Pour concilier expression d’opinion et impartialité : l’équilibre (TJ)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos de commentaires diffusés dans le cadre du Téléjournal.

LA PLAINTE

Le plaignant, M. Richard Leonard, en a contre certains commentaires de l’animatrice Céline Galipeau et une analyse, présentés le 19 février 2015 au Téléjournal de 22 heures, sur les ondes d’ICI Radio-Canada Télé. Il estime que ces propos faisaient la promotion des valeurs personnelles de leurs auteurs.

Les propos qu’on reproche à Mme Galipeau faisaient partie de la présentation qu’elle a faite d’un reportage portant sur la consigne que le premier ministre du Québec, M. Philippe Couillard, avait donnée à ses ministres pour qu’ils limitent leurs commentaires aux journalistes à l’entrée des réunions des députés libéraux. Je rappelle que M. Couillard avait émis cette directive après que certains de ses ministres, en particulier le ministre de l’éducation de l’époque, M. Yves Bolduc, aient fait des déclarations controversées.

Voici la plainte de M. Leonard :

« Même si je crois que toute forme de plainte à votre organisme n'est qu'une futilité dérisoire, je persiste à vous souligner le manque de professionnalisme de plusieurs membres de votre équipe de soi-disant journalistes.

Le 19 février dernier, Céline Galipeau et les membres du Téléjournal ont à mon avis commis un doublé en manque d'éthique et de culpabilité par association :

  1. D'affirmer que le premier ministre du Québec limite le droit à la libre expression en demandant à ses ministres de connaître les enjeux avant de s'exprimer devant les médias constitue à mon avis un raccourci intellectuel douteux et à la limite une fausseté délibérée;
  2. De plus lorsque l'on affirme que cela constitue une Happerisation du gouvernement provincial, on condamne par association calomnieuse tout en démontrant une partisanerie politique fédérale inacceptable. M. Harper n'avait aucun lien avec ce dossier et cette tentative de salissage n'a pas sa place dans un journalisme intègre.

Quand Radio- Canada acceptera-il de faire du journalisme critique et neutre au lieu de promouvoir les valeurs personnelles de ses journalistes? »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

Mme Micheline Dahlander, chef des Relations citoyennes et de la Diversité au service de l’Information, a répondu à ma demande à M. Leonard au nom de la direction.

Voici sa réponse :

« Vous déplorez le manque d’éthique de la chef d’antenne Céline Galipeau et de l’équipe du Téléjournal 22 h diffusé sur les ondes d’ICI Radio-Canada Télé, le 19 février dernier. Vous critiquez le traitement de la nouvelle sur la consigne du premier ministre du Québec, Philippe Couillard, relative au resserrement de l’accès des médias aux ministres.

Vous estimez que Mme Galipeau a effectué un "raccourci intellectuel douteux à la limite de la fausseté délibérée" en disant que le gouvernement du Québec limitait le droit à la libre expression. En fait, voici comment Mme Galipeau a présenté le reportage sur le sujet "L’autre sujet qui a fait beaucoup de vagues, aujourd’hui à Québec, c’est la décision de Philippe Couillard de limiter le droit de parole de ses ministres. Ils ne sont plus autorisés à répondre aux journalistes, avant d’avoir été informés de la position officielle du gouvernement. Le premier ministre espère ainsi éviter des déclarations indésirables." Nous ne voyons rien d’inexact dans cette présentation.

Ensuite, lors du panel d’analystes politiques, Mme Galipeau a fait référence aux propos du député de Rosemont, Jean-François Lisée, qui a réagi ainsi à la mesure de Québec : "C’est une stephenharperisation du gouvernement libéral!" Elle a donc demandé à l’analyste Michel David : "Vous avez entendu tout à l’heure les commentaires, certains ont parlé de harperisation//, parce qu’il veut museler un peu ses ministres, en tout cas à l’entrée du Conseil des ministres, Michel pourquoi cette consigne maintenant?"

