Entrevue : sujet pertinent, question ardue (24/60)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

English version of the review.

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’une entrevue de l’animatrice Anne-Marie Dussault, diffusée sur ICI RDI le 17 août 2015, à l’émission 24/60.

LA PLAINTE

M. George Muenz, un citoyen anglophone de Colombie-Britannique, se plaint d’une entrevue réalisée par l’animatrice Anne-Marie Dussault qui a été diffusée sur ICI RDI, le 17 août 2015, dans le cadre de 24/60, l’émission quotidienne d’actualités qu’elle anime.

Plus particulièrement, M. Muenz considère qu’il était inapproprié pour l’intervieweuse de souligner la judéité de son invité.

Pour contexte, Mme Dussault recevait à son émission M. Steve Maman, un homme d’affaires montréalais qui dirige The Liberation of Christian and Yazidi Children of Iraq, une organisation non gouvernementale qui collecte des fonds pour « racheter » du groupe armé État islamique (EI) des femmes et des enfants qu’il a enlevés et détient en esclavage.

M. Muenz a réagi à l’entrevue de M. Maman par Mme Dussault en prenant connaissance d’un extrait présenté et commenté par M. Ezra Levant, un chroniqueur qui diffuse sur le web à partir de son site personnel, The Rebel.

La plainte de M. Muenz a été écrite en anglais. La voici, suivie de ma traduction :

« I am beyond appalled at the behaviour of this "journalist".

I am the son of an Auschwitz survivor whose extended family was wiped out there. In 2015, when someone helps the poor people enslaved by ISIS and because he praised the work of the current Government of Canada in this regard, she says that it's because "He's an Orthodox Jew and just like the Evangelicals? " How is the person even working one more day at CBC or anything affiliated with CBC? An absolute disgrace. »

Traduction :

« Je suis plus que consterné par le comportement de cette "journaliste".

Je suis le fils d'un survivant d'Auschwitz dont la famille élargie y a été tuée. En 2015, quelqu'un qui aide les pauvres gens asservis par l’EI se fait dire par (la journaliste) que c’est parce qu’ "il est un juif orthodoxe" qu’il fait l’éloge, "tout comme les évangélistes", du travail effectué par le gouvernement du Canada à cet égard? Comment se peut-il que cette personne travaille un jour de plus à la CBC ou à quoi que ce soit qui y est affilié? Une honte absolue. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION

M. Luc Simard, directeur, Diversité et Relations citoyennes, a répondu, en anglais, à M. Muenz au nom de la direction de l’Information.

Voici la traduction que j’ai faite de sa réponse dont l’original est annexé à cette révision :

« Vos commentaires portent sur l’émission 24/60 du 17 août 2015. Vous estimez que le lien fait par l’animatrice entre la foi de son hôte, un juif orthodoxe, et un courant religieux influent au sein du gouvernement Harper, le christianisme évangélique, constitue une "honte absolue".

Nous comprenons de vos échanges avec l’ombudsman que votre plainte se fonde, non pas sur l'émission elle-même, mais sur un commentaire éditorial qui a été fait trois jours plus tard par le polémiste Ezra Levant sur le site web The Rebel.

Afin de pouvoir vous répondre correctement, nous avons pris connaissance de l’exposé de M. Levant et de l’édition de l’émission 24/60 dont il est question. Rappelons que cette édition comportait une entrevue avec un homme d'affaires montréalais, M. Steve Maman, qui a lancé une initiative afin de libérer des enfants chrétiens et yézidis iraquiens détenus en otage par l’EI.

Voici ce que nous avons observé : la diatribe de M. Levant dure 9 minutes et 2 secondes, dont seulement 56 secondes sont extraites de notre émission. Mais l'interview télévisée avec M. Maman dure près de 8 minutes. Il est évident, lorsqu’on regarde toute l'entrevue, que l'extrait choisi de M. Levant ne reflète pas le contenu de la discussion. L'accent n’était pas mis sur la foi de notre invité, mais sur la possibilité qu’il finance, par son action humanitaire visant à libérer des otages et malgré sa bonne volonté, l’EI.

