Débats des chefs 2015 : des questions trop « québécoises »? Une vue de l’esprit (ICI Radio-Canada Télé)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos du débat des chefs diffusé sur ICI Radio-Canada Télé, dans le cadre de la campagne électorale fédérale de 2015.

LA PLAINTE

Une auditrice, Mme Line Branchaud, se plaint d’abord du débat des chefs, diffusé sur ICI Radio-Canada Télé le 24 septembre 2015, dans le cadre de la campagne électorale fédérale. Plus précisément, elle considère que les questions posées aux chefs ne tenaient pas compte des préoccupations des francophones hors Québec.

Mme Branchaud a envoyé sa plainte au Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC), l’organisme fédéral réglementaire qui émet les licences des radiodiffuseurs comme Radio-Canada, en détermine les conditions et en surveille le respect.

Comme il le fait chaque fois qu’il reçoit une plainte à propos des contenus d’information, le CRTC m’a fait suivre celle de Mme Branchaud afin que je la traite.

Voici des extraits de cette plainte qui concernent le débat des chefs :

« Faisant partie du groupe des francophones minoritaires hors Québec, en attente avec impatience du débat (…) et espérant qu’on y débatte des droits linguistiques hors Québec, je n’ai rien appris du tout de l’avenir des francophones minoritaires hors Québec avec les chefs. Un débat français très décevant de la part de Radio-Canada.

Je suis d’accord à dire que certains enjeux, comme l’économie et la santé, touchent tous les Canadiens, mais les questions des journalistes faisaient toujours référence au Québec sans se soucier d’aucune façon des droits linguistiques hors Québec. … Les enjeux choisis ont été en fonction de l’intérêt seulement des Québécois, car les francophones ontariens et hors Québec ne sont pas d’intérêt prioritaire pour les Québécois, et encore moins pour Radio-Canada…

Comment cela se fait-il, que nous, les francophones hors Québec, sommes obligés d’entendre un Gilles Duceppe du Bloc québécois à un débat en français, et qu’il n’a jamais été invité à des débats en anglais? Pourtant, le Canada est officiellement bilingue et fait toujours partie du Canada. Radio-Canada ne se force pas pour insérer les francophones hors Québec…

Dans ce débat du 24 septembre dernier, Radio-Canada n’a pas respecté son mandat envers les minorités francophones hors Québec. Il nous a ignorés totalement. Il est grandement temps que le CRTC revoit ses lois et ses règlements pour s’assurer de mieux protéger les francophones hors Québec avant que Radio-Canada nous détruise complètement nos services d’informations régionales et culturelles. »

Par ailleurs, Mme Branchaud en a aussi contre le fait qu’on ait utilisé des images du drapeau du Québec à ICI RDI au lendemain du débat alors qu’on y présentait des réactions d’internautes. Voici ce qu’elle dit à ce sujet :

« J’aimerais inviter le CRTC à visionner un extrait des nouvelles à RDI, daté du 25 septembre 2015, entre 14 h et 16 h, et animé par Julie Drolet. Lors d’une entrevue avec un invité et discutant des élections fédérales 2015, j’ai été estomaquée et choquée de voir à l’écran les drapeaux du Québec quand on parle plutôt d’élections fédérales et qui aurait dû être représentées plutôt par le drapeau canadien. »

Et Mme Branchaud de conclure sa plainte :

« Radio-Canada est devenu trop politisé. … C’est devenu un diffuseur québécois. Des coupures dans nos informations régionales hors Québec, ou encore, la météo seulement du Québec ou presque, ou encore on ne parle jamais assez de la culture hors Québec. Quant à ses journalistes-animateurs, chacune de leurs phrases incluent seulement le Québec sans se soucier une seule fois de l’opinion des francophones hors Québec… »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

Michel Cormier, directeur général de l’Information, a répondu à Mme Branchaud. Voici sa réponse :

« Vous estimez que Radio-Canada a négligé les intérêts des francophones vivant en milieu minoritaire lors de l’émission Élections 2015 : Le grand débat, diffusée le 24 septembre sur les ondes d’ICI Radio-Canada Télé. Vous soutenez que Radio-Canada n’a pas respecté son mandat et ses obligations de refléter la globalité canadienne et de rendre compte de la diversité régionale du pays, tant au plan national qu’au niveau régional, tout en contribuant au partage d’une conscience et d’une identité nationale.

