Islam : intégrisme, islamisme et terrorisme ne sont pas synonymes (Enquête)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’un reportage diffusé le 27 novembre 2014 à l’émission Enquête.

LA PLAINTE

Les plaignants sont Djemila Benhabib, Louise Mailloux, Gilles Toupin, Akli Ourdja et Ali Kaidi. Ces auditeurs se plaignent d’un reportage diffusé le 27 novembre 2014 à l’émission Enquête sur les ondes d’ICI Radio-Canada Télé, intitulé Montée de l'intégrisme : lever le voile Ils estiment que ce reportage contrevient aux normes journalistiques et au droit du public à une information juste, équilibrée et exacte.

Voici l’essentiel de leur argumentaire :

« Nous estimons que cette émission ne reflète en rien les réalités complexes auxquelles fait face le Québec tout comme le Canada vis-à-vis de la montée de l’intégrisme musulman. Phénomène responsable de la radicalisation des jeunes et de leur enrôlement dans le djihad international ainsi que de la violence faite aux femmes au nom d’une interprétation rigoriste de l’islam. Phénomène qui conduit à une présence de plus en plus prosélyte de l’islam dans l’espace public. Phénomène qui entraîne le monde dans la spirale infernale de la violence.

C’est à la lumière de cette analyse que nous nous sommes engagés dans le débat public, dans plusieurs pays, depuis de nombreuses années.

Or, la tonalité de ce reportage est la même du début à la fin à l’effet que l’intégrisme musulman n’existe pas, que l’on n’en trouve nulle trace en ce sens qu’il est extrêmement marginal.

Ce reportage ne s’intéresse nullement aux actes terroristes qui ont émaillé notre histoire depuis deux décennies. La liste de ces actes est bien longue. Ce n’est pas d’hier que le terrorisme sévit chez nous. Nous savons qu’il existe. Faire fi de pans entiers de l’histoire de l’intégrisme au Québec n’est pas ce que l’on peut appeler faire du bon journalisme lorsque l’on enquête sur ce sujet. La rétention d’informations aussi capitales est un geste répréhensible que nous dénonçons.

Certes Akli Ourdja, militant laïque et membre fondateur d’AQNAL (Association québécoise des Nord-Africains pour la laïcité) y participe modestement mais son message ne trouve aucun écho, nul prolongement intellectuel. Pire encore, son inquiétude principale formulée à la journaliste rencontrée à l’effet que le fondamentalisme exerce une pression considérable sur les communautés musulmanes a été totalement écartée du montage. La journaliste a sciemment censuré le propos principal de son intervention.

Minimiser les observations de ce démocrate algérien, professeur de philosophie, menacé de mort dans son pays par les islamistes, revient tout simplement à banaliser les contraintes que vivent de nombreux démocrates en exil.

La journaliste a également écarté la participation de Djemila Benhabib qu’elle a rencontrée à Trois-Rivières à l’été 2014 en présence de la réalisatrice. Pourtant, lors de cette rencontre de plus de deux heures, à maintes reprises, Benhabib a attiré l’attention de la journaliste sur le rôle des écoles musulmanes qui voilent les petites filles dès l’âge de 9 et ce à même les deniers publics ainsi que sur la radicalisation de jeunes montréalais à travers Internet. Pourtant, aucun suivi n’a été fait à cet égard.

Cette démarche journalistique relève ni plus ni moins de la censure. Ce qui nous fait dire que la pluralité des voix n’a pas été entendue, ni prise en considération. La démocratie, c'est accepter et permettre la confrontation des idées. Ceux qui dénoncent l’intégrisme musulman avec force et courage à visages découverts, en prenant des risques inouïs, ont été soigneusement écartés de ce reportage. Alors, nous nous interrogeons. »

Suivent vingt-cinq questions posées par les plaignants que je ne reproduirai pas ici. Ceux qui souhaitent lire le texte intégral de la plainte peuvent suivre le lien qui apparaît à la fin de cette révision.

Le Bureau de l’ombudsman a également reçu d’autres plaintes à propos du même reportage, une dizaine au total. Je reproduis en partie ici la plus étayée d’entre elles qui m’a été envoyée par Mme Diane Guilbault au nom du Rassemblement pour la laïcité, qui s’exprime au nom de la douzaine d’organismes suivants : Association humaniste du Québec, Association québécoise des Nord-Africains pour la laïcité (AQNAL), Coalition Laïcité Québec (CLQ), Génération nationale, Laïcité citoyenne de la capitale nationale (LCCN), Intellectuels pour la laïcité, LGBT pour la laïcité, Libres penseurs athées/Atheist Freethinkers, Mouvement laïque québécois (MLQ), Pour les droits des femmes du Québec (PDF Québec), Sisyphe – éditions et site, Vigilance laïque.

Voici l’essentiel de cette plainte :

« Enquête est une émission phare au Québec. Elle est une référence et on a pu voir, avec la commission Charbonneau, comment des enquêtes journalistiques bien faites pouvaient bénéficier à la démocratie.

C’est à la lumière de cette excellente réputation que nous avons regardé l’émission du 27 novembre dernier : Montée de l’intégrisme : lever le voile.

Or, la déception est à la hauteur des attentes. Ce reportage ne mérite certainement pas le titre d’enquête et jette une ombre de suspicion sur la qualité du travail journalistique de toute l’équipe, car les faiblesses de ce reportage sont trop nombreuses.

