Montage des entrevues : gare au glissement de sens (TJ Mauricie)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’un reportage diffusé au Téléjournal Mauricie, le 9 décembre 2014.

LA PLAINTE

Le plaignant M. Martin Roby est un voyagiste de Trois-Rivières, interviewé par la journaliste Maude Montembeault pour les besoins d’un reportage sur le coût des voyages au soleil durant le temps des Fêtes. Le reportage a été diffusé le 9 décembre 2014 au Téléjournal Mauricie, sur ICI Radio-Canada Télé, et a l’émission RDI économie sur les ondes d’ICI RDI.

M. Roby estime que la journaliste Maude Montembeault a utilisé « hors contexte » des segments de l’entrevue qu’il lui a accordée « dans le but de déformer (ses) paroles et de véhiculer une information erronée ».

Voici l’essentiel de sa plainte :

« Au cours de l'entrevue, j'ai répondu à une question qui impliquait la relation d'équilibre de marché entre l'offre et la demande et la façon de fixer les prix que nos fournisseurs utilisent. En utilisant uniquement la fin d'une phrase, je me retrouve à dire : "Les sièges vont se vendre. Donc on peut se permettre de mettre le prix un peu plus élevé et on sait que ça va se vendre quand même, parce que la demande va être là." J'ai clairement expliqué à la journaliste que les prix sont fixés par des tiers et que nous ne contrôlons pas ceux-ci. Le segment utilisé déforme complètement mon message. Le tout a été fait de façon partiale dans le but de faire une démonstration qui se veut la perception erronée de la journaliste. En posant ce geste, elle dénigre le travail des agences de voyage, mais surtout présente de l'information déformée aux auditeurs.

Les chaînes de télévision, et tout particulièrement Radio-Canada, ont comme mandat de présenter l'information de façon objective sans altérer sa valeur et son sens.
Mme Montembeault a manqué à son devoir professionnel et elle m'a causé un préjudice en agissant ainsi. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

M. Luc Simard, directeur, Diversité et Relations citoyennes, a répondu à M. Roby au nom de la direction de l’Information.

Voici comment il répond :

« Pour vous répondre, nous avons réécouté ce reportage de la journaliste
Maude Montembeault. Nous avons aussi relu l’entrevue que vous lui avez accordée. C’est de cette entrevue qu’ont été tirés les segments mis à l’antenne.

L’objectif du reportage est de voir comment se rendre dans une destination soleil sans se ruiner. Rapidement, la journaliste explique un élément de contexte qui vous tient à cœur, soit la relation entre l’offre et la demande. Voici ses mots : "Les demandes dans les agences de voyages bondissent durant la période des Fêtes et les prix aussi." C’est immédiatement après que nous voyons la première de vos deux interventions à l’écran. Vous dites : "Les sièges vont se vendre. Donc on peut se permettre de mettre le prix un peu plus élevé et on sait que ça va se vendre quand même, parce que la demande va être là."

Le reportage explore ensuite divers moyens d’économiser, comme réserver à un moment précis, faire ses arrangements soi-même ou passer par une agence de voyages. La journaliste interroge d’autres sources : un couple de voyageurs qui affirme réaliser de grosses économies en organisant lui-même ses déplacements et un homme qui se débrouille également seul grâce à une panoplie de sites internet.

Dans votre deuxième et dernière apparition, vous mettez un bémol aux économies réelles qu’il est possible de réaliser sur le net.

Vous auriez aussi aimé entendre que vous êtes à la merci des grossistes. Dans votre message écrit, vous nous expliquez que les fournisseurs vous imposent leurs prix. Mais dans l’entrevue avec notre journaliste, vous étiez moins précis. Voici ce que vous avez dit : "… y’a rien à faire, même en réservant d’avance les grossistes, les gens qui organisent les voyages, savent que les sièges vont se vendre."

Aurait-il été pertinent d’intégrer cette dimension? Nous ne le croyons pas et voici pourquoi : le reportage abordait le voyage sous l’angle du client, en nous montrant les deux types de vendeurs possibles : les sites web ou les agences de voyages comme la vôtre. Dans ce dernier cas, c’est avec vous que le voyageur conclut la transaction, pas avec un grossiste. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

M. Roby n’a pas été convaincu par les arguments de M. Simard et m’a demandé de réviser le dossier.

Voici en quels termes :

« Je réitère que l'information qui a été présentée dans ce reportage n'est pas exacte et qu'elle dénigre le travail des agences de voyage. Si vous étudiez un peu plus les portions d'entrevue accordée qui n'ont pas été utilisées, vous pourrez constater que j'ai fourni une explication complète et éclairée du fonctionnement de l'industrie du voyage.

