Israël : une diversité de vues que ne traduit pas le discours officiel (Enquête)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’un reportage concernant une opération militaire israélienne, diffusé à l’émission Enquête sur ICI Radio-Canada Télé.

LA PLAINTE

M. David Ouellette est directeur associé, Affaires publiques (Québec), du Centre consultatif des relations juives et israéliennes. Il s’agit d’un groupe d’intérêt qui défend la communauté juive canadienne et l’État d’Israël.

M. Ouellette se plaint d’un reportage du journaliste Luc Chartrand, intitulé Guerre morale ou crime de guerre?, diffusé à l’émission Enquête sur ICI Radio-Canada Télé, le 29 octobre 2015. Il estime qu’il s’agit d’un reportage à sens unique qui enfreint la valeur d’impartialité des Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada.

Ceux qui voudraient prendre connaissance dans son intégralité de la plainte de M. Ouellette peuvent se tourner vers le document pdf que je joins à la fin de cette révision puisque je ne reproduis ici que les éléments de la plainte qui concernent le reportage en cause :

« Reportage d’enquête à sens unique

Le reportage Guerre morale ou crime de guerre? de Luc Chartrand pose la question de la moralité des actions militaires israéliennes. En revanche, les actions du Hamas et autres groupes armés palestiniens ne retiennent pas son attention.

Alors que M. Chartrand cite abondamment le rapport d’enquête du Conseil des droits de l’homme de l’ONU sur la guerre de Gaza en 2014, il ne souligne jamais que ce rapport condamne le Hamas et les autres groupes terroristes palestiniens : "With regard to Palestinian armed groups, the commission has serious concerns with regard to the inherently indiscriminate nature of most of the projectiles directed towards Israel by these groups and to the targeting of Israeli civilians, which violate international humanitarian law and may amount to a war crime."

De même, si les séquences vidéo originales et les reconstitutions audiovisuelles des actions militaires israéliennes dominent le reportage, on n’y voit guère les actions du Hamas et des autres groupes armés palestiniens ou leur impact sur les civils israéliens. Plusieurs médias étrangers ont pourtant abondamment documenté les tirs de roquettes palestiniens depuis des infrastructures civiles et leur impact sur la population civile israélienne. Il résulte du choix éditorial de M. Chartrand un déséquilibre manifeste qui occulte les motifs des opérations israéliennes (faire cesser les pluies de roquettes de Gaza sur la population civile israélienne) et produit la fausse impression qu’Israël aurait essentiellement mené une guerre contre des civils sans défense.

Enfin, concernant les victimes du conflit, Luc Chartrand ne cite que les statistiques onusiennes et celles du Hamas. Or, les chiffres onusiens se fondent largement sur ceux du ministère de la Santé contrôlé par le Hamas. Celui avait pour politique de désigner comme "civils" tous les morts et blessés palestiniens qui n’étaient pas revendiqués par les groupes armés. De plus, le Hamas enjoignait la population palestinienne à ne pas divulguer la mort de ses propres combattants.

Les chiffres de l’ONU et du Hamas ont été contestés par Israël et des organisations israéliennes indépendantes, notamment l’Intelligence and Terrorism Information Center (ITIC). ITIC, qui a pu établir l’identité de 1 598 victimes, est arrivé à deux importantes conclusions : 1) un nombre disproportionné des victimes étaient des mâles en âge de combattre 2) 55 % des victimes étaient des combattants.

La BBC et le New York Times ont également affiché leur scepticisme quant aux chiffres du Hamas et de l’ONU. Ce dernier, comme Israël, a aussi conclu qu’un nombre disproportionné de victimes étaient des mâles en âge de combattre. Une approche équilibrée de la part de M. Chartrand aurait au moins dû faire référence à la nature contestée des statistiques onusiennes.

Reconstitution d’allégations

M. Chartrand rapporte les allégations d’attaques ciblées de soldats israéliens contre des véhicules civils palestiniens sur la base de témoignages anonymes et publiés par l’ONG Breaking the Silence. Un journaliste ne pourrait publier des témoignages complètement anonymes sans les vérifier et s’assurer de leur véracité. Comment alors accepter que du matériel complètement anonyme et non vérifié puisse être inséré dans un tel reportage simplement parce qu’il a été "prémâché" par une organisation de nature hautement politique? En d’autres mots, M. Chartrand rapporte ici du ouï-dire.

De plus, le reportage propose une "reconstitution" de ces allégations à partir d’un montage parallèle d’images d’archives de tirs de tanks et de véhicules civils palestiniens, alors que ces allégations n’ont jamais été validées. Ce procédé ne respecte pas les NPJ de Radio-Canada puisqu’en présentant une "reconstitution" plutôt qu’une "simulation" des allégations, le reportage valide en apparence ces dernières et suggère au public "une fausse impression de réalité".

Des combattants parmi les civils israéliens

En complément à son reportage télé, Enquête a produit un web-reportage en 10 points. Le 4e point, intitulé Tel-Aviv. Des combattants parmi les civils israéliens, fait une adéquation absurde entre la présence de conscrits israéliens en milieux civils et l’usage de boucliers humains par le Hamas, une organisation désignée terroriste par l’Union européenne, le Canada, les États-Unis, la Grande-Bretagne, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et le Japon.

M. Chartrand trouve même pertinent de citer un responsable du Hamas qui "note" que les quartiers généraux de l’armée israélienne se trouvent au centre-ville de Tel-Aviv, comme si Israël se distinguait des nombreuses autres démocraties occidentales, dont le Canada, qui elles aussi maintiennent leurs quartiers généraux militaires dans leurs métropoles et capitales. Faut-il vraiment préciser que les soldats israéliens ne lancent pas d’attaques sur le Hamas depuis des zones et des infrastructures civiles? À lui seul, ce point témoigne d’un manque profond de rigueur intellectuelle et d’un parti pris. Alors que M. Chartrand qualifie systématiquement de "propagande" les positions israéliennes et pro-israéliennes, il est révélateur qu’il ne réfute pas comme de la propagande du Hamas les déclarations de Mahmoud al Zahar et Naïm Basem voulant qu’Israël utilise sa population civile comme "bouclier humain".

Militante propalestinienne à la recherche

J’ai noté qu’Hélène Bérubé a collaboré à ce reportage à titre de journaliste à la recherche. Pourtant, le porte-parole de Radio-Canada avait affirmé en janvier 2013 que "la direction de l’Information a conclu que ses prises de position affichées sur Internet étaient incompatibles avec l’exercice d’un mandat, même limité, au service de l’Information".

Certes, vous m’avez déjà fait savoir que la direction de l’Information s’était limitée à ne lui imposer qu’un an de "purgatoire" et qu’à votre avis, au bout de deux ans, Mme Bérubé avait "suffisamment expié".

C’est un point de vue que je dispute. Le temps ne change rien au fait que Mme Bérubé a milité au sein d’organisations palestiniennes et internationales anti-israéliennes et, selon son compte Twitter, participé à des manifestations qui dégénéraient en affrontements avec l’armée israélienne.

Selon son CV en ligne, Mme Bérubé travaille en 2011 pour Human Rights Defenders Fund, une ONG principalement financée par des gouvernements européens qui se dédit à fournir de la défense légale de militants palestiniens et israéliens. Sa directrice générale Alma Biblash milite en faveur de la campagne de boycott, désinvestissement et sanctions contre Israël, milite pour l’accueil de plusieurs millions de Palestiniens en Israël (fin démographique de l’État-nation juif) et décrit Israël comme l’ "État d’apartheid juif temporaire". En 2011 aussi, Mme Bérubé apparaît dans le programme de l’Assemblée mondiale Civicus à titre de coordinatrice des affaires externes du Centre d’information Silwan Wadi Hilweh, une organisation palestinienne qui se réfère systématiquement aux auteurs d’assassinats de civils israéliens comme des "martyrs". De 2010 à 2011, elle travaille pour l’ONG catalane Servei Civil Internacional qui soutient la campagne de boycott, désinvestissement et sanctions contre Israël. En 2010, elle travaille pour l’ONG palestinienne Palestinian Working Women’s Society for Development qui décrit notamment sa mission comme "empowering and mobilizing women’s participation in the struggle against the Israeli occupation". En outre, Mme Bérubé contribue des photos à des publications militantes palestiniennes et distribue sur Internet des communiqués des comités palestiniens de résistance populaire.

C’est à cette même époque que Mme Bérubé fait ses premières collaborations avec M. Chartrand pour la réalisation de reportages, comme par exemple Où est le Gandhi palestinien? sur l’activisme populaire palestinien au sein duquel elle-même milite.

