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Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos de l’utilisation généralisée à Radio-Canada du concept de refroidissement éolien.

LA PLAINTE

Un auditeur, M. Michel Brunelle, se plaint depuis des années de l’utilisation généralisée à Radio-Canada du concept de refroidissement éolien. Il estime que l’utilisation de cette notion dans les bulletins météorologiques est erronée, fautive et sensationnaliste.

M. Brunelle a commencé à communiquer avec mon bureau en décembre 2011. Voici une de ses premières plaintes :

« Il y a quelques semaines, j’ai envoyé un message à l’émission C’est bien meilleur le matin, de la Première Chaîne, pour déplorer le fait que Mme Véronique Mayrand, au cours d’un bulletin de météo où elle venait de dire que la température était passée de 8 degrés la veille à 16 degrés ce jour-là, avait malencontreusement ajouté "Il fait deux fois plus chaud aujourd’hui qu’hier".

Cette déclaration ne correspond à aucune réalité mesurable. À preuve, si on utilise l’échelle Fahrenheit plutôt que Celsius, on obtient respectivement 61 et 46 degrés, pour les mêmes températures. Or, 61 n’est pas le double de 46.

La notion de "chaleur", dans ce contexte, ne repose sur rien de scientifique. Pour être en mesure de comparer des "chaleurs" l’une par rapport à l’autre, il faut utiliser l’échelle absolue, ou Kelvin. Dans cette échelle, les deux températures en question seraient respectivement 281 (273 + 8) et 289 (273 + 16). On est loin de passer du simple au double. "Deux fois plus chaud" que 8 Celsius, c’est 289 Celsius ([281 X 2] – 273).

Malgré ces explications que j’avais pris la peine de fournir, je n’ai reçu ni réponse, ni même accusé-réception de la part des responsables de l’émission. Peut-être à cause du ton quelque peu irrité (à bon droit) que j’ai employé? Mais je n’en demandais pas tant. Du moment qu’on avait lu mon message, compris mes explications très claires, et qu’on s’était ajusté, le principal était fait.

Or, ce matin entre 7 h 30 et 7 h 45, Mme Mayrand, parlant de la température de 4 degrés aujourd’hui, par rapport aux 8 degrés d’hier, a ajouté : "C’est la moitié moins chaud qu’hier."

Donc, de deux choses l’une. Ou bien on ne prend même pas la peine de lire les messages des auditeurs, ou bien Mme Mayrand n’a rien compris à mes explications.

En tout état de cause, le résultat demeure : l’auditoire de cette émission se fait servir de pareilles inepties, et sans espoir de rémission semble-t-il.

Peut-être que votre intervention pourrait y changer quelque chose? »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

C’est M. André Dallaire, à l’époque directeur, Traitement des plaintes au service de l’Information, qui avait répondu à M. Brunelle.

Voici cette réponse :

« Vous reprochez à Véronique Mayrand d’avoir erré à deux reprises en ondes dans l’émission C’est bien meilleur le matin, en parlant de réchauffement de la température.

Votre démonstration est convaincante, évidemment. Mme Mayrand, avec qui j’ai abordé le sujet, le reconnaît d’emblée elle aussi. Elle m’a informé que votre premier courriel n’avait pas été porté à sa connaissance. Non prévenue, elle a donc tenu un propos semblable à une autre occasion. J’ai convenu avec Mme Mayrand qu’elle allait revenir sur le sujet à une prochaine occasion en ondes pour apporter la précision qui s’imposait. Peut-être aurez-vous eu l’occasion d’entendre cette précision faite de bon gré puisque Mme Mayrand a le même souci d’exactitude que toute personne travaillant au service de l’Information.

Quant à la température ressentie en regard de la température réelle, c’est une valeur dont l’usage ne fait pas l’unanimité, mais elle est donnée à titre indicatif, sans prétention hautement scientifique. Nous nous désolons que cela vous agace, d’autres apprécient d’avoir cette indication. »

LES DÉMARCHES SUBSÉQUENTES DU PLAIGNANT

M. Brunelle avait alors pris bonne note et apprécié les démarches entreprises auprès de Mme Mayrand.

Par contre, il jugeait bon de me réécrire pour souligner un aspect de la réponse qui lui semblait démontrer une méconnaissance du « facteur vent » ou refroidissement éolien.