La confession religieuse de l’invité et les affinités du gouvernement ne sont abordées qu’à la fin de l'entrevue, après que M. Maman ait félicité le gouvernement du Canada pour l'aide humanitaire qu'il déploie en Irak. L'invité exprime ensuite son admiration personnelle pour le premier ministre Stephen Harper alors qu’on voit en ondes une photo tirée du site web de M. Maman le montrant aux côtés du chef du gouvernement. Il était légitime de soulever cette question : les médias ont en effet rendu compte, depuis des années, de plusieurs politiques du gouvernement conservateur, alors au pouvoir, sur les matières domestiques autant qu’internationales, qui semblaient basées sur la foi, certaines s’appuyant sur des croyances communes aux juifs et aux chrétiens.

Un animateur n’a pas à s’interdire de poser certaines questions à ses invités : seules des questions franches et directes sont susceptibles de générer des réponses pertinentes. L’expérience démontre que c’est la meilleure façon d’aller au fond des choses lorsqu’on traite de situations complexes. Toutefois, nous comprenons qu’en raison de leur nature ou de la façon dont elles sont formulées certaines questions peuvent parfois heurter des auditeurs. Si tel est le cas, nous regrettons sincèrement que les questions de notre animatrice aient pu vous mettre mal à l’aise… »

LA DEMANDE DE RÉVISION

M. Muenz n’a pas été convaincu par la réponse qu’il a reçue de M. Simard et m’a demandé de réviser le dossier.

Il considère d’abord que le porte-parole de la direction se défend en insultant et en discréditant M. Levant qu’il qualifie de « polémiste » et ses propos de « tirade » et de « diatribe ».

Le plaignant admet que c’est le commentaire de M. Levant et le court extrait de l’entrevue de Mme Dussault avec M. Maman, diffusés sur le site The Rebel, qui l’ont incité à porter plainte. Mais il insiste sur le fait que sa plainte porte bien sur le contenu de l’entrevue.

Il estime de toute manière que ça ne change rien au fait que Mme Dussault a « souligné d'une manière dérisoire la judéité de M. Maman (ma traduction) », laissant par le fait même filtrer ses opinions politiques à propos des conservateurs, et racistes, de son point de vue, à l’égard des juifs.

Enfin, M. Muenz me fait remarquer qu’il n’a reçu la réponse de la direction qu’après avoir dû me rappeler à deux reprises qu’il l’attendait encore. La dernière fois, c’était le 2 janvier 2016.

Vérification faite, la réponse avait bel et bien été envoyée à M. Muenz le 7 octobre 2015, mais il dit ne l’avoir jamais reçue. Elle lui a donc été renvoyée le 4 janvier 2016.

LA RÉVISION

Dans sa demande de révision, M. Muenz soutient qu’il aurait pu en rester là si seulement M. Simard avait reconnu dans sa réponse qu’il était « inapproprié », dans le cadre de l’entrevue, de souligner « le judaïsme de M. Maman ».

J’estime toutefois que la judéité de M. Maman est un des aspects qui rend sa démarche humanitaire si particulière et qu’il convenait de la mentionner : lui, un homme de confession juive, s’investit corps et âme pour sauver des femmes et des enfants chrétiens persécutés par des extrémistes islamistes.

M. Maman lui-même dira lors de l’entrevue que son modèle est Oskar Schindler, cet industriel allemand catholique qui a sauvé 1 200 juifs de l’Holocauste en les employant dans ses usines durant la Deuxième Guerre mondiale.

Ezra Levant fera lui aussi ce parallèle dans son commentaire à propos de l’entrevue en disant qu’il voyait « quelque chose de poétique » dans le fait qu’un juif comme Steve Maman se porte aujourd’hui au secours de non-juifs, comme Schindler, le catholique, l’avait fait il y a 75 ans pour tirer des juifs des griffes d’Hitler.

Je considère aussi, comme M. Simard, qu’en journalisme les intervieweurs sont maîtres de leurs questions, les interviewés de leurs réponses. Toutes les questions peuvent être posées, en autant qu’elles soient respectueuses de l’invité, et pertinentes.

