Jeux vidéo : la marginalisation des femmes est un fait (ICI EXPLORA)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte portant sur un blogue intitulé Présence féminine accrue au E3 2015, publié sur le site
d’ICI EXPLORA le 18 juin 2015.

LA PLAINTE

Un amateur de jeux vidéo, M. Laurence Tilmant-Rousseau, en a contre un blogue intitulé Présence féminine accrue au E3 2015, publié sur le site d’ICI EXPLORA le 18 juin 2015. Il estime que ce texte contient des opinions personnelles de l’auteure et des faussetés.

Le E3, pour Electronic Entertainment Expo, est une foire annuelle où les producteurs de jeux vidéo présentent leurs nouveautés. Dans le blogue qui fait l’objet de cette plainte, Mme Alex Beausoleil recense sept jeux qui mettent à l’avant-plan des femmes, en soulignant qu’il s’agit d’une tendance nouvelle dans ce monde dominé par les héros masculins.

M. Tilmant-Rousseau nie qu’il y ait là quoi que ce soit de nouveau et relève pour deux des sept jeux recensés ce qu’il considère être des erreurs. Il déplore également l’expression par Mme Beausoleil de ce qu’il estime être des opinions personnelles.

Je ne présenterai que les grandes lignes de la plainte de M. Tilmant-Rousseau, qui fait toujours très long, tout en rendant accessible par un lien à la fin de cette révision sa plainte complète pour ceux qui pourraient s’y intéresser.

Le plaignant considère d’abord qu’il est faux de prétendre, comme Mme Beausoleil, qu’Assassin’s creed: syndicate soit le neuvième opus de cette série populaire produite par Ubisoft, et le premier à offrir une femme comme héroïne importante. Il prétend qu’il s’agit plutôt du onzième opus, et qu’un autre épisode de la série avait déjà proposé une femme comme personnage principal.

« Assassin's Creed: syndicate est le onzième opus de la série Assassin’s Creed (AC), écrit-il, si on compte Bloodline sur PSP et Liberation sur Vita/PS3/XBOX 360/PC et non neuf. Ce détail technique sur le nombre d’Assassin’s Creed "canoniques" est important car AC III Liberation, paru en 2012 sur PS Vita puis en 2014 sur PS3, Xbox 360 et PC est le véritable AC introduisant un personnage jouable féminin soit Aveline de Grandpré. »

Le plaignant souligne aussi que Mme Beausoleil a fait erreur en écrivant à propos de la dernière version du jeu Fallout qu’elle permettait pour la première fois « aux joueurs de créer et d’interpréter un personnage féminin ».

Une erreur que la chroniqueuse a reconnue plus tard à la suite du commentaire en ligne d’une lectrice. Elle a donc corrigé son texte en conséquence et expliqué la source de son erreur en répondant en ligne à sa lectrice. Le plaignant estime toutefois que ses explications ne tiennent pas la route.

Dans le reste de sa plainte, M. Tilmant-Rousseau s’emploie à démontrer que Mme Beausoleil a tout faux lorsqu’elle affirme que l’édition 2015 du E3 présentait des jeux où on remarquait une présence féminine accrue.

Il en arrive aussi à conclure que « le phénomène de mise à l’avant des personnages (féminins) n’est pas non plus nouveau », en se basant sur sa « collection personnelle » de jeux et ses connaissances, et sur une étude qu’il cite :

« Concernant le nombre de personnages féminins dans les jeux vidéo, en 2012, la firme de recherche marketing EEDAR a mesuré le nombre de personnages féminins jouables dans les jeux de rôle (RPG), d'action et de tir. Sur un échantillon de 669 jeux, 24 avaient un personnage jouable exclusivement féminin, et un peu moins de 300 donnaient l'option de jouer un personnage féminin. Donc, si l'échantillon de EEDAR est représentatif, ça veut dire que près de la moitié des jeux vidéo (RPG, Tir, Action) donnent l'option de jouer un personnage féminin. »

En conclusion de sa plainte, M. Tilmant-Rousseau reconnaît que Mme Beausoleil est loin d’être la seule « à avoir souligné une soi-disant présence accrue de la gent féminine au E3 (ou une pénurie d’héroïnes dans le passé) (…). »