Rien n’indique que Mme Bérubé ait abandonné son parti pris pour la cause palestinienne. Le fait que virtuellement toutes ses collaborations avec Radio-Canada portent sur des reportages critiques d’Israël et du soutien canadien à Israël ne fait que renforcer l’apparence de conflit d’intérêts que les médias professionnels cherchent d’ordinaire à éviter pour maintenir leur crédibilité.

Alors que Radio-Canada interdit au personnel du service de l’Information de s’engager dans des activités politiques, il est incompréhensible et inacceptable que la direction de l’Information puisse accepter qu’un de ses journalistes collabore avec une militante avérée de la cause palestinienne et lui permette de participer à la recherche pour des reportages critiques d’Israël.

Nomination de William Schabas

Le traitement de la nomination controversée du juriste canadien William Schabas à la tête de la commission d’enquête du Conseil des droits de l’homme de l’ONU démontre une approche déséquilibrée.

Avant même de présenter cette séquence du reportage, l’animatrice d’Enquête guide déjà l’opinion du public de manière à disqualifier les positions israéliennes et pro-israéliennes en annonçant "un Canadien face à la machine israélienne".

M. Chartrand prétend que le fait même d’avoir accepté la nomination allait attirer des ennuis au juriste canadien : "Schabas l’ignore, mais il vient de franchir une ligne rouge; on ne remet pas en question impunément l’intégrité militaire d’Israël."

Certes, M. Chartrand affirme correctement que l’impartialité de Schabas allait être mise en cause. Mais son reportage ne présente à aucun moment les propos pour lesquels l’objectivité de Schabas été mise en doute.

Pour bien comprendre ce qui a convaincu le gouvernement israélien et les sympathisants de l’État d’Israël à exiger que Schabas se récuse pour conflit d’intérêts, il aurait fallu remonter à sa participation, en 2012, au Russel Tribunal on Palestine, une parodie de tribunal "populaire" réunissant des détracteurs d’Israël. Dans son intervention au "tribunal", Schabas affirme que son candidat préféré pour une poursuite devant la Cour pénale internationale était le premier ministre israélien actuel Benyamine Nétanyahou, pour "crimes de guerre" à Gaza en 2008-2009 (ironiquement, Nétanyahou était leader de l’opposition à l’époque).

C’est cette affirmation de Schabas (et d’autres du même acabit recensées ici par le juriste canadien Irwin Cotler) préjugeant de la culpabilité d’Israël, et non pas les vagues critiques d’Israël mentionnées par M. Chartrand, qui ont conduit le gouvernement israélien à exiger qu’il se récuse.

En occultant les prises de position de Schabas incriminant Israël avant même d’avoir mené à terme une enquête, M. Chartrand a privé le public de la possibilité de former sa propre opinion sur la base des faits pertinents à cette controverse, à savoir, que la nomination de Schabas à la tête de la commission d’enquête onusienne le consacrerait comme juge et partie, en violation des fondements élémentaires de la règle de droit.

Non content d’occulter ces faits capitaux, M. Chartrand réduit la critique légitime et argumentée de la nomination de Schabas à de la "propagande", qualifiant même gratuitement l’avocat-conseil de notre organisme, Richard Marceau, de "relais de la propagande israélienne".

Ce choix de langage, en plus d’être contraire aux normes d’impartialité de Radio-Canada, dénote une prédisposition chez M. Chartrand à disqualifier d’emblée les arguments israéliens et pro-israéliens. Disposition qu’il ne manifeste jamais envers les Palestiniens et qui vient teindre l’ensemble du reportage.

Rappelons que dans un article publié sur le site de Radio-Canada à l’été 2014, M. Chartrand qualifie de "propagande israélienne" le fait que le Hamas ait choisi l’escalade et spécule même qu’Israël aurait délibérément choisi de provoquer le conflit, alors que les étapes menant à la riposte israélienne démontrent qu’Israël a manifestement cherché à éviter une intervention armée à Gaza.

En entrevue au sujet de son roman L’affaire Myosotis, M. Chartrand affirme : "On peut dire qu’il y a une machine de propagande pro-israélienne qui est active dans toutes sortes de dossiers, qui est très efficace, très organisée."

Je n’évoquerais pas cet ouvrage de fiction de M. Chartrand si celui-ci n’était pas un roman à thèse politique et si ses visées pédagogiques n’éclairaient pas le parti pris manifeste du journaliste.

M. Chartrand et Radio-Canada font la promotion de ce roman politique comme un ouvrage pédagogique. M. Chartrand, lui-même, dans un article publié par Radio-Canada, affirme que son livre est fondé sur ses "recherches journalistiques" et que "dans ce livre, j'ai beaucoup travaillé sur le Moyen-Orient et le conflit palestinien". M. Chartrand s’est même félicité, le 20 octobre dernier au micro de Médium large, des vertus pédagogiques de sa politique-fiction : "Beaucoup de gens me disent, d’abord, j’ai tout compris et j’ai compris à travers ce roman-là des tas de choses que je ne comprenais pas avant après des milliers de reportages."

Qui plus est, ses collègues Michel Désautels et Ginette Lamarche, ancienne correspondante de Radio-Canada, font aussi la promotion d’un livre "ancré dans le réel" et "inspiré de la vraie vie". Pour Mme Lamarche le réel valide le roman politique puisque "on sait aussi l’influence énorme que le lobby juif a eue et a encore aujourd’hui au Canada". Il convient de préciser ici qu’au cœur de l’intrigue du roman de M. Chartrand se retrouve le "lobby" juif canadien qui non seulement "s’achète des ministres", mais aussi fait assassiner, en collaboration avec un service du renseignement israélien, un fonctionnaire canadien, une travailleuse humanitaire allemande et une militante juive israélienne et tente même de faire assassiner un journaliste québécois.

Quelles sont les autres thèses du roman? Que le "nouvel antisémitisme", c’est-à-dire, ce que les premiers ministres anglais et français, entre autres politiciens, historiens, philosophes et sociologues, appellent "l’antisémitisme qui se cache dernière l’antisionisme", ne serait qu’un stratagème du "lobby" pour réduire au silence "la critique d’Israël"? Que ce même "lobby" use de "maccarthysme" pour parvenir à ses fins, lui qui "tout en se proclamant officiellement pour la création d’un État indépendant pour les Palestiniens, fer[a] tout pour faire échouer les efforts de paix avec eux". Qu’Israël se livre à "une guerre de propagande féroce", que les Juifs "inventent" un droit international qui sert leurs intérêts, etc. On y découvre même les remerciements de l’auteur à un haut dirigeant militaire du Djihad islamique palestinien, "tombé au combat", pour ces explications sur les combats à Gaza. Inutile de dire que M. Chartrand ne les qualifie pas de propagande.

Bref, ce roman permet à M. Chartrand d’articuler explicitement, sous couvert de licence poétique, un discours hostile et pétri de complotisme sur Israël et les instances représentatives de la communauté juive du Canada.

Il est troublant que Radio-Canada fasse la promotion d’un livre qui brandit les fantasmes les plus sinistres associés au "pouvoir juif" comme d’un roman réaliste et pédagogique. Et encore plus troublant que l’on puisse confier à son auteur, qui collabore depuis des années avec une militante de la cause palestinienne, une enquête journalistique sur de présumés crimes de guerre israéliens. Alors que les médias cherchent d’ordinaire à éviter les partis pris et les conflits d’intérêts, même en apparence, il appert que sur la question d’Israël et de la communauté juive, Radio-Canada, loin de les éviter, semble les encourager, en confiant un reportage sur la conduite de l’armée israélienne à un journaliste qui collabore depuis des années avec une militante propalestinienne et semble être en proie à des projections sinistrement fantasques sur la communauté juive et Israël.

Je ferme ici cette parenthèse sur le roman de M. Chartrand et reproduis ci-dessous, pour les besoins de cet aspect de ma plainte, la lettre adressée le 2 novembre 2015 par M. Marceau au directeur général de l’Information de Radio-Canada, M. Michel Cormier :

"Ottawa, le 2 novembre 2015
M. Michel Cormier
Directeur général de l’information
Radio-Canada

PAR COURRIEL

Objet : Propos calomnieux à l’émission Enquête du 29 octobre 2015

Monsieur,

Le 29 octobre dernier, l’émission Enquête diffusait un reportage de Luc Chartrand sur la guerre de Gaza de 2014.