Vous reprochez aussi aux animateurs du débat de ne pas avoir cherché à poser une question sur un enjeu qui concernerait plus directement l’existence de ces communautés ou à reconnaître que des francophones ailleurs qu’au Québec étaient à l’écoute, ce qui aurait eu pour conséquence que ces francophones ont eu l’impression qu’il s’agissait d’une émission conçue principalement, sinon presque exclusivement, pour un public québécois.

L’objectif d’un débat des chefs est d’amener les leaders des différents partis à exposer et à confronter leurs visions, leurs programmes, leurs idées sur les grands enjeux du pays de manière à permettre aux électeurs de faire un choix éclairé le jour de l’élection. Le choix des thèmes et des questions, je l’admets, est difficile. À notre avis, il doit porter sur des enjeux qui touchent l’ensemble des électeurs. Cette année, nous avons de surcroît voulu nous assurer que les questions avaient un lien concret avec ce que vivent les Canadiens, avec les choix qu’ils sont appelés à faire dans leur vie personnelle. C’est pourquoi le premier thème portait sur la relation entre le gouvernement et le citoyen. Comme nous le savons, certains des partis ont des positions diamétralement opposées sur cette question. Nous avons posé des questions précises comme celle sur l’aide médicale à mourir ou la limite des taux d’intérêt sur les cartes de crédit ou encore sur l’aide gouvernementale à l’achat d’une voiture électrique, des questions qui touchent directement la vie des Canadiens. Des questions qui ont une incidence importante sur les soins de santé, les finances publiques et personnelles et sur l’environnement.

Ces sujets, comme les autres thèmes abordés, l’économie, la gouvernance, l’environnement et le Canada dans le monde sont des sujets qui intéressent et qui concernent tous les francophones du pays, qu’ils soient du Québec ou des autres provinces. Ce sont des questions qui sont au cœur de la campagne électorale et qui détermineront le choix du prochain gouvernement. Nous avons eu plusieurs demandes de groupes d’intérêts qui, comme vous, souhaitaient que certaines questions se rapportant à la cause qu’ils défendent soient posées lors du débat. Nous avons décidé de ne pas suivre cette voie puisque le partage se serait avéré impossible.

Cela dit, dans la formulation des questions, nous avons voulu être le plus inclusif possible de l’ensemble de la population. Nous avons ainsi décidé d’éviter toute référence à l’expérience québécoise dans les questions que nous avons posées aux chefs des partis. Un exemple, sur le sujet de l’aide médicale à mourir, nous avons omis de faire référence à la loi québécoise qui autorise cette pratique précisément pour éviter que le public des autres provinces ne se sente exclu du débat.

Malgré ces précautions, vous avez l’impression qu’il s’agissait d’une émission conçue principalement, sinon presque exclusivement, pour un public québécois. Si vous avez eu cette impression, c’est sans doute parce que les leaders, dans leurs réponses, ont de leur propre chef ramené le sujet à sa dimension québécoise. C’est un réflexe qui s’explique du fait que la grande majorité de l’auditoire se trouvait au Québec. Si cela vous a indisposée, nous en sommes navrés. Vous conviendrez que nous ne contrôlons pas les réponses des chefs de parti. La seule question qui portait spécifiquement sur le Québec était celle posée au chef du Bloc québécois Gilles Duceppe sur le pourcentage nécessaire dans un référendum pour l’accession à la souveraineté. Encore là, nous croyons que la façon dont elle a été formulée était d’intérêt pour l’ensemble des citoyens du pays.

Le débat des chefs n’est évidemment pas le seul forum où les enjeux qui touchent les francophones canadiens sont débattus lors d’une campagne électorale. Que ce soit sur les questions de l’environnement, de l’emploi, du commerce international, des services gouvernementaux, nous avons pris soin d’ancrer le plus possible ces problématiques dans la réalité des différentes régions du pays. Le téléjournal de 22 heures a consacré des éditions entières à ces questions, des émissions comme L’heure du monde à la radio et RDI économie se sont déplacées dans plusieurs régions du pays pour en refléter les préoccupations. Sur ICI RDI, nous avons élargi l’éventail d’analystes et d’invités pour mieux refléter l’ensemble du pays, notamment aux Ex et à 24-60. ICI RDI a également inscrit à sa programmation une heure spéciale sur les enjeux de la francophonie canadienne la fin de semaine du 10 octobre 2015.

