Les journalistes devraient éviter les échanges de courriels avec le public (24/60)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos du choix d’un commentateur par l’émission 24/60 d’ICI RDI et d’un échange de courriels avec son animatrice.

LA PLAINTE

Le plaignant est M. François Brunet, un auditeur qui souligne régulièrement par courriels à certains journalistes et animateurs de Radio-Canada des fautes de français.

M. Brunet se plaint du choix d’un commentateur par l’émission 24/60 d’ICI RDI et du fait que l’animatrice Anne-Marie Dussault l’a accusé, en réponse à un de ses courriels, de tenir des propos racistes.

Le plaignant et moi avons eu de nombreux échanges pour discuter de ses griefs qu’il m’a résumés en ces termes :

« J'espérais obtenir le mea culpa d'Anne-Marie Dussault, mais son silence persistant confirme sa mauvaise foi.

Mes griefs sont, au final, fort simples.

1) J'ai fait valoir à Mme Dussault que le professeur Donald Cuccioletta, l'"expert" en politique américaine qu'elle invite souvent sur son plateau, a une diction et un français déplorables et qu'elle ferait mieux d'inviter d'autres experts plus présentables, qui ne manquent pas.

2) En réponse, jouant les vierges offensées, elle a invoqué les grandes "compétences" de M. Cuccioletta.

3) J'ai répliqué, preuves à l'appui, qu'il était un plagiaire, ce qui est une faute grave pour un universitaire.

4) Mme Dussault, pour esquiver les faits, m'a alors lancé une accusation purement mensongère de racisme. Je l'ai mise au défi de lui rapporter la preuve formelle que je ne suis pas un raciste. Son silence subséquent constitue l'aveu pur et simple de son mensonge. Elle s'est enfoncée elle-même.

Pour un journaliste, le mensonge, face aux faits, est une faute grave. De quoi rendre cynique en ce qui concerne la profession journalistique... »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION

Mme Micheline Dahlander, chef, Relations citoyennnes et Diversité au service de l’Information, a répondu au plaignant au nom de la direction.

Voici sa réponse :

« Nous avons lu les multiples messages que vous avez envoyés à l’animatrice de 24/60 pour vous plaindre d’un collaborateur à l’émission. Vous déplorez la qualité du français parlé par Donald Cuccioletta, chercheur associé de la Chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM. Vous nous prévenez aussi qu’il s’agit d’un plagiaire.

Commençons si vous le permettez par ce dernier point. La rédaction en chef de l’émission 24/60 est au courant de cette histoire de plagiat pour laquelle M. Cuccioletta fut sanctionné. Cette faute date de plus de dix ans.

Des centaines de spécialistes, de commentateurs et d’universitaires participent annuellement aux émissions d’affaires publiques d’ICI RDI. Depuis le début de l’année, soit du 1er janvier au 9 octobre 2015, l’émission quotidienne 24/60 n’a reçu Donald Cuccioletta qu’à cinq reprises. Nous ne croyons pas qu’il s’agit d’une tribune exagérée.

Par ailleurs, M. Cuccioletta n’est pas un journaliste ni un employé régulier de Radio-Canada. Il s’agit d’un collaborateur occasionnel invité à notre antenne pour son expertise en histoire et en politique américaine. Visiblement, sa langue maternelle n’est pas le français. Mais est-ce une raison pour le bannir de nos émissions? Nous ne le croyons pas. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

M. Brunet n’a pas été satisfait de cette réponse et m’a demandé en ces termes de réviser le dossier :

« En fait, je me doute qu'il n'y a pas grand-chose à faire concernant le "professeur" Cuccioletta lui-même. Toutes les formes de népotisme ne sont pas forcément contraires, en effet, à la liberté éditoriale.

Ma plainte visant Mme Dussault est fondée sur l'accusation mensongère (oui, je dis bien, mensongère) de racisme qu'elle m'a lancée afin d'occulter la réalité de ce népotisme et sur le fait que je l'ai mise au défi de me permettre de la réfuter de manière absolue. Elle n'a pas donné suite, et pour cause.

En outre, la "réponse" de Micheline Dahlander est elle-même fondée sur une déformation volontaire de mes critiques, équivalente à un mensonge. Et surtout, elle a ignoré le mensonge de Mme Dussault.