Et il ajoute :

« Mais ce n’est parce que plusieurs journalistes ont écrit des affirmations similaires que cela en est plus vrai :

  • Associated Press: E3: Gaming's New Heroines Make Debut
  • Polygon: This E3 Was the Best in Years
  • Daily Beast Gamergate Fail: The Rise of Ass-Kicking Women in Video Games
  • La Presse : Les femmes prennent leur place dans le jeu vidéo

Les articles affirmant qu’il y a eu une présence féminine accrue à l’E3 ne se fondent aucunement sur des faits quantifiables, mais bien sur des observations arbitraires sans fondement mesurable.

(…)

Je considère, qu’en plus d’être inexacts les propos d’Alex Beausoleil sur la présence féminine à l’E3 constituent des opinions et non pas une simple observation (…). »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

Mme Micheline Dahlander, chef, Relations citoyennes et Diversité, à la direction de l’Information a répondu au plaignant au nom de la direction d’ICI EXPLORA.

Voici cette réponse :

« Présence féminine accrue au E3 2015 (est) un compte rendu sur les héroïnes en vedette dans les jeux vidéo dévoilés au Electronic Entertainment Expo 2015.

Vous estimez qu’il est incorrect de parler du neuvième opus d’Assassin’s Creed, car il s’agit du onzième. Pourtant le directeur des communications d'Ubisoft Québec confirme bel et bien qu’Assassin's Creed: syndicate est le neuvième jeu principal de la franchise Assassin's Creed.

Vous soulignez que la présence de personnages féminins dans les jeux vidéo n’est pas un phénomène nouveau, comme semble le rapporter Alex Beausoleil dans son texte. Mme Beausoleil l’admet, mais spécifie qu’elle décrit la place grandissante des personnages principaux, et non secondaires, dans les nouveaux opus. C’est-à-dire un personnage que le joueur contrôle pour la grande majorité du jeu, le héros de l’histoire. Certains jeux vidéo offrent la possibilité de choisir entre un personnage central féminin, masculin ou autre, d’autres ne permettent que d’incarner un personnage principal féminin. Cette précision aurait sans doute clarifié le propos pour le lecteur. Une douzaine de jeux présentés au E3 2015 mettaient en vedette ce type de personnages. Dans votre liste des productions du E3 2014, nous n'en retrouvons que trois pilotées exclusivement par un personnage principal féminin. Deux de ces titres sont mentionnés dans le blogue d’ICI EXPLORA.

Par ailleurs, la blogueuse a effectivement modifié son texte après un commentaire lui signalant une erreur au sujet de Fallout 4 de Bethesda. Les internautes peuvent aussi commenter vos critiques publiées à la suite de l’article d’Alex Beausoleil. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

Non convaincu par cette réponse, M. Tilmant-Rousseau m’a demandé de réviser sa plainte.

Voici pourquoi :

« J'ai porté plainte, car Alex Beausoleil a ignoré l'existence même du personnage Aveline de Grandpré dans la série Assassin's Creed en affirmant que "[c'est] une première dans la série Assassin’s Creed : enfin, les joueurs pourront emprunter les traits d’une femme lors des multiples combats et assassinats qu’offre cette franchise populaire!" pour mieux supporter l'angle de son texte où les personnages féminins dans les jeux vidéo est un phénomène nouveau.

(…)

Même si on peut trouver une dizaine de textes supportant la thèse de "la place grandissante des personnages principaux dans les jeux vidéo" par rapport à l'E3 de l'an dernier (2014), je maintiens, que d'un point vu quantitatif, c'est loin d'être un fait établi. »

LA RÉVISION

Je remarque d’abord qu’à part la recension des deux jeux dont il se plaint, M. Tilmant-Rousseau n’a rien à redire sur les cinq autres jeux que cite Mme Beausoleil pour souligner la présence accrue des femmes au premier plan des nouveautés présentées au E3.

Quant à savoir si Assassin’s Creed: syndicate est le neuvième ou le onzième épisode de la série, je suis bien obligé d’accepter que le concepteur du jeu, Ubisoft, considère, comme la blogueuse Alex Beausoleil, qu’il s’agit du neuvième.