La journaliste compare la formule voyage en tout inclus avec l'achat d'un vol. C'est un peu comme comparer un vélo et une motocyclette; les deux ont des roues, des freins et des vitesses mais ils ne sont pas comparables sur de multiples aspects. Allez-vous me dire qu'on peut comparer la consommation d’essence d'un vélo avec celle d'une motocyclette?

Également, la fin de la phrase qui a été utilisée lors du premier segment dans lequel j'apparais, présente mon intervention comme quelqu'un qui ne fait que profiter d'une situation. Pourtant, mis en contexte elle prend un tout autre sens dans lequel on comprend que ce n'est pas du tout la façon dont travaillent les agences de voyage.

J'ajouterai également que j'ai mis au défi la journaliste de faire une comparaison valide, c'est-à-dire comparer l'achat d'une formule tout inclus sur différents sites Web et le même achat auprès de notre agence. Cette comparaison aurait appuyé mes dires et aurait présenté la réalité aux yeux des téléspectateurs. Mais au lieu de cela elle a comparé les commentaires de gens qui achètent un simple vol à l'achat d'un forfait tout inclus auprès d'une agence en ligne ou d'une agence ayant pignon sur rue. Pour un téléspectateur qui ne saisit pas la nuance, la comparaison s'avère néfaste. Je vous invite à vous informer sur le sujet afin de mieux comprendre de quoi nous sommes en train de parler. Les agences de voyages sont très étroitement régies et protègent grandement la clientèle. Si on veut faire un reportage, même pour comparer des prix, il faut tout de même avoir une comparaison est une compréhension qui tiennent la route.

Une société d'État comme Radio-Canada ne peut se permettre de manipuler l'information de cette façon. Je ne suis pas du tout satisfait de votre "réflexion" et je vais écrire à nouveau à l'ombudsman pour manifester mon insatisfaction face à votre réponse. »

LA RÉVISION

Ma lecture et ma compréhension du reportage de Mme Montembeault diffèrent à bien des égards de celles de M. Roby.

Le reportage nous montre d’abord des voyageurs assidus qui, comme bien d’autres, aiment voyager durant le temps des Fêtes. Ensuite, on nous explique que la courbe des prix suit la hausse de la forte demande durant cette période. C’est ce que vient confirmer M. Roby en expliquant que les sièges vont se vendre même si les prix en sont plus élevés. Suivent un tableau et un commentaire de la journaliste pour expliquer que les prix des voyages sont environ 25 pour cent plus élevés durant le temps des Fêtes.

La journaliste nous montre ensuite comment les voyageurs assidus, qu’elle nous a présentés au début du reportage, s’y prennent pour réduire le coût de leurs voyages. Le premier qu’il consulte sept ou huit sites en ligne et en nomme quelques-uns. Les deux autres organisent eux-mêmes leurs déplacements et leurs séjours, et réservent des hôtels moins luxueux que ceux qui font habituellement partie des forfaits tout inclus proposés par les agences.

M. Roby revient ensuite dans le reportage pour dire qu’à son avis les économies que croient faire les consommateurs, en magasinant leur voyage en ligne, relèvent de la perception et ne reflètent pas la réalité.

Il ajoute toutefois que les prix sont effectivement plus bas quand les voyages sont achetés du lundi au jeudi.

Je ne vois donc pas dans ce reportage la comparaison que décrit le plaignant entre l’achat d’une « formule voyage en tout inclus (et) l'achat d'un vol ».

J’y vois plutôt la description d’une situation factuelle – des voyages plus coûteux dans le temps des Fêtes – et la présentation d’éléments permettant d’en réduire les coûts : le magasinage auprès de plusieurs agences en ligne; l’organisation personnelle de son séjour sans intermédiaire; le choix d’hôtels moins luxueux; des réservations et des départs en semaine plutôt que le week-end.

J’ajoute que tous les sites en ligne, suggérés par un des voyageurs qui s’expriment dans le reportage, ne proposent pas que des vols, contrairement à ce que soutient M. Roby. Si deux des sites mentionnés, Google Flight et Yulair, ne vendent que des vols, les deux autres, Kayak et Skyscanner, offrent également des hôtels, la location de véhicules et des forfaits.

Je note également que c’est le plaignant lui-même qui parle de « sièges » dans le reportage.

Je ne crois pas non plus, comme l’affirme M. Roby, que la journaliste « a comparé les commentaires de gens qui achètent un simple vol à l'achat d'un forfait tout inclus auprès d'une agence en ligne ou d'une agence ayant pignon sur rue ». Il m’apparaît clair que les voyageurs présentés dans le reportage ont acheté plus qu’un « simple vol » puisqu’ils ont organisé l’ensemble de leur voyage eux-mêmes.