Il y a longtemps que j'ai renoncé à changer le monde, mais voilà un comportement inadmissible de la part de Radio-Canada. C'est dommage, car, je le répète, Mme Dussault est une journaliste compétente que j'apprécie beaucoup, et je m'explique d'autant plus mal son attachement à un Donald Cuccioletta alors qu'il y a tellement d'universitaires beaucoup plus impressionnants devant la caméra, François Furstenberg par exemple. Manifestement, celui-ci a d'excellentes "connections" un peu partout vu qu'on entend ses atroces diphtongues sur LCN également. Une explication : peut-être Mme Dussault est obligée par sa hiérarchie de l'inviter sur ses plateaux et donc de prendre sa défense? Peut-être est-elle obligée de faire le "sale boulot"?

C'est ce que je préfère croire. »

LA RÉVISION

Je disposerai d’abord du premier élément de la plainte de M. Brunet, soit l’utilisation du professeur Donald Cuccioletta pour commenter l’actualité politique américaine. D’abord parce que j’ai eu des échanges avec le plaignant sur cette question et qu’il comprend, comme en fait foi sa demande de révision, que les médias sont entièrement libres de choisir les analystes, commentateurs, experts et autres invités qu’ils veulent.

« Toutes les formes de népotisme ne sont pas forcément contraires, en effet, à la liberté éditoriale », écrit M. Brunet. C’est son choix de considérer que c’est par népotisme que M. Cuccioletta est invité sur les plateaux de Radio-Canada. C’est au mieux une hypertrophie langagière qui contribue au style épistolaire du plaignant, au pire une affirmation gratuite puisque selon le dictionnaire (Petit Robert) le népotisme est un « abus qu'une personne en place fait de son crédit, de son influence pour procurer des avantages, des emplois à sa famille, à ses amis ».

M. Cuccioletta n’est pas de la famille ni des amis de Mme Dussault, ni d’un membre de l’équipe de 24/60 ou de la direction de l’Information à Radio-Canada. Le serait-il qu’il faudrait encore établir que M. Cuccioletta tire effectivement des avantages indus de ses présences occasionnelles comme analyste à Radio-Canada.

Par ailleurs, l’affaire de plagiat dont le plaignant croit avoir révélé l’existence à Mme Dussault est notoire et, comme tous les médias qui ont recours aux services de M. Cuccioletta, la direction de l’émission 24/60 a fait ses choix en connaissance de cause, ce qui est, encore une fois, son droit.

Enfin, comme je l’ai expliqué à M. Brunet, les invités d’une émission ne sont pas choisis par l’animateur, mais par les recherchistes en fonction de leur expertise et de leur disponibilité. L'actualité évoluant constamment, les sujets discutés dans une émission s’imposent tout au long de la journée et on peut en changer souvent, ce qui laisse parfois peu de temps aux recherchistes pour travailler. Par expérience, je sais que la plupart du temps dans la presse en continu ou quotidienne, il faut placer plusieurs appels, laisser de nombreux messages avant de trouver un expert qui soit disponible.

Maintenant, l’autre aspect de la plainte de M. Brunet qui porte sur « l'accusation mensongère de racisme », selon ses termes, d’Anne-Marie Dussault à son endroit.

Pour que tous comprennent bien le contexte, je commencerai par relater l’échange de courriels entre M. Brunet et Mme Dussault.

Voici d’abord l’extrait d’un courriel qu’a envoyé le 6 mai 2015 M. Brunet à Mme Dussault et qui est à l’origine d’échanges acerbes qui ont suivi entre les deux interlocuteurs :

« Je profite de l'occasion pour évoquer le professeur Donald Cuccioletta qui hante vos plateaux afin de commenter l'actualité politique américaine.

Vu ses prestations, je vois un Italien buveur de bière qui a appris le français dans les rues d'Hochelaga-Maisonneuve. Son français et sa diction sont épouvantables et je ne comprends même pas qu'il ait pu être embauché à l'UQAM!

