque personne :

2.1 Ils traitent chaque personne avec respect et équité.

3. Intégrité

Les employés de CBC/Radio-Canada servent l’intérêt du public :

3.1 Ils se conduisent toujours avec intégrité et d’une manière qui puisse résister à l’examen public le plus approfondi; cette obligation ne se limite pas à la simple observation de la loi.

3.2 Ils n’utilisent jamais leur rôle officiel en vue … de nuire à quelqu’un.

3.4 Ils agissent de manière à préserver la confiance de la Société. »

Bon, n’en jetons plus, la cour est pleine.

Il y a là suffisamment d’éléments ‒ principes, énoncés, règles et directives ‒ qui s’appliquent au personnel impliqué dans la production de contenus d’information, et à tous les employés de Radio-Canada quels qu’ils soient, pour conclure une fois pour toutes et pour de bon (la redondance est volontaire) que M. Le Bigot n’est pas autorisé à manquer de respect à quiconque, même à un politicien controversé (qui ne l’est jamais, en politique!), ni à exprimer des opinions personnelles. Et ce, que sa direction ou lui-même le définisse ou non comme « journaliste ».

Je veux bien admettre, comme l’exprime M. Luc Simard dans sa réponse à la plaignante, que M. Le Bigot, comme tous les animateurs, jouit « d’une grande latitude dans les propos qu’il peut tenir à l’antenne »; que cette latitude peut même être plus prononcée selon le ton et l’allure générale d’une émission comme Samedi et rien d’autre, même si celle-ci présente essentiellement des contenus d’information sur l’actualité.

Je comprends également très bien, et j’accepte volontiers, le registre léger et humoristique dans lequel évolue M. Le Bigot et que, comme l’écrit M. Simard, il s’agisse d’« un genre qui peut déplaire à certains auditeurs, (que) ce qui apparaît drôle à quelqu’un peut au contraire sembler blessant à quelqu’un d’autre ».

Toutefois, la latitude dont jouit M. Le Bigot, comme son humour particulier, doivent quand même s’exercer dans les limites des principes, valeurs et règles que j’ai cités plus haut et qui ne lui permettent pas d’exprimer d’opinions personnelles, au moins lorsqu’il traite de sujets d’actualités, d’être irrespectueux, ni d’afficher un parti pris.

Je suis le travail de M. Le Bigot depuis qu’il a commencé à animer CBF bonjour en 1977. Comme les très nombreux auditeurs qui l’ont suivi au cours de sa carrière, j’apprécie généralement l’humour absurde de l’animateur, son espièglerie, son sarcasme tous azimuts et ses prises de position gratuites qui rendent ses facéties, à mon avis, inoffensives et sans conséquence.

Un exemple? Cet échange entre Joël Le Bigot et Josée Legault dont se plaint Mme Patenaude :

Josée Legault (parlant du maire Luc Ferrandez) : « Il a été réélu après tout. »

Joël Le Bigot : « Mais oui, mais il se fait haïr de tout le monde! »

Josée Legault : « Non, pas de tout le monde, pas de ceux qui votent pour lui. »

Joël Le Bigot : « Ah ben non! »

M. Le Bigot dit une chose et son contraire, entretient la conversation avec ses invités par des cabrioles, des boutades et des balivernes qui frôlent parfois le cabotinage et lui sortent de la bouche en moins de temps qu’il ne prend pour l’ouvrir. Comme Lucky Luke, le cowboy de bande dessinée bien connu, il tire plus vite que son ombre.

Cette vivacité d’esprit combinée à un sens de la répartie, qui ne s’est pas démenti avec le temps, l’entraînent parfois à y aller de digressions inconvenantes et, plus rarement, à dérailler plus qu’à railler.

C’est le danger du genre et du personnage radiophonique, genre « fripon joyeux », si je puis me permettre, que s’est créé M. Le Bigot.

Voici, tiré de l’échange qu’il a eu avec la chroniqueuse Josée Legault, l’autre propos de M. Le Bigot sur le maire Luc Ferrandez dont s’est offusquée la plaignante :

« Il dit : ma job, c’est de faire de la pédagogie. Je savais pas que c’était ça une job de maire à 95 000. J’ai une vision, il a une vision, il est fou, il est malade, il va, puis en tout cas... Donc, je mets ça de côté… »

De mon point de vue, cet extrait n’est pas, plus que le premier, à comprendre au premier degré. M. Le Bigot parlant d’abord de « vision » semble nous amener, par une de ses associations de mots, parfois fumeuses, il faut bien le dire, dont il a le secret, sur le terrain des hallucinations et du délire.

Mme Patenaude l’a perçu autrement, elle n’est peut-être pas la seule, mais la seule qui s’en soit plainte.

Ma propre écoute de l’entrevue menée par M. Le Bigot me convainc toutefois de lui accorder le bénéfice du doute. Je ne peux me résoudre à le prendre au sérieux.

Conclusion

Par certains commentaires sur le maire Luc Ferrandez de l’arrondissement Plateau-Mont-Royal, à Montréal, l’animateur de l’émission d’actualités Samedi et rien d’autre, Joël Le Bigot, n’a pas enfreint les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

_____________________________

Révision en version pdf.

Pour me joindre : ombudsman@radio-canada.ca

Twitter : @ombudsmanrc