Devoir de réserve : le terrain glissant des médias sociaux (La sphère)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’une entrevue sur le GamerGate, entendue dans le cadre de l’émission La sphère.

LA PLAINTE

Un auditeur, M. Laurence Tilmant-Rousseau en a contre une entrevue portant sur le GamerGate, entendue dans le cadre de l’émission La sphère, sur ICI Radio-Canada Première. Il estime que cette entrevue avec M. Carl Therrien, un collaborateur de l’émission, contenait des inexactitudes, et que celui-ci a tenu à son endroit des propos irrespectueux sur sa page Facebook. L’échange sur le GamerGate a été diffusé dans l’émission du 7 mars 2015.

M. Tilmant-Rousseau considère aussi que l’animateur de La sphère, M. Matthieu Dugal, a émis une opinion personnelle sur sa page Facebook en y annonçant l’entrevue avec M. Therrien. Le plaignant soutient que l’animateur a sous-entendu « que les partisans du GamerGate sont misogynes et adhérant aux théories du complot ».

La sphère est une émission hebdomadaire diffusée le samedi. Cette émission propose chaque semaine un tour d'horizon de l'actualité vue à travers les médias sociaux et numériques. Il y est également question des répercussions de ces technologies sur la vie politique, culturelle, économique et familiale.

Voici comment M. Tilmant-Rousseau présente la plainte qu’il m’a envoyée :

« Samedi le 7 mars 2015 de 13 h à 14 h, lors de la diffusion de l’émission La sphère, sur la première chaine de Radio-Canada, animée par Matthieu Dugal, le chroniqueur Carl Therrien s’exprime sur la saga du GamerGate, une série d’évènements et de scandales concernant l’éthique journalistique dans les médias vidéoludiques.

Ayant utilisé le hashtag à plusieurs reprises sur le compte twitter de @Mug33k depuis le mois d’octobre 2014 et suivi la saga depuis le début, je fus consterné par le manque de rigueur et d’exactitude de la part du chroniqueur, présenté comme un spécialiste du jeu vidéo et assistant professeur à l’Université de Montréal. »

Suit la plainte de M. Tilmant-Rousseau, dont le texte intégral est disponible en format pdf à la fin de cette révision, mais que je me contenterai de résumer ici à grands traits; une tâche difficile, je dois l’admettre, étant donné qu’elle fait 33 pages et contient une centaine de références à autant de liens Internet.

Mais auparavant, pour que le néophyte puisse entendre quelque chose à cette révision, je me permettrai quelques explications.

D’abord, le terme gamer désigne grosso modo les gens qui s’adonnent aux plaisirs du jeu vidéo, en ligne ou non, qu’ils soient occasionnels ou carrément fanatiques ou accros. La communauté des gamers est immense, la popularité des jeux vidéo étant sans cesse croissante comme l’industrie qui les produit. Cette communauté se divise elle-même en une constellation de sous-groupes qui rassemblent les gamers selon le type de jeux auxquels ils s’adonnent, mais aussi autour de sujets qui les préoccupent.

Quant à ce qu’on appelle le GamerGate, c’est un mouvement en ligne informel aux revendications hétéroclites, qui exige entre autres plus de transparence et d’éthique de la part des journalistes et médias spécialisés qui couvrent l’univers du jeu vidéo, ceux-ci étant (je simplifie) accusés d’être à la botte des producteurs, de se placer en conflit d’intérêts, voire carrément corrompus.

Mais GamerGate est essentiellement un hashtag; ce terme anglais, qui fait maintenant partie du Larousse, désigne le « croisillon » (ou encore octothorpe, chemin de fer ou dièse, soit le symbole « # ») lorsqu’on l’appose devant un terme sur Internet comme marqueur de métadonnées pour en faire un mot-clé. On pourrait donc dire que le hashtag sert de point de ralliement, ou d’agora virtuelle, en ce qu’il permet d’identifier le sujet d’une discussion sur Internet autour de préoccupations ou d’intérêts particuliers, sur Twitter notamment où l’utilisation du hashtag a commencé.

Le GamerGate n’est donc pas une organisation structurée avec une direction hiérarchisée et des objectifs définis, par une charte ou un manifeste, par exemple, de sorte qu’il n’est pas possible de déterminer précisément ce que défend le mouvement. Il n’est pas non plus possible de savoir exactement comment le mouvement est né – certains croient qu’il s’agit d’une campagne de communication montée de toutes pièces pour contrer l’image de misogynie des gamers. (Réf. : http://www.lemonde.fr/pixels/article/2014/09/15/derriere-le-gamersgate-un-groupe-antifeministe_4485191_4408996.html)

Le mouvement GamerGate a donc ses détracteurs, et ils sont nombreux. On les retrouve en particulier parmi ceux qui considèrent que ses participants se drapent dans l’éthique et la vertu pour cacher leur misogynie et leur sexisme, une caractéristique de l’univers du jeu vidéo et de ses adeptes qu’il est difficile de nier (voir entre autres à ce sujet l’article intitulé Sexisme chez les geeks : pourquoi notre communauté est malade, et comment y remédier, par la blogueuse et productrice de jeu vidéo Mar_Lard sur le blogue féministe de AC Husson.

