Israël, l’EI et la périlleuse brièveté du « tweet » (Twitter, CBC)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

English version of the review.

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’un message Twitter du correspondant de CBC au Moyen-Orient, Sasa Petricic.

LA PLAINTE

Le plaignant est Dr Robert Wittes, un auditeur de CBC qui habite Thornhill en Ontario. Je précise d’entrée de jeu que je révise cette plainte à la demande de ma collègue ombudsman des Services anglais de CBC/Radio-Canada. Mme Esther Enkin s’estime mal placée pour traiter la plainte du Dr Wittes avec qui elle entretient des liens personnels.

Dr Wittes en a contre un message Twitter (« tweet ») du correspondant de CBC au Moyen-Orient Sasa Petricic. Diffusé le 23 avril 2015 sur le réseau social Twitter, ce message soulignait un article du quotidien israélien Haaretz à propos de jeunes étrangers qui s’enrôlent dans l’armée israélienne. Le plaignant estime outrageant que ce qu’il considère être une comparaison soit établie dans le « tweet » avec les jeunes qui s’engagent aux côtés du groupe armé État islamique (EI).

Je résume ici la plainte en citant des extraits (NDLR : toutes les traductions sont de moi) :

« J’écris pour demander avec insistance que CBC mette énergiquement au pas Sasa Petricic pour ce "tweet" qu’il a diffusé aujourd’hui : "Combat pour/contre #EI pas seul à attirer jeunes au Moyen-Orient. Beaucoup plus de recrues étrangères pour #Israel, incluant Canadiens". Il renvoie ensuite à un article du journal israélien Haaretz; on y fait état de volontaires non israéliens qui joignent les rangs de l’Armée de défense d’Israël, mais sans mentionner le groupe armé État islamique. »

Pour Dr Wittes, le « tweet » de M. Petricic établit un parallèle « scandaleux et antisémite » puisqu’il compare les forces armées légitimes d’Israël, un État membre des Nations unies, à l’EI, « une bande de barbares qui vendent des jeunes filles pour les marier, violent des femmes, décapitent des hommes (…) et s’adonnent au génocide ethnique ».

« Comparer l’Armée de défense d’Israël et l’EI est odieux et véhicule implicitement un préjugé antisémite qui n’a pas sa place sur les ondes de notre diffuseur public. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

M. Jack Nagler, directeur, Responsabilité et imputabilité journalistiques, a répondu au Dr Wittes au nom de la direction de l’Information de CBC.

M. Nagler affirme que M. Petricic n’avait nullement l’intention d’offenser qui que ce soit par son message.

Il admet ensuite le danger d’établir un parallèle entre l’Armée de défense d’Israël et l’EI. Il reconnaît aussi que le « tweet » de M. Petricic, « écrit à la hâte, était certainement maladroit ».

« Toutefois, poursuit-il, vous avez peut-être prêté à son "tweet" une signification qui va bien au-delà du sens premier de ses quelques mots.

Je souhaite être tout à fait clair : une comparaison entre l’EI et l’Armée de défense d’Israël non seulement ne s’appuie pas sur les faits, mais est tout à fait absurde. Aucun journaliste de CBC ou aucun autre journaliste crédible sur cette question ne dresserait jamais pareil parallèle ou n’établirait pareille comparaison. »

M. Nagler insiste ensuite sur l’excellente réputation de M. Petricic, un journaliste dont le travail a été souligné au fil des ans par de nombreux prix, dont celui du meilleur journaliste de télévision canadien.

M. Petricic, souligne-t-il, est en poste à Jérusalem depuis maintenant plus de quatre ans, d’où il a produit régulièrement des reportages pour toutes les plateformes de CBC.

M. Nagler rappelle que les messages diffusés sur Twitter, parce qu’ils sont limités à 140 caractères, ne se prêtent pas à la nuance, aux explications ou à la mise en contexte.

Puis il brosse le contexte du message envoyé par le journaliste, soit celui de ces milliers de jeunes des pays occidentaux, dont le Canada, qui sont partis combattre pour l’EI, un phénomène dont les médias rendent compte en abondance.

Et il ajoute :

« Ce qui est beaucoup moins connu, c’est que de jeunes gens, femmes et hommes des pays occidentaux, se rendent aussi au Moyen-Orient pour joindre les rangs de l’Armée de défense d’Israël. L’attention de M. Petricic a été attirée ce jour-là par un article détaillé du Haaretz (L’armée israélienne fait état d’une augmentation du nombre de volontaires d’outre-mer qui joignent ses rangs, 22 avril) établissant que quelque 3 500 "soldats solitaires" s’engagent dans l’Armée de défense d’Israël chaque année en provenance de plus 70 pays, trois pour cent d’entre eux venant du Canada. »

Pour M. Nagler, le « tweet », tout aussi maladroit qu’il soit, n’établit aucun parallèle et ne contient aucune comparaison explicite ou implicite. Tout ce que souligne le journaliste dans son message, soutient-il, c’est que tout le monde a sans doute entendu parler de ces jeunes Occidentaux qui se rendent au Moyen-Orient pour joindre l’EI, mais que la plupart ignorent qu’il s’en trouve aussi pour adhérer aux forces armées israéliennes.