Nous avons largement fait écho aux préoccupations des associations francophones. Depuis le début de la campagne électorale, les porte-parole de la Fédération des communautés francophones et acadiennes figurent parmi les représentants de groupes de pression qui ont obtenu le plus de temps d’antenne à Radio-Canada, cumulativement plus de deux heures. Notre site électoral compte également plus de deux cents articles traitant des préoccupations des francophones de l’extérieur du Québec. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

M. Cormier n’a pas convaincu la plaignante qui m’a demandé de réviser la question.

Voici sa demande :

« Premièrement, je tiens à vous souligner que dans ma lettre du 2 octobre 2015, j’ai bien mentionné qu’il y avait certains enjeux, comme l’économie et la santé, qui touchent tous les Canadiens et que j’en suis consciente. Mais il y a d’autres enjeux qui ont été mentionnés dans ce débat et ne concernent que le Québec.

La réponse de M. Cormier ne tient pas la route. Au paragraphe 6 de sa réponse, M. Cormier dit, et je cite : "Nous avons décidé de ne pas suivre cette voie puisque le partage se serait avéré impossible." Comment Radio-Canada peut prétendre que l’enjeu des droits francophones hors Québec s’avère impossible de partager? Pourquoi prendre une décision comme celle-ci, quand Radio-Canada sait pertinemment que les francophones hors Québec existent? Faisant partie des francophones hors Québec, nous avons tout autant le droit de savoir quel serait notre avenir avec les politiciens. Dans le paragraphe 7, M. Cormier donne en exemple, l’aide médicale à mourir. Un sujet qui provient du Québec en omettant la loi québécoise qui autorise cette pratique. Dans ce cas-ci, Radio-Canada s’est basé sur les intérêts québécois et comment la société d’État peut prétendre que les francophones hors Québec ont les mêmes opinions que les Québécois?

Dans le paragraphe 9, M. Cormier mentionne qu’il y a eu des émissions spéciales pour les francophones hors Québec. Oui, c’est vrai, mais ce que M. Cormier ne mentionne pas, c’est que ces émissions spéciales ont été réalisées après le débat du 24 septembre dernier et après des plaintes de certains organismes de la francophonie canadienne ou hors Québec.

Autre point aussi, M. Cormier ne donne pas d’explication dans sa lettre, pourquoi on a montré le drapeau du Québec dans des nouvelles d’information et animées par Julie Drolet, le 25 septembre 2015 entre 14 h et 16 h. Ce qui est inacceptable lorsque le sujet parle des élections fédérales. Le drapeau du Québec ne doit rester qu’au Québec et non lors de discussions fédérales.

Radio-Canada n’a pas respecté son mandat envers tous les Canadiens. Selon les Normes et pratiques journalistiques, Radio-Canada n’a pas respecté sa mission, qui est d’informer tous les Canadiens, de servir l’intérêt de tous les Canadiens, y compris les francophones hors Québec, et de refléter la diversité, ce qui ne fût pas le cas lors du débat des chefs du 24 septembre 2015… »

LA RÉVISION

Pour information, Mme Branchaud n’est pas la seule à s’être plainte du fait que le débat des chefs du 24 septembre ne reflétait pas les intérêts des francophones hors Québec. La plupart des organismes, associations ou groupes de pression les représentant, ont protesté de la même manière et ont incité les citoyens à en faire autant.

Ce qui fait que le Bureau de l’ombudsman de Radio-Canada et le CRTC ont reçu en tout 39 plaintes sur cette question, la plupart faites à l’incitation de la Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada (FCFA) et reprenant textuellement le modèle de lettre publié pour l’occasion sur son site web. Je précise que 18 de ces 39 plaintes ont été envoyées à la fois à mon bureau et au CRTC, et 13 d’entre elles seulement au CRTC qui, comme sa procédure le veut, me les a envoyées pour traitement.

Mme Branchaud a pris la peine de rédiger elle-même sa plainte et elle est la seule des plaignants à m’avoir demandé une révision.

J’ai déjà eu, tout comme mes prédécesseurs, et à plusieurs reprises, à me prononcer sur des plaintes à propos des débats entre chefs politiques organisés dans la cadre de campagnes électorales, fédérales ou québécoises. La plupart du temps, ces plaintes portaient sur la décision d’en exclure un chef de tiers parti.

