Formats de l’info : oui à la bande dessinée, non à la caricature (ICI Radio-Canada.ca)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada à propos d’une bande dessinée intitulée Les changements climatiques, c’est vraiment vrai?, diffusée sur ICI Radio-Canada.ca.

LA PLAINTE

M. Marc Alexandre Vallée, un auditeur qui est aussi ingénieur géophysicien, en a contre une bande dessinée intitulée Les changements climatiques, c’est vraiment vrai?, diffusée sur ICI Radio-Canada.ca.

Il estime qu’elle est inéquitable envers ceux qui remettent en cause les changements climatiques.

Voici le texte de la plainte qu’il m’a transmise par courriel le 9 décembre 2015 :

« Je désire me plaindre de la bande dessinée intitulée Les changements climatiques, c'est vraiment vrai?, affichée sur votre site web depuis une semaine.

D'abord, je remarque que c'est assez inusité pour Radio-Canada d'afficher une bande dessinée sur le site web. Cette bande dessinée met en scène un climatosceptique et une pseudo-scientifique (tout le monde peut mettre un sarrau).

Comme on retrouve peu de climatosceptiques dans le paysage médiatique québécois, et que j'ai porté plainte récemment à Radio-Canada sur ce sujet (réponse de l'ombudsman du 19 octobre), je me sens particulièrement interpelé par cette bande dessinée. Je la trouve grossière, avec de l'information mensongère, et elle porte atteinte à ma réputation.

Je dois souligner que dans ce dossier, Radio-Canada a deux poids deux mesures. Vous bannissez les climatosceptiques de vos ondes, puis vous les ridiculisez sans qu'ils aient la possibilité de se défendre sur vos ondes. C'est un comportement malhonnête. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

M. Christian Thivierge, rédacteur en chef, Information continue multiplateforme pour ICI Radio-Canada.ca, a répondu au plaignant au nom de la direction.

Voici sa réponse :

« Vous avez raison, c’est assez inusité que de publier un contenu sous forme de bande dessinée sur le site de Radio-Canada.ca (section Information). Je ne connais qu’un seul autre contenu semblable et c’est la bande dessinée hebdomadaire Riton et Rita de nos collègues de Québec qui résume chaque semaine un pan de l’actualité.

À ce propos, permettez-moi tout d’abord un peu de contexte.

Dans le cadre de Conférence de Paris sur le climat, le service de l’Information de Radio-Canada a préparé une foule de contenus à la fois pour ses émissions de télévision, de radio et pour le site Internet et ses plateformes mobiles. La bande dessinée à laquelle vous faite référence s’inscrit dans cette offre riche et n’est qu’un des éléments abordés pour illustrer le phénomène des changements climatiques et les débats qu’il suscite.

La bande dessinée a été produite par l’équipe formats numériques que je dirige. Un des principaux mandats de cette équipe est de présenter des contenus informatifs sous différents formats spécifiques à l’univers numérique.

Au lieu d’un texte conventionnel, nous avons choisi de présenter les arguments invoqués par les climatosceptiques sous forme de dessins. La bande dessinée est un format de plus en plus utilisée par différents médias dans le monde pour intéresser le public à certaines questions.

Dans le cas qui nous occupe, nous avons un homme qui invoque les arguments classiques des climatosceptiques (changements climatiques causés par le soleil, impossibilité de remettre en question le consensus scientifique, citation d’études douteuses, tendance à se sentir victime de censure, etc.). Il en discute avec une scientifique. "Tout le monde peut porter un sarrau", indiquez-vous dans votre plainte. Là encore vous avez raison. Mais si nous voulons indiquer au lecteur qui est cette femme, on doit lui donner quelques indices. Le sarrau, les lunettes, le tableau noir sont des indices.

Vous écrivez vous sentir particulièrement interpellé par la bande dessinée parce que vous avez porté plainte à l’ombudsman sur la présence de climatosceptiques dans le paysage médiatique québécois. Vous avancez que la bande dessinée porte atteinte à votre réputation en plus d’être mensongère et grossière.

Nous avons eu l’idée de la bande dessinée en septembre et sa production a commencé en octobre, bien avant la révision de l’ombudsman. Personnellement, j’ignorais même l’existence de cette plainte avant la publication de la révision. Quoi qu’il en soit, nous ne nous inspirons pas des révisions de l’ombudsman pour créer nos contenus, mais de l’actualité, ici, la Conférence de l’ONU sur les changements climatiques.