Ce qui renforce ce point de vue, c’est que ce mouvement semble trouver son origine dans des attaques sournoises, vicieuses et sexistes dont une productrice de jeux, Mme Zoe Quinn, a été l’objet lorsqu’elle a lancé Depression Quest, un jeu qui, comme son nom l’indique, cherche à sensibiliser les utilisateurs à la dure réalité de la dépression.

Les attaques sont devenues virulentes par la suite quand son ex-petit ami, Eron Gjoni, a longuement révélé sur Internet les détails de sa vie amoureuse tumultueuse avec elle, donnant même le nom de cinq hommes avec lesquels elle aurait couché pendant leur relation. Ce texte, toujours disponible en ligne, est connu sous le titre de Zoe Post.

L’un des hommes nommés par Gjoni dans le Zoe Post, Nathan Grayson, est un journaliste spécialisé dans l’industrie du jeu vidéo qui écrit pour le journal web Kotaku. Il n’en fallait pas plus pour que Quinn soit accusée de distribuer ses faveurs sexuelles pour obtenir bonne presse; et Grayson de conflit d’intérêts, peu importe que l’article dans lequel il mentionne à peine Depression Quest ait été écrit avant le début de sa relation supposée avec Quinn.

Et c’est à partir de ce moment-là qu’on peut dire que le mouvement GamerGate a pris son envol, le débat se portant plutôt sur le copinage entre les journalistes couvrant l’industrie et les producteurs de jeux.

Voilà pour la parenthèse.

Quant à la plainte, elle tourne essentiellement autour du fait que le commentateur invité à l’émission La sphère, M. Carl Therrien, semble réduire le GamerGate à un mouvement misogyne et sexiste qui s’est tourné vers des préoccupations éthiques pour des questions d’image.

« Les médias, écrit le plaignant, ont toujours été conscients de la sensibilité des gamers face à l’éthique et cela ne date pas d’hier. »

Et, effectivement, le sujet a fait pas mal de kilométrage depuis plusieurs années déjà.

M. Tilmant-Rousseau croit aussi que le chroniqueur a commis certaines erreurs de fait sur le contenu des révélations de l’ex-petit copain de Quinn :

« Il est totalement faux et inexact, écrit-il, de dire que Zoe Quinn n’a eu aucune visibilité positive de la part de Nathan Grayson ou de Kotaku. De plus, il fut clairement établi dans la chronologie que jamais Eron Gjoni n’accuse Zoe Quinn d’avoir échangé des faveurs sexuelles contre une critique de jeu positive.

(…)

On peut discuter longuement si Nathan Grayson et Zoe était des amis avant le début de leur relation intime, mais il est clair que les articles existent et que l’un d’eux a été publié quelques jours avant le début de la relation.

Même Eron Gjoni admet que s’il y a eu conflit d’intérêts entre Zoe et Nathan concernant la couverture de Depression Quest avant avril, il n’y aucune preuve que c’était de nature sexuelle. »

Le plaignant reproche aussi à M. Therrien d’avoir qualifié de « pornographie rancunière » (revenge porn) les révélations qu’Eron Gjoni, l’ex-petit copain de Zoe Quinn, a faites sur Internet. Il ajoute que des photos de Zoe Quinn nue, que celle-ci accuse Gjoni d’avoir publiées sur Internet, n’étaient pas des photos privées.

Voici ce qu’il écrit à ce sujet :

« Il fut démontré que les photos publiées (…) furent celles où Zoe Quinn posait en tant que mannequin nue pour des sites érotiques et non des clichés osés pris en privé (…) ce qui ne constitue aucunement de la pornographie rancunière. (C’est) est une accusation gratuite, infondée (…) »

Par ailleurs, M. Tilmant-Rousseau en veut aussi à M. Therrien de s’être référé à un article du magazine américain Newsweek, intitulé Is GamerGate About Media Ethics or Harassing Women? (Le GamerGate : éthique médiatique ou harcèlement envers les femmes?), pour « prouver que GamerGate est un mouvement misogyne et intimidant les femmes ». Il précise que la méthode quantitative utilisée par les auteurs de l’étude, dont fait état l’article, a été qualifiée de douteuse par certains observateurs.