Vous ne connaissez vraiment pas de spécialiste de politique américaine plus présentable? »

Mme Dussault n’a pas apprécié le ton de ce courriel et y a répondu ainsi :

« Je veux bien m'imposer de vous lire, mais vos propos à l'endroit de Donald Cuccioletta sont méprisants. Et vous oubliez ses compétences. Et oui nous recevons d'autres experts que vous passez sous silence. »

Ce à quoi le plaignant a répliqué :

« C'est moi qui est méprisant? Et j'oublie ses compétences? Ah ouais, madame?

Je vous conseille de faire votre propre recherche (journalistique) sur les antécédents du professeur Cuccioletta en inscrivant "Donald Cuccioletta plagiat" dans Google. Vous trouverez notamment les deux articles suivants :

http://www.ledevoir.com/culture/livres/65526/plagiat-dans-un-livre-de-donald-cuccioletta

http://historynewsnetwork.org/article/11118

À vue de nez, son parcours universitaire est matière à controverse, mais... il doit avoir des bons amis à l'UQAM... En tant qu'ancien étudiant de la Royal Institution for the Advancement of Learning, je suis bien placé pour savoir que, de manière générale, la compétence professionnelle et l'intégrité intellectuelle ne sont pas toujours les principaux critères d'embauche des enseignants dans le milieu universitaire. Plutôt le "piston".

Cela dit, je sais que vous invitez d'autres spécialistes (Charles-Philippe David est excellent), mais vous devriez trouver quelqu'un d'autre pour prendre la place du "professeur" Cuccioletta.

En ce qui concerne mes remarques relatives à son expression orale, je persiste, je signe, et je souligne même trois fois. Quand on invite des spécialistes externes, le minimum est d'en choisir qui ont une expression orale correcte! Je vais vous dire une évidence : même quand on a les compétences, on n'est pas toujours en mesure de les faire passer à l'oral!

Enfin, je suis très ému par l'immense honneur qu'une aristocrate radio-canadienne me fait en s’"imposant" de me lire. Mais il me semble que c'est plutôt vous qui avez quelque chose à gagner en prenant connaissance des fautes de français commises et souvent déplorables, même dans le cadre du direct (je suis plus indulgent en ce qui concerne le vocabulaire juridique).

Au final, je dirais que c'est plutôt Radio-Canada qui est méprisant pour le téléspectateur et contribuable canadien en l'obligeant à entendre les diphtongues traînantes d'un péquenaud comme M. Cuccioletta. »

Réponse de Mme Dussault :

« Vous êtes un spécialiste de l'acharnement. Oui méprisant en le comparant... je n'ose réécrire vos propos....

Sur ce, je vous inscris dans mes courriels indésirables. »

Puis, deux semaines plus tard, ce nouveau commentaire de l’animatrice de 24/60 à M. Brunet qui lui avait envoyé un autre message par le biais de la journaliste Céline Galipeau pour souligner un anglicisme que Mme Dussault avait commis en utilisant le mot « librairie » en lieu et place de « bibliothèque » :

« Je ne sais pourquoi je vous lis encore. Vous avez raison pour "librairie". Néanmoins, je vais bien m'assurer de vous inscrire dans les pourriels.

Votre souci de perfection pour la langue vous fait oublier d'autres valeurs humanistes; depuis que vous avez tenu des propos racistes à l'endroit de Donald Cuccioletta, j'estime que votre crédibilité est entachée.

Je vous prie de ne plus importuner ma collègue Céline. »

M. Brunet, toutefois n’allait pas en rester là et c’est ainsi qu’il a relancé Mme Dussault quelques jours après :

« Madame, vos observations sont fort révélatrices. Sur vous-même.

Nul besoin d'être un Bédouin pour comprendre que, lorsque l'on s'aventure sur des sables mouvants, plus l'on se débat, plus l'on s'enfonce.

Apparemment, si vous me lisez encore, c'est que vous savez que vous avez encore quelque chose à apprendre de moi, ne fût-ce que sur le plan linguistique.

Je relève cependant que c'est votre bourde "librairiesque" qui vous amène à ressortir, comme un lapin d'un chapeau, mon soi-disant racisme et, sur cette base, à exclure, définitivement cette fois, mes communications terminologiques, car ma "crédibilité" serait entachée…

Je fus interloqué par cette curieuse défaillance sur le plan analytique : en quoi un raciste, fût-il avéré, perd-il sa crédibilité sur le plan purement linguistique ou littéraire? Y a-t-il un phénomène de vases communicants? De contagion? Apparemment vous ne savez pas que, en matière de langue, même Baudelaire avait pour maître un vieux catho réac', Joseph de Maistre. Et doit-on alors se priver des poèmes de l'antisémite Ezra Pound?