Sur le caractère mensonger que vous prêtez à la bande dessinée, il s’avère que la communauté scientifique est quasi unanime quant à la responsabilité de l’activité humaine comme cause principale des changements climatiques. Selon le plus récent rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), le degré de certitude selon lequel l’activité humaine est la principale cause du réchauffement observé est maintenant fixé à 95 %. C’est objectivement beaucoup plus que certains "pseudo-scientifiques".

De plus, la documentation sur laquelle est basé le contenu de la bande dessinée provient de sources fiables telles le plus récent rapport du GIEC précédemment cité. Il s’agit bel et bien d’information.

Enfin, sachez que jamais nous n’avons eu l’intention d’être "grossiers" envers qui que ce soit.

Je ne crois pas que la révision de l’ombudsman à votre plainte dicte que les climatosceptiques sont "bannis" des ondes tout comme j’estime que ces mêmes personnes n’ont pas été "ridiculisées" par la bande dessinée.

Je suis vraiment désolé si ce contenu ne vous a pas plu, mais j’estime qu’il a été produit dans le respect de nos valeurs journalistiques. »

LA RÉVISION

Ce plaidoyer n’a pas convaincu M. Vallée qui m’a demandé de réviser sa plainte.

La demande qu’il m’a fait parvenir est fort longue et entend contester, références à l’appui, la réalité même des changements climatiques et de leur caractère anthropique.

Ceux que les arguments de M. Vallée peuvent intéresser pourront prendre connaissance de son texte dans le document pdf annexé.

En ce qui me concerne, je n’ai pas l’intention de reprendre ce débat avec le plaignant puisque j’ai déjà disposé de ses arguments et points de vue.

J’ai bien lu toutes les nouvelles références qu’il m’a envoyées, mais elles ne me permettent pas d’amender les conclusions auxquelles j’en étais arrivé dans une révision précédente effectuée à sa demande.

Au contraire, la crédibilité de trois des auteurs qu’il m’a soumis m’apparaît pour le moins suspecte : ils ne sont pas climatologues et sont associés au, et financés par, le Heartland Institute, un « groupe de réflexion » politique américain créé pour promouvoir le conservatisme et le libertarianisme; les autres, climatologues ou pas, ne remettent pas fondamentalement en cause les changements climatiques ni leur caractère anthropique, mais divergent du consensus scientifique quant à leur importance et conséquences.

Je me pencherai donc uniquement sur l’aspect de la plainte de M. Vallée qui concerne la nature à son avis « grossière « et « malhonnête » de la bande dessinée intitulée Les changements climatiques, c’est vraiment vrai? dont il se plaint.

M. Christian Thivierge, le rédacteur en chef qui a répondu au plaignant, soutient que la bande dessinée est une alternative au texte conventionnel qui convient bien à l’univers numérique dont les artisans sont toujours à la recherche de formats différents pour présenter les contenus informatifs.

Dans le cas présent, on a retenu ce format « pour illustrer le phénomène des changements climatiques et les débats qu’il suscite ». « Il s’agit bel et bien d’information », ajoute M. Thivierge.

Les contenus d’information, comme le personnel qui les produit, sont soumis à Radio-Canada aux Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de la Société.

Voici quelques-unes des balises qu’elles contiennent qui me guideront dans l’examen de la plainte de M. Vallée (le soulignement est de moi) :

« Exactitude

Nous recherchons la vérité sur toute question d’intérêt public. Nous déployons les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement à notre auditoire.

Les techniques de production que nous utilisons servent à présenter nos contenus d’une manière claire et accessible.

Équité

Au cours de la collecte d’information et dans nos reportages, nous traitons les personnes et les organismes avec ouverture et respect.

Nous sommes conscients de leurs droits. Nous les traitons sans parti pris. »

« Expression d'opinions

Nos émissions et nos diverses plateformes favorisent l’expression de perspectives ou de points de vue particuliers. Ce type de contenu enrichit le débat public sur les sujets de l’heure et en améliore la compréhension.

Lorsque nous diffusons des émissions, des segments d’émissions ou des contenus numériques qui présentent une opinion ou un point de vue unique, nous veillons à offrir une diversité de perspectives sur le sujet à l’échelle du réseau ou de la plateforme concernée, et ce, dans un délai opportun.