Et il ajoute :

« Bien que Newsweek ne fait pas partie de la Société Radio-Canada, utiliser cet article en répétant les extrapolations du journaliste de Newsweek sur les ondes de Radio-Canada enfreint la règle d’exactitude. »

Autre reproche : le commentateur aurait omis de mentionner plusieurs faits importants nécessaires à la bonne appréciation du GamerGate.

Voici ce qu’il écrit :

« (…) Plusieurs conflits d’intérêts et apparences de conflits furent découverts par les partisans du GamerGate. Le GamerGate va au-delà de la relation entre Nathan Grayson et Zoe Quinn. Aucune mention dans la chronique.

On essaie de présenter GamerGate comme une horde d’hommes harceleurs contre les femmes, alors qu’au sein du GamerGate, il existe un autre hashtag du nom de #notyourshield, constitué de femmes et de minorités visibles. #NotYourShield veut démontrer que GamerGate n’est pas seulement un mouvement "phallocrate et hétéro-normatif" (pour citer Carl Therrien). Aucune mention dans la chronique. »

Enfin, dans un deuxième volet à sa plainte envoyé quelques jours plus tard, M. Tilmant-Rousseau se plaint de certains commentaires de l’animateur Matthieu Dugal et du chroniqueur Carl Therrien à son sujet sur Facebook.

Le plaignant note que M. Therrien l’a, entre autres, traité de « troll gâteux » sur sa page Facebook lorsqu’il a appris qu’il avait porté plainte à son sujet auprès du Bureau de l’ombudsman; et que M. Dugal l’a qualifié de « négationniste » dans un échange à plusieurs où l’animateur lui reprochait de nier le problème du sexisme dans l’univers du jeu vidéo.

Là-dessus, il écrit :

« Qu'un employé de Radio-Canada (fasse) ce genre de commentaire, ca, je le prends pas. Insinuer que mes commentaires sur le sexisme s'apparentent à la mouvance antisémite qui nie l'Holocauste, selon moi, c'est carrément une infraction aux normes et pratiques journalistiques (…)

(…)

Au minimum, je considère que c'est une infraction majeure au devoir de réserve d'un employé de Radio-Canada. Surtout que le cas de M. Dugal, je n'ai en aucun moment provoqué ou insulté celui-ci. »

Le plaignant n’a pas non plus aimé le texte diffusé sur Facebook par l’animateur pour annoncer la chronique de M. Carl Therrien. Il considère que ce texte promotionnel sous-entendait que tous « les partisans du GamerGate sont misogynes et adhérant aux théories du complot ».

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

M. Luc Simard, directeur, Diversité et Relations citoyennes, a répondu au plaignant au nom de la direction d’ICI Radio-Canada Première.

Voici l’essentiel de cette réponse :

« Vous reprochez à un invité de La sphère, M. Carl Therrien, d’avoir manqué de rigueur et d’avoir tenu des propos inexacts quand il a commenté la controverse connue sous le nom de GamerGate. Vous critiquez aussi l’animateur Matthieu Dugal pour avoir publié sur Facebook, la veille de l’émission, un message que vous estimez provocateur pour les joueurs en ligne. Dans une deuxième plainte, plus récente, vous vous montrez offusqué que M. Dugal vous ait traité de négationniste dans un message sur Facebook. Précisons que l’émission de radio a été présentée le 7 mars dernier. Rappelons aussi qu’à l’origine du GamerGate, il y a un jeu vidéo appelé Depression Quest.

Revenons sur les propos livrés à l’antenne et que vous considérez comme inexacts. L’animateur et son invité affirment qu’un journaliste entraîné dans la controverse, M. Nathan Grayson, n’a pas critiqué ni écrit d’article sur Depression Quest. Vous soutenez le contraire. Notre recherche en ligne n’a trouvé, sous la plume de M. Grayson, qu’une simple allusion à Depression Quest dans une revue de plusieurs dizaines de jeux. Ces quelques mots ne constituent pas une critique : il n’y a pas de jugement ni d’article. Selon Le Robert, un article est un "écrit formant par lui-même un tout distinct, mais faisant partie d’une publication". Nous croyons que MM. Dugal et Therrien ont rapporté correctement les faits.

Deuxièmement, vous soutenez que l’invité fait erreur quand il soutient que la vie sentimentale de la conceptrice du jeu, Mme Zoe Quinn, n’a rien à voir avec la controverse. M. Therrien y perçoit une forme de misogynie. Vous y voyez plutôt une illustration des mauvaises pratiques journalistiques dans l’industrie du jeu vidéo.

L’invité appuie son opinion sur une étude, publiée dans Newsweek, qui révèle le déséquilibre des "tweets" publiés dans le cadre du GamerGate : dans une proportion de 14 contre 1, ils sont dirigés contre la conceptrice du jeu (Mme Quinn) plutôt que contre le journaliste soupçonné de laxisme déontologique (M. Grayson). Vous jugez que la méthode de calcul rapportée dans Newsweek n’est pas valide et vous citez des sources à l’appui de votre affirmation. Mais ces sources ne nous apparaissent pas démentir le fond de l’article et nous sommes d’avis que M. Therrien pouvait se fier à Newsweek. En conséquence, nous croyons qu’il avait raison de parler de misogynie.