C'est très vilain d'être mauvaise perdante et votre hargne ne pénalise que vous.

(Par contre, certains de vos collègues accueillent mes corrections avec bonne humeur; l'un d'eux m'a même dit avoir apprécié mon sens de l'humour.)

Incidemment, je fus fort amusé quand j'ai lu que j'"importunais" Mme Galipeau.

Évidemment, cela vous fait tiquer que soient rapportées à l'attention de votre hiérarchie vos fautes de français, mais il est excessif de pleurnicher comme une petite écolière qui vient de se faire cafarder auprès de la maîtresse par le fayot de la classe, alors que je me borne à informer votre mère supérieure ‒ pardon votre chef(fe?) d'antenne ‒ de problèmes linguistiques (également ceux de vos collègues) appelant, à mon humble avis, son intervention. Vu la nature de ses fonctions, la chose ne saurait l'importuner.

Et puis… quel mépris envers Mme Galipeau! Comme si elle n'était pas assez grande pour se défendre toute seule. Votre réaction impulsive est d'autant plus cocasse que, la veille, elle avait gracieusement réagi à une correction la visant elle-même!

Mais… revenons à mon racisme et, par conséquent, au "professeur" Donald Cuccioletta.

Vous avez feint de ne pas comprendre que je n'ai jamais critiqué les Ritals en général.

J'ai simplement constaté une évidence qui crève les yeux ‒ pardon, les oreilles : Donald Cuccioletta est un Italien montréalais anglophone, dont le français peut être qualifié (charitablement…) de boiteux, à la prononciation répugnante. Ce seul critère de forme aurait dû l'exclure dès le départ, de manière rédhibitoire, des plateaux de Radio-Canada.

Quant à ses "compétences", dont vous vous faites le chantre, contrairement à certaines institutions universitaires, je constate que le plagiat ne constitue pas un facteur de disqualification chez Radio-Canada! Je vous signale, à titre d'exemple, que, il y a quelques années, la Gazette a viré, pour ce seul motif, Howard Richler, qui y tenait une chronique linguistique.

Au cours du dernier reportage de votre émission de lundi, l'on a beaucoup invoqué la "responsabilité des médias" et l'on a répété que… "a beau mentir qui vient de loin". En effet…

Logiquement, la journaliste que vous êtes aurait donc dû avoir le réflexe pavlovien de prendre, au minimum, acte des troublantes informations que je vous ai servies sur un plateau d'argent au sujet de Donald Cuccioletta ‒ qui n'officie pas en Patagonie ‒ et s'engager simplement à les étudier de plus près au lieu de les occulter en brandissant sciemment un racisme imaginaire afin d'esquiver un (grave) problème de fond. Un leurre grossier. That's what I call "shooting the messenger"!

Vous avez retenu la solution de facilité : vous enfoncer dans les eaux saumâtres de la démagogie, normalement réservées aux politiciens.

Cela dit, je vous mets au défi, de me répéter en face votre fétide accusation de racisme. Et en présence (de) vos collègues. The more, the merrier.

Toutefois, je vous préviens amicalement que je pense alors être éventuellement en mesure de vous rapporter la preuve catégorique, mathématique, noir sur blanc, de ma réelle ouverture d'esprit en matière ethnique.

Puisque vous êtes une journaliste ne craignant pas la vérité, nul doute que vous relèverez le gant, n'est-ce pas?

Chiche, Mme Dussault.

François Brunet

P.-S. Le raciste se permet de vous signaler que, vendredi dernier, vous avez ‒ encore ‒ parlé de "représentations sur sentence" relativement au procès de l'ex-lieutenante-gouverneure, Mme Thibault. Il eût été plus correct de dire "plaidoiries" ou "débats sur la peine". »

À l’évidence, M. Brunet manie bien la plume et il n’hésite pas à la tremper dans le sarcasme et l’ironie. Son style est incisif, provoquant, bagarreur.

« Ah ouais, madame? » réplique-t-il à Mme Dussault, qui l’accuse d’avoir tenu des propos méprisants sur M. Cuccioletta.