Et il rappelle que M. Petricic, quelques heures après son premier « tweet », en a diffusé un second pour éliminer l’ambigüité du premier :

« Évidemment, a-t-il écrit, je ne dis pas que rejoindre l’armée israélienne équivaut à se joindre à l’EI. Mais il semble que quelque chose dans l’EI a provoqué la volonté de s’y opposer et de défendre Israël. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

Les explications de M. Nagler n’ont pas convaincu Dr Wittes qui a demandé à ma collègue de CBC, Esther Enkin, de réviser sa plainte.

Comme je l’ai évoqué plus haut, Mme Enkin, s’estimait en conflit d’intérêts en raison des relations sociales qu’elle entretient avec le plaignant depuis des années. C’est pour cette raison qu’elle m’a demandé d’examiner cette plainte à sa place.

Dans sa demande de révision, Dr Wittes a réitéré à M. Nagler que l’analogie utilisée par M. Petricic dans son « tweet » était « très offensante », peu importe l’intention qu’il avait.

Et il ajoute :

« Si son objectif était d’offenser, il devrait être sanctionné pour antisémitisme. Si l’offense était involontaire, alors il devrait être sanctionné pour incompétence. »

Pour le plaignant, il ne fait pas de doute que le premier « tweet » de M. Petricic infère qu’il y a des similarités entre l’EI et l’Armée de défense d’Israël.

Dr Wittes trouve aussi à redire du second message Twitter de M. Petricic qu’il considère tout aussi offensant que le premier parce que le journaliste omet de qualifier « l’incroyable niveau de barbarie » de l’EI qu’il se contente de résumer par les mots « quelque chose ».

Enfin, Dr Wittes met en doute les assurances de M. Nagler, à l’effet que le journaliste n’a pas de préjugés anti-Israël.

Voici son propos à cet égard :

« Vous vous rendez certainement compte que je ne suis pas le seul à percevoir un préjugé anti-Israël implicite dans le travail de M. Petricic en particulier ou de la CBC en général. (…) Je ne peux (en) faire la démonstration (…) à travers un simple échange de courriels comme celui que nous avons; et, en toute franchise, en tant que non-journaliste, je ne possède pas les outils d’analyse nécessaires pour défendre mon point de vue. Toutefois, je veux que celui-ci soit clair, et connu qu’il est partagé par plusieurs de mes amis et collègues juifs. Je suis certain que vous savez que la même critique à l’endroit de la CBC est formulée régulièrement par HonestReporting Canada (http://www.honestreporting.ca/) sur la foi de beaucoup plus de faits et que je ne saurais jamais en réunir. »

LA RÉVISION

Il est toujours périlleux pour un journaliste d’utiliser Twitter, à plus forte raison lorsque les messages qu’on y diffuse portent sur des sujets complexes et controversés.

Or, je ne crois pas comme ombudsman avoir traité de questions aussi complexes, controversées et sensibles que celles qui touchent à Israël.

Je conviens avec M. Nagler, le porte-parole de la direction de l’Information, que le « tweet » du journaliste Sasa Petricic qui fait l’objet de cette plainte est maladroit. Mettre dans la même phrase de moins de 140 caractères l’EI et l’Armée de défense d’Israël pour attirer l’attention sur un article de journal réclame effectivement beaucoup de doigté.

Le plaignant voit dans le message de M. Petricic une analogie, une comparaison entre l’EI et l’armée israélienne. Je ne suis pas de cet avis. Au mieux, le journaliste y établit un parallèle, en ce sens qu’il voit une similitude dans le fait que les deux attirent des combattants étrangers. Mais c’est loin d’être la même chose que d’inférer, comme le soutient Dr Wittes, qu’il existe des similarités entre l’EI et l’Armée de défense d’Israël.

Pour le reste, tout est question de compréhension et de perception.

J’ai souvent et régulièrement constaté et expliqué au fil des révisions que j’ai eu à produire comme ombudsman que le public perçoit les événements et, conséquemment, la relation qu’on en fait, à travers le prisme de ses propres valeurs, idéaux, opinions, croyances, préjugés, etc. En journalisme, ce phénomène, documenté et étudié dans les universités, porte un nom : l’effet du média hostile.

Sur les questions controversées, en particulier lorsque des dossiers ou des événements soulèvent les passions et interpellent directement les auditeurs et lecteurs (campagnes électorales, mouvements sociaux, etc.), il arrive que ceux-ci se plaignent d’un même contenu d’information, reportage ou entrevue, pour des raisons tout à fait opposées.