Alors que le reportage faisait état de l’opposition israélienne à la nomination de William Schabas à la tête d’une commission onusienne d’enquête sur d’éventuels crimes de guerre à Gaza, Luc Chartrand affirme que Schabas est tombé dans le collimateur des "relais de la propagande israélienne". Apparaissent simultanément à l’écran une série de "tweets" mettant en cause l’impartialité de Schabas. Le nom et le visage de tous leurs auteurs sont brouillés, à l’exception des miens qui viennent boucler la séquence.

Ceci est d’autant plus particulier que je "tweetais" un texte d’un ex-fonctionnaire fédéral canadien dans le Toronto Star, de tendance plutôt libérale. Peut-être est-ce là la conséquence d'avoir embauché comme journaliste-recherchiste une militante de la cause palestinienne qui avait pourtant été remerciée par la direction de l'Information en 2013 en raison de ses prises de positions publiques jugées par Radio-Canada comme étant incompatibles avec quelque mandat que ce soit à son service de l'information?

D’abord comme avocat, puis comme parlementaire pendant près de neuf ans à la Chambre des communes et aujourd’hui au sein d’un organisme de la communauté juive canadienne, je me suis engagé pendant toute ma carrière professionnelle dans les débats d’idées.

Mes positions pro-israéliennes sont connues. Mes désaccords personnels avec certaines politiques israéliennes également. J’ai écrit des douzaines de chroniques dans différents médias. J’ai même publié un livre sur le parcours intellectuel qui m’a conduit à m’engager personnellement et professionnellement pour promouvoir une meilleure compréhension d’Israël au Québec et au Canada.

Or, en m’accusant d’être un "relais de la propagande israélienne", Luc Chartrand me réduit gratuitement et abusivement à une caisse de résonance pour un gouvernement étranger. Son propos calomnieux bafoue la rigueur journalistique la plus élémentaire et trahit un parti pris hostile envers Israël et ses amis, lequel, par ailleurs, transparaît dans l’ensemble de son reportage. Cette façon de faire ne correspond pas aux nouvelles règles sur le sujet que vous avez vous-mêmes récemment énoncées.

Dans les circonstances, il est impératif que Radio-Canada retire du montage final de ce reportage les propos abusifs de son journaliste à mon endroit et publie dans les meilleurs délais un rectificatif.

Veuillez agréer, monsieur Cormier, l’expression de mes salutations distinguées.

Me Richard Marceau
Avocat-conseil et conseiller politique principal
General Counsel and Senior Political Advisor

Mort de Salem Shamaly

M. Chartrand présente une séquence vidéo qui illustrerait la mort d’un civil palestinien tué par l’armée israélienne, Salem Shamaly : "Au terme de la guerre de l’été 2014, les Nations unies ont établi que près des deux tiers des 2 200 morts palestiniens n’étaient pas des combattants. Parmi les tragédies qui ont ému le monde, la mort en direct de Salem Chabaly (sic)."

Aucun des médias qui ont fait écho à cette séquence vidéo, montée et distribuée par l’organisation propalestinienne International Solidarity Movement, n’a été en mesure d’en vérifier indépendamment l’authenticité, en dépit du fait que certaines publications, comme le New York Times et le Sydney Morning Herald, ont eu accès aux rushes. Ce dernier quotidien affirme même que les rushes ont fait l’objet d’un montage important ("heavy editing") et ajoute : "International aid organisations in Palestine have declined to comment on the alleged shooting of Mr Shammaly."

Or, comme Luc Chartrand a omis de préciser que la séquence est le produit d’une vidéo montée par une organisation militante, je présume qu’il a pu en identifier indépendamment l’authenticité. Est-ce bien le cas? Il est permis d’en douter puisque M. Chartrand n’a pas été en mesure de rendre avec exactitude le nom de la présumée victime palestinienne. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

M. Jean Pelletier, premier directeur des contenus, Information télévision, et rédacteur en chef de l’émission Enquête, a répondu aux affirmations et arguments soulevés par M. David Ouellette. Voici sa réponse :

« Nous avons étudié attentivement ceux des éléments de la plainte qui portaient sur le reportage précité (notons que plusieurs griefs dépassaient largement ce cadre).

Nous n’avons relevé aucune erreur factuelle dans le reportage. Et, si des faits nouveaux sont portés éventuellement à notre connaissance et exigent une mise au point, celle-ci sera faite prestement dans le cadre d’une de nos émissions et corrigée, si nécessaire, dans les rediffusions.

Ceci étant dit, nous voulons répondre plus spécifiquement à plusieurs des allégués mis de l’avant par le plaignant.

  • Il est dit que "M. Chartrand cite abondamment le rapport du Conseil des droits de l’homme de l’ONU ... il ne souligne jamais que ce rapport condamne le Hamas…" (p. 2)

Cette affirmation est deux fois contraire aux faits. Premièrement, nous citons ce rapport dans un seul passage :

V/O : "La commission d’enquête du Conseil des droits de l’homme de l’ONU retiendra cette même interprétation dans son rapport final et parle de l’opération Hannibal comme d’un possible "crime de guerre". La commission dénonce aussi l’impunité à laquelle ont droit, en Israël, ceux qui, au plus haut niveau, cautionnent de tels crimes allégués."

Et voici ce que dit le commentaire dans un autre passage :

V/O : "Malgré la démission de son président William Schabas, la commission d’enquête du Conseil des droits de l’homme de l’ONU a poursuivi ses travaux sous la présidence de Mary McGowen Davis. Son enquête — qui n’épargnera pas le Hamas — va aussi s’attarder sur ce Vendredi noir."

Notons aussi cette autre voix hors-champ, intercalée dans un échange entre le journaliste et le chef du Hamas Mahmoud al Zahar portant spécifiquement sur les crimes de guerre attribués au Hamas :

V/O : "Mahmoud al Zahar rage contre l’enquête de l’ONU qui a aussi écorché le Hamas."

  • Le plaignant affirme que le reportage "occulte les motifs des opérations israéliennes", qui sont de mettre fin aux tirs de roquettes. (p. 2)

Encore une fois, le contenu du reportage parle de lui-même : il est dit à maintes reprises que le but des opérations israéliennes est de faire cesser les tirs de roquettes palestiniennes.

L’ouverture du reportage pose d’emblée ce problème par un clip du professeur Asa Kasher :

"Il y a nécessité lorsqu’on NOUS lance des roquettes depuis GAZA (cet endroit)"

03.51 They are willing to kill everyone. And they launch their rockets from residential areas.

LE HAMAS est prêt à tuer tout le monde et NOUS lance leurs roquettes depuis des quartiers résidentiels."

Une minute plus tard, le début de l’offensive terrestre israélienne est ainsi décrit :

V/O : "Dans la nuit du 18 juillet, après plus de trois semaines de tirs de roquettes en provenance de Gaza et de répliques aériennes d’Israël, l’armée terrestre entre dans le territoire palestinien. L’opération est baptisée Bordure protectrice."

  • Le plaignant s’interroge sur la pertinence d’utiliser le témoignage d’un soldat israélien obtenu sous le couvert de l’anonymat. Il remet en question aussi l’usage d’images de "reconstitution" pour illustrer ces propos. (p. 3)

Nous sommes d’avis que la pertinence d’avoir diffusé ce témoignage n’est pas remise en cause. En effet, ce témoignage et plusieurs autres, recueillis par l’organisme israélien Briser le silence, ont été diffusés abondamment en Israël et dans plusieurs grands médias internationaux (par ex. : Le Monde). Ces témoignages faisaient déjà partie du débat public en Israël sur les questions se trouvant au cœur de notre reportage.

Nous retenons cependant d’emblée l’intérêt d’un des commentaires du plaignant qui se demande si le terme "reconstitution" est approprié pour parler de l’illustration en images d’un récit dont nous ne pouvons vérifier l’authenticité, en ce cas-ci, le témoignage d’un militaire israélien qui parle sous le couvert de l’anonymat. Bien sûr, le téléspectateur qui voit "reconstitution" affiché à l’écran comprend bien qu’il s’agit d’illustrer un propos. Nous aimerions tout de même connaître l’avis de l’ombudsman de Radio-Canada sur ce point spécifique et croyons qu’il pourrait faire l’objet d’une discussion constructive. Si un autre terme que "reconstitution" faisait alors consensus, nous pourrions l’utiliser lors des rediffusions du reportage.

Pour le reste, nous croyons avoir traité ces témoignages avec un réel souci d’équilibre en diffusant la critique sévère de M. Asa Kasher qui a exprimé ainsi ses réserves :

ASA KASHER : "C’est absurde! (It’s nonsense)"

Q : "Qu’est-ce qui est absurde? Les témoignages ou les gestes qu’on reproche à l’armée?"