« Je suis très ému par l'immense honneur qu'une aristocrate radio-canadienne me fait en s’"imposant" de me lire. Mais il me semble que c'est plutôt vous qui avez quelque chose à gagner en prenant connaissance des fautes de français commises et souvent déplorables… », écrira-t-il plus loin.

Dans leurs derniers échanges, Mme Dussault écrit à M. Brunet qu’il est un « spécialiste de l'acharnement », l’accuse d’avoir tenu des propos racistes à l'endroit de Donald Cuccioletta » et le prévient que ses courriels iront directement à la poubelle.

Lui y va une ultime fois de quelques nouvelles réparties, traitant son interlocutrice de pleurnicharde « petite écolière qui vient de se faire cafarder auprès de la maîtresse par le fayot de la classe » et qui s’enfonce « dans les eaux saumâtres de la démagogie ».

Il m’importe ici de citer quelques extraits des Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada qui me guideront pour la suite de cette révision :

« LANGUE / Respect et absence de préjugés

Nous choisissons notre vocabulaire de façon à respecter l’égalité des droits.

Par ailleurs, nous choisissons nos expressions de manière à respecter l’égalité des sexes, et nous privilégions les formes inclusives sans toutefois tomber dans la lourdeur excessive.

Nous sommes conscients de notre influence sur la perception de l’auditoire à l’égard des groupes minoritaires ou vulnérables. En règle générale, nous ne mentionnons pas l’origine nationale ou ethnique, la couleur, l’appartenance religieuse, les caractéristiques ou déficiences physiques, la maladie mentale, l’orientation sexuelle ou l’âge d’une personne, sauf lorsque cela est important pour la compréhension du sujet ou lorsque cette personne est recherchée et que ses caractéristiques personnelles facilitent son identification.

Nous évitons l’emploi de généralisations et de stéréotypes, de même que toutes images ou tous propos dégradants, offensants ou susceptibles d’alimenter les préjugés ou d’exposer des personnes à la haine ou au mépris. Nous sommes particulièrement prudents et précis lorsqu’il est question de criminalité.

Lorsque nous devons faire référence aux groupes minoritaires, nous choisissons le vocabulaire avec soin, en tenant compte de l’évolution de la langue. »

Les NPJ demandent aussi aux journalistes de ne pas diffuser des propos « susceptibles d’exposer quiconque à la haine ou au mépris pour des motifs fondés sur la race, l’origine nationale ou ethnique, la couleur, la religion, le sexe, l’orientation sexuelle, l’âge ou la déficience physique ou mentale… »

Évidemment, le plaignant n’est pas un journaliste de Radio-Canada. Aussi, les extraits des NPJ que je viens de citer ne sont pas pertinents en ce qui le concerne. Toutefois, ils nous permettent de comprendre la réaction de Mme Dussault à ses écrits et de déterminer si elle avait raison de s’en offusquer.

M. Brunet, donc, traite M. Cuccioletta d’« Italien buveur de bière qui a appris le français dans les rues d'Hochelaga-Maisonneuve ». Sur quoi Mme Dussault soutient que ses « propos à l'endroit de Donald Cuccioletta sont méprisants ». Plus tard, le plaignant ajoutera le mot « péquenaud » à la description qu’il fait de l’expert retenu par 24/60.

Ces propos étaient-ils « méprisants », comme l’écrit Mme Dussault? Certainement.

Et pas seulement pour M. Cuccioletta, mais aussi pour les gens d’Hochelaga-Maisonneuve dont le français, apparemment piteux, ne mérite pas d’être entendu en ondes. Comme si tout le monde dans ce quartier populaire de Montréal était incapable de s’exprimer correctement. Et pour les buveurs de bière dont on ne sait trop ce que M. Brunet leur reproche, mais qu’il ne semble pas beaucoup apprécier non plus.

Et il m’apparaît clair que ces propos constituaient des « généralisations » et des « stéréotypes… offensants ou susceptibles d’alimenter les préjugés ou d’exposer des personnes à la haine ou au mépris ».

Mais étaient-ils « racistes »?

