La partialité, une question de point de vue (TJ, ICI)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’un reportage sur le Conseil national du Parti québécois, diffusé sur ICI Radio-Canada Télé.

LA PLAINTE

Le plaignant, M. David Doyon, est insatisfait d’un reportage du journaliste Hugo Lavallée portant sur le Conseil national du Parti québécois, diffusé sur ICI Radio-Canada Télé, le 21 novembre 2015. Il considère que ce reportage constituait de la « désinformation ».

Plus précisément, M. Doyon en a contre le fait que le journaliste a dénaturé une déclaration du chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, M. Ghislain Picard.

Pour contexte, je rappelle que le chef Ghislain Picard avait été invité à prendre la parole devant les membres du Conseil national du Parti québécois réunis à Sherbrooke le 21 novembre 2015.

Voici la plainte de M. Doyon :

« Plainte contre Hugo Lavallée, de Radio-Canada, qui a omis de dire que le chef Picard a dit : "Tous les peuples ont droit à l'autodétermination, incluant les peuples autochtones."

Lavallée laisse entendre, dans son topo diffusé ce 21 novembre 2015 à ICI Radio-Canada Télé, que le chef autochtone Picard a affirmé qu'il était SEULEMENT pour l'autodétermination des peuples autochtones, alors que lorsqu'il dit qu'il est pour l'autodétermination de TOUS les peuples, ça inclut le Québec.

Mais Lavallée a omis (probablement volontairement...) de parler de ces paroles cruciales de Picard.

Je fais donc une plainte pour désinformation de la part de ce petit journaliste Hugo Lavallée.

Cher ombudsman, si vous tentez de défendre ce journaliste alors que l'évidence saute aux yeux, on saura que vous n'êtes pas impartial.

D'ailleurs, votre job n'est pas de défendre Radio-Canada mais le public...

J'attends un rapport officiel et compte rendu public sur votre site et une réponse ici sur mon courriel.

Vous aurez compris qu'on parle de son topo sur le congrès du Parti québécois en cette fin de semaine.

Merci et faites votre job avec intégrité. »

M. Doyon m’a réécrit par la suite pour me signaler l’article de La Presse Canadienne sur le même sujet, publié dans le Huffington Post, et qui selon lui prouve qu’il a raison de se plaindre du reportage de M. Lavallée.

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

Mme Micheline Dahlander, première spécialiste, Planification opérationnelle et stratégique au service de l’Information, a répondu au plaignant au nom de la direction.

Voici sa réponse :

« Vous reprochez au reporter Hugo Lavallée d’avoir travesti une déclaration du chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador dans son reportage sur le Conseil national du Parti québécois, diffusé au Téléjournal 17 h sur les ondes d’ICI RDI, le 21 novembre. Vous estimez qu'il a laissé entendre de manière fautive que le "chef autochtone Picard a affirmé qu’il était seulement pour l’autodétermination des peuples autochtones".

Nous avons attentivement réécouté ce reportage à la lumière de vos critiques. Permettez-nous de vous faire part de nos observations. Revenons d’abord sur les propos en cause.

Le journaliste commence son compte rendu en rappelant qu’il s’agit du premier Conseil national du Parti québécois depuis l'élection du chef Pierre Karl Péladeau. Il indique que, selon les sondages, le Parti québécois ne profite pas de la grogne contre les libéraux et que les députés promettent de se relever les manches pour attirer davantage de gens issus des communautés culturelles. Il poursuit en soulignant que le Parti québécois veut aussi conquérir un autre électorat, celui des Premières Nations. Nous voyons alors Ghislain Picard, le chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador déclarer : "Je suis Innu… je suis souverainiste!" La foule de militants péquistes l’applaudit avec enthousiasme.

Hugo Lavallée précise : "Invité par le Parti québécois à prononcer un discours, Ghislain Picard a soulevé la foule en se disant souverainiste, avant de préciser qu'il faisait référence à la souveraineté des Premières Nations."

Ghislain Picard poursuivant sa déclaration : "Moi, je suis souverainiste pour ma nation, mais ça inclut les territoires de toute évidence."