Dans le troisième élément de votre plainte, vous déplorez que l’invité et l’animateur s’étendent sur cette dimension misogyne du GamerGate. Vous auriez préféré qu’ils consacrent l’entrevue aux dérives journalistiques, qui sont pour vous l’essentiel du GamerGate. Vous nous avez d’ailleurs présenté une chronologie détaillée de ces fautes dans votre plainte originale.

Nous notons que la première partie de l’entrevue aborde justement cette question. M. Therrien remonte à 2007 pour illustrer l’influence démesurée de l’industrie du jeu sur la couverture journalistique et M. Dugal va jusqu’à employer le mot "copinage" pour traduire la relation entre l’industrie et les journalistes.

Dans la deuxième partie de l’entrevue, M. Therrien explique comment la misogynie en est venue à se draper dans le manteau de l’éthique journalistique. Cela semble vous avoir piqué au vif. Les propos de l’invité et de l’animateur ne sont pourtant pas gratuits : M. Dugal rappelle, entre autres, les menaces de mort lancées contre certaines actrices du GamerGate.

Dans une entrevue radiophonique, l’animateur doit toujours choisir un angle. M. Dugal le précise dès le départ : ce sera la dimension controversée du GamerGate et il gardera ce cap jusqu’à la fin. Il va donc aborder les deux interprétations du sujet, l’éthique journalistique et la misogynie. Ce sera fait rapidement, car le temps est compté : l’entrevue du 7 mars ne durait que 12 minutes 49 secondes.

C’est peut-être cette brièveté qui vous a heurté, car nous n’avons communiqué qu’une toute petite partie de ce que vous saviez. En tant que fin connaisseur du sujet, vous en aviez déjà une opinion claire et vous auriez sans doute préféré la voir reflétée. Mais La sphère est une émission qui s’adresse au grand public et nous croyons que, dans sa presque totalité, celui-ci entendait parler du sujet pour la première fois. Nous devions brosser un portrait à grands traits, sans dénaturer le sujet. Nous croyons avoir réussi.

Permettez-nous, avant de clore cette section portant sur l’antenne, de rappeler le contexte de la diffusion : c’était la veille du 8 mars, Journée internationale des femmes. D’emblée, Matthieu Dugal avait situé le GamerGate dans le contexte du féminisme et des nouvelles technologies. L’émission traitait aussi de discrimination sexuelle et de la place des femmes sur Wikipédia. Puisque la misogynie est une facette du GamerGate, il aurait été impensable de la passer sous silence la veille du 8 mars.

Traitons maintenant du message publié par l’animateur Matthieu Dugal sur Facebook la veille de l’émission. Vous croyez que les partisans du GamerGate y sont présentés comme des misogynes et des tenants de la théorie du complot. Nous admettons que ce message est fougueux, mais il faut en comprendre l’objectif : il s’agit d’éveiller la curiosité de l’auditeur pour l’amener à écouter l’émission du lendemain. Ce texte composé de courtes phrases et de formules-chocs est de l’ordre de l’aguiche (publicitaire) plutôt que du reportage.

Nous partageons cependant votre malaise quant à l’autre message rédigé sur Facebook par M. Dugal. Il y écrit que vous jouez au "négationniste". Le choix de mot était malheureux, car l’animateur ne croit évidemment pas que vous niez l’existence des chambres à gaz nazies. Il aurait fallu lire "intransigeant" et M. Dugal s’excuse de son choix de mot. »

LA RÉVISION

M. Tilmant-Rousseau n’a pas été convaincu par les explications de M. Simard. Dans une longue réplique, que je joins également en format pdf pour consultation à la fin de cette révision, il m’a demandé de réviser sa plainte.

Il s’y plaint également que la direction a trop tardé avant de lui répondre, dépassant de plusieurs jours les 20 jours ouvrables que le Bureau de l’ombudsman lui accorde pour répondre aux plaignants. Je peux dire d’emblée que je ne retiendrai pas ce grief, M. Tilmant-Rousseau m’ayant fait parvenir jusqu’au 24 avril des modifications et ajouts à sa plainte dont la direction a dû tenir compte dans la rédaction de sa réponse.

Je dois d’abord admettre que cette plainte m’a entraîné dans un monde que je ne connais pas, ou si peu : celui des joueurs de jeux vidéo, de son industrie, de sa presse spécialisée, de sa culture particulière, des discussions animées – un euphémisme! – et souvent outrancières qui caractérisent ses groupes de discussions.