Mentionnons d’abord que le titre Existe-t-il des groupes intégristes musulmans à Montréal? (http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/societe/2014/11/27/002-enquete-groupes-integristes-musulmans-montreal.shtml) du texte accompagnateur est trompeur. Il annonce une enquête sur les "groupes intégristes musulmans à Montréal", mais on constate un glissement dès le premier paragraphe :

"Les deux attentats terroristes à St-Jean-sur-Richelieu et à Ottawa en octobre dernier ont été commis au nom d’Allah par deux convertis à l’Islam. Ces dérives peuvent nourrir l’islamophobie. S’ajoute le débat houleux autour de la Charte des valeurs, où des Québécois ont dit se sentir menacés par les intégristes, envahis par les femmes voilées."

Confusion dans les notions et mauvais lieux d’enquête.

Les intégristes sont présentés comme "des gens pieux, conservateurs qui ne veulent pas vraiment s’intégrer à la population du Québec". Après la visite de quatre mosquées et des entrevues avec quelques personnes ressources, la journaliste Johanne Faucher conclut :

"Après des mois d’enquête, nous n’avons pas trouvé de groupes intégristes organisés qui auraient comme objectif secret de détruire la démocratie et ses valeurs."

Comme on n’a pas jugé bon de définir le terme intégriste, cette conclusion apparaît pour le moins incongrue. On semble faire une équivalence entre intégrisme et islamisme, deux concepts pourtant différents. Si tous les intégristes ne sont pas islamistes, on peut aisément soutenir que l’islamisme, qui est une doctrine reposant sur l’islam comme guide d’action politique, repose en fait sur une vision intégriste de l’islam. Que cherchait la journaliste alors? Des intégristes ou des islamistes?

Par ailleurs, deux des intervenants interviewés dans l’émission, Ray Boisvert, ancien agent du SCRS, et le sociologue Frédéric Castel soulignent que ce n’est pas dans les mosquées que se font les appels à la violence, appels dont ils ne nient pas l’existence. M. Castel insiste sur le fait qu’il est évident que les imams savent qu’ils sont surveillés. Assister à un sermon d’imam pieux n’est donc pas une bonne méthode d’enquête si ce sont les appels à la violence que l’on veut débusquer. Et si ce sont de tels actes qui sont recherchés, la notion d’intégrisme ne convient plus.

La journaliste a également ignoré le travail d’enquête que ses collègues de La Presse, Fabrice de Pierrebourg et Vincent Larouche, ont mené sur le sujet et qui a fait l’objet de nombreux articles et même d’un volume, Montréalistan : enquête sur la mouvance islamiste. Pas question non plus du rapport du SCRS de 2012, Venues of Sunni Islamist Radicalization in Canada. Ce rapport, qui met en garde contre la propagation d’un islam violent dans les centres religieux, les prisons et les milieux familiaux, a pourtant fait l’objet de nombreux reportages dans les médias. Même oubli du travail du journaliste Mohamed Sifaoui qui constatait des choses inquiétantes en 2006 lors d’un reportage de Radio-Canada sur les mosquées (http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/national/2006/09/08/004-zl_islam_mosquees.shtml).

On peut également douter de la qualité d’un vox pop radiophonique comme outil d’enquête. Quel hasard qu’une caméra se soit retrouvée dans le taxi d’un auditeur justement le soir de ce vox pop… Enquête est-elle une émission qui recoure souvent à ce procédé de mise en scène?

Conclusion de l’enquête : tout va bien, pas d’intégristes, donc pas d’islamistes au Québec. »

Le texte complet de cette plainte est lui aussi disponible en suivant le lien qui apparaît à la fin de cette révision.

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

M. Luc Simard, directeur, Diversité et Relations citoyennes à la direction de l’Information, a répondu à tous les plaignants.

Voici d’abord la réponse au premier groupe de plaignants :

« En gros, vous critiquez à la fois l’angle de notre reportage, la démarche journalistique que nous avons suivie, le choix de nos invités et la conclusion à laquelle nous en sommes arrivés. Vous jugez que nous avons gommé la réalité de l’intégrisme musulman et que nous avons injustement passé sous silence les actes terroristes qui sont survenus au Canada ces dernières décennies. Vous dites que nous avons censuré le message de M. Akli Ourdja, invité dans l’émission et co-auteur de votre plainte, qui croit que le fondamentalisme exerce une pression considérable sur les communautés musulmanes. Vous affirmez que nous ayons écarté de notre reportage des observations incriminantes recueillies sur le terrain par la journaliste Nadia Zouaoui. Vous nous reprochez d’avoir présenté sous un jour positif deux hommes interviewés dans l’émission, MM. Lamine Foura et Monsef Derraji et nous aurions escamoté la vraie nature de l’association Bel Agir. Enfin, vous déplorez que nous n’ayons pas diffusé le contenu de l’entretien de recherche que nous avons eu avec vous l’été dernier. Cette décision est pour vous un autre geste de censure.