Voici ce qu’il en disait :

« Concernant les "impressions" ressenties en cas de vent, la réponse de M. Dallaire montre qu’une certaine incompréhension persiste sur la nature de ma critique. En effet, M. Dallaire, n’y voyant qu’un "agacement" de ma part, plaide que de nombreux auditeurs apprécient cette "information". Sauf que je ne critique pas le fait de la fournir, cette information, je critique le fait de la donner erratiquement, en ne prenant pas soin de préciser sa portée – très, très limitée – donnant ainsi la fausse impression (!) qu’elle s’applique intégralement.

On peut se demander si cette fameuse appréciation des auditeurs ne tient pas justement à un conditionnement médiatique insistant, qui a fini par les pousser à croire en une portée plus significative de cette "donnée" qu’elle ne le mérite. On serait alors en plein cercle vicieux de désinformation. M. Homier-Roy a d’ailleurs montré, le 2 avril, qu’il était la première victime de cette confusion obstinément entretenue, en proclamant "c’est ce qu’on sent". Fausseté patente.

J’ai répondu en ce sens à M. Dallaire, explications à l’appui, et n’ai pas reçu de réponse de sa part, ce qui permet de craindre que le problème demeure entier.

Il risque peu d’y avoir, dans un avenir rapproché, occasion de reparler de facteur éolien à la météo (espérons-le!). Ça donne donc jusqu’à l’hiver prochain pour enfin clarifier cette notion, après tout pas si complexe, afin d’en arriver à une information digne de ce nom, et s’éloigner des "impressions" qui, actuellement, riment encore trop avec "sensations", comme dans "sensationnalisme". (On peut compter sur ma contribution si on le souhaite, je ne demande pas mieux...) »

M. Dallaire avait alors demandé l’avis de M. Pascal Yiacouvakis, météorologue à l’emploi de Radio-Canada et présentateur météo du Téléjournal. Celui-ci avait confirmé l’opinion du plaignant. La direction de l’Information avait par la suite indiqué à tous ses présentateurs météo comment communiquer correctement les données touchant au refroidissement éolien.

M. Brunelle, quant à lui, a repris l’hiver suivant sa surveillance des bulletins météo de Radio-Canada. Chaque fois qu’il observait une dérive dans les bulletins météo, il échangeait à nouveau avec M. Dallaire, puis avec son successeur, M. Luc Simard, directeur, Diversité et Relations citoyennes. Ceux-ci procédaient aux rappels d’usage auprès des présentateurs et journalistes.

LA NOUVELLE PLAINTE

Toutefois, malgré ces démarches de bonne foi et continues, M. Brunelle a continué de constater un recours à son avis abusif et, surtout, erroné, au concept de refroidissement éolien dans les bulletins météo présentés à la radio et à la télévision de Radio-Canada, mais aussi dans certains reportages.

Voici la dernière plainte qu’il m’a transmise à ce sujet, le 2 février dernier :

« Je me tourne à nouveau vers vous à propos d’un problème récurrent et tenace. Il s’agit de l’emploi, à la fois abusif et fautif, de la notion de facteur de refroidissement éolien, non seulement par des chroniqueurs de météo, mais également par des journalistes. Vous trouverez dans vos archives un dossier assez volumineux de mes interventions sur ce sujet auprès de diverses instances de la SRC, y compris l’ombudsman.

Sans donc revenir sur l’ensemble de l’exposé de la situation, je vous signale que, malgré les diligentes démarches de M. Luc Simard, celle-ci n’est toujours pas corrigée. En effet, on continue en ondes, à la radio comme à la télé, à parler de "températures ressenties" sans préciser que cette impression ne s’applique que sur la peau nue exposée au vent, donc à une infime partie du corps de toute personne se trouvant à l’extérieur.

Pourtant, les notes de service de monsieur Simard (qui me demande aujourd’hui de m’adresser à vous de nouveau) se sont rendues à destination, puisque depuis leur envoi, à peu près chaque personne impliquée a, au moins à quelques reprises, pris la peine d’apporter cette indispensable précision. Pour très tôt retomber, cependant, dans le travers en question. Je pense ici, plus particulièrement, à Mme Ève Christian, qu’on entend notamment à C’est pas trop tôt.