La plainte de M. Tilmant-Rousseau m’a forcé à lire quantité de textes pour me faire une opinion, juste à mon avis, de ce qu’est le GamerGate. Et, bien sûr, pas seulement ceux qu’il m’a donnés en référence. J’ajoute que j’ai aussi pris connaissance de deux révisions qu’a faites ma collègue de CBC Esther Enkin sur le même sujet, et que celles-ci m’ont conforté dans mon analyse.

À la lumière de ces nombreuses lectures, je dois conclure en premier lieu que le GamerGate est à la fois une chose et son contraire : oui, un mouvement communautaire de consommateurs de jeux vidéo épris d’éthique qui remettent en question les liens et le copinage, la corruption et la collusion entre les journalistes et les médias qui suivent le secteur et l’industrie; mais aussi, n’en déplaise au plaignant, car c’est facilement vérifiable, une fenêtre ouverte sur un aspect très sombre de la communauté des gamers, fait de misogynie, de sexisme, d’intimidation et de harcèlement.

Dans le contexte des débats souvent irrationnels, à travers les points de vue sur les faits qu’on retrouve dans la presse qui a traité du GamerGate, du Zoe Post et de tout ce qui s’y accroche, il est difficile de ne pas voir, dans ce que M. Tilmant-Rousseau qualifie d’inexactitudes dans les propos de M. Carl Therrien, autre chose que des opinions basées sur des interprétations légitimes, même si elles sont discutables.

D’ailleurs, ces interprétations se retrouvent souvent sous la plume d’autres journalistes ou observateurs du phénomène GamerGate. C’est le cas, par exemple, pour l’article de Newsweek cité par M. Therrien et auquel le plaignant n’accorde aucune crédibilité.

En ce qui concerne les termes « pornographie rancunière » utilisés par le commentateur pour qualifier le texte et les photos que l’ex-petit ami de Zoe Quinn a publiés sur Internet, je fais remarquer que M. Therrien les utilise dans une phrase tout au conditionnel. Voici exactement ce qu’il dit :

« On est très loin de la vérité dans cette histoire-là, peut-être qu’une femme a manipulé et trompé à répétition un homme, peut-être qu’un homme est très manipulateur et a fait un billet (…) qui s’apparente à de la pornographie rancunière. On le sait pas, on est très loin de la vérité (…) »

Dire que quelqu’un a peut-être écrit un billet qui « s’apparente à de la pornographie rancunière », ce n’est pas la même chose que de dire qu’il s’est effectivement livré à de la pornographie rancunière. Le fait de publier les détails de la vie sexuelle d’une ex-petite amie sur Internet, et des photos d’elle nue, peu importe qu’elles n’aient pas été prises dans l’intimité, n’est pas quelque chose de particulièrement glorieux. Personnellement, je serais tout à fait prêt à dire que la chose « s’apparente à de la pornographie rancunière » et frise le harcèlement.

Cela dit, aussi longue, appuyée et documentée que soit la plainte de M. Tilmant-Rousseau, je ne m’étendrai pas plus avant sur l’aspect de celle-ci qui discute des propos en ondes du commentateur expert Carl Therrien. Pourquoi? Parce que les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada permettent à des gens qui ne sont pas des employés de la Société, et qui sont invités à participer à ses contenus d’information, d’exprimer librement leurs opinions.

En fait, c’est même précisément pour cette raison qu’on les invite : pour exprimer des opinions.

Car les NPJ exigent que Radio-Canada, dans ses contenus d’information, en nouvelles, en actualités ou en affaires publiques, présente à son public une diversité d’opinions, un éventail de points de vue.

Voici deux extraits des NPJ où cette exigence est définie et expliquée :

« MISSION ET VALEURS - Équilibre

Nous contribuons aux débats sur les enjeux qui touchent le public canadien en présentant une diversité d’opinions. Nos contenus d’information, dans tous nos médias, offrent un large éventail de sujets et de points de vue.

Lorsque nous abordons des sujets controversés, nous nous assurons que les points de vue divergents sont reflétés avec respect. Nous tenons compte de leur pertinence dans le cadre du débat et de l’ampleur du courant qu’ils représentent.

Nous nous assurons également de présenter ces points de vue dans un délai raisonnable. »

« OPINION - Expression d'opinions

Nos émissions et nos diverses plateformes favorisent l’expression de perspectives ou de points de vue particuliers. Ce type de contenu enrichit le débat public sur les sujets de l’heure et en améliore la compréhension.

Lorsque nous diffusons des émissions, des segments d’émissions ou des contenus numériques qui présentent une opinion ou un point de vue unique, nous veillons à offrir une diversité de perspectives sur le sujet à l’échelle du réseau ou de la plateforme concernée, et ce, dans un délai opportun.