R : "Les deux! Je n’accepte pas la validité de ces témoignages : ils sont vagues, ils ne donnent pas assez de détails pour amorcer une enquête.

Quant à l’idée qu’un commandement dise : "Vous pouvez tirer sur quiconque bouge », c’est un non-sens."

Encore une minute plus tard, le reportage montre une photo satellite du quartier de Shajaiya fournie par l’armée israélienne et qui identifie une multitude de sites militaires implantés, selon Israël, par le Hamas dans des quartiers résidentiels, y compris dans un hôpital. Le texte dit ceci :

V/O : "Sur cette photo aérienne diffusée par l’armée israélienne, les points rouges représentent les cibles militaires concentrées dans ce quartier. Ce sont des sites de lancement de roquettes du Hamas, ses caches d’armes, ou des entrées de tunnels. Ces cibles se trouvent au milieu d’une zone résidentielle."

  • Le plaignant conteste l’utilisation que nous faisons des statistiques des Nations unies. (p. 2)

Les chiffres que nous utilisons sont en effet préférablement ceux de l’ONU, car il nous paraît, malgré de possibles erreurs, qu’il s’agit d’une entité crédible et qu’on se doit, dans une guerre, de rechercher des sources d’information les plus neutres et ceci dit, sans présumer du professionnalisme d’un think tank israélien que l’on nous suggère d’utiliser comme référence. Malgré les invitations à la prudence de la BBC, celle-ci a publié une synthèse à ce sujet tirée en partie des chiffres onusiens et c’est le document que nous avons le plus utilisé, justement en raison de ce message de prudence et à cause de la réputation de la BBC. Nous avons aussi puisé certains chiffres dans le rapport du Conseil des droits de l’homme des Nations unies. Une fois, des chiffres palestiniens sont utilisés, avec mention (dans le cas des morts des résultats de l’opération Hannibal).

Le site web complémentaire au reportage comporte aussi l’avertissement suivant à propos de Briser le silence :

"Le témoignage de David a été initialement recueilli par l’organisme israélien Briser le silence, qui encourage les soldats à dénoncer les actes discutables des Forces de défense d’Israël. Les témoignages recueillis par ce groupe se font généralement de façon anonyme, notamment parce que la critique ouverte de l’armée pendant le service militaire peut entraîner des sanctions.

Plusieurs critiquent par contre cet anonymat, qui rend difficile la vérification des faits rapportés."

  • Le plaignant en a contre le fait que "M. Chartrand trouve même pertinent de citer un responsable du Hamas qui "note" que les quartiers généraux de l’armée israélienne se trouvent au centre-ville de Tel-Aviv." (p. 3)

C’est une prérogative journalistique de décider ce qu’il est pertinent ou pas de rapporter. L’observation mentionnée ici est intéressante et rarement mentionnée, comparativement au message israélien souvent entendu (y compris dans notre reportage) selon lequel le Hamas place ses combattants et infrastructures militaires à l’intérieur des zones civiles.

  • Le plaignant condamne le fait qu’"Hélène Bérubé a collaboré à ce reportage". (p. 4)

Ce point a déjà été clarifié par l’ombudsman lors d’une décision antérieure et nous en sommes satisfaits.

Du reste, nous ne pensons pas qu’un procès pour délit d’opinion fondé sur des allégations de culpabilité par association, soit de mise à l’intérieur de ce processus de révision.

Qu’il suffise de rappeler que Mme Bérubé ne collabore pas avec nos productions en raison d’opinions (imaginaires ou avérées); elle est sollicitée comme recherchiste-pigiste en raison de ses compétences, pour la qualité et la variété de ses contacts, pour sa connaissance d’Israël (elle parle hébreu) et de la Palestine (dont elle connaît bien les codes) et, disons-le sans ambages, de son professionnalisme.

  • "Le traitement de la nomination controversée du juriste canadien William Schabas … démontre une approche déséquilibrée." (p. 5)

L’essence de l’argument pour démontrer l’"approche déséquilibrée" du reportage concernant William Schabas repose sur le fait que nous aurions occulté une déclaration de M. Schabas.

En fait, il y a eu trois charges principales contre Schabas.

Les deux premières, mises de l’avant au moment de sa nomination, étaient liées à des extraits vidéo dans lesquels M. Schabas avait écorché le premier ministre Nétanyahou. Il fallait choisir. Le premier de ces extraits, celui que cite le plaignant, était de très mauvaise qualité (en fait, on n’y reconnaissait pas le visage de M. Schabas au moment de la déclaration) alors que le deuxième, que nous avons utilisé, démontrait tout autant que le premier l’énoncé du journaliste que nous cherchions à illustrer :

V/O : "L’impartialité de Schabas est mise en cause. Il faut dire qu’il a souvent critiqué le gouvernement israélien."

PLEIN SON : "Si je devais réfléchir à un individu qui représente la plus grande menace à l’État d’Israël, I’d probably choose Nethanyahu." (rires)

Faire du journalisme, c’est faire des choix.

Le troisième "front" principal contre Schabas, apparu plusieurs mois plus tard, était cet avis juridique qu’il avait effectué pour des honoraires de 1 300 $ auprès de l’OLP. Nous avons fait état de ce "conflit d’intérêts apparent", l’élément qui, en définitive, a conduit à son départ de la commission.

  • L’utilisation du mot "propagande" et l’expression "relais de la propagande israélienne" accolée à une image tirée du compte Twitter de l’avocat-conseil du Conseil consultatif sur les relations juives et israéliennes.

Nous avons conclu que la définition du Larousse ‒ "Action systématique exercée sur l’opinion pour lui faire accepter certaines idées ou doctrines, notamment dans le domaine politique ou social : La propagande électorale" ‒ convenait bien à la communication systématique d’Israël en temps de guerre.

Venons-en à la lettre de M. Richard Marceau, avocat-conseil pour le Centre consultatif sur les relations juives et israéliennes, citée dans la plainte. Celui-ci n’a pas apprécié que le texte du journaliste sur les "relais de la propagande israélienne" soit énoncé alors qu’un de ses messages Twitter défilait, parmi d’autres, à l’écran. Il en a conclu que nous avons "réduit gratuitement et abusivement" sa personne à cet énoncé. Nous n’entendons certes pas "réduire" M. Marceau à cette seule dimension de son action ou de sa vie. Mais il faut tout de même assumer son rôle, partiel, soit, qui est celui d’un personnage public, parfois délégué par l’organisme auquel il appartient pour communiquer le point de vue israélien dans les médias. Tout au long du conflit de 2014, le travail au quotidien de communication sur Twitter effectué par M. Richard Marceau s’accordait à notre énoncé. Il y dénonce le Hamas, il critique des manifestants propalestiniens, défend les positions israéliennes et engage la polémique avec d’autres sur ces questions. Le message Twitter qui apparaît à l’écran s’inscrit dans une vague de dénonciations de William Schabas sur les médias sociaux et illustre tout à fait ce que le texte du reportage explique. Notons au passage que, dans sa lettre, M. Marceau laisse entendre qu’au sujet de William Schabas, il ne faisait que relayer le texte d’une tierce personne. Or, sa page d’accueil sur Twitter indique textuellement : "Mes tweets = mes opinions." Il n’y a donc pas d’équivoque.

Ajoutons ici un point d’information : les noms et les visages des auteurs de "tweets" (sauf celui de M. Richard Marceau) ont été floutés, car il s’agissait d’individus sur lesquels nous ne pouvions affirmer hors de tout doute raisonnable qu’ils agissaient à titre de "relais de la propagande israélienne". Il y avait alors une vague de plusieurs milliers de "tweets", souvent émanant de pseudonymes, et l’identification des individus n’était pas possible. C’était différent dans le cas de M. Marceau et nous n’avons donc pas altéré l’image dans ce cas.

  • Où le plaignant ouvre une "parenthèse" sur le roman L’affaire Myosotis, signé Luc Chartrand.

Le processus de révision des plaintes par l’ombudsman n’est pas une revue de critique littéraire. Nous nous abstiendrons de commenter ce point.

  • Le plaignant doute de l’authenticité d’une vidéo montrant la mort de Salem Shamaly (p. 8)

Nous avons rencontré et interviewé longuement un témoin direct de cet événement, M. Mohammed Abdallah. M. Abdallah est celui qui a filmé la vidéo. Nous n’avons pas trouvé matière à remettre en question sa crédibilité.