Je me demande s’il n’aurait pas été mieux que ces notes n’aient jamais été lues. En effet, comment, après avoir finalement compris une notion, peut-on la "décomprendre"? Ou bien, est-ce simplement de l’indifférence à l’égard de la rigueur journalistique? L’envie d’annoncer quelque chose de sensationnel – très compréhensible pour un journaliste, j’en conviens – l’emporte-t-elle sur le souci de fournir une information exacte?

Cette persistance à vouloir à tout prix fournir une donnée de si peu de pertinence, aggravée par une formulation fautive, a des effets néfastes confinant à la désinformation. Constamment exposés à se faire dire qu’il fait à la fois -22 et -38, les gens choisissent naturellement le pire des deux. On les entendra dire carrément "il a fait -38 hier". N'est pas loin le jour où ils ajouteront : "en plus, il ventait."

Et quand je dis "les gens", ça inclut les professionnels de l’information. Pas plus tard que vendredi dernier (16 janvier), au Téléjournal Montréal, le journaliste Jean-Sébastien Cloutier, dans un reportage sur les autobus qui tombent en panne à cause du froid, a déclaré qu’il avait fait -38 quelques jours avant, sans préciser qu’il s’agissait du facteur de refroidissement éolien (qui, de toute manière, ne s’applique pas aux véhicules). Voyez?

On est en train de créer une immense légende urbaine, d’intoxiquer tout le monde. Venant des ondes publiques, c’est inacceptable, pour dire le moins. Du haut de sa tribune, combien de personnes un journaliste ainsi "intoxiqué" entraînera-t-il dans son erreur? Quels efforts, combien d’années seront nécessaires pour remettre les pendules à l’heure?

Tout ça pour une soi-disant information d’intérêt microscopique. Car regardons-y de plus près.

Le facteur de refroidissement éolien agit sur la peau nue exposée au vent. Il faut donc qu’il vente à ce moment-là – car le vent a des moments de répit. Il faut aussi que la partie du corps qui est dénudée soit tournée vers le vent – tout le monde s’arrange pour éviter ça le plus possible. Et, en définitive, quel pourcentage de la surface totale de la peau est ainsi atteint? Bottes, pantalons, manteaux, gants, chapeaux, foulards, sont les articles de base que chacun porte. Que reste-t-il de peau exposée? 5 %? Même pas. Cette information, si coûteuse en termes de désinformation publique, n’est réelle qu’à moins de 5 %. Elle est donc à plus de 95 % fausse, et ce, quand elle est formulée correctement. (!)

(Et même pour une très improbable personne complètement nue sur la rue en plein hiver, ce pourcentage d’exactitude ne dépasserait jamais 50 %, car le vent, faut-il le rappeler, ne souffle jamais que d’un coté à la fois.)

Donc, même quand il n’est pas erronément formulé, cet omniprésent facteur éolien occupe une place démesurée par rapport à sa pertinence. On le présente pourtant comme plus important que la température réelle – cela, quand on prend seulement le soin de distinguer. Et il arrive parfois qu’on ne fournisse que lui.

Et comme c’est presque toujours faussement formulé, le résultat global est un gâchis total. Plus ça va, plus on s’enfonce dans le mythe.

Je suis conscient qu’il est utopique d’espérer qu’on abandonne le facteur éolien, aussi inutile soit-il.

Mais qu’on le formule correctement. Ça, c’est impératif.

Nous écoutons les nouvelles pour être informés, pas pour être impressionnés. »

Trois jours plus tard, le 5 février, M. Brunelle m’écrivait à nouveau :

« Non seulement aucun correctif, à ma connaissance, n'a été apporté, mais ce matin, la situation s'est dégradée.

À 8 h 12, à C'est pas trop tôt, Mme Ève Christian a affirmé : "Avec le vent de 20 km/h, on ressent 17 degrés de moins que ce qui est sur le thermomètre."

Nouvelle formulation, même fausseté. Même négligence à préciser qu'il ne s'agit que de la peau nue exposée au vent, et non pas toute la personne, comme le laisse supposer l'emploi de "on ressent". Avec en prime cette fois une pseudo-explication dont le résultat ne sera que d'augmenter une confusion déjà presque irrémédiable, en discréditant "le thermomètre" vis-à-vis la "réalité". Gâchis total.

Mauvaise foi ou incompréhension profonde? L'envie de saler une information est-elle à ce point impérieuse?