Quand nous choisissons de présenter un point de vue particulier :

- Il doit être clairement identifié.

- Il ne doit pas déformer d’autres points de vue.

En vertu du principe d’impartialité qui fait partie de nos valeurs, les membres du personnel de l’Information ne peuvent exprimer leurs opinions personnelles sur des sujets controversés, et ce, sur l’ensemble de nos plateformes. »

Une bande dessinée? Pourquoi pas.

Je veux bien qu’on doive faire preuve d’imagination et d’originalité pour répondre aux exigences particulières des nouvelles plateformes numériques et de leurs publics.

Toutefois, certains éléments de la bande dessinée, à laquelle nous avons affaire ici, tiennent plutôt de la caricature, que les dictionnaires définissent comme un « dessin satirique qui procède notamment par la déformation, l’exagération de certains aspects significatifs … ou déplaisants … une représentation grossière, infidèle d’une réalité ». (dictionnaire Antidote)

Il m’apparaît évident que le personnage qui porte les arguments des climatosceptiques dans la bande dessinée en question répond à certains égards à cette définition. On nous le présente comme un homme naïf, prêt à croire tout ce qu’il entend à la radio, plutôt content de pouvoir éventuellement cueillir des bananes à Toronto, qui s’enrage en se soulant, profère des bêtises bière au poing, ou qui crie à la censure.

En soi, comme toutes les caricatures, celle-ci est porteuse d’une opinion, d’un point de vue particulier qui réduit l’ensemble des climatoseptiques à un personnage plutôt bête et épais, ce que ne sont pas, ai-je besoin de la préciser, tous ceux qui doutent de la réalité, de l’ampleur des changements climatiques ou de leur nature anthropique. On trouve effectivement parmi ceux-ci des gens de toutes les sphères de la société, y compris des scientifiques comme le plaignant.

Et c’est pour cette raison que, dans les quotidiens, la caricature paraît en page éditoriale, parce qu’elle porte un regard particulier, un jugement, pose un verdict sur des personnes et des événements.

Mais, comme l’indiquent les extraits des NPJ que j’ai cités plus haut, ceux qui produisent à Radio-Canada des contenus d’information « ne peuvent exprimer leurs opinions personnelles »; ne doivent « pas déformer d’autres points de vue » lorsqu’ils en présentent un en particulier; doivent traiter les personnes avec « ouverture et respect (et) sans parti pris ».

Autant de normes que la bande dessinée en cause ici a écorchées.

Sans vouloir les brider dans leur nécessaire recherche, j’appelle donc les artisans et responsables éditoriaux à faire preuve de prudence dans l’exploration et l’utilisation de nouveaux formats pour leurs contenus d’information.

En somme, je peux comprendre que le plaignant se soit senti interpelé par la bande dessinée, comme l’ont été les six autres citoyens qui, comme lui, s’en sont plaints.

Enfin, s’appuyant sur la révision précédente que j’ai rendue à sa demande à propos de l’émission scientifique Les années lumière d’ICI Radio-Canada Première, M. Vallée a conclu sa plainte en disant que Radio-Canada bannissait les climatosceptiques de ses ondes.

Pour que les choses soient claires, je rappellerai donc la conclusion générale à laquelle j’en étais arrivé :

« La direction éditoriale de Radio-Canada, écrivais-je, peut … en toute légitimité choisir de ne pas diffuser des points de vue peu, pas du tout ou mal appuyés lorsqu’ils nient les consensus scientifiques, en particulier s’ils ont des conséquences néfastes sur la santé publique, comme dans le cas de la vaccination ou du tabagisme, ou sur celle de la planète pour ce qui est du réchauffement climatique. »

Ce qui implique, a contrario, qu’elle peut également choisir de diffuser des points de vue scientifiques appuyés et crédibles qui remettent en question les consensus établis, y compris sur les changements climatiques.

Conclusion

La bande dessinée intitulée Les changements climatiques, c’est vraiment vrai?, diffusée sur ICI Radio-Canada.ca, a enfreint la valeur d’équité et la règle gouvernant l’expression d’opinions des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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Demande de révision à l'ombudsman par M. Marc Alexandre Vallée.

Révision en version pdf.

Pour me joindre : ombudsman@radio-canada.ca

Twitter : @ombudsmanrc