Humour : un terrain glissant en information (RDI matin)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’un commentaire formulé lors de l’émission RDI matin du 21 janvier 2015.

LA PLAINTE

Un auditeur, M. Jean-Louis Girard, se plaint d’un commentaire formulé lors de l’émission RDI matin, le 21 janvier 2015, par l’animateur Marc-André Masson. Le plaignant estime que ce commentaire constituait une opinion personnelle.

Voici comment il formule son insatisfaction :

« Ce matin, quelle ne fut pas ma surprise d'entendre Marc-André (Masson) à RDI matin, aux environs de 5 h 35, (émettre) une opinion personnelle, qui disait que les républicains américains vont sûrement traiter les démocrates de communistes, en faisant un court résumé du discours State of the Union de Barack Obama.

De quoi se mêle-t-il au juste d'émettre une telle opinion sur des sujets qu'il ne connaît même pas? »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

Mme Micheline Dahlander, chef, Relations citoyennes et Diversité, au service de l’Information, a répondu à M. Girard au nom de la direction.

Mme Dahlander rappelle d’abord au plaignant que le commentaire de M. Masson, dont il se plaint, était une plaisanterie, lorsqu’il a dit : « les républicains vont sûrement traiter les démocrates de communistes. »

Voici la suite de sa réponse :

« L’émission RDI matin offre aux téléspectateurs l’essentiel de l’actualité nationale, internationale et régionale dans une formule qui se veut dynamique, décontractée et près des préoccupations du public. Des plaisanteries fusent parfois de toutes parts. Car animer une émission du matin, c’est informer, piquer la curiosité, mais aussi divertir. Toutefois, les bulletins de nouvelles, comme vous avez dû le remarquer, y sont livrés avec rigueur et sérieux.

Voici la nouvelle qui a suscité la plaisanterie de l’animateur :

"Barack Obama s’est présenté comme un chef d’État rassembleur lors du traditionnel discours sur l’état de l’Union, hier soir. Le président américain passe à l’offensive et appelle les Américains à partager les fruits de la croissance."

Comme tout bon animateur, Marc-André Masson a saisi cette occasion pour prendre la balle au bond. Voici l’échange :

MARC-ANDRÉ MASSON : "C’est donc confirmé Barack Obama est un communiste! Mesdames et messieurs." (éclats de rire de tout le monde autour de lui)

ALEXIS DE LANCER : (en rajoutant dans l’hilarité) : "Je l’ai toujours dit! Je l’ai toujours dit qu’il était communiste!"

MARC-ANDRÉ MASSON (ironique) : "Partager la richesse! Quelle idée! Voilà!" (rires généralisés)

MARTINE DEFOY : "Robin Hood, hein, Robin des Bois."

MARC-ANDRÉ MASSON : "Partagez-nous donc les conditions de la météo, vous, ce matin."

JULIE-JASMINE BOUDREAU : "Avec grand plaisir!"

MARC-ANDRÉ MASSON : "J’entends déjà des républicains commencer à crier, comme ça."

JULIE-JASMINE BOUDREAU : "C’est encore un peu froid ce matin…"

Cet échange rapide de réparties plus ou moins amusantes se voulait un moyen, pour l’animateur, de relayer la parole à ses collaborateurs avec convivialité. Mais la perception de ce qui est drôle varie d’une personne à l’autre. Nous comprenons que cette pointe d’humour ait pu vous déplaire et nous en sommes désolés. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

La réponse de Mme Dahlander n’a pas convaincu M. Girard. Et c’est en ces termes qu’il m’a demandé de réviser sa plainte :

« Je désire faire une plainte à l'ombudsman, car vous êtes un réseau d'État payé par nous, et vous agissez comme si vous étiez une télévision de gauche radicale. Même si vous dites blaguer, le sens est quand même présent... »

LA RÉVISION

Dans sa réponse au plaignant, Mme Dahlander écrit qu’« animer une émission du matin, c’est informer, piquer la curiosité, mais aussi divertir ».

Si je comprends que certaines émissions d’actualités puissent, doivent ou choisissent de présenter leurs contenus d’information de manière conviviale et détendue, que certaines formules à plusieurs permettent, voire nécessitent des échanges empreints de badinage ou d’humour, elles n’en sont pas moins soumises aux Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada.