Les NPJ ne définissent pas directement le « racisme », se contenant plus généralement de prohiber l’usage de termes « susceptibles d’exposer quiconque à la haine ou au mépris pour des motifs fondés sur la race, l’origine nationale ou ethnique… ».

Le dictionnaire Robert, lui, le définit comme un ensemble de réactions qui, consciemment ou non, s'accordent avec une idéologie postulant une hiérarchie des races.

M. Brunet se défend bien d’être raciste.

« Je vous préviens amicalement, écrit-il à Mme Dussault, que je pense … être éventuellement en mesure de vous rapporter la preuve catégorique, mathématique, noir sur blanc, de ma réelle ouverture d'esprit en matière ethnique. »

Je note d’abord que Mme Dussault n’a pas accusé M. Brunet d’être « raciste » ni de ne pas être ouvert d’esprit « en matière ethnique », mais plutôt d’avoir tenu des « propos racistes ». La nuance est importante, on peut tenir une fois des propos racistes sans l’être soi-même fondamentalement.

Je remarque ensuite que M. Brunet a insisté dans sa remarque à propos de M. Cuccioletta (« Italien buveur de bière qui a appris le français dans les rues d'Hochelaga-Maisonneuve ») sur le fait qu’il était Italien, ce qui n’était pas nécessaire pour exprimer le mépris qu’il entretient à son égard.

Enfin, dans sa dernière réplique à Mme Dussault, M. Brunet écrit :

« Vous avez feint de ne pas comprendre que je n'ai jamais critiqué les Ritals en général. »

Je souligne ici le choix de mots du plaignant. Il aurait pu parler des « Italiens en général ». Il a plutôt choisit d’utiliser « Rital », un terme argotique qui a un caractère péjoratif. M. Brunet a une grande maîtrise de la langue française, je serais étonné qu’il ne connaisse pas la particularité de ce terme.

Le plaignant correspond depuis longtemps avec plusieurs animateurs et journalistes de Radio-Canada pour leur signaler les erreurs de français qu’ils commettent. La plupart se prêtent au jeu, malgré le ton parfois mordant de certaines de ses critiques.

Toutefois, je peux comprendre que l’assiduité du plaignant à relever leurs incorrections langagières puisse en venir à incommoder certains de ses correspondants qui finissent par y voir une forme de harcèlement.

Rien n’oblige les journalistes de Radio-Canada à répondre aux courriels qu’ils reçoivent du public. En cette ère de communications multilatérale et instantanée, le nombre de messages reçus par les artisans est considérable. Y répondre systématiquement leur prendrait un temps fou.

La procédure de plaintes de la société voudrait d’ailleurs que les plaignants s’adressent au service à l’auditoire, à la direction de l’Information, aux responsables des émissions, ou au Bureau de l’ombudsman plutôt qu’aux journalistes directement.

Si les artisans acceptent parfois de répondre, il arrive que les échanges tournent au vinaigre.

Pour ces raisons, les employés devraient éviter de s’engager dans un dialogue direct avec les membres du public.

Les NPJ de Radio-Canada ne traitent pas spécifiquement des échanges privés entre des membres du public et les journalistes.

Il faut aller puiser dans le code de conduite que la direction de la société impose à tous ses employés pour trouver une directive générale qui s’applique à ces situations :

« Notre relation avec le public canadien, y lit-on, doit être empreinte de respect, de dignité et d’équité. »

Mme Dussault n’a pas apprécié les sarcasmes, l’ironie et les propos méprisants du plaignant à l’égard du professeur Donald Cuccioletta, propos qu’elle pouvait légitimement considérer comme empreints de « racisme ». Les termes qu’a choisis M. Brunet pour décrire l’universitaire lui appartiennent, comme l’interprétation qu’en a faite Mme Dussault. L’échange entre les deux interlocuteurs était de nature privée jusqu’à ce que M. Brunet choisisse de s’en plaindre à mon bureau.

Malgré l’expression ferme d’un désaccord, les réponses de Mme Dussault à M. Brunet n’étaient pas, à mon avis, irrespectueuses, indignes ou inéquitables.

Conclusion

L’animatrice de l’émission 24/60 sur les ondes d’ICI RDI, Mme Anne-Marie Dussault, n’a pas manqué d’équité envers un auditeur dans un échange de courriels qu’elle a eu avec lui.

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Version PDF de la révision.

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