En premier lieu, permettez-nous d’aborder ce dernier point. Nous vous avons rencontrée dans le cadre de la poursuite que l’association des écoles musulmanes de Montréal a intentée contre vous. Notre enquête a compris plusieurs mois de recherche pendant lesquels nous avons rencontré des dizaines de sources comme vous. Nous avons vu des chercheurs universitaires, des religieux, des politiciens, des gens du milieu de l’enseignement, de simples citoyens. Au moment de rédiger le scénario de notre reportage, nous avons dû faire des choix. Pour traiter de la réalité des écoles musulmanes, nous avons sélectionné une interview avec l’étudiante Cérine Moussaïf, qui nous a raconté son expérience personnelle dans ces écoles. Il serait erroné d’y voir un geste de censure à votre endroit : nous avons simplement choisi le propos qui nous semblait le plus pertinent pour le sujet. Avec votre accord, allons directement à notre conclusion. Nous n’avons jamais dit que l’intégrisme musulman n’existait pas. Nous avons plutôt affirmé : "Il y a des intégristes musulmans à Montréal, mais ils sont peu nombreux, ne sont pas regroupés et ont peu d’influence".

Quelle était notre intention dans le reportage du 27 novembre? Notre animateur, Alain Gravel, l’a précisée dès le départ, d’une manière succincte, mais claire : "enquête sur le terrain à la recherche de cette menace intégriste". Notre reportage portait donc sur l’intégrisme musulman. Pas sur les réseaux terroristes, ni sur le meurtre des femmes Shafia ou sur le recrutement de djihadistes. Nous vous rappelons que tous ces sujets ont déjà fait l’objet de reportages à Enquête, ces derniers mois. Celui du 27 novembre ne pouvait être un fourre-tout : son objet était, simplement et précisément, l’intégrisme.

Passons à l’entrevue de M. Ourdja. Vous affirmez que nous avons totalement écarté du montage, voire censuré, son propos principal "… à l’effet que le fondamentalisme exerce une pression considérable sur les communautés musulmanes". Pourtant, nous l’avons laissé raconter le principal incident intimidant qu’il nous a rapporté. Aurait-il fallu grossir la portée de cet incident? Nous ne le croyons pas. Nous avons la certitude, contrairement à ce que vous écrivez, de ne pas avoir cherché à minimiser ou à banaliser son expérience.

Abordons maintenant le travail de Mme Zouaoui. Nous connaissons très bien la nature de ses observations sur le terrain puisqu’elle a collaboré à notre enquête. Les paroles qu’elle a prononcées à l’antenne d’une station de radio privée, en octobre et en novembre, ne portaient pas sur notre reportage. L’entrevue du 5 novembre, par exemple, était un commentaire sur un article du Journal de Montréal dans lequel une enseignante de CPE d’origine marocaine dénonçait les pressions de musulmans conservateurs sur leur communauté. Quant au contenu et à la conclusion de notre reportage du 27 novembre, Mme Zouaoui les endosse totalement.

Traitons des deux invités que vous nous reprochez d’avoir mal présentés. D’abord M. Lamine Foura, que nous identifions comme un animateur de radio. Vous dites que nous aurions dû ajouter qu’il est un militant politique, qui plus est d’obédience islamo-conservatrice. Or le parti pour lequel il a été candidat, le Rassemblement national démocratique, rejette cette étiquette islamiste. Un des fondateurs de ce parti, Abdelhak Benhamouda, a même été assassiné par des terroristes islamistes dans les années 90.

Ensuite M. Monsef Derraji : nous aurions dû dire qu’en plus de présider le Congrès maghrébin du Québec, il est aussi militant actif du parti libéral du Québec. Nous aurions aussi dû préciser qu’il admire le roi de son pays d’origine, le Maroc. Mais en quoi ces ajouts seraient-ils venus éclairer une enquête sur l’intégrisme? Nous ne voyons pas comment.

Nous avons rencontré M. Derraji parce que le professeur Frédéric Castel avait choisi de lui rendre visite dans le cadre d’une tournée des leaders musulmans.

C’est la même raison qui nous a amenés chez les dirigeants de l’association Bel Agir, que vous ne portez pas non plus dans votre cœur. Ce groupe ne mériterait pas l’étiquette "réformiste" que nous lui avons apposée. Nous avons dit que "… cette association religieuse propose une lecture de l’islam en harmonie avec le mode de vie de la société québécoise", mais nous aurions mieux fait, à votre avis, de souligner ses liens avec la branche marocaine des Frères musulmans. Pourtant, les propos que tient dans notre reportage le leader Azédine Hmimsa, sont bel et bien raisonnables et pacifistes : "L’islam ce n’est pas couper des têtes, ce n’est pas la violence aveugle. Faudrait-il prêter des intentions à M. Hmimsa et croire qu’il nous a communiqué le contraire de sa pensée? Nous ne le pensons pas.

Nous avons mené notre enquête selon les règles de l’art et nous sommes fiers d’avoir réussi à jeter un éclairage sur la question de l’intégrisme religieux musulman. Nous n’avons pas cherché, en faisant notre travail de journalistes, à faire le jeu de groupes ou de partis politiques, ici ou ailleurs. »

Et voici maintenant la réponse de M. Simard à Mme Diane Guilbault, la représentante du Rassemblement pour la laïcité :

« Vous êtes déçue du reportage sur la montée de l’intégrisme qui a été présenté à l’émission Enquête du 27 novembre dernier. Vous laissez entendre que nous avons mal identifié la menace islamiste que nous cherchions et que nous ne l’avons pas trouvée parce que nous n’avons pas regardé au bon endroit. Vous êtes d’avis que le reportage ne mérite même pas l’étiquette d’enquête, car il est "… entaché de mauvaises méthodes, de confusion dans les notions abordées, de glissements dans le contenu, de manque de discernement et d’analyse critique et de conclusions non appuyées". Vous reprochez sensiblement les mêmes choses au texte d’accompagnement du reportage, publié sur ICI.Radio-Canada.ca. Pour appuyer vos dires, vous vous référez à des reportages télé ou écrits, produits ces dernières années, qui prouvent selon vous que l’islamisme est bel et bien présent au Québec. Enfin, vous vous demandez par quel hasard une caméra se trouvait à l’intérieur d’une voiture taxi au moment de la diffusion d’une tribune téléphonique sur l’intégrisme par une petite station de radio montréalaise.