Quand nous choisissons de présenter un point de vue particulier :

- Il doit être clairement identifié.

- Il ne doit pas déformer d’autres points de vue.

En vertu du principe d’impartialité qui fait partie de nos valeurs, les membres du personnel de l’Information ne peuvent exprimer leurs opinions personnelles sur des sujets controversés, et ce, sur l’ensemble de nos plateformes. »

Et voici la norme qui vise expressément les invités et commentateurs qui ne font pas partie du personnel de Radio-Canada :

« OPINION - Invités et commentateurs

Radio-Canada offre dans ses émissions toute une gamme de commentaires et d’opinions sur des sujets importants.

L’équilibre est atteint, avec le temps, grâce à la présentation de perspectives et de points de vue multiples qui reflètent une diversité d’opinions.

Afin que le public puisse pleinement comprendre le point de vue d’un invité ou d’un commentateur, il est important de mentionner ses liens d’association ou d’affiliation, ou encore, ses intérêts particuliers. »

Sur ce dernier aspect, M. Tilmant-Rousseau soutient que l’émission La sphère aurait dû présenter M. Carl Therrien comme un « opposant au mouvement GamerGate ». À son avis l’analyse reflétait la partialité de M. Therrien sur le sujet, et cette partialité, de son point de vue, constitue un « intérêt particulier » au sens de la dernière norme citée.

Je ne suis pas d’accord. Encore une fois, les invités et commentateurs de l’extérieur sont utilisés en raison de leur expertise pour fournir leur point de vue personnel, leur opinion sur des sujets d’actualités. L’expertise de M. Therrien lui vient de ses études, de ses recherches et de l’enseignement qu’il dispense à l’Université de Montréal, entre autres sur l’histoire et l’historiographie du jeu vidéo. À ce que je sache, M. Therrien ne milite pas contre les gamers ou le GamerGate et il n’a pas d’activités qui soient susceptibles de le placer en conflit d’intérêts ou d’autrement conférer à son propos un caractère partisan que le public aurait besoin de connaître pour apprécier correctement ses opinions.

Les extraits cités des NPJ réclament, pour équilibrer les points de vue et opinions entendus sur un sujet d’actualité, de donner voix aux « points de vue divergents » en tenant compte « de leur pertinence dans le cadre du débat et de l’ampleur du courant qu’ils représentent ». Il faut aussi que ces autres opinions soient offertes dans un délai raisonnable, et j’ajoute sur l’une ou l’autre des plateformes d’ICI Radio-Canada.

Compte tenu de la nature du sujet, je ne doute pas une seconde que le GamerGate et les questions qu’il soulève feront partie de l’actualité encore longtemps. Je ne doute pas non plus que Radio-Canada reviendra sur la question au fil du temps et que d’autres opinions que celle de M. Therrien, divergentes, concordantes ou complémentaires, seront offertes aux auditeurs et lecteurs d’ICI Radio-Canada.

Pour terminer avec cet aspect de la plainte, je me permettrai de citer un extrait d’une des deux révisions que ma collègue ombudsman de CBC, Mme Esther Enkin, a produites il y a quelques mois à la demande d’un auditeur qui se plaignait essentiellement de la même chose que M. Tilmant-Rousseau.

Voici ce qu’écrivait Mme Enkin (NDLR : ma traduction) :

« Depuis des mois, des membres de la communauté du jeu vidéo se livrent une guerre de mots, accusant soit les journalistes qui couvrent le secteur de produire des reportages partiaux et complaisants, soit dénonçant un harcèlement répandu contre les femmes qui travaillent dans l’industrie vidéoludique.

Sur le web, ce débat a pris la forme d’une véritable saga connue maintenant sous le nom de GamerGate (…).

Vous êtes frustré du fait que le hashtag #GamerGate en soit venu à être associé à la misogynie et à l’intimidation. Le fait est qu’il l’est. De le dire ou d’en parler n’est pas inexact et ne constitue pas non plus de la collusion avec l’industrie vidéoludique. Il serait tout aussi déraisonnable pour CBCNews.ca de diffuser un reportage sur le GamerGate en l’y définissant seulement et uniquement comme un mouvement de consommateurs, ou de protestation contre la corruption au sein de cette industrie. »

L’autre aspect de la plainte de M. Tilmant-Rousseau porte sur l’utilisation de Facebook par M. Carl Therrien et l’animateur de La sphère, M. Matthieu Dugal. Plus particulièrement, le plaignant leur reproche leur manque de respect et les termes qu’ils ont utilisés pour le qualifier dans les échanges qu’il a eus avec eux sur leur page Facebook respective.