De nombreux médias ont utilisé cette fameuse vidéo et nos recherches ne nous ont pas permis de trouver des accusations de falsification. Les deux articles cités par le plaignant ne le font pas non plus. Celui du Sydney Morning Herald invitait à la prudence. Celui du New York Time, conclut que la vidéo "bears no aparent sign of manipulation".

Nous avons contacté l’armée israélienne à ce sujet. Dans une réponse par courriel (14 septembre 2015), on nous a dit que l’affaire était "currently under examination".

Nous avons publié cette note sur le site web associé au reportage :

"C’est à Shajaiya, une banlieue de la ville de Gaza, l’endroit le plus dévasté par la guerre, que nous avons entendu le récit d’une des morts les plus inexplicables de la guerre.

L’affaire a été portée à l’attention du procureur général de l’armée israélienne. Aucune conclusion n’a encore été annoncée. Ce récit est celui du secouriste Mohammed Abdallah, celui-là même qui a filmé le drame.

Au moment de la diffusion, les conclusions de l’enquête du procureur de l’armée n’étaient pas connues. Lorsqu’elles le seront, nous en communiquerons les résultats."

En conclusion, nous souhaitons attirer l’attention de l’ombudsman sur cette remarque générale : les critiques du plaignant sont toutes périphériques et ne touchent pas le cœur du sujet : M. Ouellette n’approuve pas l’embauche d’une recherchiste pigiste, il fait la critique d’un roman, et fait état de la colère ressentie par un de ses collègues.

Cette incapacité à aller droit au but illustre à nos yeux la solidité du propos central du reportage à savoir que, confronté à la guerre urbaine et à un ennemi qui opère depuis le cœur des villes, Israël fait face à des choix difficiles et, malgré des efforts pour minimiser les pertes civiles (efforts largement documentés dans le reportage), des dérapages surviennent et peuvent tourner en catastrophes humanitaires. Là-dessus, hélas, aucun commentaire.

Qu’on le veuille ou non, cet état de fait trahit une démarche qui cherche à occulter un travail journalistique rigoureux par ce qu’il faut bien appeler un écran de fumée. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

M. Ouellette n’a pas été convaincu par la réponse de M. Pelletier et c’est en ces termes qu’il m’a demandé de réviser le dossier :

« Je regrette …que vous escamotiez la nature de notre plainte en la réduisant à un "écran de fumée" et à la critique de "l'embauche d'une recherchiste pigiste", "la critique d'un roman" et "la colère" de notre collègue Richard Marceau.

Il faut vraiment faire peu de cas de la crédibilité journalistique de Radio-Canada en matière du conflit israélo-arabe, pour se montrer à ce point insensible au conflit d'intérêt manifeste et à la partialité que représentent l'embauche répétée d'une militante avérée de la cause palestinienne pour la production de reportages sur Israël, le fait de confier un reportage sur la guerre de Gaza de 2014 à un journaliste qui étale dans un roman politique (promu à Radio-Canada comme une œuvre pédagogique fondée sur son travail journalistique) son parti pris à l'encontre d'Israël et les clichés les plus sinistres sur la communauté juive, ainsi que le parti pris ouvertement revendiqué par l’expression éminemment péjorative "relais de la propagande israélienne" pour étiqueter un partisan de l’État d’Israël.

Le parti pris de M. Chartrand informe toute l’approche de ce reportage. Une image, dit-on, vaut mille mots. Pendant 43 minutes on n’assiste qu'à des images de détresse des civils palestiniens et d'actions militaires israéliennes, certaines réelles, plusieurs reconstituées et d'autres non authentifiées, sans illustration des attaques palestiniennes et de leur impact sur la population civile israélienne. Il en résulte un reportage à sens unique où l'invisibilité des djihadistes palestiniens et de leurs cibles israéliennes fait apparaître Israël comme le seul belligérant.

L’adéquation pétrie de sophismes entre les djihadistes palestiniens lançant des attaques depuis des zones civiles et la présence en zones civiles de soldats israéliens hors de combat, la réduction des positions israéliennes et pro-israéliennes à de la "propagande", la victimisation d’un William Schabas en conflit d’intérêts évident, bref, tous ces éléments, loin d’être périphériques, confèrent au reportage un caractère incontestablement déséquilibré, en dépit des interventions de M. Asa Kasher.

Je regrette qu’une fois de plus la direction de Radio-Canada se montre aussi imperméable à la critique et nous oblige à nous tourner vers l’ombudsman. »

LA RÉVISION

D’abord les éléments de la plainte concernant le roman de Luc Chartrand, un ouvrage qui, selon le plaignant, illustre le parti pris anti-israélien du journaliste. M. Ouellette voit dans l’ouvrage de M. Chartrand un roman politique dans lequel l’auteur livre des fantasmes comploteurs et des clichés « sinistres » sur Israël et la communauté juive.

Je n’ai pas l’intention de disputer de la lecture qu’en fait M. Ouellette, ni d’autrement discuter du roman de M. Chartrand, une œuvre de fiction certainement pleine, comme tous les récits de ce genre littéraire, de fantasmes, de clichés, d’affabulations et d’artifices.

Je n’ai pas lu ce roman, et sa lecture n’est pas appropriée à l’examen auquel je procède ici. Il en aurait été tout autrement si M. Chartrand s’était permis un essai, mais ce n’est pas le cas.

Ce qui est en cause, ce ne sont pas les fantaisies romanesques du journaliste, mais le reportage qu’il a présenté à l’émission Enquête. C’est donc cette œuvre-là, et uniquement celle-là, que j’analyserai pour déterminer si les NPJ de Radio-Canada ont été ou non respectées.

Le plaignant reproche d’abord au reportage de M. Chartrand d’être « à sens unique », en ce sens qu’il ne s’intéresse qu’aux seules actions de l’armée israélienne lors de la guerre de Gaza en 2014, sans se pencher sur celles de l’autre belligérant, le Hamas palestinien.

C’est exact, mais la direction éditoriale de l’émission Enquête avait tout à fait le droit d’examiner cette question, et seulement celle-là, dans le reportage qu’elle a présenté.

Ce qui ne veut pas dire qu’il serait inopportun qu’elle fasse la même chose avec les agissements des milices du Hamas, bien au contraire. Seulement, on n’est pas toujours obligé de parler de tout en même temps, d’une chose et son contraire, pour respecter l’équilibre qu’exigent des journalistes, et des contenus d’information en général, les NPJ de Radio-Canada.

J’ajoute, et c’est un paradoxe, qu’il est beaucoup plus difficile d’enquêter sur de possibles crimes de guerre du Hamas que sur les agissements d’Israël. Parce que l’un est une dictature et l’autre une démocratie. Le premier ne rend de comptes à personne, pas même à son peuple; le second considère qu’il doit agir à visière levée, que ses institutions sont imputables et transparentes parce qu’elles évoluent en régime de droit.

Les journalistes peuvent difficilement travailler à Gaza, y circuler librement, obtenir des entrevues, interroger des témoins, confronter des officiels, toutes choses qu’ils peuvent faire en Israël. « L’entrevue » qu’accorde à Luc Chartrand un des chefs du Hamas, Mahmoud al Zahar, et qui fait partie de son reportage, est assez éloquente à cet égard.

La conséquence est évidente : les gestes, agissements et comportements d’Israël, comme de toutes les démocraties, sont examinés à la loupe.

C’est le lot, je le répète, des pays comme des institutions qui choisissent de se soumettre aux règles du droit et à une obligation de transparence.

Comme Israël qui se targue d’avoir les forces armées les plus éthiques au monde.

Comme Radio-Canada, une société publique qui se fait un devoir de servir l’intérêt général et qui, par ses NPJ, sa procédure de plainte et son ombudsman (le seul dans l’univers médiatique francophone) a choisi d’être imputable et ouverte. C’est, d’ailleurs, ce qui permet au plaignant d’obtenir du diffuseur les réponses et correctifs qu’il n’obtient jamais lorsqu’il se plaint à d’autres médias.

Le reportage du journaliste Luc Chartrand explique très bien que l’armée israélienne s’est donné un code de conduite qui prétend mettre au premier plan le caractère sacré de la vie humaine et impose des mesures préventives pour épargner la vie de civils innocents. Après trois guerres à Gaza contre le Hamas qui ont fait des milliers de morts, surtout civiles, il devenait éminemment d’intérêt public de vérifier si Israël respecte bien la déontologie militaire qu’elle s’est donnée.