Voici comment ces NPJ définissent la mission de l’Information à Radio-Canada :

« Introduction/Mission et valeurs/Servir l’intérêt public

Notre mission est d’informer, de révéler, de contribuer à la compréhension d’enjeux d’intérêt public et d’encourager la participation des Canadiens à notre société libre et démocratique. »

« Informer, révéler » et faire comprendre, mais certainement pas « divertir ».

Les mêmes NPJ interdisent aux membres du personnel de Radio-Canada qui participent aux contenus d’information, qu’ils soient reporters, animateurs, présentateurs ou chroniqueurs, d’exprimer des opinions personnelles.

Voici ce qu’elles disent à ce sujet :

« Opinion/Journalistes des Nouvelles et Actualités de Radio-Canada

Nous sommes guidés par le principe d’impartialité.

Nous offrons à notre public les perspectives, les faits et les analyses dont il a besoin pour comprendre un enjeu ou un sujet d’intérêt public.

Les journalistes de Radio-Canada n’expriment pas leurs opinions personnelles. Cela a pour but de protéger l’impartialité du diffuseur public et de permettre aux journalistes d’explorer un sujet avec ouverture et sans parti pris.

Nous respectons ces normes, peu importe le lieu où nous diffusons, que ce soit sur les plateformes de Radio-Canada ou dans d’autres médias extérieurs à Radio-Canada. »

Pour revenir au fond de la plainte de M. Girard, il faut se demander si M. Masson et ses acolytes ont versé dans l’opinion personnelle lorsqu’ils ont plaisanté en évoquant le contenu du discours sur l’état de l’Union, présenté la veille par le président américain Barack Obama.

M. Obama y invitait les Américains à partager les fruits de la croissance et proposait d’accroître les impôts des plus riches pour soulager ceux de la classe moyenne. La Chambre des représentants et le Sénat sont maintenant tous les deux dominés par les élus du Parti républicain, idéologiquement à droite aux plans social et fiscal. M. Obama, comme le Parti démocrate dont il est issu, sont généralement reconnus comme étant plus préoccupés par la justice sociale et l’équité fiscale, ce qui les place à gauche de l’échiquier politique aux États-Unis.

D’ailleurs, la réaction des leaders républicains aux mesures proposées par le président Obama dans son discours a été très claire : augmenter les impôts des Américains « qui réussissent » n’aidera pas « ceux qui ont des difficultés à réussir ». Pas question, pour eux, d’appuyer des mesures de ce type.

J’ajoute que depuis des années les adversaires les plus farouches de Barack Obama n’hésitent à laisser entendre qu’il est communiste. Parmi eux, des républicains, comme Sarah Palin. Il n’y a qu’à surfer un peu sur Internet pour le constater.

Dans ce contexte, le fait de signaler avec humour que le président Obama donne des munitions à ceux qui le considèrent comme un « communiste » ne relève pas nécessairement de l’expression d’opinion. Pas plus que de dire qu’on entend déjà les républicains s’insurger de ses propositions « à la Robin des Bois » ou visant au « partage de la richesse ».

Je me permets tout de même de souligner, encore une fois, les dangers du mélange des genres en information. À Radio-Canada, les journalistes ne sont pas là pour divertir et l’humour ne doit être utilisé, en information, que pour faciliter la livraison des contenus.

Je suis conscient qu’à Radio-Canada le travail des animateurs, dans des émissions d’actualités comme RDI matin, tient parfois de l’équilibrisme en raison des règles qui imposent des limites qu’on ne trouve pas chez d’autres diffuseurs.

Mais Radio-Canada est un diffuseur public, et les règles et balises que doivent respecter tous ceux qui participent à ses contenus d’information sont le reflet et les gardiens de cette particularité.

Conclusion

Certains commentaires formulés par l’équipe d’animation de l’émission RDI matin du 21 janvier 2015, sur ICI RDI, n’ont pas enfreint les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

_______________________________

Version PDF de la révision.

Pour me joindre : ombudsman@radio-canada.ca

Twitter : @ombudsmanrc