M. Therrien, par exemple, a qualifié le plaignant, sans le nommer, de « troll gâteux » sur sa page Facebook en apprenant qu’un auditeur s’était plaint à l’ombudsman de Radio-Canada de l’entrevue qu’il avait donnée à La sphère. Il est vrai que le plaignant ne s’était pas retenu auparavant de traiter le commentateur de « guignol » et de « charlatan » dans des échanges sur Twitter.

Il reste que M. Therrien n’est pas un employé de Radio-Canada, qu’il est libre de ses opinions et de les diffuser où il veut, tout comme les responsables de l’émission La sphère sont libres de ne pas l’inviter comme commentateur s’ils estiment que des propos qu’il a tenus publiquement dépassent les bornes. Bref, à cet égard on ne saurait reprocher à M. Therrien d’avoir enfreint les NPJ de Radio-Canada.

M. Dugal a eu, de son côté, un échange que je qualifierais de « musclé » avec le plaignant sur sa page Facebook.

Voici les propos de M. Dugal dont se plaint M. Tilmant-Rousseau :

« Tu peux me dire ce que ça t'enlève dans ta masculinité d'admettre qu'il y a des problèmes systémiques de sexisme dans pas mal tous les domaines de la société, et plus particulièrement dans le monde des technos? Qu'est-ce que ça t'enlève, man? Si t'aimes ça te dire que ça existe pas, ben continue à vivre dans ton monde parallèle, mais arrête stp de venir ici jouer le négationniste. Ciboire, arrive au XXIe. »

Le ton de l’échange, l’apostrophe servie au plaignant, l’utilisation d’un juron et, surtout, le fait de qualifier M. Tilmant-Rousseau de « négationniste », un terme lourd de sens référant à ceux qui nient l’existence de la Shoah, posent problème.

D’abord parce qu’ils contreviennent à la valeur d’équité des NPJ, qui demande de traiter les personnes « avec ouverture et respect ».

Ensuite parce qu’ils enfreignent aussi la norme suivante :

« OPINION - Journalistes des Nouvelles et Actualités de Radio-Canada

Nous sommes guidés par le principe d’impartialité.

Nous offrons à notre public les perspectives, les faits et les analyses dont il a besoin pour comprendre un enjeu ou un sujet d’intérêt public.

Les journalistes de Radio-Canada n’expriment pas leurs opinions personnelles. Cela a pour but de protéger l’impartialité du diffuseur public et de permettre aux journalistes d’explorer un sujet avec ouverture et sans parti pris.

Nous respectons ces normes, peu importe le lieu où nous diffusons, que ce soit sur les plateformes de Radio-Canada ou dans d’autres médias extérieurs à
Radio-Canada. »

Enfin, ils enfreignent aussi les normes en matière d’utilisation des médias sociaux. Voici ce que dit la première de ces NPJ :

« UTILISATION DES MÉDIAS SOCIAUX - Principes

Les médias sociaux tels que Twitter, Facebook et Flickr peuvent être un outil puissant et important pour le travail journalistique, tant pour la collecte d’informations que pour leur diffusion.

Quelle que soit la plateforme utilisée pour la diffusion des informations, nous restons fidèles à nos normes. Nous ne diffusons pas sur des réseaux sociaux des informations que nous ne diffuserions pas à l’antenne ou sur notre site Internet.

Lorsque nous utilisons les médias sociaux comme outil pour recueillir de l’information, nous appliquons les mêmes normes que pour les autres sources d’information.

Nous adhérons aux mêmes principes et valeurs dans notre utilisation personnelle des médias sociaux. »

Enfin, comme si tout ça n’était pas déjà limpide, une autre règle vient mettre les point sur les « i »; notez que cette NPJ renvoie également à plusieurs autres politiques institutionnelles, elles aussi bousculées par l’intervention de M. Dugal :

« CONFLITS D'INTÉRÊTS - Utilisation personnelle des médias sociaux

Dans nos activités privées dans les médias sociaux, nous sommes conscients de notre association professionnelle avec Radio-Canada et nous respectons les politiques institutionnelles relatives à l’utilisation de médias sociaux, ainsi que celles qui portent sur les conflits d’intérêts. Nous honorons notre devoir de réserve professionnelle et nous ne faisons rien qui puisse nuire à la réputation de Radio-Canada.

L’expression d’opinions personnelles sur des sujets controversés ou d’ordre politique peut miner la crédibilité du journalisme de Radio-Canada et éroder la confiance de notre public.

Cette politique de Radio-Canada en recoupe plusieurs autres. On doit donc tenir compte aussi des textes suivants :

A. Politique 2.2.3: Conflits d'intérêts et questions de déontologie

B. Politique 2.2.21: Code de conduite

C. Politique 2.5.1: Sécurité des technologies de l'information (TI) et utilisation par les employés des biens TI

D. Politique 2.9.2: Protection des renseignements personnels et de la vie privée »

Bref, on aura compris que les propos que M. Dugal a tenus dans son échange sur Facebook avec M. Tilmant-Rousseau étaient inappropriés. M. Dugal, avec qui j’ai discuté pour les besoins de cette révision, le reconnaît d’ailleurs volontiers. Il s’en est excusé par l’intermédiaire de M. Luc Simard dans la réponse de celui-ci au plaignant. J’ajoute qu’il la fait à nouveau lorsque je lui ai parlé et que ses excuses sont maintenant publiques du fait que cette révision est diffusée sur mon site web.

