Erreur admise, erreur corrigée : que faire de plus? (ICI Radio-Canada.ca)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’une analyse politique en marge de l’élection fédérale du 19 octobre 2015.

LA PLAINTE

Le plaignant, M. Jean Archambault, est président du Bloc québécois dans la circonscription fédérale d’Ahuntsic-Cartierville.

Il en a contre une analyse de la journaliste parlementaire et chef du bureau politique de Radio-Canada à la Chambre des communes, Mme Emmanuelle Latraverse, en marge de l’élection fédérale du 19 octobre 2015.

Il estime qu’elle a eu tort de dire que l’ex-députée Maria Mourani avait été chassée du Bloc québécois et demande que cette erreur soit corrigée.

Voici l’essentiel de la plainte qu’il m’a adressée :

« Je me dois encore signaler une erreur souvent fréquente que nous retrouvons dans la plupart des médias. Dans son analyse de 15 circonscriptions à surveiller au Québec, Emmanuelle Latraverse écrit : "Cette fois-ci, la députée Maria Mourani se présente sous la bannière du Nouveau Parti démocratique, après avoir été chassée du Bloc québécois dans la foulée du débat sur la charte des valeurs."

Cette affirmation que Maria Mourani a été chassée par le Bloc québécois est fausse et induit en erreur nombre de citoyens. Certains journalistes vont jusqu'à me dire que chassée du caucus du Bloc ou du Bloc québécois, c'est la même chose pour le citoyen ordinaire. Or, ma réplique est toujours la même, les journalistes sont là pour faire les distinctions qui s'imposent.

En tant que membre de l'exécutif du Bloc québécois en 2012-2013, j'ai été témoin et acteur dans cette saga.

Mercredi, 12 septembre, M. Paillé, chef du Bloc québécois, expulse du caucus du Bloc québécois, Maria Mourani pour les propos qu'elle a tenus sur la charte des valeurs québécoises.

Jeudi, le 13 septembre, l'exécutif du Bloc québécois de la circonscription Ahuntsic est convoqué à une réunion d'urgence, à 19 h. Pendant cet exécutif, Maria Mourani et son époux, Ibrahim El Bechara, président du Bloc québécois de la circonscription Ahuntsic, nous annoncent qu'ils démissionnent du Bloc québécois et ferons une conférence le vendredi, 14 septembre. Pendant cette réunion, certains membres de l'exécutif proposent d'aller rencontrer M. Paillé pour trouver une solution à cette impasse. Maria Mourani et Ibrahim El Bechara expriment leur désaccord et malaise face à une telle démarche. Après une heure, Mme Mourani nous dit que cette réunion est sa dernière au sein de notre exécutif. Elle nous prie de quitter les lieux puisqu'elle considère ne plus faire partie du Bloc.

Vendredi, 14 septembre, Maria Mourani et Ibrahim El Bechara démissionnent et l'annoncent aux différents médias. Le Bloc québécois n'a jamais demandé la démission de M. Bechara, ni celle de Mme Mourani.

Voilà en gros toute l'histoire.

Il faut être clair, si Mme Maria Mourani ne rectifie jamais le fait qu'elle a effectivement, en même temps que son mari, démissionné du Bloc québécois, préférant jouer la victime plutôt que d'assumer sa démission, c'est son choix.

(…)

Si le citoyen ne fait pas la différence entre être mis à la porte d'un caucus et être chassé d'un parti, une journaliste d'expérience se doit de le faire. Les faits sont clairs et la journaliste doit instruire les citoyens que les deux actions sont différentes. En outre, utiliser le mot chasser dans un tel contexte est outrancier.

Au Québec, il y a de nombreux exemples de députés obligés de quitter le caucus pour après le réintégrer : en novembre 2011, le député Guy Leclerc, expulsé du caucus, a réintégré le PQ; en avril 2012, le député René Gauvreau, expulsé du caucus, a réintégré le PQ. Dans l'histoire parlementaire québécoise et fédérale, les exemples sont nombreux.

(…)

Je demande donc, en tant que président du Bloc québécois Ahuntsic-Cartierville, appuyé par son exécutif et le comité électoral de Nicolas Bourdon, que Radio-Canada rectifie l'article de la journaliste Latraverse et recommande que toutes les plateformes médiatiques de Radio-Canada corrigent cette erreur grossière.

Dans une lutte aussi serrée entre le PLC, le NPD et le Bloc, dans la circonscription Ahuntsic-Cartierville, tous les mots comptent. À de nombreuses reprises, j'ai dû rectifier cette erreur (…). »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION

Mme Micheline Dahlander, chef des Relations citoyennes et Diversité, a répondu au plaignant au nom de la direction de l’Information.