Par ailleurs, le reportage indique clairement que la guerre de 2014 contre le Hamas était une réplique aux tirs de roquettes de celui-ci sur la population israélienne; que ces tirs étaient faits à partir de quartiers résidentiels où se trouvaient aussi des caches d’armes et des entrées de tunnels pour pénétrer secrètement en territoire israélien; que les milices du Hamas se servaient des civils comme boucliers humains; que le Hamas est aussi pointé par l’ONU pour de possibles crimes de guerre.

Je ne vois donc pas comment on peut soutenir, comme le fait M. Ouellette, que le reportage « occulte les motifs des opérations israéliennes … et produit la fausse impression qu’Israël aurait essentiellement mené une guerre contre des civils sans défense ».

D’autant que, sur ce dernier aspect, M. Chartrand passe plusieurs minutes à expliquer, avec l’aide de M. Asa Kasher, professeur de philosophie et d’éthique militaire à l’université de Tel-Aviv, présenté comme « le père de la morale militaire d’Israël », tous les moyens pris par l’armée pour éviter la mort de civils : largage par avion de milliers de tracts de mise en garde; appels téléphoniques directs aux habitants pour les prévenir d’un bombardement imminent; participation d’avocats militaires aux décisions opérationnelles de l’armée; coups de semonce à l’aide de bombes de faible intensité…

Le plaignant reproche par ailleurs au journaliste d’utiliser les chiffres officiels de l’ONU à propos des victimes du conflit, soutenant que ceux-ci « se fondent largement sur ceux du ministère de la Santé contrôlé par le Hamas » et qu’ils ont été contestés par Israël et des organisations israéliennes indépendantes.

Les données de l’ONU ont pu être discutées pendant le conflit lui-même, en particulier sur le nombre de civils figurant parmi les victimes palestiniennes. Les articles de la BBC et du New York Times, que cite le plaignant à ce sujet, datent d’août 2014 alors que la guerre faisait toujours rage.

Les données officielles israéliennes publiées dans le rapport de mai 2015, intitulé dans sa version en langue anglaise The 2014 Gaza Conflict: Factual and Legal Aspects (Le conflit de 2014 à Gaza : aspects factuels et juridiques), établissent à 2 125 le nombre de Palestiniens tués durant l’opération Bordure protectrice lancée contre le Hamas. C’est à peu près semblable au bilan de l’ONU du 24 septembre 2014 qui en comptait alors 2 131, ou du Hamas (27 août 2014) avec
2 145.

C’est, comme de raison, sur le nombre de civils parmi les victimes que les données ne concordent pas :

  • 736 pour Israël (36 %) et peut-être 428 de plus (20 %) dont on était encore à déterminer le statut neuf mois après la fin du conflit, pour un total possible de 1 164 (56 %); Israël ne précise pas le nombre de femmes et d’enfants;
  • 1 715 (80 %) selon le Hamas, dont 578 enfants et 263 femmes;
  • 1 473 (69 %) selon l’ONU, dont 501 enfants et 257 femmes.

Dans la conjoncture de Gaza, la tâche d’établir qui est ou n’est pas un combattant ou un civil est particulièrement difficile puisque les définitions qu’on en donne varient évidemment selon qu’elles viennent du Hamas ou du gouvernement israélien, la dictature islamiste du Hamas ayant intérêt à gonfler les chiffres, Israël à les diminuer.

Je ne vois pas donc pas comment les chiffres fournis par les parties au conflit, que ce soit Israël ou le Hamas, pourraient être plus crédibles que ceux colligés par l’ONU. D’autant que, d’après les vérifications que j’ai pu faire, l’ONU traçait son bilan à partir des informations réunies sur le terrain par les organisations non gouvernementales ou humanitaires actives à Gaza et non de celles du ministère de la Santé du Hamas, comme l’indique le plaignant, ou de celles provenant de l’armée israélienne.

Je note par ailleurs que le journaliste a toujours indiqué que les chiffres qu’il citait étaient ceux de l’ONU. Je note également qu’il n’a pas donné de chiffres précis sur le compte de civils tués, disant simplement que « près des deux tiers des quelque 2 200 morts palestiniens n’étaient pas des combattants ». C’est inférieur à la proportion réelle de 69 % établie par l’ONU, et pas très éloigné de la proportion « possible » admise par Israël de 56 %.

Le journaliste dit également en début de reportage que 500 enfants comptaient parmi les quelque 2 100 victimes palestiniennes, un chiffre plus facile à établir et donc difficilement contestable.

M. Ouellette n’a pas apprécié non plus que le reportage repose en partie sur le témoignage à visage caché, qu’il qualifie d’anonyme et de « prémâché par une organisation de nature hautement politique », d’un soldat israélien critique des opérations militaires auxquelles il a participé lors de la dernière guerre de Gaza.

Il considère qu’en agissant de la sorte le journaliste rapporte du « ouï-dire ».

Disons d’abord que le reporter explique nettement que c’est pour lui éviter des représailles qu’il a accepté de taire l’identité du soldat dont il rapporte les propos dans le reportage. Mais le journaliste connaît son identité. On ne peut donc pas parler de « témoignage anonyme ».

Par ailleurs, le fait que ce témoignage ait d’abord été recueilli par l’organisation non gouvernementale Breaking the Silence ne le discrédite pas non plus. Cette ONG a été créée par, et regroupe, des anciens combattants de l’armée israélienne. Elle se définit comme un organisme transparent dont les membres ont choisi de montrer au public israélien la réalité de la vie quotidienne dans les territoires palestiniens occupés.

Voici un extrait du mandat qu’elle se donne qu’on peut lire sur son site web :

« We endeavor to stimulate public debate about the price paid for a reality in which young soldiers face a civilian population on a daily basis, and are engaged in the control of that population’s everyday life. »

Ma traduction : « Nous nous efforçons de provoquer un débat public sur le prix payé pour maintenir une situation où de jeunes soldats font tous les jours face à une population civile dont ils doivent contrôler la vie quotidienne. »

Breaking the Silence valide les témoignages des soldats qui se confient à elle, par recoupements, corroborations, enquêtes de terrains et vérifications croisées auprès d’autres ONG, parfois même de l’armée israélienne avec laquelle elle a déjà collaboré pour documenter certains incidents.

Elle est peut-être « hautement politique » pour certains, dont le plaignant, mais pas moins que l’armée ou le gouvernement israéliens, et ça ne la rend pas moins crédible pour autant. Surtout, ça n’en fait pas une organisation propalestinienne ou anti-israélienne. La société israélienne, M. Ouellette le sait mieux que personne, n’est pas aussi monolithique et sans nuance que ses plaintes peuvent le laisser paraître.

Enfin, je ne comprends pas pourquoi le plaignant qualifie de « ouï-dire » le témoignage du soldat interrogé par le journaliste puisque le militaire raconte ce qu’il a personnellement vécu. Selon Le Petit Robert, le ouï-dire est une « information connue par la parole entendue, et notamment par des rumeurs ». Le témoignage direct sur des événements vécus par la personne qui les relate ne participe pas de la rumeur.

Quant au mot « reconstitution » superposé à des images d’archives de tirs provenant de chars israéliens et de voitures circulant à Gaza pour illustrer le témoignage du soldat, je ne crois pas qu’il suggère au public, comme le soutient M. Ouellette, « une fausse impression de réalité ».

C’est même tout le contraire, puisqu’en apposant le terme, on indiquait bien que les images en question ne montraient pas réellement les événements qui étaient décrits par le témoin, mais qu’elles les « reconstituaient ». Libre au téléspectateur de croire ou non son témoignage.

En revanche, le mot « simulation » que le plaignant aurait préféré voir en lieu et place de « reconstitution » n’aurait pas été plus approprié en la circonstance puisque « simuler », dans son sens premier, signifie « donner comme réel quelque chose qui ne l’est pas ». L’utilisation de ce terme aurait donc suggéré au public une impression de mensonge.

M. Ouellette a aussi à redire contre un des dix éléments d’un complément à son reportage que le journaliste a publié sur ICI Radio-Canada.ca. Intitulé Tel-Aviv. Des combattants parmi les civils israéliens, l’article fait écho à un argument du Hamas pour répondre aux accusations selon lesquelles ses combattants se cachent derrière les civils qu’ils utilisent comme bouclier humain.

Des officiels du Hamas, cités par Luc Chartrand, font remarquer que les quartiers généraux de l’armée israélienne se trouvent au centre-ville de Tel-Aviv et que tous les civils israéliens sont des conscrits, donc des combattants.

M. Ouellette estime qu’en rapportant ces propos, le journaliste « fait une adéquation absurde entre la présence de conscrits israéliens en milieux civils et l’usage de boucliers humains par le Hamas, une organisation désignée terroriste ».