Il ressort de ces nombreuses décisions, rendues sur les vingt dernières années, qu’un débat de chefs politiques est un contenu d’information, une émission d’affaires publiques et que les médias qui les organisent ont la totale et entière liberté d’y inviter qui ils souhaitent.

Ceux qui voudraient prendre connaissance de l’argumentaire derrière cette conclusion peuvent consulter une décision intitulée Débat des chefs : les diffuseurs libres de choisir, que j’avais publiée le 3 août 2012, et qui reprend et rappelle toutes les décisions antérieures allant dans le même sens, y compris celles du CRTC et des tribunaux.

La plainte de Mme Branchaud ne porte pas sur le choix des chefs invités au débat, encore qu’elle estime que celui du Bloc québécois n’aurait pas dû y être. Je me permets en passant de la corriger, lorsqu’elle affirme que M. Duceppe n’a jamais été invité aux débats en anglais puisqu’au contraire il l’a été toujours lorsque son parti comptait suffisamment de députés pour être officiellement reconnu aux Communes. Ce fut le cas, notamment, à l’élection de 2011.

Mais même si les griefs de la plaignante portent plutôt sur le contenu du débat, en l’occurrence les questions posées aux chefs, les considérations exposées dans les décisions dont j’ai parlé plus haut y répondent tout aussi pertinemment : les débats entre les chefs politiques sont des émissions d’information et en tant que telles seuls les médias qui les organisent peuvent en déterminer le contenu.

Cela étant, Mme Branchaud a raison de rappeler que les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada imposent de servir « l’intérêt de tous les Canadiens, y compris les francophones hors Québec, et de refléter la diversité ».

J’ai scruté les questions qui ont été posées lors du débat des chefs et force m’est de constater que M. Michel Cormier, le directeur général de l’Information, a raison d’affirmer qu’elles portaient sur des enjeux qui touchent l’ensemble des électeurs. En ce sens, m’est avis qu’elles servaient bien l’intérêt de tous les Canadiens.

Mme Branchaud relève en particulier la question sur l’aide médicale à mourir, en disant qu’il s’agit d’« un sujet qui vient du Québec », choisi sur la base des « intérêts québécois ». Et elle se demande comment Radio-Canada « peut prétendre que les francophones hors Québec ont les mêmes opinions que les Québécois ».

Ces affirmations ne résistent pas aux faits. Il est exact que le Québec a adopté une loi en la matière, mais il n’en demeure pas moins que la question est hautement d’intérêt pour tous les Canadiens. Aux dernières nouvelles, tout le monde meurt, et tous les citoyens d’un bout à l’autre du pays sont susceptibles de passer par la souffrance et la maladie avant de quitter cette vie.

Le sujet était d’autant plus pertinent dans le cadre du débat des chefs qu’il est tout à fait d’actualité depuis le jugement unanime de la Cour suprême de février 2015, qui a légalisé l’aide médicale à mourir et accordé un an au gouvernement fédéral pour légiférer en ce sens. Une fois élu, le nouveau gouvernement allait donc avoir quatre mois pour se conformer.

J’ajoute qu’il est facile de prétendre que Québécois, francophones hors Québec et Canadiens dans leur ensemble partagent la même opinion sur la question puisqu’un sondage de la firme Ipsos, réalisé en août 2014, concluait que 84 % des citoyens du pays étaient d’accord avec l'aide médicale à mourir pour les malades en fin de vie.

Dans sa réponse à la plaignante, M. Michel Cormier affirme qu’on avait évité « toute référence à l’expérience québécoise dans les questions …» posées aux chefs des partis. En fait, sur les 17 questions posées par les journalistes Patrice Roy et Yves Boisvert, seulement deux mentionnaient le Québec : la première portait sur la possibilité de lancer des négociations constitutionnelles pour réformer le Sénat; la seconde, une sous-question de la précédente posée au chef du Bloc québécois, sur la nécessité de faire accepter par Ottawa la question d’un éventuel référendum sur la souveraineté du Québec.

Je ne crois pas qu’on puisse raisonnablement prétendre que la réforme du Sénat n’intéresse que les Québécois, surtout dans le contexte des scandales qui ont touché cette institution vétuste depuis quelques années et dont un d’entre eux, l’affaire Duffy du nom d’un sénateur des Maritimes, a marqué le début de la campagne électorale.