Voici sa réponse :

« Vous estimez inexact de dire que "la députée Maria Mourani a été chassée du Bloc québécois dans la foulée du débat sur la charte des valeurs". Vous faites valoir qu’il s’agit d’une erreur fréquente commise par la plupart des médias.

Maria Mourani a quitté le Bloc québécois à la suite de son expulsion du caucus par Daniel Paillé alors chef du parti. La journaliste a résumé cet épisode de manière elliptique, en faisant un raccourci, plus ou moins fidèle à la réalité. Il s’agissait d’un élément de contexte qui n’était pas l’essentiel de la nouvelle. Nous tenons à vous assurer que la formulation employée n’est nullement l'expression d'un parti pris envers une cause ou une formation politique.

Nous avons ajouté un correctif à deux articles, dont celui-ci : http://ici.radio-canada.ca/sujet/elections-canada-2015/2015/09/21/022-bataille-ahuntsic-cartierville-montreal-elections-canada-2015-mourani-joly.shtml

On y précise ceci : "Une version précédente du texte indiquait que Maria Mourani avait été chassée du Bloc québécois. Elle a plutôt quitté le Bloc québécois à la suite de son expulsion du caucus du parti."

Par ailleurs, l’article 15 circonscriptions à surveiller au Québec avait été transformé pour accompagner une carte interactive publiée dans notre dossier Élections Canada 2015. Ce texte indique ceci : "La députée sortante Maria Mourani se présente sous la bannière du Nouveau Parti démocratique, elle qui a claqué la porte du Bloc québécois après avoir été expulsée de son caucus, dans la foulée du débat sur la charte des valeurs." Pour ce qui est du Téléjournal, l'extrait vidéo de cette analyse de Mme Latraverse n’avait pas été mis en ligne. Par ailleurs, nous remarquons que la majorité des articles et reportages sur ce sujet produits par les journalistes de Radio-Canada précisent bel et bien que Maria Mourani a été expulsée du caucus du Bloc québécois. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

M. Archambault n’a pas été satisfait des mesures prises par la direction de l’Information et m’a demandé de réviser sa plainte. Voici les principaux éléments de sa demande :

« Je reprends les quelques mots suivants (de la réponse) : "la journaliste a résumé cet épisode de manière elliptique, en faisant un raccourci, plus ou moins fidèle à la réalité. Il s'agissait d'un élément de contexte qui n'était pas essentiel de la nouvelle."

Voilà le cœur du problème. L'ellipse est selon le dictionnaire Le Petit Robert une omission syntaxique ou stylistique de un ou plusieurs mots que l'esprit supplée de façon plus ou moins spontanée. Or, écrire que Maria Mourani a été chassée du Bloc québécois ou écrire que Maria Mourani a été chassée du caucus du Bloc québécois sont deux nouvelles complètement différentes. L'utilisation d'une ellipse fait en sorte que l'esprit va arriver, malgré l'omission de deux ou trois mots, à la même conclusion, ce qui n'est pas du tout le cas ici. Il ne s'agit même pas d'un raccourci. C'est carrément une erreur faite par une journaliste établie et expérimentée.

(…)

D'autre part, (…) sur quelle base, Mme Dahlander se fonde-t-elle pour dire de cet élément de contexte qu’il n'était pas essentiel à la nouvelle? Cet élément (…) est au cœur de toute cette élection. Lorsque l'on fait une erreur, il est facile de banaliser la portée de cette erreur qui ne serait pour Mme Dahlander simplement qu'un raccourci.

(…)

Que le NPD et les téléphonistes du NPD d’Ahuntsic-Cartierville (disent) que le Bloc québécois a chassé Maria Mourani pour convaincre les électeurs indécis qui n'aiment pas la nouvelle vocation de Maria Mourani, cela ne me surprend pas.

Ce qui me surprend, c'est cette facilité à excuser une erreur grave, venant d'un réseau de radio-télévision qui se dit objectif. Mme Dahlander ne comprend pas que chaque mot a son importance, surtout dans le dossier si médiatisé du départ de Maria Mourani. Je comprends que le simple citoyen puisse penser qu'être chassé d'un parti ou d'un caucus, pour la moyenne des gens, c'est du pareil au même. Mais n'est-ce pas le rôle que doivent jouer les journalistes?