Hugo Lavallée conclut ensuite : "Ghislain Picard n'exclut aucun scénario advenant la tenue d'un référendum gagnant. Les Premières Nations pourraient se joindre aux Québécois si ceux-ci reconnaissent leurs droits, comme ils pourraient préconiser la partition du Québec. Ce n'est sans doute pas cela que les péquistes avaient compris lorsqu'ils l'ont applaudi."

Après avoir consulté différents comptes rendus écrits et télévisés de cette prise de position du chef autochtone, nous constatons que les propos rapportés, sans parti pris, par le journaliste Hugo Lavallée sont fidèles à la réalité.

Pour critiquer le travail du journaliste de Radio-Canada, vous avez accompagné votre plainte du texte de La Presse Canadienne publié dans le Huffington Post. Cet article révèle que Ghislain Picard, le chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, avait révélé en point de presse "qu’en faisant sa profession de foi souverainiste, il pensait essentiellement à proclamer le droit à l’autodétermination des peuples autochtones". On y trouve aussi cette phrase qui a servi de point d’ancrage à votre plainte : "Tous les peuples ont le droit de disposer d’eux-mêmes." Auparavant, M. Picard avait précisé que "personne ne peut réclamer le monopole de la souveraineté" et "qu'il était souverainiste pour sa nation" tout en refusant de dire qu'elle serait la position des Autochtones s'il y avait un autre référendum sur la souveraineté du Québec. Par conséquent, le reportage de M. Hugo Lavallée est tout à fait exact et impartial puisque M. Picard a souligné qu'il parlait de la souveraineté des peuples autochtones et qu'il ne voulait pas se prononcer sur la souveraineté du Québec. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

M. Doyon n’a pas été convaincu par la réponse de la direction et m’a demandé de réviser sa plainte.

Voici sa demande :

« J'ai reçu la réponse de Radio-Canada et je ne suis pas satisfait. Ils font une belle séance de patinage artistique mais il demeure que le topo d'Hugo Lavallée est biaisé et laisse entendre que le chef Picard est seulement pour la souveraineté des Premières Nations; donc, ça insinue, ça laisse entendre, selon les "magnifiques" manœuvres de Lavallée, que Picard n'est pas pour la souveraineté du Québec.

Picard l’a dit à un moment et TVA ‒ M. Laforest ‒ a mis cet extrait qui fait toute la différence.

Lavallée a omis de passer cet extrait, ce qui fait en sorte que la vérité n'est pas présentée par Lavallée. »

LA RÉVISION

Je dirai d’abord que les journalistes, en démocratie, sont libres de décider ce qui constitue ou pas une information digne de mention. Leur jugement et leurs choix éditoriaux peuvent différer de ceux de leurs confrères des autres médias ou de ceux que tout un chacun ferait s’il était à leur place, mais c’est leur prérogative de les exercer. Cette liberté relève de l’indépendance dont jouissent les médias et les journalistes dans les sociétés démocratiques et elle est aussi établie dans les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada.

Toutefois, il va de soi que ces NPJ ne permettent pas aux journalistes de dénaturer les faits.

M. Lavallée n’a pas jugé bon de présenter dans son reportage l’extrait suivant des propos du chef autochtone Ghislain Picard :

« Tous les peuples ont le droit de disposer d’eux-mêmes et ça inclut les Premières Nations. »

Pour le plaignant, cette omission implique que le reporter « laisse entendre … que le chef … il était SEULEMENT pour l'autodétermination des peuples autochtones, alors que lorsqu'il dit qu'il est pour l'autodétermination de TOUS les peuples, ça inclut le Québec ».

Le plaignant ajoute dans sa demande de révision que le journaliste insinue ainsi que « Picard n'est pas pour la souveraineté du Québec ».

J’ai écouté le reportage sur le même sujet du confrère de M. Lavallée, le journaliste de TVA Alain Laforêt, et lu le texte de La Presse Canadienne que le plaignant trouve plus équilibrés.

À mon avis, les trois reportages disent essentiellement la même chose sur l’intervention du chef Picard et font du droit des Innus et des Premières Nations à disposer d’eux-mêmes l’élément central du discours qu’il livrait aux troupes péquistes.