« Faut-il vraiment préciser, poursuit le plaignant, que les soldats israéliens ne lancent pas d’attaques sur le Hamas depuis des zones et des infrastructures civiles? »

Et il en conclut que ce texte témoigne du « manque profond de rigueur intellectuelle et (du) parti pris » de M. Chartrand.

En fait, le court texte de M. Chartrand ne rapporte que les propos de dirigeants du Hamas qui répliquent aux accusations, cent fois répétés et rapportés, y compris par Radio-Canada, de cacher ses combattants derrière la population civile.

C’est donc à eux qu’il faut attribuer « l’adéquation absurde » dont parle le plaignant. Je veux bien que celui-ci ne soit pas d’accord avec les arguments du Hamas, mais il est un peu importun qu’il reproche au journaliste d’en faire état, d’autant qu’on les a rarement entendus.

On ne peut pas dire non plus que le reportage les monte en épingle puisqu’ils sont relégués à un petit texte de deux paragraphes dans un complément de reportage en pièce attachée sur le web.

J’ajoute que l’argument vaut ce qu’il vaut et qu’il n’est pas développé par le journaliste. S’il avait vraiment voulu appuyer les assertions du Hamas, M. Chartrand aurait pu écrire que les attaques aériennes sur Gaza étaient lancées des quartiers généraux des forces armées en territoire israélien, que les pilotes des drones envoyés au-dessus de Gaza étaient installés à Tel-Aviv, etc. Ce sont peut-être des apagogies, il reste qu’on les entend et les invoque.

Je reproduis ici le texte de M. Chartrand. Le lecteur jugera :

« Tel-Aviv : Des combattants parmi les civils israéliens

Le gouvernement israélien accuse constamment les milices armées du Hamas palestinien de se cacher au milieu des villes et, ce faisant, de se servir de la population civile comme boucliers humains. Les dirigeants du Hamas, comme Naïm Basem et Mahmoud al Zahar, sont prompts à leur retourner l’argument : les soldats israéliens sont effectivement présents partout dans la société israélienne.

Et dans ce pays où le service militaire est obligatoire, la majorité de la population adulte continuera à faire partie de la réserve pendant toute sa vie une fois son service militaire terminé. L’ex-ministre de la Santé du Hamas, Naïm Basem, fait remarquer que même le quartier général de l’armée se trouve en plein quartier des affaires de Tel-Aviv. »

Par ailleurs, M. Ouellette n’a pas apprécié que Mme Hélène Bérubé ait collaboré au reportage de M. Chartrand à titre de journaliste à la recherche.

Le plaignant fait remarquer que j’ai déjà conclu à ce propos dans une autre révision faite à sa demande que Mme Bérubé pouvait tout à fait s’acquitter de tâches journalistiques pour Radio-Canada, celle-ci ayant cessé depuis assez longtemps de travailler pour le Nouveau Parti démocratique du Canada, ce qui l’avait rendu un temps inéligible à la pratique du métier de journaliste.

M. Ouellette n’est pas d’accord. « Le temps, écrit-il, ne change rien au fait que Mme Bérubé a milité au sein d’organisations palestiniennes et internationales anti-israéliennes et, selon son compte Twitter, participé à des manifestations qui dégénéraient en affrontements avec l’armée israélienne. »

Je ne changerai pas d’idée ici. Les journalistes ont souvent eu d’autres activités avant d’embrasser le métier de journaliste et ils ont également, avant de le devenir, émis des opinions publiques. Comme tout le monde, soit dit en passant.

L’éthique n’exige pas des journalistes qu’ils arrêtent de réfléchir, de se faire des opinions personnelles et d’en changer, ou même d’avoir des croyances; elle leur demande plutôt d’être capables de les mettre de côté pour observer froidement les événements et situations qu’ils rapportent ou analysent et d’agir de manière impartiale sans privilégier un point de vue plus qu’un autre.

D’autre part, je veux bien que Mme Bérubé ait travaillé un temps comme bénévole ou pigiste pour certaines ONG, israéliennes, palestiniennes ou autres, dont celles (pas toutes) citées par M. Ouellette. Ça ne signifie pas pour autant qu’elle embrassait et défendait, comme le soutient le plaignant, l’ensemble des opinions et idées de tous ceux qui y militaient, ni qu’elle y militait elle-même. Il me semble qu’on tombe ici dans la culpabilité par association.

Mme Bérubé, que j’ai contactée pour les besoins de cette révision, m’a affirmé qu’elle avait également été associée au Comité Québec-Israël où elle tenait un blogue hebdomadaire intitulé Une Québécoise en Israël. C’est même, dit-elle, le plaignant lui-même, alors directeur, Recherche et communications de l’organisme, qui supervisait ses écrits à l’époque.

La journaliste m’a aussi indiqué qu’elle travaillait actuellement à temps plein, et depuis deux ans, comme chef de pupitre pour i24, une chaîne d’information en continu israélienne, basée à Jaffa, qui diffuse en anglais, en arabe et en français.

La chaîne a été lancée en 2013 par l’homme d’affaires franco-israélien Patrick Drahi qui la voyait comme une alternative à Al Jazeera, la chaîne qatarie, visant à montrer le visage véritable d’Israël, sans être un outil de propagande, selon ce qu’a rapporté la presse française. En 2012, dans une interview au journal financier La Tribune, Patrick Drahi expliquait être animé par « des motivations sionistes sincères afin d’améliorer l’image d’Israël ».

Si cette chaîne israélienne, motivée par un « sionisme sincère », confie à Mme Bérubé le soin de choisir au jour le jour les articles qu’elle diffuse, c’est qu’elle n’entretient, de toute évidence, aucun doute quant à son impartialité.

Enfin, Mme Bérubé a participé à la recherche pour le reportage de M. Chartrand étant donné sa connaissance intime d’Israël, où elle a vécu, et de sa maîtrise de l’hébreu. Mais c’est Luc Chartrand qui l’a écrit et produit et qui en est le maître d’œuvre.

Autre grief du plaignant : le reportage, dit-il, démontre l’« approche déséquilibrée » de son auteur dans le traitement qu’il fait « de la nomination controversée du juriste canadien William Schabas à la tête de la commission d’enquête du Conseil des droits de l’homme de l’ONU » sur l’action militaire israélienne à Gaza.

M. Ouellette soutient en effet que Luc Chartrand a privé « le public de la possibilité de former sa propre opinion » sur la légitimité de la contestation par Israël de cette nomination en occultant « les prises de position de M. Schabas incriminant Israël ».

Je considère toutefois que les prises de position de William Schabas n’ont pas été occultées dans le reportage.

Parlant de M. Schabas, le journaliste précise d’entrée de jeu « qu’il a souvent critiqué le gouvernement israélien ».

Suit une déclaration de William Schabas où on l’entend clairement dire : « Si je devais trouver l’individu qui représente la plus grande menace à l’État d’Israël, je choisirais sans doute Nétanyahou. »

Luc Chartrand explique aussi que c’est une apparence de conflit d’intérêts, soulevée à propos d’une consultation juridique effectuée par le passé pour l’Organisation de libération de la Palestine, qui convaincra M. Schabas de quitter sa fonction.

M. Ouellette proteste également de ce que « M. Chartrand réduit la critique légitime et argumentée de la nomination de Schabas à de la propagande ».

Je crois pour ma part que le journaliste montre au contraire que nombre d’éléments de cette critique n’avaient rien de légitime : accusations faisant de William Schabas « un ami du président iranien », falsification répétée de l’article le concernant sur Wikipedia pour le présenter comme un « antisémite virulent », attaques démagogiques sur les médias sociaux…

Les moyens mis en œuvre pour diffuser ces assertions, comme les publicités à 200 000 $ dans le New York Times, le Washington Post et d’autres grands quotidiens américains, payées par un proche du premier ministre israélien Benyamine Nétanyahou, montrent par ailleurs qu’on a affaire a une campagne bien structurée visant à discréditer M. Schabas dans l’opinion publique. C’est tout à fait caractéristique d’une opération de propagande dont les dictionnaires disent en somme qu’il s’agit d’une action systématique visant à convaincre le public que certaines idées ou opinions représentent la vérité.

Ce genre d’action méthodique et organisée sur l’opinion publique est d’ailleurs le fait de tous les gouvernements, lorsque par exemple ils cherchent à convaincre du bien-fondé d’une position, d’une décision ou d’une loi; d’un parti politique qui cherche à vendre son programme ou ses candidats; ou des firmes de relations publiques qui défendent les intérêts particuliers de leurs clients.