Permettez-nous d’abord de vous expliquer ce passage. Il n’y a pas eu de simultanéité ni de hasard : le tournage dans la voiture a eu lieu après la diffusion de la tribune et n’était qu’un concept de réalisation inventif pour illustrer l’émission de radio. Ce type d’illustration est courant en production télévisée et il est admissible dans les émissions d’information quand il faut évoquer une situation sans chercher à la représenter en détail. Nous ne doutons pas que cette séquence dans la voiture taxi était fidèle aux règles de l’art.

Passons maintenant aux fondements de votre critique. Vous croyez que nous avons confondu dès le départ intégrisme et islamisme. À cause de cette confusion, vous concluez qu’il était inévitable que notre reportage s’égare en chemin.

"On semble faire une équivalence, écrivez-vous, entre intégrisme et islamisme, deux concepts pourtant différents."

Nous faisons très bien la différence entre intégrisme et islamisme. D’ailleurs, quelques semaines avant celui sur l’intégrisme, soit le 23 octobre, Enquête a consacré un long reportage aux djihadistes canadiens, que l’on peut aussi appeler des islamistes.

Quelle était notre intention dans le reportage du 27 novembre? Nous l’avons précisée dès le départ, succinctement, mais clairement, dans la bouche de notre animateur, Alain Gravel : "enquête sur le terrain à la recherche de cette menace intégriste". Notre reportage portait donc sur l’intégrisme.

Vous êtes d’avis qu’intégrisme et islamisme sont des vases communicants : "Si tous les intégristes ne sont pas islamistes, écrivez-vous, on peut aisément soutenir que l’islamisme, qui est une doctrine reposant sur l’islam comme guide d’action politique, repose en fait sur une vision intégriste de l’islam". Ce raisonnement nous semble court. Bien sûr, les groupes islamistes se servent de la religion à des fins politiques et ne cessent d’y faire allusion. Mais nombreux sont les experts qui ont démontré que le supposé fondement théologique des islamistes est d’abord un alibi qui a bien peu à voir avec la religion elle-même. En d’autres mots, ce n’est pas parce que les islamistes évoquent la religion qu’ils deviennent des autorités en la matière.

Quelques invités du reportage, dont MM. Miloud Chenoufi et Lamine Foura, soulignent que les premiers opposants aux islamistes sont des musulmans, dont certains responsables religieux. L’ancien directeur adjoint du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS), Ray Boisvert, ajoute que les autorités peuvent compter sur une large partie de la communauté musulmane pour dénoncer les islamistes. D’ailleurs, l’arrestation d’un adolescent montréalais dénoncé par son père, le 17 octobre dernier, le confirme.

Mais y aurait-il quand même des intégristes musulmans qui menaceraient notre sécurité, comme l’ont déclaré certains responsables politiques? C’est la piste que nous avons cherchée, en avançant avec beaucoup de précautions que nous savions que le sujet était délicat. Notre démarche journalistique a été rigoureuse et responsable.

Plusieurs mois de recherche ont constitué la première partie de notre enquête. Nous avons rencontré une trentaine de personnes, dont une dizaine de chercheurs universitaires, un iman très conservateur, des politiciens, un ancien directeur d’école musulmane, un ancien directeur adjoint du SCRS ainsi que de nombreux musulmans ordinaires laïcs et conservateurs. Nous avons également fait de nombreuses demandes d’accès à l’information à la Gendarmerie royale du Canada et au SCRS.

Dans le 8e paragraphe de votre plainte, vous nous reprochez de ne pas avoir défini le terme intégriste. Or, vous le notez vous-même dans le 7e paragraphe, le chercheur Frédéric Castel de l’UQAM donne cette définition des intégristes : "des gens pieux, conservateurs et qui ne veulent pas s’intégrer à la population du Québec."

Dans ce même paragraphe, vous déclarez : "Après la visite de quatre mosquées et des entrevues avec quelques personnes ressources, la journaliste Johanne Faucher conclut : Après des mois d’enquête, nous n’avons pas trouvé de groupes intégristes organisés qui auraient comme objectif secret de détruire la démocratie et ses valeurs."

Dans le cadre de ce reportage, nous n’avons pas mis toute notre recherche à l’antenne. En fait, nous sommes allés dans une dizaine de mosquées, mais nous avons choisi quatre extraits de prêches dans les mosquées les plus controversées. Vous affirmez : "Assister à un sermon d’imam pieux n’est donc pas une bonne méthode d’enquête si ce sont les appels à la violence que l’on veut débusquer."

Nous avons trouvé très pertinent de tourner dans les mosquées puisque nous avons pu y entendre un prêche inquiétant d’un imam qui incite les fidèles à ne pas côtoyer les non-musulmans. Un discours de repli qui n’est pas souhaitable au Québec.