Pour qu’on puisse l’apprécier en connaissance de cause, je reproduis ici l’échange qui a conclu l’entrevue entre Mme Dussault et son invité, et choqué le plaignant :

STEVE MAMAN : « Le Canada a été incroyable. Le premier ministre du Canada Stephen Harper avec le ministre de la défense et du multiculturalisme Jason Kenney se sont présentés en Iraq et ont donné 140 millions de dollars d’aide humanitaire aux déplacés. C’est incroyable! C’est héroïque! C’est le seul gouvernement qui a fait ça. »

ANNE-MARIE DUSSAULT : « … Vous, vous êtes un juif orthodoxe, associé aux évangélistes… Le gouvernement Harper on l’associe aussi… Vous avez des affinités avec le gouvernement actuel. »

STEVE MAMAN : « Je suis en admiration devant le premier ministre Stephen Harper. »

ANNE-MARIE-DUSSAULT : « Ah très bien. Et vous récoltez des fonds pour… Merci M. Maman. On va revenir sur les enjeux éthiques avec un autre invité dans quelques instants. »

Il est vrai que les médias ont souvent établi, au fil des années au pouvoir des conservateurs, des liens entre les agissements et prises de position du gouvernement Harper et certaines « croyances communes aux juifs et aux chrétiens », pour employer les termes du porte-parole de la direction; que d’autres y ont vu la marque de la pensée évangélique, notamment dans l’appui inconditionnel accordé à Israël.

Il était donc légitime et pertinent d’aborder cette question dans l’entrevue en cause.

Toutefois, à l’écoute de cette conclusion d’entrevue, je peux très bien concevoir que la question posée à M. Maman par Mme Dussault sur ses affinités avec le gouvernement conservateur de Stephen Harper ait pu paraître « inappropriée » à certains, dont M. Muenz.

Car le moins qu’on puisse dire, c’est que cette communion de pensée que voulait suggérer l’intervieweuse entre juifs orthodoxes, chrétiens évangélistes et le gouvernement Harper ne saute pas aux yeux dans sa question.

J’ajoute que j’ai trouvé « ambitieux », voire hasardeux, surtout en conclusion d’une entrevue, de se lancer en si peu de mots dans un sujet d’une complexité telle que sa compréhension aurait mérité de considérables explications.

En somme, s’il n’était pas « inapproprié » de souligner « le judaïsme de M. Maman », comme je l’ai expliqué plus haut, il m’apparaît clair que la question posée menait vers un cul-de-sac. En ce sens, elle était inadéquate.

Mais une question mal formulée, maladroite ou posée au mauvais moment ne constitue pas une infraction aux Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada. Les journalistes, ai-je besoin de le rappeler, les intervieweurs en particulier, travaillent souvent en direct, sans filet. On ne peut leur demander la perfection.

J’ajoute que le plaignant, comme M. Levant et tous les auditeurs, perçoivent l’information qui leur est livrée à travers le filtre de leurs propres sensibilités, valeurs, principes, opinions…

M. Muenz n’a pas apprécié que le porte-parole de la direction qualifie M. Ezra Levant de « polémiste » et son commentaire de « tirade » ou de « diatribe ».

Mais il faut bien admettre que M. Levant défend sur son site web The Rebel, comme il le faisait auparavant sur les ondes de Sun News Network, des opinions personnelles souvent provocatrices, inspirées de la droite conservatrice à laquelle il s’identifie.

M. Levant ne s’est jamais caché pour détester CBC/Radio-Canada. Il y va d’ailleurs de certaines affirmations non appuyées sur la société publique dans son commentaire sur l’entrevue de Mme Dussault.

C’est tout à fait son droit. Mais il faut prendre ses commentaires pour ce qu’ils sont : des opinions personnelles inspirées par ses convictions, sa conception et sa perception des choses et exprimées souvent de manière excessive, un fait facilement vérifiable.

Comme, par exemple, lorsqu’il écrit sur son site que Mme Dussault, « étant du Québec, n’a bien sûr pu s’empêcher de se lancer dans du bon vieil antisémitisme » (… of course, this being Quebec, she couldn't resist throwing in some good old fashioned anti-Semitism).

C’est peut-être parce que je suis du Québec, mais pour moi cette remarque a toutes les apparences d’un préjugé raciste.

Quoi qu’il en soit, je me permets de suggérer au plaignant que M. Levant n’est pas impartial et que les conclusions qu’il tire de l’entrevue en cause lui appartiennent.

Conclusion

L’animatrice de l’émission 24/60, Anne-Marie Dussault, n’a pas enfreint les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada dans une entrevue avec l’homme d’affaires Steve Maman, diffusée sur ICI RDI le 17 août 2015.

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Révision en format pdf.

Annexe : Réponse de la direction de l'Information à M. George Muenz.

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