C’est aussi ce que font les organismes de pression et les groupes d’intérêt, comme le Centre consultatif des relations juives et israéliennes (CIJA), que représente le plaignant, et pour lequel M. Richard Marceau agit comme avocat-conseil et conseiller politique principal.

M. Marceau, et peut-être M. Ouellette, peut bien, comme il l’indique dans la lettre qu’il adressait à la direction de Radio-Canada, être en désaccord « avec certaines politiques israéliennes ». Il reste que compte tenu de sa participation sur Twitter au débat entourant la crédibilité de William Schabas, et de son rôle au CIJA, je ne me convaincs pas qu’il était abusif pour M. Chartrand d’inclure, dans le contexte précis du reportage, M. Marceau dans « les relais de la propagande israélienne ».

Finalement, M. Ouellette met en doute l’authenticité d’une vidéo utilisée dans le reportage et montrant la mort d’un civil palestinien par un tireur embusqué.

« Aucun des médias qui ont fait écho à cette séquence vidéo, écrit M. Ouellette, montée et distribuée par l’organisation propalestinienne International Solidarity Movement, n’a été en mesure d’en vérifier indépendamment l’authenticité. »

L’envers de cet énoncé est aussi vrai : aucun des médias en question n’a non plus été en mesure d’en contester l’authenticité.

Plusieurs de ces médias, dont le New York Times cité par le plaignant, ont eu accès à une quinzaine de minutes d’images en vrac du tournage de l’incident. Voici ce que dit le quotidien dans son article à ce sujet :

« The activists provided 15 minutes 46 seconds of raw footage to New York Times for review, and although it bears no apparent signs of manipulation, it also offers no clear evidence of the gunman’s identity. »

Ma traduction : « Les activistes ont fourni pour examen au New York Times 15 minutes 46 secondes d’images en vrac, et bien qu’on n’y trouve aucun signe apparent de manipulation, elles ne permettent pas non plus d’établir clairement l’identité du tireur. »

M. Ouellette signale que la vidéo a été montée par une ONG propalestinienne et il se demande si M. Chartrand a pu en vérifier « indépendamment l’authenticité ».

Contrairement à M. Chartrand, aucun des journaux cités par le plaignant n’a rencontré M. Mohammed Abdallah, l’auteur de la vidéo, qui décrit dans le reportage l’incident qu’il a lui-même tourné avec son téléphone intelligent.

J’ai constaté que d’autres reporters de télévision, notamment en Grande-Bretagne, ont interviewé M. Abdallah à propos de l’incident qu’il a tourné. Comme M. Chartrand, ils ont vérifié la crédibilité de M. Abdallah et aucun d’entre eux n’a trouvé matière à la remettre en cause. Aucun élément ne me permet de le faire non plus.

Un an après les faits, le procureur général de l’armée israélienne (MAG), qui a déjà analysé, enquêté et disposé de centaines de plaintes en rapport avec l’opération Bordure protectrice, enquête toujours sur l’affaire Shamaly.

En terminant, je me permettrai quelques considérations générales sur la plainte de M. Ouellette qui, je dois le dire, m’a laissé songeur.

Je comprends parfaitement qu’un reportage qui met en lumière des événements susceptibles d’entacher certaines opérations militaires israéliennes contre le Hamas puisse ne pas être accueilli par le plaignant, ou tout autre partisan d’Israël, avec un enthousiasme débridé.

Je saisi aussi très bien le mandat du CIJA et le rôle de M. Ouellette au sein de cet organisme.

J’ai toutefois de la difficulté à admettre que pour défendre les intérêts d’Israël, il faille rejeter tout point de vue qui ne va pas dans le sens de ce qui m’apparaît être la ligne politique défendue par le gouvernement en place à Jérusalem, jeter l’anathème sur tous ceux qui s’en écartent, les considérer comme des ennemis.

Après tout, la société israélienne, pluraliste et démocratique, est animée d’une grande diversité d’opinions sur la question des relations avec les Palestiniens, l’occupation, le rôle de l’armée, sur la conduite de l’État, l’influence des partis religieux, etc., questions qui sont librement débattues dans toutes ses instances comme sur la place publique.

En ce sens, il n’existe pas qu’un seul point de vue israélien et Radio-Canada, comme tous les médias et journalistes, n’a pas à se faire l’écho de la seule position officielle du gouvernement israélien en place sur les matières qu’elle choisit d’aborder.

À cet égard, tous les éléments soulevés dans le reportage dont se plaint M. Ouellette, la directive Hannibal, les témoignages des soldats réunis par Breaking the Silence, la mort de Salem Shamaly, etc., ont largement été discutés en Israël.

Je l’ai relevé plus tôt dans cette révision, Israël, pays démocratique, vit très bien avec la transparence et l’imputabilité, ce qui ne saute pas aux yeux lorsqu’on lit la plainte de M. Ouellette qui est discutée ici.

Par exemple, une institution importante et au cœur de la vie israélienne comme l’Armée de défense d’Israël, qui se retrouve souvent au banc des accusés, comme à la suite du dernier conflit à Gaza, prend la peine de recueillir les plaintes de présumées victimes palestiniennes, d’investiguer et de porter des accusations criminelles le cas échéant.

On pourra toujours arguer que l’armée d’Israël se trouve en conflit d’intérêts à enquêter ainsi sur elle-même. Il reste qu’elle le fait et que ses examens et conclusions sont accessibles.

Dans sa dernière mise à jour en date du 11 juin 2015, le procureur général de l’Armée israélienne (MAG) indiquait qu’il continuait de recevoir des plaintes émanant des citoyens de Gaza et des ONG y travaillant, qu’elles soient israéliennes, palestiniennes ou internationales. Au surplus, le MAG enquêtait sur un certain nombre d’incidents révélés par la presse.

Au moment de la publication, près de 200 plaintes avaient été examinées dont 105 étaient en attente d’une décision par le MAG.

Vingt-six plaintes avaient donné lieu à des enquêtes criminelles. À titre d’exemple, l’une d’elles portait sur la mort de neuf civils tués dans le bombardement d’un café en bord de mer à Khan Younès; une autre sur un cas possible de brutalité à l’endroit d’un prisonnier; une autre encore sur des tirs illégaux de tanks visant une clinique médicale.

Dix-neuf des plaintes avaient été rejetées, certaines donnant toutefois lieu à des recommandations du MAG visant à revoir ou à modifier les méthodes opérationnelles de l’armée.

Trois soldats avaient été formellement accusés de pillage. Le MAG avait demandé des compléments d’information pour quelques plaintes, tandis que des dizaines d’autres incidents étaient toujours sous examen.

Le rapport précise que la police militaire chargée des enquêtes avait recueilli les témoignages de plusieurs soldats et commandants de l’armée, et de dizaines de Palestiniens qui avaient été témoins des incidents sur lesquels on avait investigué.

La mort de Salem Shamaly, rapportée par Luc Chartrand, fait partie des enquêtes toujours en cours, tandis que le MAG examine encore le dossier de l’opération Hannibal, dont il était question dans le reportage, pour déterminer si une enquête criminelle est requise ou pas.

Tout ça pour dire que je trouve à certains égards mal venu que le plaignant prête au journaliste toutes sortes d’intentions pour avoir produit un reportage qui souligne des incidents et soulève des questions sur lesquelles le procureur général de l’armée israélienne trouve lui-même pertinent d’enquêter.

Pour renforcer mon propos, je ne peux m’empêcher de conclure cette révision en citant un commentaire que j’ai trouvé sur le site web du défunt Comité Québec-Israël, pour lequel travaillait à l’époque M. David Ouellette, à propos d’un reportage de 2007 de Luc Chartrand sur le Djihad islamique, et qui me semble contredire l’accusation de « parti pris anti-israélien » lancée par le plaignant à son endroit :

« Radio-Canada a diffusé le 27 novembre un reportage exceptionnel de son reporter Luc Chartrand intitulé Dans l’antre du Djihad islamique palestinien dans lequel le journaliste démontre que les terroristes de l’organisation islamiste alliée du Hamas visent délibérément les civils israéliens, notamment dans le village frontalier de Sdérot sur lequel se sont abattus près cinq mille missiles depuis 2001. » 28 novembre 2007

Conclusion

Le reportage du journaliste Luc Chartrand, intitulé Guerre morale ou crime de guerre?, diffusé à l’émission Enquête sur ICI Radio-Canada Télé, le 29 octobre 2015, respecte les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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Plainte de M. David Ouellette.

Révision en version pdf.

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