Dans notre reportage, Frédéric Castel a appuyé cet extrait en affirmant que ce cas n’est pas unique, qu’il y a une poignée de mosquées où l’on tient de tels propos. Mais il ne s’agit jamais d’appel à la violence. Ray Boisvert vient ensuite confirmer que les discours de violence, s’il y en a, ne se tiennent pas dans des mosquées, mais dans de petits groupes appelés "Halaqa". Il affirme que débusquer ces individus ou groupes qui font des appels à la violence, est la priorité des services de renseignements : "C’est le grand défi du service de renseignement ou de la police ou d’enquête, c’est de voir la nature réelle d’un individu ou d’un groupe."

Vous écrivez : "Conclusion de l’enquête : tout va bien, pas d’intégristes, donc pas d’islamistes au Québec." Il est faux de dire que nous n’avons pas trouvé d’intégristes. Nous avons plutôt dit, dans le Bloc 1 du reportage : "Il y a des intégristes musulmans à Montréal, mais ils sont peu nombreux, ne sont pas regroupés et ont peu d’influence."

Au paragraphe 14, vous nous demandez : "Mais alors comment expliquer que, quelques jours après la diffusion de cette "enquête", on apprenne par La Presse que le SPVM avait ouvert plus de 100 dossiers liés au terrorisme (1er décembre 2014). Voici ce qu’on peut lire dans l’article que vous citez : "Par ailleurs, les témoins (Marc Parent du SPVM) ont dit ne pas avoir de données leur permettant d’affirmer que la menace terroriste augmente sur leur territoire, malgré le nombre important de dossiers ouverts récemment. On n’a pas de données significatives qui vont dans ce sens-là, ni dans un sens, ni dans l’autre, ont-ils dit."

Au paragraphe 19 : "Outre ces lacunes incroyables dans une émission telle que Enquête, nous déplorons également les insinuations qui sont difficiles à accepter, telles que celles à l’endroit de Mme Houda-Pepin, à propos de laquelle M. Frédéric Castel laisse entendre qu’elle n’a aucune preuve de ce qu’elle avance lorsque elle parle de la présence des groupes intégristes au Québec et au Canada." Nous avons contacté Mme Houda-Pépin à sept reprises. Nous aurions aimé par-dessus tout qu’elle nous précise à qui et à quoi elle fait référence.

Au paragraphe 20, vous nous reprochez "… l’association récurrente entre partisans de la laïcité et islamophobie". Puis vous nous posez cette question : "Pourquoi ne pas avoir donné la parole à des partisans de la laïcité?" Or ce n’est pas exact. Dans un souci d’équité, nous avons donné la parole à un des cofondateurs de l’Association québécoise des Nord-Africains pour la laïcité, M. Akli Ourdja. Nous croyons avoir bien rendu ses inquiétudes ainsi que les pressions dont il est l’objet pour lui rappeler ses devoirs religieux.

Quant à notre conclusion, la propagande dont nous parlons est celle que l’on retrouve dans des sites internet et qui est souvent reprise par certains médias. Cette information pourrait semer la confusion chez des Québécois qui pourraient faire des amalgames entre musulmans et intégristes.

Nous avons donné la parole à des intervenants qui ne partagent pas tous les mêmes points de vue, ce qui est essentiel au journalisme qui s’exerce en démocratie. Nous considérons que notre travail va aider à rétablir des faits qui vont au-delà de l’idéologie. »

LA RÉVISION

Les deux groupes de plaignants n’ont pas été satisfaits de la réponse qu’ils ont eue et m’ont demandé de réviser le dossier.

Ces deux plaintes sont très longues et très détaillées. J’ai ajouté à la fin de la révision les liens vers leur texte intégral afin que le lecteur puisse prendre connaissance de tout leur contenu.

Je précise que les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada sont le prisme à travers lequel j’examine les plaintes.

Cette précision n’est pas superflue vu tout ce que les plaignants ont à reprocher au reportage. Mais si on veut apprécier correctement mes décisions, il faut comprendre qu’on peut être en désaccord profond avec les propos, visions, analyses et opinions exprimés dans un reportage, considérer qu’il arrive à des conclusions erronées, trouver qu’il est mal structuré ou confus, ou plus généralement qu’il est mauvais, sans pour autant qu’il enfreigne les NPJ.

Car celles-ci concilient la liberté de presse, qui permet aux journalistes d’effectuer des choix éditoriaux libres de toute pression ou contrainte, avec des principes et des valeurs comme l’équité, l’équilibre et l’impartialité, par exemple. S’ensuivent un certain nombre de normes et de règles qui viennent baliser et encadrer la pratique journalistique sans remettre en question la liberté fondamentale qu’ont les journalistes, en démocratie, de choisir les contenus qu’ils souhaitent diffuser.

D’entrée de jeu, il m’apparaît que les plaintes reposent sur une vision, une interprétation et une analyse particulière des faits et des événements.

En bref, on reproche au reportage de ne pas avoir tenu compte d’éléments que les plaignants présentent comme des évidences, mais qui sont éminemment discutables et disputées ou qui relèvent essentiellement d’une vision et d’une approche particulière de la problématique abordée.

