Le conflit israélo-palestinien et la guerre des mots (TJ)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’une analyse du journaliste Luc Chartrand, diffusée au Téléjournal le 18 novembre 2014.

LA PLAINTE

La plainte provient de Mme Terry Spigelman, une auditrice.

Celle-ci se plaint d’une analyse du journaliste Luc Chartrand au Téléjournal du 18 novembre 2014 sur ICI Radio-Canada Télé. Plus précisément, elle en a contre le fait qu’il ait utilisé le terme « esplanade des Mosquées » pour décrire ce qui pour elle est plutôt « le mont du Temple ».

Voici comment elle exprime son mécontentement :

« Dans son analyse, Luc Chartrand nous présentait un diagramme de la vieille ville de Jérusalem intitulé "Jérusalem/esplanade des Mosquées". Cet endroit est en fait le mont du Temple, l'endroit le plus sacré du judaïsme depuis 3 000 ans. Il est situé en Israël. À cause de ce diagramme, le public a pu croire que cet endroit se trouve dans un pays arabe.

Le diagramme donne aussi l'impression que cet endroit est un lieu uniquement musulman. Mais n'oublions pas que les Arabes musulmans ont construit leurs deux mosquées sur un lieu juif. C'est d'ailleurs leur habitude de construire leurs mosquées sur des lieux sacrés juifs et chrétiens.

Quand M. Chartrand parlait des juifs qui veulent prier sur "l'esplanade des Mosquées", il aurait dû utiliser le nom juif de l'endroit puisque les juifs ne prieraient jamais dans un lieu musulman. Étant donné que le mont du Temple est un endroit contesté, M. Chartrand aurait dû, au moins, identifier ce lieu ainsi : "Jérusalem, mont du Temple/esplanade des Mosquées". De cette façon Radio-Canada n'aurait pas donné l'impression d'avoir un parti pris. En tant que société d'État, vous avez pour mandat de rapporter les faits et non de les inventer.

Autre note à Luc Chartrand : depuis 1967, le mur des Lamentations s'appelle le mur occidental. Généralement, les juifs ne vont pas prier sur le mont du Temple pour des raisons religieuses : c'est l'endroit où se trouvait le "saint des saints" du Temple du roi Salomon, puis du deuxième Temple, et seuls les grands prêtres avaient le droit d'y entrer. Mais il y a quand même des endroits sur le mont du Temple, l'endroit le plus sacré du judaïsme, où les juifs peuvent prier et ils y allaient pendant des centaines d'années. Ils ont dû cesser à cause de la violence des Arabes. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

La réponse de la direction de l’Information est venue de Mme Micheline Dahlander, chef, Relations citoyennes et Diversité.

Voici cette réponse :

« Vous critiquez le plan intitulé "Jérusalem/esplanade des Mosquées" présenté au Téléjournal 22h sur les ondes d’ICI Radio-Canada Télé, le 18 novembre dernier. Vous indiquez qu’il s’agit plutôt du mont du Temple situé en Israël et que, dans son analyse, le journaliste "aurait dû utiliser le nom juif de l’endroit" pour en parler.

Pour bien vous répondre, nous avons attentivement réécouté cette édition du Téléjournal. Permettez-nous de vous faire part de nos observations.

D’abord, le schéma "Jérusalem/esplanade des Mosquées" montrait essentiellement la mosquée Al-Aqsa et le dôme du Rocher. Tous les grands médias francophones dans le monde nomment ce lieu "esplanade des Mosquées".

Il s’agit toutefois d’un site hautement disputé, situé dans la vieille ville de Jérusalem-Est, lieu saint du judaïsme, du christianisme et de l’islam. C’est pourquoi les journalistes de Radio-Canada utilisent généralement le terme : esplanade des Mosquées/mont du Temple comme vous le constaterez dans cette édition du Téléjournal 22h d’ICI Radio-Canada Télé (http://ici.radio-canada.ca/tele/le-telejournal-22h/2014) et dans ce texte tiré du site internet de Radio-Canada (http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/international/2014/10/30/002-tension-fermeture-esplanade-mosquee-jerusalem.shtml).

Pour ce qui est de la souveraineté d'un pays sur ce lieu saint, nous vous rappelons qu’Israël a conquis Jérusalem-Est pendant la guerre de 1967 puis l’a annexée en 1980, geste condamné par l’ONU. Le Canada, les États-Unis, l’Union européenne et la plupart des pays membres de la communauté internationale considèrent Jérusalem-Est comme un territoire occupé.

Quant au vestige du Temple d’Hérode, le mur occidental, traduction de Western Wall, il est surtout connu en français comme le "mur des Lamentations". »

LA DEMANDE DE RÉVISION

La réponse de Mme Dahlander n’a pas convaincu la plaignante. Voici en quels termes elle m’a demandé de réviser le dossier :

« Vous dites que Radio-Canada utilise généralement l'expression : esplanade des Mosquées/mont du Temple et vous m'envoyez un lien. Ce lien porte le titre "Israël rouvre l'esplanade des Mosquées…" et en-dessous, en gras "... Israël a rouvert l'esplanade des Mosquées…". Aucune mention du mont du Temple dans cette partie importante du texte.

Toujours dans ce texte, on trouve sept fois l'expression "esplanade des Mosquées", contre seulement deux fois "mont du Temple", comme si c'était une pensée après coup : "...l'esplanade des Mosquées, ou mont du Temple pour les juifs, qui est considérée comme l'un des principaux lieux saints de l'islam et de la religion juive" et "...mont du Temple (le nom donné par les juifs à l'esplanade des Mosquées)".