Le plaignant reprochait également à M. Dugal l’aguiche qu’il avait placé sur sa page Facebook pour promouvoir l’entrevue à venir de M. Therrien dans l’émission du 7 mars 2015.

Voici ce qu’il écrivait :

« Théorieducomplotistes (et aussi souvent des misogynes tout court, appelons un chat un chat) : start your engines. Demain à La sphère, un sujet qui malheureusement n'en finit plus de ne pas finir: le #gamergate pour les nuls. C'est pas joli joli. Avec Carl Therrien, professeur-adjoint au département d'histoire de l'art et d'études cinématographiques de l'Université de Montréal (et spécialiste du monde du jeu vidéo), on va tenter de rendre ça digeste. »

M. Tilmant-Rousseau y voyait l’expression d’une opinion puisqu’à ses yeux M. Dugal assimilait tous les partisans ou contributeurs du GamerGate à des tenants des théories du complot et à des misogynes. C’est, d’abord, faire abstraction du caractère à mon avis ironique et promotionnel du texte. D’autre part, au plan sémantique, la phrase est suffisamment floue pour qu’on n’en ait pas nécessairement la même compréhension que le plaignant.

Je terminerai cette révision en rappelant aux responsables des émissions concernées et des contenus d’information l’importance de sensibiliser régulièrement les membres de leur personnel aux NPJ, qu’ils sont tenus de respecter dans l’exercice de leurs fonctions, mais aussi aux politiques institutionnelles et au Code de conduite de Radio-Canada qui s’appliquent à tous les employés, y compris dans leur vie privée.

En particulier, les règles concernant l’utilisation des réseaux sociaux, parce que celle-ci est relativement nouvelle dans l’univers médiatique, devraient être rappelées et discutées constamment pour s’assurer que le personnel en comprenne bien le sens et la portée.

Ça n’est pas par hasard que ces normes et règles sont si nombreuses et qu’elles se retrouvent autant dans les NPJ que dans les politiques institutionnelles. Les médias sociaux sont des outils puissants et complexes qui mettent les producteurs de contenus en relation instantanée et permanente avec le public. En fait, avec chaque membre du public. C’est un atout de taille en information, mais c’est aussi un danger qu’il ne faut pas minimiser.

On devrait aussi se rappeler que les jeunes générations de journalistes, tout à fait familières des Facebook et autres Twitter, ne sont pas toujours conscientes des risques qu’il y a de les utiliser dans leur vie professionnelle de la même manière qu’elles les utilisent dans leur vie privée.

Les médias sociaux ont changé de manière draconienne les rapports que les producteurs d’information entretiennent avec le public en permettant un échange individuel avec chaque auditeur. Et je dis bien « échange », au sens de conversation, de discussion, de dialogue. C’est donc bien une relation individuelle qui se crée entre les interlocuteurs à travers les réseaux sociaux. Et comme toutes les relations individuelles, celles-ci créent une proximité qui peut vite confiner à la familiarité et devenir antagonique.

Ce genre de rapports ne va pas de soi pour les producteurs d’information. Nombreux sont ceux qui se laissent entraîner, par le contenu, le ton, le franc-parler, voire l’irrévérence des commentaires qu’ils reçoivent, à débattre parfois « vigoureusement » et à porter des jugements sur les opinions de leurs interlocuteurs.

Sur le terrain des médias sociaux, encore relativement vierge et mouvant, les journalistes et leurs semblables doivent absolument apprendre à garder leurs distances, seul moyen de protéger leur impartialité et leur crédibilité.

Conclusion

Une entrevue sur le GamerGate et le commentateur invité sur le sujet, M. Carl Therrien, n’ont pas enfreint les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada, le 7 mars 2015, dans le cadre de l’émission La sphère sur ICI Radio-Canada Première.

Toutefois, I’animateur de l’émission, M. Matthieu Dugal, n’a pas respecté les articles des NPJ et des politiques institutionnelles qui balisent l’équité, l’expression d’opinions et l’utilisation des médias sociaux.

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ANNEXE 1 : La plainte de M. Laurence Tilmant-Rousseau

ANNEXE 2 : La demande de révision de M. Laurence Tilmant-Rousseau

Révision en format pdf.

Pour me joindre : ombudsman@radio-canada.ca

Twitter : @ombudsmanrc