À mon avis, le lien direct qu’établissent les plaignants entre intégrisme, islamisme et terrorisme est pour le moins matière à débat. L’analyse à partir de laquelle ils élaborent leurs griefs est légitime, mais elle relève de leur vision particulière et de leur interprétation des faits. À partir du moment où on considère que l’intégrisme musulman est responsable de tous les maux commis au nom de l’islam, on peut évidemment reprocher au reportage de ne pas en avoir fait mention.

Les plaignants reprochent au reportage de ne pas avoir défini ce qu’on y entend par intégrisme. Je pense au contraire que le commentaire de la journaliste, aussi bien que les propos des intervenants entendus, montrent que les intégristes musulmans sont des croyants qui entretiennent et appliquent une conception traditionnelle et très conservatrice de leur religion dont ils suivent les préceptes à la lettre, qui prônent le repli communautaire, mais qui ne véhiculent pas d’idées violentes. C’est, clairement, une vision qui diffère de celle des plaignants.

J’ajoute que le mot « intégrisme » n’a pas été inventé par les auteurs du reportage et qu’il fait partie des dictionnaires. Le Larousse lui donne la définition suivante : « Attitude et disposition d'esprit de certains croyants qui, au nom du respect intransigeant de la tradition, se refusent à toute évolution. »

L’intégrisme existe dans toutes les religions et il n’est pas, d’ordinaire, relié à la notion de violence. Chez les protestants, on parle plutôt de fondamentalisme, chez les juifs, d’orthodoxie ou d’ultra orthodoxie. Au Québec, on connaît bien les représentants les plus visibles de ce courant, les hassidim, qui vivent en communauté quasi autarcique repliée sur elle-même et refusent la modernité et tout ce qui dans la science vient en contradiction avec la lecture littérale des textes sacrés.

Les intégristes, qu’ils soient musulmans, juifs ou chrétiens prônent des idées qu’on peut légitimement considérer comme passéistes, discriminatoires, obscurantistes ou autrement rétrogrades. Mais, généralement, ils ne prônent pas la violence et ne se mêlent pas de politique.

Les journalistes d’Enquête ont voulu vérifier si c’était bien le cas. Ils voulaient, au vu des incidents violents commis au Canada comme ailleurs au nom de l’Islam, des débats houleux entourant les valeurs communes des Québécois et la laïcité, des craintes de Québécois qui se sentent menacés par les « intégristes musulmans », vérifier qui ils sont et s’ils représentent une menace à la sécurité. C’est en tous cas ce qu’énonce très clairement la journaliste Johanne Faucher dès le début du reportage.

Dans leur plainte, le premier groupe d’auditeurs s’étonne que dans la version Internet de leur reportage, ses auteurs écrivent : « les intégristes, à ne pas confondre avec les islamistes… ».

« Ah! bon? se demandent-ils. Pourquoi? »

Cette remarque nous ramène donc au postulat de départ sur lequel les plaignants échafaudent leur plainte, et au fait que pour eux il ne semble y avoir aucune différence entre « intégristes musulmans » et « islamistes ».

Encore une fois, que les choses soient claires : je ne remets nullement en question la légitimité de ces opinions et interprétations. Elles méritent tout à fait d’être exposées et débattues. Mais dans le contexte de la plainte, je ne vois pas en quoi elles permettent d’établir que les auteurs du reportage critiqué ont erré ou enfreint les NPJ de Radio-Canada.

En fait, les journalistes de l’émission Enquête n’ont pas fait le reportage que les plaignants auraient souhaité qu’ils fassent. Ils ont le droit d’être déçus, mais les journalistes étaient libres de choisir l’angle et le contenu de leur reportage.

J’en viens maintenant à certains éléments de la plainte qui touchent des aspects précis du reportage.

Un des plaignants est M. Akli Ourdja, un militant pour la laïcité et membre fondateur de l’Association québécoise des Nord-Africains pour la laïcité (AQNAL).

M. Ourdja est interviewé dans le reportage, mais les autres signataires de la plainte et lui-même considèrent que son message n’y trouve aucun écho et que « son inquiétude principale formulée à la journaliste rencontrée, à l’effet que le fondamentalisme exerce une pression considérable sur les communautés musulmanes, a été totalement écartée du montage ».

M. Ourdja est un des intervenants les plus importants du reportage. Il y intervient à quatre reprises. J’ai pris connaissance de toute l’entrevue qu’il a accordée à l’équipe d’Enquête et j’en conclu que sa situation, ses opinions, ses craintes et les incidents dont il témoigne ont été correctement rapportés, conformément à la règle des NPJ sur la conduite et l’utilisation des entrevues. Voici ce que dit cette règle :

« (…) Nous nous engageons à respecter le sens des propos tenus par les participants, quel que soit le contexte dans lequel nous choisissons de les utiliser. (…) »

Mme Djemila Benhabib, elle aussi signataire de la plainte, prétend que la journaliste a fait preuve de censure à son endroit parce qu’elle ne l’a pas utilisée pour son reportage bien qu’elle l’ait rencontrée à Trois-Rivières à l’été 2014.

Elle ajoute que « lors de cette rencontre de plus de deux heures », elle a attiré « l’attention de la journaliste sur le rôle des écoles musulmanes qui voilent les petites filles dès l’âge de 9 ans et ce à même les deniers publics ainsi que sur la radicalisation de jeunes Montréalais à travers Internet. Pourtant, aucun suivi n’a été fait à cet égard ».