Quant à la question référendaire, elle se pose toujours et en permanence depuis la tenue du référendum de 1995, qui a bien failli emporter le Canada il y a 20 ans presque jour pour jour. Et elle interpelle également l’ensemble des Canadiens.

En fait, le mot « Québec » a été prononcé 86 fois lors du débat, mais par les chefs politiques : 51 fois par le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe (il fallait bien s’y attendre); 19 fois par le chef du Nouveau Parti démocratique, Thomas Mulcair (dont la majorité des députés venaient du Québec); 9 fois par le chef du Parti libéral du Canada, Justin Trudeau; 4 fois par le chef du Parti conservateur du Canada, Stephen Harper; et 3 fois par la chef du Parti vert du Canada, Elizabeth May.

Si les journalistes sont libres de poser les questions qu’ils veulent, les chefs politiques, comme toute personne interviewée, peuvent y répondre comme ils l’entendent.

À ce stade-ci de ma révision, je me permettrai d’ouvrir une parenthèse pour citer un extrait de la lettre modèle de protestation que la FCFA a demandé aux citoyens d’envoyer à mon bureau et au CRTC.

« CBC/Radio-Canada a manqué à son mandat pancanadien en concentrant plusieurs questions sur des enjeux principalement québécois. On a trouvé le temps de questionner les chefs sur la clarté référendaire et sur le projet Énergie Est, mais pas une seconde n’a été consacrée à des enjeux qui concerneraient plus directement les citoyens et les citoyennes francophones des autres provinces et territoires au pays. »

Bien que ma révision ne porte pas sur les griefs exprimés par la FCFA et tous les plaignants qui l’ont suivie, je ne peux me résigner à faire comme s’ils n’avaient jamais été formulés. D’autant que, si l’organisme et ses sympathisants ne m’ont pas demandé de réviser leur plainte, je soupçonne qu’ils n’ont pas pour autant été convaincus par les arguments que leur a servis le directeur général de l’Information dans sa réponse.

Premier commentaire : j’ai beau lire et relire les 17 questions posées lors du débat, je cherche toujours comment on peut affirmer qu’on a « (concentré) plusieurs questions sur des enjeux principalement québécois ».

Deuxième remarque : comme je le disais plus haut, il n’y a pas eu de question « sur la clarté référendaire » comme telle, mais une question (à Gilles Duceppe) sur l’accord que devrait donner Ottawa à une éventuelle question référendaire.

Troisième constat : il n’y a pas eu de question sur le projet Énergie Est, mais une question, sous le thème de l’environnement, sur le meilleur moyen de transporter le pétrole à travers le pays, soit par train ou par pipeline. Un sujet d’intérêt pour tous les Canadiens (parlez-en à ceux de l’Alberta ou des Maritimes), pour des raisons économiques, environnementales et sécuritaires évidentes.

Enfin, la FCFA soutient que « pas une seconde (de ce débat) n’a été consacrée à des enjeux qui concerneraient plus directement les citoyens et les citoyennes francophones des autres provinces et territoires au pays ». Mais nulle part dans sa lettre modèle ne précise-t-elle ce que seraient ces enjeux.

Le lecteur de cette révision qui voudra juger lui-même de la nature des 17 questions posées aux chefs des partis lors du débat pourra les lire dans le document que je joins en annexe.

Fin de la parenthèse.

La plainte de Mme Line Branchaud a le mérite de préciser ce que la plaignante attendait de ce débat, soit une question particulière sur les droits linguistiques des francophones hors Québec.

Cet enjeu, il est vrai, n’a pas été soulevé lors du débat. Ni par les journalistes ni par les chefs.

Je soumets toutefois avec respect qu’il n’a pas non plus été discuté durant la campagne électorale, ou si peu que rien. D’après mes recherches, les médias régionaux dans les communautés francophones de l’extérieur du Québec, y compris les antennes régionales de Radio-Canada, n’ont pas abordé cette question. Pourquoi? Parce que les débats électoraux y portaient sur tout autre chose et que les médias couvrent habituellement ce qui se passe sur le terrain.