S'il vous plaît, faites quelque chose. Pardon, je suis injuste : vous faites quelque chose. Ce que je vous demanderais, respectueusement, c'est de réussir. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

Le 12 février, en désespoir de cause, M. Brunelle résume ainsi l’ensemble de ses démarches et me demande d’intervenir :

« J’aimerais que vous m’aidiez à comprendre.

Un auditeur de la SRC entend une fausseté en ondes. Il s’adresse aux relations avec l’auditoire, expose la situation. On lui répond après un certain temps : vous avez raison, nous allons aviser qui de droit.

Dans le cas qui nous occupe, la fausseté se répète jour après jour, malgré cette démarche. Situation idéale et facile : on ne parle pas d’une critique générale de faits accomplis, mais bien d’un détail très précis, toujours le même, simple, factuel, mathématiquement faux, et récurrent. Les démarches auprès des relations avec l’auditoire n’ayant pas porté fruit (i.e. la correction une fois pour toute de la fausseté tenace), on suggère à l’auditeur de se tourner vers l’ombudsman. Ce qu’il fait patiemment. On lui répond qu’il a raison, et qu’on va aviser qui de droit. Directeurs, chefs de service, réalisateurs, etc.

Sauf que rien ne change. On parle encore et toujours à tort et à travers de "températures ressenties", avec des formulations variées, mais non moins inexactes.

Je ne m’explique pas cette situation.

Je suis sur le point d’abandonner tout espoir de voir enfin cette simple correction s’effectuer. Et en proie à un certain vertige, quand, voyant cela, je mesure le peu de chances qu’ont les auditeurs de voir aboutir des signalements qui seraient plus complexes, moins répétitifs, moins évidents. Ça fait deux hivers que je tape inlassablement sur le même clou. Que je fournis exemples et explications. En vain. Aucun résultat. Comment croire que le "produit" ait la moindre chance d’être amélioré via le mécanisme très élaboré qu’on prétend mis en place à cette fin, quand c’est presque une tâche à temps plein que de tenter de faire changer une chose si simple, et sans succès?

C’est navrant. »

LA RÉVISION

On ne peut pas dire que M. Brunelle ne soit pas patient et persistant et qu’il n’ait pas, en toute bonne foi, laissé tout le temps nécessaire aux responsables concernés de corriger la situation. C’est donc en désespoir de cause qu’il m’a demandé de réviser l’ensemble de ses plaintes formulées au fil des deux dernières années sur presque trois hivers complets.

Je dirai d’entrée de jeu que le plaignant n’a plus à me convaincre de l’usage intempestif et fautif qu’on fait dans les bulletins météo de Radio-Canada du concept de refroidissement éolien, qu’on appelle aussi « facteur vent ». Moi aussi je constate depuis longtemps, régulièrement et assidûment, cette utilisation abusive, erronée et mal avisée de la notion.

Pourtant, M. Brunelle a raison de le souligner, ce n’est pas parce que ses interventions auprès des responsables de l’Information n’ont pas reçu une oreille attentive. Je sais très bien que des rappels réguliers ont été faits auprès des personnes concernées. Mais il semble que la mauvaise habitude a la peau dure. Ou alors, on ne prend pas au sérieux les mises en garde et avertissements.

Par les temps qui courent, le monde journalistique se demande avec de plus en plus d’acuité comment traiter les demandes de ceux qui souhaitent, sous prétexte d’équilibre et d’impartialité, qu’on accorde autant d’espace à leurs croyances, souvent basées sur de la pseudoscience, qu’aux vérités scientifiques; qu’on mette côte à côte le créationnisme et l’évolutionnisme, les bienfaits et l’efficacité des vaccins et leurs effets prétendument nocifs, etc.

Dans ce contexte, il me semble que la prudence la plus élémentaire voudrait qu’on fasse preuve d’une certaine retenue dans l’emploi d’un indice qui veut calculer une perception, ou une sensation, à partir de deux éléments factuels qui s’apprécient séparément, la température et le vent.

Car c’est bien ce que tente de faire l’indice mis au point par Environnement Canada en 2001.

Voici comment on décrit la genèse de cet indice sur le site officiel de l’organisme gouvernemental :

« Durant l'année 2001, une équipe de scientifiques et d'experts médicaux du Canada et des États-Unis ont collaboré pour mettre au point l'actuel indice de refroidissement éolien. L'agence de recherche du ministère canadien de la Défense nationale, avec sa connaissance des répercussions du froid sur les troupes, a contribué à l'effort en menant des expériences avec des sujets humains.