La journaliste Johanne Faucher et la réalisatrice Jo-Ann Demers, avec lesquelles j’ai discuté pour les besoins de cette révision, m’ont expliqué que leur rencontre avec Mme Benhabib s’était faite dans le cadre de leur recherche préliminaire, essentiellement pour documenter la poursuite dont elle fait l’objet par une école privée musulmane qui se considère diffamée par certains de ses propos tenus publiquement. En aucune manière, disent-elles, s’agissait-il d’une entrevue formelle pour diffusion. Il n’y avait d’ailleurs pas de caméra durant cette rencontre.

Cela étant, même s’il s’était agi d’une entrevue en bonne et due forme, rien, en vertu des NPJ, n’aurait obligé les journalistes à la diffuser.

Un reportage est limité par sa durée et par l’angle qu’on choisit d’aborder. Les auteurs du reportage ont dû faire des choix, elles en avaient le droit. J’ajoute que la problématique des contenus enseignés dans les écoles religieuses privées, subventionnées par l’État, ne se limite pas aux institutions musulmanes. Les cas qui ont soulevé le plus de questions ces dernières années touchaient des écoles juives hassidiques.

Les plaignants ajoutent que « la pluralité des voix n’a pas été entendue, ni prise en considération » dans le reportage.

« La démocratie, écrivent-ils, c'est accepter et permettre la confrontation des idées. Ceux qui dénoncent l’intégrisme musulman avec force et courage à visages découverts, en prenant des risques inouïs, ont été soigneusement écartés de ce reportage. »

Le reportage nous présente pourtant des tenants de la laïcité qui s’inquiètent de l’influence des intégristes musulmans : M. Akli Ourdja, dont il a été question plus haut; et M. Marc Lebuis, de Point de Bascule.ca, un site Internet qui se décrit comme « indépendant et non partisan décrivant les méthodes et les moyens qu’utilisent les organisations et les leaders islamistes pour appliquer leur programme au Canada ».

J’ajoute que les NPJ de Radio-Canada demandent à son service de l’Information de « refléter fidèlement l’éventail des expériences et des points de vue des Canadiens », et de faire en sorte que ses informations « soient pertinentes aux yeux des citoyens, quelles que soient leurs origines, perspectives et croyances ».

Les plaignants n’apprécient peut-être pas également tous les experts et intervenants entendus dans le reportage, les opinions qu’ils proposent et les conclusions qu’ils en tirent. Il reste que celles-ci font partie de cet éventail d’expériences et de points de vue qu’on demande à l’Information de Radio-Canada de présenter à son public.

Pour bien comprendre comment les responsables de l’Information composent avec le souci de présenter et de témoigner des diverses opinions qui existent sur un sujet donné, il convient de tenir compte de la valeur d’équilibre des NPJ, que voici :

« Équilibre

Nous contribuons aux débats sur les enjeux qui touchent le public canadien en présentant une diversité d’opinions. Nos contenus d’information, dans tous nos médias, offrent un large éventail de sujets et de points de vue.

Lorsque nous abordons des sujets controversés, nous nous assurons que les points de vue divergents sont reflétés avec respect. Nous tenons compte de leur pertinence dans le cadre du débat et de l’ampleur du courant qu’ils représentent.

Nous nous assurons également de présenter ces points de vue dans un délai raisonnable. »

La plupart des plaignants, et pas seulement ceux qui m’ont demandé cette révision, appuient leur plainte sur le fait que le reportage qu’ils critiquent n’a pas fait part, mentionné ou tenu compte de faits, d’opinions ou d’analyses diffusés au fil du temps dans d’autres médias, ou par Radio-Canada sur ses différentes plateformes ou émissions.

Il est impossible de tout présenter en même temps. C’est pourquoi, comme le souligne la norme d’équilibre citée ci-haut, on ne peut faire autrement que de présenter les différents points de vue au fil du temps, « dans un délai raisonnable ».

Je soumets que Radio-Canada a amplement fait valoir dans ses contenus d’information, au fil des mois et même des années, les événements, faits, opinions et points de vue que les plaignants lui reprochent d’avoir oblitérés dans le reportage qu’ils critiquent. Dans ses téléjournaux, dans ses analyses et reportages sur les événements terroristes survenus à la fin de 2014 à Ottawa et à Saint-Jean-sur-Richelieu, comme dans sa relation suivie des activités des groupes terroristes islamistes au Québec, dans l’ensemble du Canada et à travers le monde depuis l’électrochoc provoqué par les attentats du 11 Septembre à New York, et même avant. L’émission Enquête elle-même a consacré des reportages au parcours des jeunes djihadistes d’ici partis combattre en Syrie et en Iraq, et à l’affaire Shafia.

L’ampleur et la diversité de la couverture de tout ce que les plaignants reprochent aux journalistes d’Enquête de ne pas avoir tenu compte dans leur reportage ne fait aucun doute et est facilement vérifiable.

Par contre, dans le concert d’opinions, d’analyses et de points de vue qui ont émaillé ces couvertures, j’ai moins souvent entendu celles qu’on nous présente dans le reportage qui fait l’objet de cette plainte. Encore une fois, on peut tout à fait être en désaccord profond avec ces opinions et points de vue, ils n’en demeurent pas moins légitimes, pertinents et d’intérêt public.