En fait, le seul élément que j’ai trouvé dans la presse qui se rapportait aux droits linguistiques des francophones hors Québec concerne un rapport du commissaire aux langues officielles qui soulignait les manquements d’Élections Canada en matière de bilinguisme dans sa prestation de service. Et ce rapport a été publié, et rapporté, vendredi 31 juillet 2015, soit quelques jours avant le déclenchement de l’élection.

Force est de constater que la question des droits linguistiques des francophones en milieu minoritaire n’a pas été un enjeu de la campagne électorale.

Les journalistes auraient-ils tout de même pu interroger les chefs à ce sujet? Bien sûr. Devaient-ils le faire? Rien ne les y obligeait, même pas les NPJ de Radio-Canada qu’invoque Mme Branchaud à l’appui de sa plainte.

Car si celles-ci l’obligent dans ses contenus d’information « à refléter les diversités régionales et culturelles du pays », elles exigent aussi qu’elle défende « la liberté d’expression et la liberté de la presse » et qu’elle préserve son indépendance en résistant aux « lobbies » et aux « pouvoirs politiques et économiques ».

Dans sa réponse à la plaignante, Michel Cormier souligne avoir rejeté « plusieurs demandes de groupes d’intérêts qui … souhaitaient que certaines questions se rapportant à la cause qu’ils défendent soient posées lors du débat ».

C’est tout à fait louable. L’exigence de « refléter la diversité » et l’éventail des opinions ne se traduit pas par l’obligation de diffuser les points de vue des groupes de pression et de répondre à leurs demandes.

Ces positions ou point de vue peuvent être parfaitement légitimes, mais il revient à ceux qui les portent, groupes ou individus, de les défendre, de les porter et de faire en sorte qu’en période électorale ils deviennent de véritables enjeux qui interpellent les politiciens.

J’en viens maintenant au deuxième aspect de la plainte de Mme Branchaud, qui est mécontente d’avoir vu le drapeau du Québec à ICI RDI le lendemain du débat, dans un tableau où on présentait des réactions d’internautes.

Contrairement à ce que Mme Branchaud croit se rappeler, le drapeau québécois n’apparaissait pas à l’écran pendant que l’animatrice du RDI, Mme Julie Drolet, menait une entrevue avec un invité. Le drapeau faisait plutôt partie d’un tableau qui présentait des graphiques à propos des recherches faites sur les chefs avec Google pendant le débat. Ce tableau figurait sur un grand écran et était commenté par M. Alexis de Lancer, un journaliste affecté à la couverture des médias sociaux, qui travaille quotidiennement avec Mme Drolet.

Le tableau en question portait le titre suivant : Les recherches sur les chefs sur Google durant le débat. À droite du titre on pouvait effectivement voir un drapeau du Québec, mais pour illustrer le fait que les résultats portaient seulement sur les recherches faites par les internautes du Québec.

Voici ce que disait le journaliste de Lancer lorsqu’il présentait ce tableau :

« On a un partenariat avec Google qui nous permet d’établir certaines tendances. Si on regarde la première heure de ce débat, le chef qui a suscité le plus de recherches sur Google par les internautes québécois, c’est Justin Trudeau… »

Dans ce contexte, on comprend bien qu’il aurait été plutôt incongru d’utiliser le drapeau canadien.

En terminant, je m’autoriserai certains commentaires sur les plaintes qui me sont venues de groupes de pression.

Pour information, voici les autres organismes qui ont joint leur voix à celle de la FCFA, dont j’ai parlé plus haut, pour se plaindre du débat des chefs : Dialogue Canada, la Société Saint-Thomas-d’Aquin (SSTA), la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick (SANB), l’Alliance des femmes de la francophonie canadienne (AFFC), la Fédération de la jeunesse canadienne-française (FJCF), la Fédération des francophones de Terre-Neuve et du Labrador (FFTNL), et l’Association canadienne-française de l’Alberta (ACFA).

Quatre de ces organisations ont repris le modèle de lettre préparé à l’intention des plaignants potentiels par la FCFA. L’ACFA, de son côté a simplement recyclé, la reprenant mot pour mot, la lettre de protestation qu’elle avait adressée aux présidents de Radio-Canada et de TVA, au lendemain du débat des chefs lors de la campagne électorale fédérale de 2011.

Je n’ai rien contre les groupes de pression. Ils jouent un rôle essentiel dans la défense des intérêts et des droits de ceux et celles qu’ils représentent, communautés ou individus.