Monsieur David, le chroniqueur au quotidien Le Devoir, a répondu : "Oui, bien, on n’est pas encore à la harperisation de l’Assemblée nationale. Je pense que c’est vraiment le résultat de la sortie de M. Bolduc qui a fait le tour du monde." Il faisait référence au fait que M. Bolduc s’est ridiculisé dans le dossier des fouilles à nu dans les écoles secondaires en disant qu’elles devaient se faire respectueusement.

Quant à votre critique sur la neutralité des journalistes, nous vous rappelons que les commentateurs et analystes invités à s’exprimer à notre antenne disposent d’une plus grande latitude que les journalistes. Ainsi, les trois chroniqueurs du panel politique du Téléjournal, Tasha Kheiriddin, Daniel Lessard et Michel David peuvent, au cours de leur analyse, émettre des opinions personnelles qui reposent sur leur expertise. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous les invitons. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

Cette réponse n’a pas répondu aux attentes de M. Leonard et c’est en ces termes qu’il m’a demandé de réviser sa plainte :

« Je désire contester cette décision qui me semble voir Radio-Canada tenter de se départir de ses responsabilités journalistiques en se référant aux commentaires de certains pseudo-experts engagés pour émettre des opinons personnelles.

Les téléspectateurs de Radio-Canada ne méritent-ils pas une éthique journalistique qui s'assume sans faux-fuyant? »

LA RÉVISION

Je comprends de la demande de révision de M. Leonard qu’il en a contre le fait que Radio-Canada fasse appel à des commentateurs externes pour interpréter librement l’actualité, politique en l’occurrence.

Le plaignant considère, à juste titre, qu’en procédant de la sorte le service de l’Information fait indirectement ce qu’il ne peut pas faire directement, c’est-à-dire permettre à des journalistes d’exprimer des opinions personnelles.

Je rappelle à cet égard cet extrait des Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada, qui interdit aux journalistes de Radio-Canada d’émettre des opinions personnelles, non seulement dans l’exercice de leurs fonctions, mais sur la place publique en général :

« Opinion/Journalistes des Nouvelles et Actualités de Radio-Canada

Nous sommes guidés par le principe d’impartialité.

Nous offrons à notre public les perspectives, les faits et les analyses dont il a besoin pour comprendre un enjeu ou un sujet d’intérêt public.

Les journalistes de Radio-Canada n’expriment pas leurs opinions personnelles. Cela a pour but de protéger l’impartialité du diffuseur public et de permettre aux journalistes d’explorer un sujet avec ouverture et sans parti pris.

Nous respectons ces normes, peu importe le lieu où nous diffusons, que ce soit sur les plateformes de Radio-Canada ou dans d’autres médias extérieurs à Radio-Canada. »

On peut donc conclure que M. Leonard a, dans une certaine mesure, raison. Car si les journalistes de Radio-Canada doivent garder pour eux leurs opinions, il n’en va pas de même pour les journalistes, commentateurs, experts ou analystes de l’extérieur de Radio-Canada, invités à se prononcer sur ses ondes ou sur son site web. Et ce, en vertu de cette autre règle tirée des NPJ :

« Opinion/Invités et commentateurs

Radio-Canada offre dans ses émissions toute une gamme de commentaires et d’opinions sur des sujets importants.

L’équilibre est atteint, avec le temps, grâce à la présentation de perspectives et de points de vue multiples qui reflètent une diversité d’opinions.

Afin que le public puisse pleinement comprendre le point de vue d’un invité ou d’un commentateur, il est important de mentionner ses liens d’association ou d’affiliation, ou encore, ses intérêts particuliers. »

Mais pourquoi donc autoriser des commentateurs externes à venir exprimer dans ses contenus journalistiques des opinions que ses propres journalistes ne peuvent exprimer?

Cette question que pose le plaignant est légitime et pertinente.

Si Radio-Canada interdit à ses journalistes d’exercer leur liberté d’opinion, c’est tout simplement parce qu’en matière d’information, la Société et ses employés sont tenus de respecter la valeur d’impartialité, une des cinq valeurs à la base de ses NPJ, qu’on peut retrouver dans leur chapitre d’introduction. Ce chapitre, qui comprend cinq valeurs et quatre grands principes, définit la mission de Radio-Canada en matière d’information.