À cet égard, les plaignants estiment que plusieurs des intervenants du reportage « ne sont pas situés dans une juste perspective ».

Voici ce que dit là-dessus la norme des NPJ qui régule l’expression d’opinions par les invités et les commentateurs, experts, porte-parole ou autres :

« Invités et commentateurs

Radio-Canada offre dans ses émissions toute une gamme de commentaires et d’opinions sur des sujets importants.

L’équilibre est atteint, avec le temps, grâce à la présentation de perspectives et de points de vue multiples qui reflètent une diversité d’opinions.

Afin que le public puisse pleinement comprendre le point de vue d’un invité ou d’un commentateur, il est important de mentionner ses liens d’association ou d’affiliation, ou encore, ses intérêts particuliers. »

Les plaignants estiment qu’on aurait dû mentionner notamment que M. Lamine Foura, en plus d’être animateur de radio, est « membre fondateur du Congrès maghrébin au Québec »; qu’il « a été membre actif, à Montréal, de Présence musulmane, un lobby islamiste international chapeauté par Tariq Ramadan; et candidat, en mai 2007, aux élections législatives algériennes pour un parti politique islamo-conservateur, le Rassemblement national démocratique (...) ».

Je dirai d’abord que les seuls propos tenus par M. Foura qui auraient pu nécessiter qu’on connaisse – comme le demandent les NPJ, « ses liens d’association ou d’affiliation, ou encore, ses intérêts particuliers » – portaient sur le fait qu’à son avis il y a bien des intégristes musulmans à Montréal, mais qu’ils sont peu nombreux, ne sont pas regroupés et ont peu d’influence.

Toutefois, je ne vois pas en quoi le fait qu’il soit membre du Congrès maghrébin du Québec pourrait modifier la perception qu’on peut avoir de ses propos cités plus haut.

Quant à l’organisme Présence musulmane, M. Foura réfute catégoriquement en avoir jamais été membre.

Enfin, le Rassemblement national démocratique d’Algérie n’est pas réputé islamiste, étant plutôt considéré, avec le FLN, comme un des deux partis traditionnels du pouvoir depuis l’indépendance du pays.

Les plaignants auraient également souhaité que M. Monsef Derraji, du Conseil maghrébin du Québec, soit aussi identifié comme un « militant actif du Parti libéral du Québec » et quelqu’un qui a déjà eu à la télévision marocaine des commentaires élogieux pour le roi du Maroc. Je ne vois pas en quoi ces précisions auraient pu permettre à l’auditoire d’interpréter différemment les propos de M. Derraji.

Ils soutiennent également que M. Frédéric Castel, sociologue qui enseigne à l’UQAM et chercheur au Centre de recherche en immigration, ethnicité et citoyenneté (CRIEC), n’est pas un observateur neutre, qu’il « a milité ardemment contre la charte (et qu’il) a un parti pris évident ».

M. Castel, à qui j’ai parlé dans le cadre de cette révision, nie vigoureusement avoir pris position pour ou contre la charte des valeurs (ou de la laïcité), proposée à l’époque par le gouvernement du Parti québécois. Mes vérifications et recherches vont dans le même sens et me suffisent pour conclure que M. Castel est un expert reconnu par ses pairs et qu’il n’a pas d’activités militantes.

Je n’ai donc aucune raison de remettre en cause son expertise et son impartialité.

J’en viens maintenant à la dernière phrase du reportage contre laquelle s’élèvent les deux groupes de plaignants. Voici ce que dit la journaliste Johanne Faucher :

« Si des Québécois croient que musulman égale intégriste ou islamiste, s’ils voient dans chaque foulard une femme soumise, c’est en grande partie à cause de la propagande de gens qui pataugent dans l’intolérance. Ces propos risquent de stigmatiser la communauté musulmane et de la rendre plus vulnérable aux discours radicaux. »

Et voici ce qu’en disent les plaignants du deuxième groupe :

« Cette conclusion que rien ne soutient dans le reportage semble en fait le point de départ de cette "enquête". Quels Québécois croient que musulman égale intégriste ou islamiste? Et de quelle propagande parle-t-on? Rien dans le reportage ne vient appuyer cette affirmation. À l’opposé des intégristes religieux dont une des caractéristiques est de vouloir privilégier les règles de leur religion, les partisans de la laïcité croient qu’il faut donner toute la place aux règles civiles dans les institutions publiques. Mais au lieu de chercher à clarifier les amalgames douteux entre laïcité et islamophobie, l’émission laisse l’auditoire sur un commentaire laissant entendre que c’est la conclusion à laquelle en sont arrivés "les enquêteurs". »

Je considère qu’il aurait été préférable que ce commentaire soit formulé autrement afin que le public comprenne bien qu’il n’exprimait pas l’opinion personnelle de la journaliste.

Je suis toutefois d’avis qu’il reflétait correctement le sens et la teneur des commentaires et idées énoncés par certains des intervenants entendus dans le reportage.

Conclusion

Le reportage sur l’intégrisme musulman, diffusé le 27 novembre 2014 dans le cadre de l’émission Enquête sur les ondes d’ICI Radio-Canada Télé, n’a pas enfreint les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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Révision en version PDF.

Plainte intégrale du premier groupe.

Plainte intégrale du deuxième groupe (Rassemblement pour la laïcité).

Pour me joindre : ombudsman@radio-canada.ca

Twitter : @ombudsmanrc