L'indice est basé sur la perte de chaleur du visage – la partie du corps la plus exposée aux conditions hivernales rigoureuses. Les volontaires ont été exposés à plusieurs combinaisons de températures et de vitesses de vent dans une soufflerie réfrigérée. Ils portaient des vêtements d'hiver, et seul leur visage était exposé directement au froid. Pour simuler les autres facteurs de la perte de chaleur corporelle, ils ont marché sur des tapis roulants, et ont été testés avec le visage sec et mouillé.

Pour s'assurer que l'indice réponde aux besoins de la population, Environnement Canada a fait des sondages dans tout le pays. L'indice est exprimé par un nombre s'apparentant à la température, qui était la représentation privilégiée par la majorité des gens au Canada. (…) »

Pour mettre au point cet indice, les scientifiques d’Environnement Canada, de concert avec leurs collègues des États-Unis, qui ont adopté le même indice, ont retenu plusieurs caractéristiques que voici :

  • « Il utilise la vitesse du vent calculée à la hauteur moyenne du visage humain (environ 1,5 m) au lieu de la hauteur standard de l'anémomètre (10 m). On effectue la correction en multipliant la valeur à 10 mètres (celle indiquée dans les observations météo) par un facteur 2/3;
  • Il est fondé sur un modèle du visage humain, et incorpore la théorie moderne du transfert de chaleur, soit la théorie indiquant la quantité de chaleur perdue par le corps vers son environnement lors de jours froids et venteux;
  • Il utilise un seuil de vent calme de 4,8 km/h. On a obtenu cette valeur en observant la vitesse à laquelle les gens marchent quand ils traversent une intersection;
  • Il utilise une norme cohérente pour la résistance des tissus de la peau à la perte de chaleur. »

Notez que ces renseignements n’apparaissent plus sur le site d’Environnement Canada et qu’il faut fouiller dans les archives du web pour les retrouver.

Cela dit, la lecture des renseignements disponibles sur le site de l’organisme à propos du refroidissement éolien permet de comprendre les limites à ne pas franchir quand on utilise cet indice. On y lit entre autres ceci :

« L'indice est exprimé par un nombre s'apparentant à la température, la représentation privilégiée par la majorité des gens au Canada. Toutefois, comme l'indice de refroidissement éolien ne constitue pas une température réelle, mais représente la sensation du froid sur la peau, on le donne sans le symbole de degré. Par exemple : "Aujourd'hui, la température est de -10 °C, et le facteur éolien est de -20." »

L’indice créé par Environnement Canada est très en vogue de nos jours et son utilisation répandue. Malheureusement, il est très souvent mal compris et mal interprété. La première dérive, et la plus fondamentale, tient au fait qu’on l’utilise comme un instrument de mesure, ce qu’il n’est pas.

L’indice a d’ailleurs de nombreux détracteurs. Parmi eux, M. Miguel Tremblay, un physicien qui a cofondé ptaff.ca, un site web ouvert à tous et qui dit favoriser la propagation des idées et du raisonnement.

M. Tremblay y a consacré une longue analyse critique de l’indice de refroidissement éolien. Voici, à son avis, plusieurs raisons de s’opposer à l’utilisation de cet indice, comme, d’ailleurs, à l’indice humidex utilisé en été :

« 1. On utilise la science pour quantifier une sensation.

Je ne conteste aucunement le fait que la sensation de froid est plus vive lorsqu'il vente. Là où il y a un problème, c'est dans l'invention d'une formule chiffrée pour décrire cette réalité. La science n'a pas réponse à tout et inventer une formule ayant comme finalité le chiffrement d'une "sensation" est un travestissement de la science pour un but qui lui est impropre et qui ne lui appartiendra jamais. Une sensation est spécifique à chaque individu. La science étudie des phénomènes reproductibles, ce qui ne saurait, par définition, s'appliquer à une sensation.