(…)

Je vous demande que Radio-Canada fasse connaître de façon appropriée que la journaliste Emmanuelle Latraverse a erré lorsqu'elle a écrit que Maria Mourani a été chassée du Bloc québécois. Si vous considérez que ma plainte est fondée, je vous demande de ne pas simplement faire certains correctifs nécessaires, mais de faire connaître cette faute, avec autant d'ampleur que l'article lui-même, afin que justice soit rendue. »

LA RÉVISION

Je constate d’abord que la direction de l’Information a admis la faute qui fait l’objet de la plainte de M. Archambault et a amendé sur ICI Radio-Canada.ca les textes qui la véhiculaient, y ajoutant même un correctif pour indiquer l’erreur que contenait la version originale.

Mais le plaignant estime que la direction de l’Information, tout en reconnaissant que le « raccourci » utilisé par la journaliste était « plus ou moins fidèle à la réalité », banalise l’erreur commise.

On peut supputer longuement sur l’importance de l’erreur en question et M. Archambault a tout à fait le droit de croire qu’elle est plus grave que Mme Dahlander veut bien l’admettre.

Le plaignant admet lui-même que cette erreur est « fréquente » et se retrouve souvent « dans la plupart des médias ».

Il est vrai que Mme Mourani a démissionné après avoir été chassée du caucus du Bloc québécois. Et il est également vrai que des députés exclus du caucus de leur parti sont parfois réintégrés, comme le souligne le plaignant. Je remarque toutefois que les deux cas du genre que M. Archambault soumet à titre d’exemples concernent deux députés qui avaient été suspendus pour indiscipline ou parce qu’ils étaient mis en cause dans des procédures judiciaires.

Le cas de Mme Mourani est complètement différent : son expulsion du caucus résultait d’un désaccord fondamental sur la charte des valeurs, proposée par le gouvernement du Parti québécois, et qui divisait la société québécoise depuis un certain temps. Mme Mourani n’ayant pas l’intention de changer sa position, qu’elle comptait continuer de défendre publiquement, il aurait été étonnant qu’on la réintègre au sein du caucus. Et on peut se demander comment elle aurait pu continuer de militer ouvertement contre l’opinion défendue par son parti sur une question aussi importante.

Quoi qu’il en soit, la direction de l’Information a reconnu l’erreur et l’a corrigée. Je ne vois pas ce qu’on pourrait faire de plus.

M. Archambault se plaint de ce que Mme Mourani et son organisation prétendent que celle-ci a été chassée de son ancien parti. Soit. Mais c’est à lui de faire valoir son interprétation du départ de Mme Mourani et de contredire publiquement celle-ci s’il l’estime nécessaire. Radio-Canada doit admettre ses erreurs, ce qui fut fait dans ce cas-ci, mais il ne lui revient pas de faire campagne à la place du plaignant.

Les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada demandent aux journalistes de rechercher « la vérité sur toute question d’intérêt public » et de déployer « les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement ».

Les mêmes NPJ imposent aux producteurs de contenus d’information et aux responsables des questions éditoriales d’« agir de façon responsable » :

« Nous sommes conscients des conséquences de notre travail journalistique et de notre devoir d’honnêteté auprès des auditoires. Nous n’hésitons pas à corriger une erreur, si nécessaire, ni à effectuer un suivi lorsqu’une situation évolue de façon importante. (…) »

Je ne connais pas un journaliste qui n’ait jamais commis d’erreurs. C’est tout simplement impossible. Lorsqu’une erreur survient, elle doit donc être corrigée, en toute transparence.

Je comprends de la demande de révision du plaignant qu’il aimerait bien, dans le contexte électoral actuel, que je sanctionne sévèrement l’erreur commise par la journaliste et reconnue par la direction de l’Information.

Pour rappel, les NPJ stipulent aussi très clairement que Radio-Canada et son personnel impliqué dans la production et la supervision des contenus d’information doivent tout faire pour préserver leur indépendance. Voici un des principes essentiels qui définissent la mission de la société publique en matière d’information :

« Nous sommes indépendants des lobbies et des pouvoirs politiques et économiques. Nous défendons la liberté d’expression et la liberté de la presse, garantes d’une société libre et démocratique.

L’intérêt public guide toutes nos décisions. »

Je résisterai donc toujours, comme je l’ai fait jusqu’à présent, à ce que l’institution de l’ombudsman soit utilisée à des fins partisanes ou pour servir quelque intérêt particulier que ce soit.

Conclusion

Radio-Canada a agi dans le respect de ses Normes et pratiques journalistiques en reconnaissant qu’une erreur avait été commise, dans une analyse politique en marge de l’élection fédérale du 19 octobre 2015, et en la corrigeant.

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Version PDF de la révision.

Pour me joindre : ombudsman@radio-canada.ca

Twitter : @ombudsmanrc