Voici comment la valeur d’impartialité est formulée dans les NPJ :

« Impartialité

Notre jugement professionnel se fonde sur des faits et sur l’expertise. Nous ne défendons pas un point de vue particulier dans les questions qui font l’objet d’un débat public. »

Cela dit, on retrouve dans les NPJ, au chapitre de la mission de l’information, un principe et une autre valeur qui réclament qu’on présente aux Canadiens « un éventail » de points de vue et d’opinions. Les voici :

« Refléter la diversité

Nous tenons à refléter fidèlement l’éventail des expériences et des points de vue des Canadiens. Nos informations doivent être pertinentes aux yeux des citoyens, quelles que soient leurs origines, perspectives et croyances, tout en étant conformes à nos valeurs.

Nous nous engageons à refléter les diversités régionales et culturelles du pays et à favoriser le respect et la compréhension entre les régions. »

« Équilibre

Nous contribuons aux débats sur les enjeux qui touchent le public canadien en présentant une diversité d’opinions. Nos contenus d’information, dans tous nos médias, offrent un large éventail de sujets et de points de vue.

Lorsque nous abordons des sujets controversés, nous nous assurons que les points de vue divergents sont reflétés avec respect. Nous tenons compte de leur pertinence dans le cadre du débat et de l’ampleur du courant qu’ils représentent.

Nous nous assurons également de présenter ces points de vue dans un délai raisonnable. »

On comprend mieux, à la lecture de ces extraits des NPJ, pourquoi Radio-Canada fait appel à des journalistes ou experts invités pour analyser l’actualité, qu’elle soit politique ou autre.

Si Radio-Canada présentait toujours les mêmes opinions ou points de vue défendus par les mêmes journalistes invités, commentateurs ou experts, on pourrait se questionner sur l’impartialité de l’exercice. Mais c’est loin d’être le cas. Car, que ce soit à la radio, à la télévision, sur le web ou au RDI, dans les bulletins de nouvelles, les émissions d’actualités ou d’affaires publiques, les opinions et points de vue entendus sont aussi abondants que divergents et nuancés.

Bien sûr, il peut arriver que, sur des enjeux ou des événements particuliers, les opinions et points de vue convergent, mais il restera toujours qu’à travers l’éventail de ce qui lui est présenté, dans l’ensemble des contenus d’information produits par ICI Radio-Canada, chaque membre du public trouvera amplement de quoi se faire une opinion propre. Et c’est ce qui importe.

Dans le cas précis soulevé par la plainte, je remarque que la discussion arbitrée par l’animatrice Céline Galipeau se tenait avec les membres d’un panel régulier dont on peut entendre tous les jeudis au Téléjournal les commentaires et réflexions sur l’actualité du moment. Les trois membres de ce panel, journalistes politiques ou chroniqueurs, viennent d’horizons médiatiques différents : un ex-chef de Bureau de Radio-Canada à Ottawa à la retraite; un journaliste politique d’un quotidien indépendant engagé à défendre l'avancement du Québec; et une chroniqueuse anglophone d’un quotidien torontois plus identifiable à la droite conservatrice.

Le sujet abordé agaçait manifestement M. Leonard. Mais je rappelle que c’est l’actualité qui s’impose généralement aux journalistes, rarement le contraire.

Dans le traitement qui a été fait du sujet en question, je n’ai rien vu qui soit de nature à enfreindre les NPJ de Radio-Canada.

Conclusion

Le traitement journalistique d’une directive du premier ministre du Québec, M. Philippe Couillard, sur le droit de parole de ses députés, par le Téléjournal d’ICI Radio-Canada Télé, le 19 février 2015, n’a pas enfreint les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

________________________________

Version PDF de la révision.

Pour me joindre : ombudsman@radio-canada.ca

Twitter : @ombudsmanrc