Il y a bien eu d’autres opus, comme le soutient M. Tilman-Rousseau, mais ils ne font pas partie de la série principale, ayant été conçus pour des plateformes secondaires alors que les neuf autres l’ont été d’abord pour les consoles Xbox et Playstation, beaucoup plus répandues.

En fait, Assassin’s Creed III: liberation n’est pas une suite des précédents épisodes, mais un à-côté (spin off) conçu pour le Playstation Vita et lancé en octobre 2012 uniquement sur cette console portable introduite sur le marché américain sept mois plus tôt par Sony.

Pour Ubisoft, il s’agissait de montrer qu’il était possible de transposer correctement sa série sur portable. Ça n’est qu’en janvier 2014 qu’une adaptation de l’opus pour les consoles de salon PlayStation et Xbox fut introduite sur le marché. L’épisode a reçu un accueil critique mitigé et n’a pas été un grand succès commercial.

Pour toutes ces raisons, même si ces versions offraient un personnage féminin, on peut soutenir que c’est la première fois, avec Assassin’s Creed: syndicate, que la série principale offre un personnage central féminin.

J’ajoute que tous les articles de journaux que j’ai consultés sur le sujet parlent eux aussi de neuf épisodes, oubliant ceux qui ont été conçus pour des consoles marginales et qui ne font pas partie de la série principale.

Dans son argumentation pour prouver que la blogueuse se trompe, le plaignant plaide, étude à l’appui, que déjà en 2012 on pouvait affirmer que « près de la moitié des jeux vidéo (RPG, Tir, Action) donnent l'option de jouer un personnage féminin ».

Ici, je remarque que M. Tilmant-Rousseau invoque essentiellement des arguments quantitatifs, oubliant que l’étude d’EEDAR, sur laquelle il se repose, montre que « sur un échantillon de 669 jeux, comme il le signale lui-même, 24 avaient un personnage jouable exclusivement féminin ». C’est très peu, même pas quatre pour cent.

Or, Mme Beausoleil, dès le début de sa chronique, explique bien qu’elle présente des jeux dont les personnages féminins se retrouvent « à l’avant-plan ». Le plaignant ne tient pas compte de cette précision essentielle. Pourtant, il aurait dû. J’en déduis que cet oubli est motivé par la conviction profonde de M. Tilmant-Rousseau que la sous-représentation et la marginalisation des femmes dans les jeux vidéo est pure fabulation.

M. Tilmant-Rousseau veut bien admettre que certains médias ont fait état, comme Mme Beausoleil, d’une augmentation des personnages féminins dans les nouveautés présentées au E3 2015. Il en fournit d’ailleurs une liste à laquelle, toutefois, il aurait pu ajouter de nombreuses autres publications qui vont dans le même sens : The Mary Sue; GamesRadar; GameSpot; Agence France Presse; Digital Trends… Mais il croit qu’ils font tous fausse route.

Enfin, Mme Beausoleil a reconnu s’être trompée à propos de Fallout 4, le jeu de Bethesda. Elle a modifié son texte en conséquence aussitôt qu’une internaute lui a souligné l’erreur, et elle a répondu publiquement à la lectrice du blogue pour s’expliquer.

Je constate donc que la blogueuse a agi avec transparence et célérité, n’hésitant pas à corriger son erreur « ni à effectuer un suivi » comme le réclame le principe de responsabilité des Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada.

J’ajoute qu’il est tout à fait normal pour un producteur de contenus d’information, quelles que soient ses fonctions et son rôle, de faire des erreurs. Ce qui ne l’est pas, et constitue une infraction aux NPJ, c’est de ne pas les reconnaître et de ne pas les corriger.

Conclusion

Un blogue intitulé Présence féminine accrue au E3 2015 (Electronic Entertainment Expo), publié sur le site d’ICI EXPLORA le 18 juin 2015, n’a pas enfreint les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

_________________________________________________

Plainte de M. Laurence Tilmant-Rousseau.

Révision en version PDF.

Pour me joindre : ombudsman@radio-canada.ca

Twitter : @ombudsmanrc