Reste l’aspect de la plainte qui concerne la première citation du plaignant utilisée par la journaliste. M. Roby soutient qu’en ne retenant au montage que la fin de sa phrase, on a présenté son « intervention comme quelqu'un qui ne fait que profiter d'une situation », que la phrase a été ainsi privée de son contexte et qu’elle prenait ainsi « un tout autre sens ».

« J'ai clairement expliqué à la journaliste, écrit-il, que les prix sont fixés par des tiers et que nous ne contrôlons pas ceux-ci. Le segment utilisé déforme complètement mon message. »

Pour bien saisir le grief du plaignant de même que le sens, explicite et inféré, de la citation dans le contexte du reportage, j’en reproduis ici l’extrait pertinent :

JOURNALISTE : « Les demandes dans les agences de voyages bondissent durant la période des Fêtes. Les prix aussi.

MARTIN ROBY : (Texte en surimpression à l’écran : directeur ventes et marketing, Voyage à rabais) « Les sièges vont se vendre donc on peut se permettre de mettre le prix un peu plus élevé et on sait que ça va se vendre quand même parce que la demande va être là. »

JOURNALISTE : « Un forfait tout inclus dans les Caraïbes, coûte en moyenne 1 000 dollars. Mais pour le même type de forfait à la période des Fêtes, il faut s’attendre à payer au moins 25 pour cent de plus. Soit environ 1 250 dollars. »

Je souligne d’abord que la journaliste indique que c’est dans les agences de voyages que la demande bondit, « les prix aussi ». Je constate ensuite que M. Roby est présenté immédiatement après ce commentaire comme le directeur des ventes et marketing d’une agence de voyage, un rôle qui a directement à voir avec les prix des services offerts.

Enfin, on peut certainement comprendre de son propos que c’est l’agence qui choisit d’augmenter les prix parce que « on sait que ça va se vendre quand même ».

Les auditeurs qui connaissent un peu l’industrie du voyage peuvent bien savoir que ce sont les grossistes qui déterminent le coût des « sièges ». Mais je ne vois pas comment on pourrait conclure que tous connaissent cette information.

Voici maintenant la phrase complète prononcée par M. Roby au cours de l’entrevue, et dont on n’a gardé que la fin (la partie en italique a été retranchée) :

« On n'y échappe pas, il n'y a rien à faire. Même en réservant d'avance, les grossistes, les gens qui organisent les voyages savent que les sièges vont se vendre, donc on peut se permettre de mettre le prix un peu plus élevé et on sait que ça va se vendre quand même parce que la demande va être là. »

M. Roby précisait donc que la fixation des prix se faisait par les grossistes, que les agences étaient mises devant le fait accompli. Je concède que pour le public qui paye, ça ne change pas grand-chose. Sauf dans la perception de la réalité. Car certains auditeurs peuvent, à tort ou à raison, trouver qu’on utilise la forte demande du temps des Fêtes comme prétexte pour gonfler injustement les prix, que cette hausse est injustifiée. Et, en se fiant aux seuls propos du reportage, ils concluront que la responsabilité en incombe aux agences de voyage.

Toutefois, je ne peux m’empêcher de remarquer que si M. Roby rechigne à ce que les agences de voyages portent l’odieux des augmentations de prix provoquées par la hausse de la demande, il n’hésite pas de son côté à montrer du doigt les grossistes avec lesquels il est en affaires.

Les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada permettent aux journalistes de n’utiliser qu’une partie des propos d’une personne interviewée. Voici pourquoi et à quelle condition, comme l’indique la règle suivante :

« Entrevues/Montage de l'entrevue

Il est possible d'extraire de l’entrevue intégrale des questions et des réponses qui seront insérées dans un reportage, entrecoupées de narration, de séquences d’actualités ou d’extraits d’autres entrevues. De même, il est souvent nécessaire de procéder au montage d’une entrevue présentée en forme plus longue pour éliminer certains passages moins essentiels ou pour respecter le minutage d’une émission.

Quel que soit le montage qui en est fait, nous présenterons de manière juste et équitable les propos du participant sans en déformer le sens. »

J’ajoute que la valeur d’exactitude des NPJ demande aux journalistes de déployer « les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement » à l’auditoire.

Je crois donc que le montage qui a été fait de la phrase, dont il est question ici, ne rend pas justice aux propos du plaignant et qu’il prive les auditeurs d’une nuance importante de nature à modifier leur compréhension des propos en question.

Cela dit, je refuse de considérer cette fausse note autrement que comme une maladresse commise de bonne foi. Je ne puis donc adhérer aux motifs de partialité que le plaignant impute à la journaliste.

Conclusion

Un reportage sur les façons de réduire le coût des voyages dans le Sud durant la période des Fêtes, diffusé au Téléjournal Mauricie le 9 décembre 2014, a enfreint la règle des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada portant sur le « montage de l’entrevue ».

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Version PDF de la révision.

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