Je conçois tout aussi aisément qu’ils interpellent les organismes réglementaires comme le CRTC et les sociétés publiques comme CBC/Radio-Canada et qu’ils utilisent les outils que ceux-ci mettent à la disposition des citoyens pour se plaindre, le Bureau de l’ombudsman par exemple.

Je n’ai pas non plus à discuter des motivations qui les animent, même lorsque je finis par juger que leurs griefs ne sont pas fondés et qu’ils sont portés et reconduits quasi par habitude, je dirais même par automatisme dans certains cas.

Ce que je remets en cause, cependant, c’est le recours à des courriels de masse, à ce que je qualifierais d’« indignation prête à porter », de « jugement préfabriqué » ou de « réflexion à emporter ».

J’ai déjà abordé cette question dans une révision que j’ai faite en mars de cette année et qui s’intitulait A. Charkaoui à 24/60 : 100 plaintes préfabriquées ne pèsent pas plus lourd qu’une seule (24/60).

Je sens la nécessité d’en citer ici quelques extraits où j’aborde l’utilisation des courriels de masse par les groupes de pression ou d’intérêt :

« Ce n’est pas la première fois que mon bureau est confronté à ce genre de tactique. Plusieurs chercheurs en communication l’ont étudiée parce qu’elle est de plus en plus utilisée par les groupes de pression en raison de la facilité et de la convivialité que permettent les médias sociaux.

Ces nouveaux moyens d’échange et de réseautage sont de merveilleux outils de prise de parole et de démocratisation pour le citoyen. Mais on peut aussi les utiliser pour tenter de manipuler ou infléchir l’opinion publique, ou encore influencer les décideurs politiques et l’appareil administratif, lever des fonds ou mobiliser à l’appui d’une cause... Les utilisateurs sont aussi nombreux que leurs motivations : entreprises de relations publiques; publicitaires et marketeurs; sociétés commerciales; groupes de pression ou organismes défendant une cause, une idéologie, une doctrine, etc. C’est une tendance avec laquelle mon bureau doit composer de plus en plus souvent et qui suivra à la hausse la pénétration toujours plus grande des médias sociaux.

Toutefois, du moins en ce qui concerne l’ombudsman, cette tactique est mal avisée. D’abord parce qu’il est futile de croire que l’ombudsman sera influencé dans sa décision s’il reçoit la même plainte en 50, 100 ou 150 exemplaires; ensuite parce que le Bureau de l’ombudsman fonctionne avec des ressources limitées (l’ombudsman lui-même et son adjointe) et qu’il doit répondre et traiter toutes ces plaintes de masse, ce qui accroît inutilement les délais de traitement et retarde la décision qu’il doit rendre; enfin, parce qu’on instrumentalise avec cette tactique le processus de plaintes de Radio-Canada et le Bureau de l’ombudsman à des fins partisanes, en tentant de faire croire au public qu’il assiste à une levée de boucliers alors qu’il n’en est rien.

En tout état de cause, il y a d’autres moyens de sensibiliser son public-cible que d’inonder le Bureau de l’ombudsman de plaintes répétitives et redondantes. »

Pour conclure, je me permets cette suggestion aux groupes, organismes ou individus qui seraient tentés de recourir aux courriels de masse pour inonder mon bureau de plaintes : demandez plutôt à vos membres ou sympathisants de signer une plainte ou une pétition en ligne qui pourrait m’être envoyée par la suite. Je considérerai chacune des signatures comme une plainte individuelle, mais ça m’évitera de traiter inutilement des dizaines, voire des centaines de fois la même plainte. Et autant pour la direction de l’Information à qui je demande de répondre à toutes et chacune de ces plaintes.

C’est, je crois, une bonne façon de faire en sorte que l’argent du contribuable, qui paie en partie pour Radio-Canada, ne soit pas gaspillé en vaines procédures.

Conclusion

Les questions posées aux chefs politiques lors de l’émission Élections 2015 : Le grand débat concernaient l’ensemble des citoyens canadiens. Ce débat électoral, diffusé le 24 septembre 2015 sur les ondes d’ICI Radio-Canada Télé, respectait en tous points les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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Annexe : Questions posées au débat des chefs

Révision en format PDF.

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Twitter : @ombudsmanrc