2. Le refroidissement éolien et le facteur humidex sont du sensationnalisme météorologique.

La météo est l'un des rares domaines scientifiques auquel la totalité des gens ont accès et ont une opinion. Les présentateurs météo – la nuance entre présentateurs météo et météorologues est très importante – sont donc des apôtres de la vulgarisation scientifique, tout en n'ayant pas nécessairement une formation scientifique…

(…)

Le refroidissement éolien et le facteur humidex sont des créations nées de l'inflation des moyens utilisés par les médias afin de captiver leur auditoire. Il est bien plus impressionnant et marquant de dire: "il faisait -34°C avec le vent" que "il faisait -20°C avec un vent de 40 km/h". Ces indices sont en fait des artifices mathématiques pour ramener des mesures (le vent pour le refroidissement éolien et le taux d'humidité pour le facteur humidex) dans des unités qui leur sont impropres (les degrés Celsius), mais comprises plus aisément. Il s'agit donc de sensationnalisme météorologique, puisque l'information est présentée de façon à dramatiser la réalité pour attirer l'attention de l'auditeur.

3. Un indice qui est fonction de deux mesures ne donne pas plus d'information que les deux mesures en elles-mêmes.

Plutôt que de donner deux mesures (température et vitesse du vent; température et taux d'humidité) aux gens qui devraient assimiler leur importance et leur interdépendance, on préfère les fusionner dans une formule qui ne correspond à rien de naturel.

4. Le refroidissement éolien fait usage d'hypothèses qui sont plus que discutables et dont les gens ignorent tout.

Il utilise la vitesse du vent calculée à la hauteur moyenne du visage humain (environ 1,5 m) au lieu de la hauteur standard de l'anémomètre (10 m). On effectue la correction en multipliant la valeur à 10 mètres (celle indiquée dans les observations météo) par un facteur 2/3. La vitesse du vent à 1,5 mètre du sol correspond-elle vraiment aux deux tiers de celle du vent à 10 mètres et ce, de façon constante?

Il est fondé sur un modèle du visage humain, et incorpore la théorie moderne du transfert de chaleur, soit la théorie indiquant la quantité de chaleur perdue par le corps vers son environnement lors de jours froids et venteux. Le modèle du visage humain, comment, sur qui et quand a-t-il été construit? Est-il possible de baser une mesure sur quelque chose d'aussi variable que la morphologie d'un visage humain? Qu'arrive-t-il pour ceux qui arborent fièrement la barbe?

Il utilise un seuil de vent calme de 4,8 km/h. On a obtenu cette valeur en observant la vitesse à laquelle les gens marchent quand ils traversent une intersection. Les gens traverseraient une intersection en moyenne à 4,8 km/h... Par temps venteux et froid?

Ces éléments pris un à un ont peut-être un certain sens, mais il faut être conscient que ce ne sont que des valeurs statistiques ou encore un modèle (la chaleur) dépendant de l'état des connaissances au moment où ils sont utilisés. Je ne doute pas de la bonne foi des gens qui ont conçu la formule du refroidissement éolien, seulement du but qu'ils cherchaient à atteindre. (…) ».

Et M. Tremblay de conclure que cet indice « plutôt que d'informer les gens sur une réalité, les induit en erreur ».

La plupart des critiques de M. Tremblay rejoignent celles du plaignant.

Pour les besoins de cette révision, j’ai discuté avec M. Pascal Yiacouvakis, qui présente la météo au Téléjournal sur ICI Radio-Canada Télé. M. Yiacouvakis n’est pas seulement présentateur, il est aussi météorologue.

M. Yiacouvakis admet et comprend que la tentation est grande pour les présentateurs météo, les animateurs ou les journalistes qui œuvrent sur les différentes plateformes de Radio-Canada, de tomber dans l’inflation verbale, voire le sensationnalisme, d’autant qu’ils utilisent un indice qu’ils comprennent mal et confondent le plus souvent avec une unité de mesure réelle.

Je rappelle que les risques d’erreurs et de dérives sont d’autant plus grands que des segments ou des capsules météo sont donnés à chaque heure dans les bulletins de nouvelles sur les chaînes radio de Radio-Canada et que ces bulletins sont différents dans chacune des 20 stations régionales. Sur ICI RDI, des bulletins ou des données sur la météo sont présentés régulièrement toute la journée plusieurs fois l’heure. Sur ICI Radio-Canada Télé, les téléjournaux, aussi déclinés en régions, présentent également des bulletins météorologiques complets. Et il y a, bien sûr, ICI Radio-Canada.ca.