Une précision importante : "l'esplanade des Mosquées" est le nom donné par les Arabes musulmans au mont du Temple et non le contraire. Chronologiquement, le mont du Temple est de loin antérieur à l'esplanade des Mosquées. Les juifs ont créé ce lieu il y a plus de 3 000 mille ans et ce sont les Arabes qui, contrairement à la garantie de libre accès aux lieux saints, agressent les juifs et les empêchent d'aller prier à l'endroit le plus sacré pour eux.

Autre fait : le mont du Temple est LE lieu le plus saint du judaïsme et non "un des principaux lieux saints". D'ailleurs, lorsque les musulmans prient sur cette esplanade, ils donnent le dos à la mosquée al-Aqsa et se prosternent vers La Mecque.

Si vous utilisez seulement le nom employé par les musulmans, vous faites preuve d'inexactitude et de partialité et vous manquez à "l'exécution de votre mandat de service public", pour reprendre votre propre expression. Vous faites croire au public que ce lieu est uniquement musulman et que les juifs sont des imposteurs.

Quant au mur occidental, il était largement connu comme le "mur des Lamentations", mais ce terme, comme je l'ai déjà mentionné, n'est plus utilisé. Voici d'ailleurs une source valide qui confirme cela : (Encyclopédie Universalis) http://www.universalis.fr/encyclopedie/mur-occidental/

Tout bon journaliste a comme devoir de se tenir au fait de l'information.

En passant, le premier lien auquel vous me référez est introuvable.

Si je porte plainte ce n'est pas pour couper les cheveux en quatre. Je le fais parce que Radio-Canada a trouvé moyen, encore une fois, de dépeindre Israël et les juifs de façon négative – lisez les commentaires fort négatifs au sujet d'Israël sur votre site Internet – au lieu de faire du journalisme équitable et responsable comme l'exige sa mission, et comme nous l'exigeons nous, les payeurs de taxes.

Je maintiens donc ma plainte à l'ombudsman dans l'espoir que mes commentaires amélioreront la qualité de l'information de Radio-Canada. »

LA RÉVISION

Pour contexte, je rappelle que l’analyse de Luc Chartrand, qui fait l’objet de la plainte, suivait un reportage de la correspondante de Radio-Canada au Proche-Orient, Mme Marie-Ève Bédard.

Celle-ci faisait état d’un attentant ayant fait six victimes civiles dans une synagogue de Jérusalem.

L’intervention de M. Chartrand visait à expliquer que les dernières tensions entre juifs et musulmans trouvaient leur origine dans la présentation d’un projet de loi israélien visant à permettre aux juifs d’aller prier sur l’esplanade des Mosquées, ce qui leur est interdit depuis la conquête par Israël, en 1967, de ce lieu, saint à la fois pour les musulmans, les juifs et les chrétiens.

L’endroit identifié sur l’illustration utilisée par Luc Chartand, aux fins de son analyse, montrait l’ensemble de l’esplanade des Mosquées, y compris le mur occidental de cette esplanade qui y était identifié comme le « mur des Lamentations ». Ce mur est réputé être le vestige du second Temple de Jérusalem, ce qui en fait un lieu saint pour les juifs.

Il existe plusieurs dénominations pour désigner cette partie de Jérusalem selon que l’on soit juif, chrétien ou musulman. Certaines dénominations sont utilisées seulement ou surtout dans certaines parties du monde. C’est ainsi que les anglophones parlent du western wall (mur occidental) pour désigner ce que les francophones appellent encore le « mur des Lamentations ». Cette appellation existe aussi en anglais (wailing wall), mais elle est moins utilisée de nos jours. Cela dit, on utilise aussi en français le terme « mur occidental ».

Il existe également d’autres façons d’identifier ce mur : Kotel pour les juifs, El-Bourak pour les Arabes.

Il en va de même pour l’esplanade des Mosquées, l’endroit étant aussi connu sous le nom de mont du Temple, une désignation surtout utilisée par les juifs et les chrétiens. « Esplanade des Mosquées », selon certains observateurs, serait le terme utilisé par la presse française et n’aurait pas d’équivalent dans d’autres langues. J’ajoute que les musulmans désignent aussi l’endroit par les mots « Haram al-Sharif » (noble sanctuaire).

Bref, il n’y a pas qu’une seule façon de désigner ces lieux, saints pour trois religions.

Dans le contexte du conflit israélo-palestinien, ces différentes désignations font partie de la guerre de mots à laquelle se livrent les protagonistes. Ce phénomène a été étudié et documenté par plusieurs chercheurs. Voir en particulier Le récit impossible : le conflit israélo-palestinien et les médias, de Jérôme Bourdon dont le texte est disponible en ligne.

Pour éviter de faire le jeu des parties dans cette guerre de mots, il convient effectivement d’user de prudence et de tenir compte du contexte lorsqu’on utilise l’une ou l’autre désignation.

Dans le cas qui nous est soumis, Luc Chartrand expliquait qu’un projet de loi israélien menaçait le statu quo établit par Israël depuis sa conquête de Jérusalem en 1967 et aux termes duquel les autorités israéliennes permettaient aux juifs et aux chrétiens de se rendre sur l’esplanade, mais pas d’y prier. L’utilisation dans ce contexte de la désignation « esplanade des Mosquées » me paraît correcte. Toutefois, il serait plus prudent d’utiliser, comme on le fait à d’autres occasions, l’appellation plus neutre « esplanade des Mosquées/mont du Temple ».

Conclusion

L’analyse du journaliste Luc Chartrand, présentée dans le Téléjournal du 18 novembre 2014 sur ICI Radio-Canada Télé, n’a pas enfreint les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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Version PDF de la révision.

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Twitter : @ombudsmanrc