Je note par ailleurs que M. Picard n’a jamais dit qu’il était d’accord avec le souveraineté du Québec, comme le prétend le plaignant, mais seulement que « tous les peuples » avaient le droit de disposer d’eux-mêmes, y compris les Premières Nations. Est-ce que ça incluait le Québec? Peut-être. Chose certaine, prévenait M. Picard, un Québec indépendant ne serait pas à l’abri de revendications des Autochtones qui pourraient impliquer la partition du territoire québécois.

Dans son reportage, le journaliste de TVA, Alain Laforêt, explique que Ghislain Picard était « venu réclamer la souveraineté de son peuple ». Et il ajoute :

« Ghislain Picard réclame toujours la partition du Québec advenant l’indépendance. »

La Presse Canadienne va dans le même sens. Voici quelques extraits de son article sur le sujet :

« …Le chef régional de l'Assemblée des Premières Nations pour le Québec et le Labrador parlait, en général, du droit des peuples de se gouverner.

Et quand il a fait sa profession de foi souverainiste, a précisé M. Picard en point de presse par la suite, il pensait essentiellement à proclamer le droit à l'autodétermination des peuples autochtones.

"Personne ne peut réclamer le monopole sur la souveraineté", a dit M. Picard à l'intention du Parti québécois, en réaffirmant sa position selon laquelle les Premières Nations sont "des peuples souverains".

"Je suis souverainiste pour ma nation", a-t-il commenté, refusant de se prononcer sur la position qui serait adoptée par les Autochtones s'il y avait un troisième référendum sur la souveraineté du Québec. La question est prématurée, selon lui.

Les Autochtones ont des droits sur le territoire, a-t-il rappelé, n'excluant aucun scénario, même celui de la partition. "À mes yeux, a indiqué M. Picard, tout est sur la table, incluant la question territoriale."

Son message aux militants péquistes, qui à première vue l'ont mal interprété en y voyant un appui à leur projet, était plutôt le suivant: "On appuie notre cause à nous"… »

Enfin, je constate que M. Lavallée, en conclusion de son reportage, tient les propos suivants :

« Ghislain Picard n'exclut aucun scénario advenant la tenue d'un référendum gagnant.

Les membres des Premières Nations pourraient se joindre aux Québécois si ceux-ci respectent leurs droits, comme ils pourraient préconiser la partition du Québec… »

Ghislain Picard, dit le journaliste, affirme donc que si les Québécois choisissent l’indépendance « les Premières Nations pourraient vouloir se joindre » à eux.

Par conséquent, je ne vois pas comment que M. Doyon peut soutenir que le journaliste Hugo Lavallée insinue que le chef « Picard n'est pas pour la souveraineté du Québec ».

En rendant cette décision, je sais déjà qu’elle ne plaira pas au plaignant dont l’idée était faite bien avant qu’il me demande de réviser sa plainte; il me prévenait en effet que si je tentais « de défendre (le) journaliste alors que l'évidence saute aux yeux, on saura(it) que (je ne suis) pas impartial ».

M. Doyon me rappelait aussi à mon devoir d’intégrité.

C’était gentil de sa part, mais je me permets de lui conseiller la lecture d’un article (en anglais) tiré du Nieman Lab, une publication de la Nieman Foundation for Journalism associée à l’Université Harvard.

Intitulé How Do You Tell When the News is Biased? It Depends on How You See Yourself (ma traduction : Comment savez-vous qu’une nouvelle est partiale? Ça dépend de la manière dont vous vous percevez), cet article décrit une expérience sur la perception de partialité qu’a le public des contenus d’informations qui lui sont livrés.

Une lecture très éclairante qui permet de comprendre que la partialité n’est pas toujours du côté des journalistes… ou des ombudsmans.

Conclusion

Le reportage du journaliste Hugo Lavallée portant sur le Conseil national du Parti québécois, diffusé sur ICI Radio-Canada Télé le 21 novembre 2015, n’a pas enfreint les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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Révision en format pdf.

Pour me joindre : ombudsman@radio-canada.ca

Twitter : @ombudsmanrc