M. Yiacouvakis se range à la plupart des arguments du plaignant. À son avis :

  • Il est erroné de parler de « température ressentie » pour parler du refroidissement éolien puisque celui-ci est un indice qui ne se mesure pas en degrés et que la notion de température y est étrangère; on ne peut pas dire, par exemple, « avec le refroidissement éolien, les températures ressenties atteindront près de -30 »; il faut plutôt utiliser le véritable terme, soit « l’indice de refroidissement éolien », « refroidissement éolien » tout court, ou encore « facteur vent » ou « facteur éolien »;
  • Il est donc aussi fautif d’utiliser la notion de degré pour donner l’indice de refroidissement éolien; on peut parler d’un refroidissement éolien de -40, mais pas de -40 degrés;
  • C’est également une erreur de dire qu’il fait, par exemple, « -20 degrés, mais -34 avec le refroidissement éolien; encore plus si on ajoute « degrés » après 34.

Le météorologue ajoute qu’il est important de comprendre que l’indice mis au point par Environnement Canada tente de décrire une « perception », une « sensation », soit quelque chose de subjectif qui varie selon les individus et les circonstances. Pour cette raison, il estime qu’on ne devrait l’utiliser que lorsque des événements météorologiques marquants surviennent, en l’occurrence des périodes de grands froids assorties de vents forts ou violents.

Enfin, il estime qu’il n’est pas inutile de préciser, lorsqu’on évoque l’indice, que celui-ci concerne la peau du visage, ce qui en donnerait une meilleure idée de la portée et de l’importance.

Je précise, pour éviter toute ambiguïté, que M. Yiacouvakis est un de ceux et celles qui utilisent et rendent compte correctement de la notion de refroidissement éolien.

J’ai moi-même constaté au fil du temps que l’indice de refroidissement éolien est régulièrement mal interprété, mal compris et mal rapporté dans les bulletins météo, mais aussi, parfois, dans des reportages.

Je ne relèverai pas tous les cas qui m’ont sauté aux yeux (et aux oreilles). Je me contenterai de faire ici quelques rappels inspirés de ce que j’ai vu et entendu :

  • Lorsqu’il fait -20, il fait -20, jamais moins;
  • Un thermomètre extérieur qui indique une température de -20 degrés indiquera toujours -20 degrés, même s’il est exposé à des vents de 100 km/h;
  • Le vent fait chuter la température plus rapidement, il ne l’abaisse pas; un véhicule exposé au froid n’aura pas plus de difficulté à démarrer l’hiver par vents forts que s’il ne vente pas du tout;
  • L’indice de refroidissement éolien ne s’applique qu’aux êtres humains, ou plus généralement aux êtres à sang chaud, pas aux objets;
  • Le refroidissement éolien ne concerne que la peau du visage ou la peau nue.

Je rappelle, pour terminer, que la valeur d’exactitude des Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada demande à ceux qui produisent les contenus d’information de rechercher « la vérité sur toute question d’intérêt public » et de déployer « les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement » à l’auditoire.

Je constate que, par une mauvaise compréhension et une utilisation régulière mal avisée de l’indice de refroidissement éolien à travers des segments météo ou des reportages sur le temps qu’il fait, les auditeurs de Radio-Canada ont souvent été induits en erreur ou mal informés.

Je peux bien comprendre qu’il est plus « excitant » d’annoncer qu’il va faire -40 lorsqu’en réalité il ne fera que -20, mais cette utilisation fautive ou sensationnaliste n’est pas sans conséquence. Parlez-en aux exploitants de stations de ski, qui voient leur achalandage diminuer par temps froid. Ils n’ont pas besoin qu’on décourage leur clientèle en lui annonçant qu’il va faire -40 alors que c’est faux.

Cette révision se penche sur des pratiques répandues et régulières, mais pas généralisées. Je ne tiens pas à viser des individus en particulier, tout en étant conscient qu’en ne pointant personne je donne l’impression de cibler tout le monde.

Toutefois, je crois que la responsabilité de bien comprendre et, en retour, de bien expliquer et présenter au public l’indice de refroidissement éolien repose sur les épaules de tous, présentateurs, rédacteurs, météorologues et responsables de l’encadrement éditorial.

Conclusion

La présentation au public de l’indice de refroidissement éolien dans les segments météo de Radio-Canada enfreint souvent et régulièrement la valeur d’exactitude des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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Version PDF de la révision.

Pour me joindre : ombudsman@radio-canada.ca

Twitter : @ombudsmanrc