Le plaignant a inféré du message de M. Petricic qu’il mettait sur le même pied l’EI et l’armée d’Israël et conclu à un préjugé antisémite du journaliste. Mais la lecture que fait Dr Wittes du
« tweet » n’est pas la seule qu’on peut en faire.

Car on peut très bien, entre autres, en comprendre ou inférer que le terrorisme aveugle n’est pas seul à attirer les jeunes Occidentaux, que certains le sont aussi par des valeurs plus nobles comme celles que représente Israël au Moyen-Orient; que les causes, qu’elles soient bonnes ou mauvaises, attirent les jeunes Occidentaux; que ceux-ci sont prêts à risquer leur vie pour défendre des idéaux quels qu’ils soient. Et aussi, bien sûr, ce que dit littéralement le message, soit que l’EI n’est pas seul au Moyen-Orient à attirer les jeunes prêts à aller combattre, qu’il y en a aussi qui le sont pour défendre Israël.

Encore une fois, les « tweets » ne se prêtent ni à la nuance, ni aux explications. Dans le cas présent, M. Petricic s’en est servi comme aguiche pour renvoyer ses lecteurs à un article du journal Haaretz qui lui paraissait intéressant pour le public canadien.

Par la suite, ayant pris conscience de l’interprétation qu’on pouvait faire de son premier message, le journaliste en a émis un second pour préciser qu’il ne suggérait nullement que rejoindre l’armée israélienne équivalait à se joindre à l’EI. Il y ajoute que « quelque chose dans l’EI » semble avoir suscité chez certains jeunes Occidentaux « la volonté de s’y opposer et de défendre Israël ».

Dr Wittes trouve ce « quelque chose » bien léger pour décrire l’affreuse barbarie des djihadistes de l’EI. Soit. Mais, encore un fois, on est dans le monde de Twitter.

Dans sa demande de révision, le plaignant rejette les arguments de M. Nagler qui défend l’intégrité et l’impartialité du correspondant de CBC à Jérusalem. Nombre de ses amis et collègues de la communauté juive, dit-il, considèrent comme lui que CBC en général et M. Petricic en particulier font preuve jour après jour d’un parti pris anti-Israël. Même s’il se dit incapable d’en faire la démonstration, il réfère aux nombreuses critiques, à son avis appuyées, que l’organisme HonestReporting Canada diffuse sur le web à l’endroit de la couverture de CBC relative à Israël.

J’ai moi-même, comme mes prédécesseurs, eu à faire plusieurs révisions de plaintes à propos de reportages de Radio-Canada à la demande de cet organisme, à qui j’ai souvent donné raison, en tout ou en partie, mais que j’ai encore plus souvent débouté.

Mais HonestReporting est un groupe de pression international, avec un chapitre canadien, qui intervient, selon ses propres mots, dans la bataille de l’opinion publique dans laquelle Israël est engagé et qui se fait sur le terrain des médias. Ce lobby s’est donné comme mission particulière de surveiller la presse et de mettre en lumière ce qu’il considère comme des cas de partialité et d’iniquité à l’endroit d’Israël.

HonestReporting joue parfaitement son rôle, mais ses prises de position ne sauraient être considérées comme parole d’Évangile : il défend clairement, et efficacement, un point de vue partisan pro-israélien, ce qui ne signifie pas que ses critiques ne sont jamais fondées.

En ce qui concerne le « tweet » de M. Petricic, HonestReporting, à l’instar du Dr Wittes, le dénonce sur son site web parce qu’à son avis « il établit implicitement une équivalence morale entre les terroristes de l’EI et les recrues étrangères des forces armées d’Israël ».

Il s’agit là d’un point de vue que je ne peux partager, pas plus que l’affirmation contenue dans le titre de l’article d’HonestReporting sur le sujet (Un reporter de CBC compare les terroristes de l’EI aux recrues étrangères des Forces israéliennes) lequel, lui, ne s’encombre même pas du mot « implicitement ».

Je ne m’étendrai pas sur les « arguments » présentés dans l’article de HonestReporting à l’appui de sa critique, sauf pour dire qu’à mon avis ils reposent beaucoup plus sur l’interprétation du message de M. Petricic et sur le procès d’intention qu’on fait au journaliste que sur les faits eux-mêmes.

J’ajoute avoir pu constater que HonestReporting ne fait pas l’unanimité dans la communauté juive dont certains membres estiment que sa pugnacité répond aussi à des impératifs de mobilisation et de financement. Je précise ici que je n’ai pas d’opinion sur la question.

Conclusion

Un message du correspondant de CBC à Jérusalem, diffusé sur Twitter le 23 avril 2015, pour signaler un article du quotidien israélien Haaretz, n’a pas enfreint les Normes et pratiques journalistiques de CBC/Radio-Canada.

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Version PDF de la révision.

Pour me joindre : ombudsman@radio-canada.ca

Twitter : @ombudsmanrc